Chemin perdu, d’Amélie Fléchais (2013)

Chemin perdu (couverture)Avec une copine qui aime beaucoup Amélie Fléchais, j’en avais beaucoup entendu parler, mais je n’en avais jamais lu avant de découvrir cette bande-dessinée. Chemin perdu donc. L’histoire de trois copains qui, au cours d’une chasse au trésor organisée par leur camp de vacances, se perdent dans la forêt et rencontrent une pléthore de créatures étranges.

Pour commencer, visuellement, Chemin perdu est magnifique. Amélie Fléchais a vraiment un style très personnel et unique. Les dessins sont très délicats et j’ai beaucoup apprécié ce noir et blanc sporadiquement ponctué de quelques cases (ou quelques planches) en couleur. Ce sont des explosions de couleurs et ces planches-là sont sublimes. Il y a un petit goût de Japon dans les traits d’Amélie Fléchais, quelque chose qui rappelle les mangas mais aussi les animés de Miyazaki – notamment de Princesse Mononoke – avec ces bestioles étranges, ces animaux géants, ces esprits des bois.

Chemin perduEn se perdant dans cette forêt, les trois garçons vont vivre une aventure étrange et onirique. On ne comprend pas tout, mais on se laisse porter de rencontres en rencontres. Malgré cela, j’ai eu un peu de mal avec cette intrigue. Le bizarre, l’onirique, les rencontres farfelues, le côté conte… tout cela avait tout pour me plaire. Et effectivement, cela m’a plu, mais je n’ai pas été totalement séduite. J’ai décroché par moment, j’ai été dubitative devant certains éléments sans queue ni tête, j’ai été surprise par la fin qui arrive trop vite. Pourquoi ai-je adoré la loufoquerie de L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur et bloqué devant celle de Chemin perdu ? Je ne sais pas, je l’ai relu et j’ai ressenti les mêmes impressions.

Une très belle BD au style graphique superbe, en parfaite adéquation avec la magie qui se dégage de cette histoire, mais dont l’intrigue m’a malheureusement quelque peu laissée de marbre.

« Dans l’obscurité, elle courut aussi vite qu’elle put, mais déjà une triste fin l’attendait.
La forêt ne relâche, en effet, pas si facilement ce qui lui appartient…
 »

Chemin perdu, Amélie Fléchais. Soleil, coll. Métamorphose, 2013. 95 pages.

Chemin perdu

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L’île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès (2014)

L’île du Point Némo (couverture)Difficile de faire un résumé clair et propret pour ce livre. Disons que Martial Canterel, opiomane français, se laisse embarquer par son ami John Shylock Holmes dans une enquête à la poursuite d’un extraordinaire diamant, l’Anankè. Cette aventure inclut également trois pieds droits coupés et de trois unijambistes, une jeune fille endormie, un assassin surnommé l’Enjambeur Nô… Mais il faut aussi parler d’une fabrique de cigare périgourdine reconvertie en une usine de montage de liseuses.

Nous avons donc, d’un côté, l’enquête menée par Canterel, Holmes, Grimod (le majordome de Holmes) et une tripotée d’autres personnages.
Elle se déroule dans un univers à la fois steampunk, moderne et futuriste. Le Transsibérien crachant toujours sa vapeur et les dirigeables Zeppelin en balade autour du monde côtoient un autocar roulant grâce au méthane tiré du purin  et un appareil volant appelé le ptéronave (c’est un néologisme).
L’histoire est non datée et, à y regarder de plus près, c’est un vrai méli-mélo. Ainsi, Tianducheng, un quartier de la ville chinoise de Hangzhou qui imite Paris, date de 2007. Quand ils grimpent dans un dirigeable Zeppelin qui fait le tour du monde, il est dit que « l’incendie du Hindenburg restait présent dans toutes les mémoires »… alors que cet accident date de 1937. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) a été créée en 1970 et The Bloop a été capturé en 1997. Il est également fait mention, alors qu’ils voguent vers le Point Némo, des cadavres des astronautes de la Station spatiale internationale, morts dans une catastrophe qui n’a, de toute évidence, jamais eu lieu ainsi que d’une Troisième Guerre.
On visite Sydney, Pékin, Paris avant de naviguer sur les eaux du Pacifique ; on croise des artistes de cirque, un Skoptzy (si vous voulez en apprendre davantage sur cette charmante secte, je ne peux que vous conseiller le site « Raconte-moi l’Histoire » qui écrit sur différents épisodes de l’Histoire avec beaucoup d’humour, c’est génial) ; on en apprend davantage sur la faune aquatique, etc. Bref, les références sont omniprésentes et j’ai eu du travail pour démêler le vrai du faux au terme de ma lecture.

« Il n’y a que des rêveurs ou des fous pour emprunter une route si excentrée, continua-t-elle, et ceux-là seront toujours les bienvenus »

Toutefois, un autre sujet est omniprésent : la littérature. John Shylock Holmes est un clin d’œil évident à un certain détective (j’avoue avoir eu du mal à cerner son intérêt, à part pour le clin d’œil : avec le recul, je n’arrive pas à me souvenir à quel moment il a fait avancer l’histoire). Plane également l’aura d’Alexandre Duras, de Daniel Defoe et, plus que tout autre, de Jules Verne qui est présent à chaque instant : traversée de la Russie, envol autour du monde, exploration sous-marine… Les voyages de Canterel et ses amis rappellent énormément les aventures des héros de Verne. Servi par une géniale mise en abîme, c’est aussi une réflexion sur le rôle de la littérature qui invite à la liberté et décuple l’imagination.
Foisonnant, c’est le mot pour décrire L’île du Point Némo. C’est une salade de mots, de noms, d’adjectifs et les descriptions pullulent que ce soit pour camper un personnage ou un lieu. L’écriture est riche, travaillée, la langue est vraiment très belle et entraînante.

A cette équipée sauvage s’entremêlent des chapitres ancrés dans notre monde contemporain, alternativement centrés sur divers personnages tous liés par l’usine B@bil Books. Si ces chapitres ont évidemment une finalité, ce sont ceux qui m’ont le plus déçue et je n’ai pas compris l’intérêt de certains personnages comme Carmen et Dieumercie.

Malgré des chapitres inutilement crus qui m’ont laissée plutôt dubitative, L’île du Point Némo est un roman d’aventures tentaculaire et totalement extravagant.

« A la lecture de faits divers, songe Arnaud, on jurerait que la réalité produit plus de fiction que ne saurait en absorber la littérature. Mais parfois, comme ce soir devant cet article du New York Times, advient une inversion troublante qui suggère avec force que le réel n’est au contraire qu’un miroir servile de ce qui est déjà survenu dans les romans. Un miroir effrayant à tous égards. »

« Je vous dis simplement que les canots de sauvetage restent systématiquement coincés dans leurs bossoirs, que ce sont toujours les plus gros, les plus forts, les plus stupides qui piétinent femmes et enfants pour sauver leur pitoyable vie, et que le capitaine n’est même pas tenu de couler avec son navire. Nous vivons une Atlantide lente, Monsieur Sanglard, un enfoncement si discret qu’il n’est perceptible que par les plus vulnérables d’entre nous. Ni tsunami ni cataclysme d’aucune sorte, mais une imprégnation ténue, quotidienne, qui alourdit chaque jour l’éponge du monde. Cet univers est invivable, c’est pour cette raison que nous avons choisi de ne pas nous en contenter. »

« D’un ample remous qui agita la mer jaillit alors un bruit profond, plaintif et menaçant, une clameur de stade où grondaient en même temps mille conquêtes, mille traites négrières, mile djihads vains.
Le Big Bloop qu’avait tant espéré Sanglard. »

L’île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès. Zulma, 2014. 457 pages.

Albert sur la banquette arrière, d’Homer Hickam (2016)

Albert sur la banquette arrière (couverture)En 1935, pendant la Grande Dépression, Homer et Elsie Hickman se lancent dans un périple de la Virginie à la Floride pour ramener Albert chez lui. Albert est un alligator, cadeau de mariage de Buddy Ebsen, l’amour de jeunesse qu’Elsie n’a jamais pu oublier.

Pendant ce voyage – qui dépassera allègrement les deux semaines accordées par le patron de Homer, mineur –, le couple vivra mille aventures. Ils sont mêlés à un braquage de banque et à l’explosion d’une usine, ils jouent dans un film de Tarzan, ils rencontrent John Steinbeck et Ernest Hemingway, Elsie devient infirmière, puis gérante et cuisinière d’une pension de famille pendant qu’Homer joue au base-ball ou apprend le métier de garde-côtes. Toujours en étant suivi par le fidèle Albert ainsi que par un coq qui semble s’être pris d’affection pour Homer.

 

Primo, c’est censé être un récit plein d’humour. « Réellement cocasse », nous dit même la quatrième de couverture. Ça n’a pas fonctionné avec moi. Mais alors, pas du tout. Les situations sont souvent absurdes, certes, et les personnages sont embrigadés malgré eux, mais pas une seule fois, je n’ai eu la moindre esquisse de sourire.

Secundo, c’est censé être une histoire touchante sur le couple. Raté. Homer et Elsie ne m’ont pas touchée. Ils m’ont, au mieux, ennuyée et, au pire, agacée. Le premier par sa mollesse et sa manière de subir (les événements, son épouse, la vie…) ; la seconde par son égoïsme, sa manie de dénigrer sans cesse Homer, sa façon de vivre dans un passé fantasmé. Bref, ils sont fades. Les quitter fut un réel soulagement.

 

Mais quel dommage quand même. J’aurais aimé apprécié cette histoire improbable. D’autant plus que l’auteur est parti d’histoires vraies que ses parents lui ont racontées. Comment a-t-il pu en faire quelque chose d’aussi barbant ?… Le côté désuet au premier abord semblait plutôt sympathique. J’ai aimé la présentation des différentes étapes du voyage, avec ces parties en « Comment… » et ces sous-parties en « Où… », une mise en forme que l’on retrouve dans des vieux romans. (Par exemple, « Comment Elsie apprend à aimer la mer, et Homer et Albert deviennent gardes-côtes » : « Où Elsie découvre l’endroit de ses rêves ; où Homer et Albert livrent une bataille sanglante et sans merci contre des trafiquants et autres voyous des mers. ») C’est un peu léger si le seul point positif concerne le sommaire…

 

Albert sur la banquette arrière suit le filon de ces romans au titre original et à la loufoquerie affichée (comme par exemple, les livres de Romain Puértolas, auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, cité sur le bandeau qui va avec le livre et que je n’ai pas lu). Si c’était bien fait, je dirais pourquoi pas. Mais quand c’est aussi ennuyant, plat, vide, non, ce n’est pas possible.

Je remercie malgré tout Babelio et les éditions Mosaïc pour ce roman dont la lecture fut malheureusement exceptionnellement laborieuse. Je suis allée jusqu’au bout dans un espoir désespéré de trouver quelque chose de réussi (ou du moins, de pas raté) dans ce récit. En vain.

 

« – Il est difficile d’aller à l’encontre de ses rêves. Et sans doute plus difficile encore de devoir y renoncer.

– Et vous, Homer ? Avez-vous un rêve ?

– Je veux juste vivre à Coalwood, travailler à la mine et fonder une famille.

– Cela m’a l’air plutôt simple à réaliser.

– Rien n’est simple avec Elsie. »

« Elsie se rappela alors le jour où elle avait vu Homer pour la première fois, au match de basket. Dès le début, elle l’avait trouvé beau. Et, beau, il l’était encore. Intelligent, aussi. Le capitaine Laird le pensait, en tout cas, et le capitaine Laird n’était-il pas le plus éclairé des hommes ? Pleine d’une nouvelle admiration pour son époux, Elsie se dit que, finalement, elle avait peut-être un peu précipité sa décision concernant Homer. Peut-être méritait-il une seconde chance ? Peut-être. »

 

Albert sur la banquette arrière, Homer Hickam. Mosaïc, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Arnold Petit. 428 pages.

Le premier jour du reste de ma vie, de Virginie Grimaldi (2016)

Le premier jour du reste de ma vie (couverture)Quand j’ai découvert Le premier jour du reste de ma vie, le livre de Virginie Grimaldi, dans ma boîte aux lettres, je l’avoue, j’ai commencé ma lecture avec un a priori plutôt négatif. Ce titre qui reprenait celui du film de Rémi Bezançon (à un adjectif possessif près) et surtout cette couverture très « chick lit » qui me disait que je n’étais pas le public visé par cette histoire. En bref, je ne pouvais pas avoir de mauvaises surprises.

Et finalement je n’ai eu une si horrible impression de ce roman. (Toutefois, je vous conseillerais plutôt son second roman, Tu comprendras quand tu seras plus grande, beaucoup plus abouti et profond.)

Sur une durée de trois mois, on suit trois femmes de trois générations différentes – Marie, 40 ans, Anne, la sexagénaire, et Camille, 25 ans – qui embarquent à Marseille pour une croisière un peu particulière. En effet, la croisière « Tour du monde en solitaire » sur le paquebot le Felicità est réservée aux hommes et aux femmes seul.e.s qui veulent le rester : se mettre en couple est interdit par le règlement !

Ce qui m’a plu – peut-être parce que je pense un peu trop aux vacances en ce moment –, c’est le côté dépaysant de ce livre. Déjà la description du paquebot que l’on découvre en même temps que Marie est surréaliste à mes yeux. Je ne doute pas qu’elle soit tout à fait juste, mais n’ayant jamais mis les pieds à bord de l’un de ces monstres qui transportent des centaines de passagers – et n’étant pas intéressée du tout –, tous ces commerces, ces restaurants, ces dorures, ces soirées, c’est vraiment un autre monde pour moi.

Ensuite, il y a les visites. Certes, la caméra est sur Marie, Anne et Camille, mais il n’empêche que ces noms exotiques font rêver : Madère, Cabo San Lucas, Pago Pago, Suva, Sydney, Phuket, Alexandrie…

Ensuite, on s’attache à ces trois « naufragées de la vie » (comme il est dit au début du roman). Marie, celle qui a tout plaqué, y compris son mari, pour vivre ses rêves. Camille, la fofolle qui cache des doutes profonds sous son apparence séduisante et son humour. Anne (j’ai eu moins d’affinités avec elle malheureusement, je suis sûre qu’elle en est très triste) au cœur rongé de chagrin et de remords.

Elles sont fortes, elles redressent la tête, rigolent de leurs mésaventures. Elles sont très complémentaires. C’est une jolie amitié qui nous rappelle que le bonheur n’est pas forcément loin et qu’il faut profiter de tous les instants.

Et puis, elles sont entourées d’une sacrée galerie de personnages hauts en couleur (à laquelle on pourra parfois reprocher d’être un peu caricaturale). Prennent peu à peu leur place dans la vie de nos trois héroïnes : une Italienne braillarde, malheureusement voisine de cabine de Marie, un mystérieux et revêche homme aux cheveux gris, un jeune blondinet qui suit Camille comme une ombre dont on ignore les intentions…

Bon, passons à ce qui m’a moins plu : je confirme, je ne suis pas le public visé par ce genre de littérature. C’est trop optimiste-idéaliste-utopique pour moi. Tout leur sourit un peu trop facilement à ces trois femmes : l’amour, les amis, le travail, le succès… Ça manque de réalisme et c’est un peu trop gentil

Mais j’ai beaucoup aimé cette manière de voir le monde avec humour et bonne humeur.

Une sympathique littérature de distraction qui détend, qui fait sourire et voyager. Et quelques réflexions de Camille m’ont bien fait rire, il faut le dire.

 

« Son cœur, Marie compte bien le garder pour elle. La dernière fois qu’elle l’a confié à quelqu’un, il le lui a rendu en mauvais état. Elle en a déduit que les gens ne faisaient pas attention à ce qui ne leur appartenait pas et l’a mis à l’abri dans du papier bulle. On n’a pas besoin d’être deux pour être heureux. Comme si la vie se résumait à ça, comme si le bonheur n’était accessible qu’aux paires. Il y a bien d’autres choses à faire qu’aimer quelqu’un… »

« – Il y a une formule anglaise que j’aime beaucoup. Je pense qu’elle correspond bien à ce qu’on vit en ce moment : Today is the first day of the rest of my life.

J’adore ! répond Marie. En français, c’est presque le titre d’un film que j’adore. »

« Parce que la vie, c’est comme un tour de magie. Quand on est enfant, on ne voit que le devant de la scène. C’est fabuleux, on s’émerveille, on se pose des questions, on a envie d’en savoir plus. Et puis, on grandit. Peu à peu, les coulisses se dévoilent, on réalise que c’est compliqué. C’est moins joli, c’est même parfois moche, on est déçu. Mais on continue quand même à s’émerveiller. »

Le premier jour du reste de ma vie, Virginie Grimaldi. Le Livre de Poche, 2016 (City édition, 2015, pour l’édition en grand format). 331 pages.

 

A découvrir aussi : Tu comprendras quand tu seras plus grande

Les âmes croisées, de Pierre Bottero (2010, roman posthume)

Les âmes croisées (couverture)J’ai parlé il y a peu de temps de la trilogie L’Autre du même auteur, j’ai ensuite enchaîné avec ce livre que je n’avais jamais lu non plus : Les âmes croisées. Jamais lu parce que, étant paru à titre posthume, la suite restera à jamais inconnue et je n’avais pas envie de connaître une trop intense frustration. Finalement, cinq ans plus tard, l’opportunité se représentant, je me suis décidée et, je vous le dis tout de suite, je suis frustrée !

Mais reprenons.

Les âmes croisées, c’est l’histoire de Nawel Hélianthas, une jeune adolescente très privilégiée, une Perle, qui vit dans la cité d’AnkNor. Comme tous les autres Aspirants, elle doit demander une Robe, une caste : Mage, Gouvernante, Historienne, Prêtre… Ou Armure. Prenant peu à peu conscience des conséquences que peuvent avoir ses choix, elle décide de tracer son propre chemin – et non celui que l’on attend d’elle – à travers le monde.

 

Nawel est très surprenante car, au début, elle ne ressemble pas aux autres héros/héroïnes de Pierre Bottero. Autant Ewilan, Salim, Ellana, Natan ou Shaé sont sympathiques (bien que Shaé soit quelque peu sauvage et parfois distante), autant Nawel est d’une suffisance et d’une arrogance insupportable. Elle se moque des Cendres – qui sont les pauvres, exploités par les Perles, riches et puissants – ou de Ol Hil’Junil, le fou du roi, évoque l’autre monde d’où il vient, elle vit dans son univers et peine à accepter des critiques sur sa ville. Cela s’explique certes par son éducation, par ses parents qui ont réglé sa vie avant même sa naissance, mais cela ne la rend pas vraiment agréable à côtoyer. Jusqu’à l’événement tragique qui lui ouvrira les yeux.

Là, elle évolue, prend en profondeur et en maturité. Et par conséquent, ressemblera davantage à Ewilan, Ellana ou Shaé. Comme elles trois, elle est décidément promise à un destin extraordinaire qui se marie avec ses capacités qui surpassent celles de ceux qui l’entoure. Par exemple, la synergie à 100% avec Venia, son Armure, m’a fait penser au cercle noir d’Ewilan. Duom explique après avoir testé Ewilan que « c’est impossible (…), cette figure n’existe que dans les livres. » et Lounia dit à Nawel : « Je n’ai jamais entendu parler d’une synergie supérieure à 83%. »

 

Parmi les personnages qui entourent Nawel, j’ai simplement deux remarques à faire. Tout d’abord, la description d’Anthor Pher m’a fait sourire tant j’ai eu l’impression de retrouver Edwin.

« D’autant qu’Anthor était un petit homme sec et musclé, le cheveu ras, les traits burinés par le soleil et les intempéries, qui passait facilement inaperçu.

Du moins tant qu’on ne l’avait pas vu bouger.

Dès qu’il se mettait en mouvement, il dégageait en effet une stupéfiante impression d’énergie contrôlée, de calme efficacité et de dangereux sang-froid qui inspirait le respect et incitait à la prudence. »

C’est Edwin, non ? En plus, tous deux ont le titre de maître d’armes.

Et deuxièmement, je suis très contente de Philla. Effacée, timide, elle semble assez transparente – Nawel le dit elle-même, vive l’amitié… – et son avenir ne paraît glorieux. Toutefois, elle va faire mentir Nawel car, une fois la Robe d’Historienne revêtue, Philla s’épanouit, prend confiance dans ses capacités et on lui découvre de  nombreuses qualités. Son avenir, avenir qu’elle prend fermement en main, semble finalement s’annoncer heureux.

 

Comme lors de ma lecture de L’Autre, ce qui m’a particulièrement plu, c’est de chercher les petits (ou gros) indices reliant le monde de Nawel à Gwendalavir ou à la Fausse Arcadie.

Tout d’abord, Ol Hil’Junil. Avec un nom pareil, si typiquement alavirien, impossible de passer à côté. Outre le fait qu’« il n’était pas jurilan, nul ne savait d’où il venait », Nawel a un jour avec lui une conversation très éclairante pour nous et très absconse pour elle :

« – Je dois te quitter, demoiselle. J’ai rendez-vous avec la Dame.

– Toi, un rendez-vous ?

– Un rendez-vous imaginaire, il va sans dire.

– Je croyais que le chemin des rêves conduisait à une impasse.

Ne confonds pas le rêve et l’Imagination. Si le premier vient à toi de son propre chef, c’est volontairement que tu décides d’arpenter la deuxième. Cela peut s’avérer périlleux, j’en ai fait l’amère expérience, mais les possibles sont trop nombreux pour que tous débouchent sur des impasses. »

Or, si vous avez lu Les mondes d’Ewilan, vous vous rappellerez peut-être qu’un condisciple d’Ewilan, de Liven et des autres s’appelaient… Ol Hil’Junil.

Robes, Familles… Dans mon esprit, tout cela fait écho. Me semble lié. De plus, les Guérisseurs évoquent indéniablement les rêveurs alaviriens.

On retrouve également des Ims, des Lycanthropes, des Helbrumes, etc., ce qui laisse à penser que la porte de la cité des Anciens découverte par Nawel ouvre sur le charmant monde de la Fausse Arcadie.

Quant aux Glauques à la peau mate et peinte, ne seraient-ils pas les Faëls ?

Et à la fin – et j’arrêterai là – Nawel voit trois adolescents qui ont beaucoup de points communs, dans leur physique, avant Eryn et Elio (L’Autre) ainsi que Destan, fils d’Edwin et d’Ellana (Le Pacte des Marchombres). La rencontre de tout ce petit monde aurait été tellement excitante… Voilà pourquoi je suis et je resterai définitivement frustrée.

 

Je suis également très curieuse aux sujets des Armures qui, plus que des objets magiques, me semblent provenir d’une technologie très avancée. Venia explique à une Nawel ahurie qu’elle est « constituée d’un alliage de métal protéiforme géré par des puces de troisième générations sur base nanotechnologique. » A tes souhaits. Cette matière aurait-elle été importée d’un autre monde parallèle aux connaissances bien plus avancées que les nôtres ?

Ce tome est peut-être parfois un peu plus grave que les autres, mais en tout cas, je l’ai lu avec émotion et regret. Comme dans les autres livres de Pierre Bottero, on voyage, on passe d’une aventure à une autre, on ressent mille émotions… On rêve. Tout simplement. La poésie que ces histoires contiennent me fait vibrer, m’entraîne, page après page. Il est tout bonnement impossible de les lâcher.

(Je m’excuse pour ces « critiques » de L’Autre et de ce livre, Les âmes croisées, qui n’en sont pas vraiment. Je voulais seulement faire partager mon enthousiasme, plus que d’en faire une analyse critique. Je ne pense pas pouvoir être assez objective sur des livres, des univers qui me bercent depuis des années. Ce serait la même chose – en pire, peut-être – pour Harry Potter.)

« Et que lui importait une Cendre alors que ses chances de devenir une Robe Mage étaient compromises ? Que lui importait une Cendre alors qu’un effroyable mal de tête, conséquence d’une nuit entière passée sans dormir, broyait ses tempes ?

Que lui importait une Cendre ? Tout simplement. »

« Dire.

Dire ce qu’on meurt d’envie de dire.

Dire ce qu’on a besoin de dire. Besoin vital. Terrifiant.

Dire ce qu’on ignore avoir envie ou besoin de dire.

Dire pour comprendre, nettoyer, guérir, avancer.

Mais est-ce que dire suffit ? »

« « La vie est un chemin qui se parcourt dans un seul sens », m’a dit Sylia la seule fois où nous nous sommes disputés. La reprendre à zéro est impossible. On peut choisir sa destination, réfléchir quand on arrive à une intersection, ralentir, accélérer, décider de ne plus refaire les mêmes erreurs, on ne revient jamais en arrière. »

« Tu te dessines un avenir ? Belle image. Et il est de quelle couleur, ton avenir ?

– La couleur de l’aventure mélangée à celle de la découverte, sur un fond d’amitiés et de voyages. »

Les âmes croisées, Pierre Bottero. Rageot, 2010. 432 pages.

L’Autre, de Pierre Bottero (2006, 2007)

L’Autre est une trilogie de Pierre Bottero qui réunit Le souffle de la hyène, Le maître des tempêtes et La huitième porte.

L'Autre (couvertures : Le souffle de la hyène, Le maître des tempêtes, La huitième porte)

Natan, un adolescent qui tente de mener une vie normale en dépit des prodigieuses capacités physiques et intellectuelles qui tendent à le faire remarquer, habite au Canada lorsque ses parents meurent dans l’explosion de leur maison. Menacé par un danger dont il ne sait rien, il fuit en France où il rencontre Shaé, une jeune fille torturée par « la Chose », instinct qui la pousse à se métamorphoser. Tous deux découvrent qu’ils sont les seuls à pouvoir protéger l’humanité d’une terrible menace : l’Autre, une entité venue d’un autre monde, la Fausse Arcadie, et escortée par une horde de créatures maléfiques. L’Autre est divisé en trois parties : Jaalab, la Force, Onjü, le Cœur et Eqkter, l’Âme.

 

J’adore ses autres trilogies depuis très longtemps, donc l’objectivité est difficile. Que ce soit La quête d’Ewilan, Les mondes d’Ewilan ou Le pacte des marchombres, je les ai découvertes à leur sortie ou peu après, je les ai lues et relues, mais L’Autre, non. Je ne sais pas pourquoi, mais ces trois tomes m’attiraient moins. Notamment à cause de l’idée que l’histoire se passe dans notre monde, je crois. J’avais envie de voyager, de voir autre chose… Pierre Bottero m’a forcée à reconnaître que c’était une sacrée mauvaise raison. Parce que, premièrement, on voyage : on passe de Montréal à Marseille et Paris, puis on se rend dans le Haut Atlas, sur l’île de La Réunion, à Yaoundé au Cameroun ou à Leticia en Colombie. Et deuxièmement, les pouvoirs des Familles disséminés sur tous les continents et l’influence de l’Autre sur les hommes rendent ce choix très judicieux et très intéressant. Pierre Bottero a su créer un univers mystérieux, même dans des paysages connus.

 

On reconnaît immédiatement la plume de Pierre Bottero, la poésie de ses mots, ses phrases courtes, sa manière d’insister sur un mot, un sentiment, etc. Ainsi que son procédé narratif que l’on retrouve régulièrement (mais pas assez pour que cela devienne lassant) consistant à faire un bond dans le temps pour se retrouver directement dans une situation stressante voire dramatique, quitte à revenir quelques lignes plus loin sur les événements des heures (ou jours) précédentes qui ont conduit à cette situation.

Dans cette trilogie, j’ai eu à quelques reprises la sensation dérangeante qu’on ne savait pas qui était réellement digne de confiance, sensation plutôt absente dans les autres trilogies. Rafi paraît étrange au début, avec des intentions peu claires ; le majordome de Barthélémy m’a été plutôt antipathique ; et, dans le second tome, il apparaît d’ailleurs comme évident qu’un traître se cache parmi les Cogistes.

 

Attention, je risque de spoiler un peu…

Dans le troisième tome, j’ai ronchonné au début car je n’appréciais pas trop l’idée de changer de personnage principal. Je m’étais attachée à Shaé et à Natan, or c’est sur les épaules de leur fils, Elio, que tout repose à présent. Mais finalement, Pierre Bottero m’a encore obligée à reconnaître que c’était idiot. Car, même s’il est peut-être un peu trop efficace, Elio m’est devenu aussi sympathique que ses parents : il fait preuve d’une ahurissante maturité pour ses neuf ans, mais garde son âme et ses réflexions d’enfant.

 

Les liens avec Gwendalavir sont de plus en plus nombreux au fil des romans, et j’ai vraiment été très excitée à chaque fois que j’en découvrais un nouveau.

Le premier fut évidemment la « Pratum Vorax » qui encercle la Maison dans l’Ailleurs. Elle m’évoquait quelque chose sans que je parvienne à mettre le doigt dessus, mais lorsque Shaé, après un long survol de la prairie, déclare avoir vu des voiles blanches, je me suis rappelé des Fils du Vent et de leur malheureuse aventure dans ce qu’ils décident de nommer la Grande Dévoreuse. Première coup de fouet en découvrant que l’Ailleurs est en Gwendalavir.

Un second en découvrant Eryn, celle que l’on devine être fille d’Ewilan et de Salim. Elle a les boucles dorées et les yeux violets de la première et la peau sombre du second, elle connaît l’existence des dragons, elle sait faire un pas de côté, elle maîtrise à merveille l’art du Dessin.

Un troisième en me rappelant le seigneur Kharx invoqué par les Mercenaires du Chaos, semblable aux Kharx que Natan, Shaé et les autres affrontent à plusieurs reprises.

Et enfin, la redécouverte de l’Arche enjambant le Pollimage à la fin du troisième tome.

Il y a plein d’autres connexions à faire, des petits détails à relever, notamment avec des personnages comme Salim, Artis, Doume Fil’Battis…

 

Une excellente trilogie comme toutes celles de Pierre Bottero qui se dévore en un clin d’œil. Un monde passionnant avec des personnages attachants et des monstres terrifiants qui voyagent autour du globe et même plus loin. Ma préférence reste pour les trois trilogies se déroulant en Gwendalavir, mais celui-ci n’en est pas moins sérieusement addictif !

 

 « Ces mots que tu utilises pour pervertir les cœurs servent aussi à les guérir. Les mots détiennent un pouvoir formidable, tu le sais mieux que quiconque, Maître des Tempêtes. »

« Jamais elle n’avait ressenti un tel mélange de force et de faiblesse, de certitudes et de doutes. Elle était perdue.

Son cœur était un chaos d’émotions contradictoires à travers lequel sa raison cherchait en vain à se frayer un chemin. Un chaos provoqué par les paroles d’Anton et le geste qui les avait suivies. Un chaos dont elle devait s’extraire pour avancer, sortir enfin de l’obscurité. Pour vivre. »

« Je suis vous et vous êtes moi. Je suis la part de noirceur qui vit dans les replis cachés de vos cœurs, je suis vos envies de meurtre, vos jalousies et vos perfidies. Je suis l’élan sombre qui vous pousse à trahir, mentir, tromper. Je suis vous et vous êtes moi. »

 

L’Autre, tome 1 : Le souffle de la hyène, Pierre Bottero. Rageot, 2006. 307 pages.

 

L’Autre, tome 2 : Le maître des tempêtes, Pierre Bottero. Rageot, 2007. 379 pages.

 

L’Autre, tome 3 : La huitième porte, Pierre Bottero. Rageot, 2007. 403 pages.

 
Les livres de Pierre Bottero :

  • L’Autre (Le souffle de la hyène, Le maître des tempêtes, La huitième porte) ;
  • Les âmes croisées.

Fidelio, l’odyssée d’Alice, de Lucie Borleteau, avec Ariane Labed, Melvil Poupaud… (France, 2014)

Fidelio (affiche)Marin, Alice est embauchée comme mécanicienne à bord d’un vieux cargo, celui de sa première traversée. Elle laisse sur le quai, comme le font les marins, Félix et retrouve à bord Gaël, amour de jeunesse et commandant du Fidelio. Deux hommes, deux histoires, l’une sur la terre, l’autre sur la mer.

Fidelio, l’odyssée d’Alice, est le premier film de Lucie Borleteau et c’est une réussite ! On y découvre la vie d’un cargo. Un quotidien rythmé par des codes et des rites, comme la scène du baptême lors du passage de l’Équateur. Un univers essentiellement masculin et doucement graveleux dans lequel Alice se fond aisément. Elle dirige ses hommes et respecte ses supérieurs sans toutefois se laisser marcher sur les pieds. Ainsi lorsque le mécanicien en chef tente d’abuser d’elle, elle lui fait comprendre simplement mais fermement qu’il ferait mieux de débarrasser le plancher.

Fidelio 3 Alice (Ariane Labed)

              Alice (Ariane Labed)

Fidelio est avant tout un portrait de femme. Ariane Labed incarne une héroïne tout en nuance. A la fois forte et fragile, elle est séduisante sans fioriture et parcourt le pont avec une grâce toute particulière. Son cœur balance entre deux hommes, mais elle n’est pas une amoureuse tragique et mélancolique ; elle croque la vie à pleine bouche.

Melvil Poupaud, que j’avais découvert dans Laurence Anyways, me séduit toujours autant par son jeu et son regard. Revêtu de l’uniforme de commandant, il est touchant dans son rôle d’amoureux. Comme Alice, ce n’est pas un personnage à un seul visage et j’ai particulièrement aimé cette profondeur des personnages.

Si, autour d’eux évoluent une bonne dizaine d’autres protagonistes, cuistot, mécano, amis, camarades, tous observateurs de la passion d’Alice.

Mais Alice est également accompagnée par son prédécesseur qui, à sa mort, laisse dans sa cabine ses journaux. Ses déboires amoureux et sa mélancolie résonne comme un étrange écho aux tergiversations d’Alice… Fidélité, attirance sexuelle et sentiments amoureux sont au centre de ce film.

Fidelio 2 Gael (Melvil Poupaud)

              Gaël (Melvil Poupaud)

Un très beau film pour son scénario, mais également visuellement très réussi. Les acteurs sont lumineux et profonds. Et les contrastes sont omniprésents. On passe de l’extérieur à l’intérieur des entrailles du navire, de la pureté azurée de l’océan et des cieux à la crasse des moteurs. On passe de la cacophonie des machines, monstres de fer près à exploser au bruissement feutré des vagues. Ainsi Lucie Borleteau enchaîne des moments de calme et des séquences presque violentes auditivement et visuellement parlant.

Air iodé et machines assourdissantes pour huis-clos sur un vieux cargo. Le regard sensible de la réalisatrice et le naturel de l’actrice font d’elles deux artistes à suivre et de ce film une petite perle…

« Ce qui se passe en mer reste en mer. »

Fidelio  Alice