Spécial BD et romans graphiques : six nouveautés de l’année 2019 #1

Ce mois-ci, j’ai lu de nombreux romans graphiques sortis cette année (grâce à un petit prix décerné par les bibliothèques de la communauté de communes) et j’y ai fait de très belles découvertes. Je vous propose deux sessions de six « mini-chroniques express » de toutes ces lectures.

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#Nouveau contact, de Bruno Duhamel (2019)

#Nouveau contact (couverture)Lorsque Doug poste sur Twister les photos de l’étrange créature sortie du loch devant chez lui, le phénomène prend aussitôt une ampleur qu’il n’avait pas anticipée. Cette petite virée en Ecosse permet à l’auteur d’aborder de nombreuses thématiques : les abus des réseaux sociaux, le harcèlement, les médias, le sexisme, le piratage informatique, la manipulation des grands groupes, le besoin de reconnaissance, celui de donner son avis sur tout et tout le monde… Car, évidemment, c’est l’escalade et, suite à plusieurs péripéties, chasseurs et écolo, conservateurs et féministes, anarchistes, militaires, scientifiques et journalistes se retrouvent massés devant la bicoque de Doug. Un portrait quelque peu amer de notre société se dessine et la BD se révèle souvent drôle (même si elle fait naître un rire un peu désespéré). Elle illustre de manière plutôt plausible les débordements, les oppositions et les luttes qui se produiraient si un tel événement devait advenir. La fin – que je ne vous révèlerais évidemment pas – sonne particulièrement juste.

Ce n’est pas la bande dessinée de l’année, ni pour l’histoire que pour le graphisme (efficace et expressif, mais pas incroyable), mais elle est néanmoins réussie et agréable à lire.

#Nouveau contact (planche)Le début de l’histoire sur BD Gest’

#Nouveau contact, Bruno Duhamel. Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2019. 67 pages.

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Le patient, de Timothé Le Boucher (2019)

Le patient (couverture)Une nuit, la police arrête une jeune fille couverte de sang et découvre qu’elle laisse derrière elle sa famille massacrée. A une exception, son jeune frère qui sombre dans un coma pour les six prochaines années. A son réveil, il est pris en charge par une psychologue désireuse d’éclaircir cette affaire macabre. Si vous passez souvent par ici, vous avez sans doute remarqué les policiers et autres thrillers sont très rares, ce n’est pas un genre que je lis souvent et encore moins en BD. La plongée dans l’univers de Timothé Le Boucher a donc bousculé mes habitudes.

C’est un thriller psychologique plutôt efficace qui se met en place avec un basculement vers le milieu de l’ouvrage. Cependant, je dois avouer que je m’attendais à un rythme plus effréné et à une atmosphère plus oppressante et à plus de surprises aussi, bref, à un effet plus marqué. C’est le cas par moments mais ça ne reste pas sur la durée. Toutefois, je n’ai pas lâché ce roman graphique assez long avant de connaître le fin mot de l’histoire, embarquée par les thématiques d’identité et de mémoire. Les personnages intriguent, touchent, troublent, inquiètent – en d’autres mots, ils ne laissent pas indifférents. La fin laisse planer un doute que je peux parfois détester, mais que j’ai ici beaucoup apprécié, l’idée qu’on ne saura jamais si ce que l’on croit savoir est la vérité est aussi frustrant que troublant.
Visuellement, derrière cette couverture qui évoque irrésistiblement « Les oiseaux » hitchcockiens se trouve un graphisme réaliste qui, encore une fois, fait le job sans me toucher particulièrement. J’ai glissé sur les planches sans m’arrêter sur la beauté ou la laideur des dessins.

J’ai passé un bon moment, mais je ne partage pas pour autant le coup de cœur ou la révélation ou l’enthousiasme de nombreux lecteurs. (Mais je me dis que je devrais tenter l’ouvrage précédent de Le Boucher Ces jours qui disparaissent.)

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le patient, Timothé Le Boucher. Glénat, coll. 1000 feuilles, 2019. 292 pages.

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Le fils de l’Ursari, de Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit (2019)

Le fils de l'ursari (couverture)J’ai souvent croisé le chemin du roman de Xavier-Laurent Petit que ce soit en librairie, en bibliothèque ou autre, mais je ne l’ai jamais lu. J’ignorais même quel en était le sujet. La BD fut donc une entière découverte.

L’histoire m’a tout de suite embarquée sur les routes dans le sillage que cette famille d’Ursari, des montreurs d’ours, méprisée et détestée par tout le monde, d’abord dans leur pays natal, puis en France. C’est une épopée poignante, injuste. L’exploitation, le chantage et les menaces des passeurs qui poussent à la misère. Mendicité, vol, voilà le quotidien de la famille de Ciprian dans ce pays de cocagne. Toutefois, une lueur d’espoir surgit pour le jeune garçon… sous la forme d’un échiquier dans le jardin du « Lusquembourg ». Le rythme est dynamique, sans temps morts. L’histoire est profonde, poignante, violente. Une alternance d’ombres et de lumière, de malheurs et d’espoirs cimentés autour de nouveaux amis et d’une famille soudée. La vie du jeune Ciprian n’a rien d’une vie d’enfant, c’est une lutte, une survie qui peut se déliter à tout instant, mais il persévère, s’instruit, s’intéresse, se fait l’artisan de son destin.
Côté dessin, j’ai moins adhéré, je l’admets. Il a un côté « vite fait », comme hâtif, simple, brouillon, déformant les visages d’une façon qui m’a vraiment déplu. Ça n’a pas marché entre nous : j’ai fini par m’y habituer, mais pas par l’apprécier.

Une histoire de vie incroyable, terrifiante, mais malheureusement réaliste. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle du petit Tanitoluwa Adewumi, le prodige des échecs nigérian.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le fils de l’Ursari, Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit. Rue de Sèvres, 2019. 130 pages.

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Speak, d’Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson (2018)

Speak (couverture)Le premier vrai, énorme, coup de cœur de cette sélection. Voilà trois ans que j’ai lu le roman intitulé Vous parler de ça et, sans me souvenir de tous les détails, je ne l’ai jamais oublié (à l’instar d’un autre roman de Laurie Halse Anderson, Je suis une fille de l’hiver).
Ce roman graphique de plus de 350 pages nous plonge dans l’année de seconde de Melinda. Une année insoutenable, marquée par les humiliations et les rejets, enfermée dans son mutisme, traumatisée par un événement dont elle n’arrive pas à parler. Entre le texte et les illustrations, tout concourt à nous plonger dans l’intériorité torturée et déchiquetée de Melinda. Le trait d’Emily Carroll est évocateur, sensible et certaines planches sont vraiment dures tant elles paraissent à vif. Ce sont des dessins qui m’ont extrêmement touchée.
J’ai été happée par cette narration fluide qui fait de ce roman graphique un ouvrage impossible à lâcher, comme s’il nous était impensable d’abandonner Melinda. Et pourtant, comme dans le roman, certaines planches ont réussi à me faire (sou)rire. Moments de paix, de relâchement, de distance, pour Melinda et pour mes entrailles nouées.

C’est puissant, c’est sombre, c’est viscéral, c’est révoltant, mais c’est aussi tout un espoir, toute une renaissance qui s’exprime au fil des pages, même si, des fois, il faut toucher le fond pour pouvoir donner un grand coup de pied et remonter à la surface…

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Speak, Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson. Rue de Sèvres, 2019  (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran. 379 pages.

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Préférence système, d’Ugo Bienvenu (2019)

Préférence système (couverture)Dans un Paris futuriste, le cloud mondial est saturé et les internautes veulent absolument poster leurs photos de vacances, de hamburgers et de chatons. Pas le choix, il faut faire de la place. Les œuvres d’art les moins populaires sont donc condamnées à passer à la trappe : adieu 2001 : l’odyssée de l’espace, adieu Alfred de Musset… Parmi les employés chargés de l’élimination, l’un d’eux, en toute illégalité, sauve ses œuvres préférées pour les copier dans la mémoire de son robot… qui porte aussi son enfant.
Un roman graphique parfois glaçant, parfois tendre – pour des raisons que je ne peux pas vous révéler sans vous raconter toute l’histoire – qui interroge notre rapport à l’art, à l’utile et au beau. Confrontant êtres humains et robots, il questionne aussi notre sensibilité qui, opposée à leur logique mathématique, nous confère notre identité, notre particularité, notre unicité. C’est aussi une histoire autour de la mémoire, du progrès – bénéfice ou fléau ? – et de la transmission. Supprimer Kubrick, Hugo et moult artistes qui ont marqué leur époque, leur art, pour laisser la place à une Nabila du futur, à l’éphémère, à ce qui fait le buzz pendant un bref instant ? Quelle perspective réjouissante… Au fil des pages se dessine également une ode à la nature, une invitation à prendre son temps, à admirer les oiseaux et à regarder pousser les légumes (mais pourquoi épingler les papillons ?).
(En revanche, la fin ouverte m’a frustrée, on dirait qu’elle appelle une suite alors que l’ouvrage est bien présenté comme un one-shot.)
Si l’histoire m’a fort intéressée, ce n’est pas le cas du trait d’Ugo Bienvenu. Froids, lisses, avec quelque chose d’artificiel, ils s’accordent peut-être bien à l’histoire qu’ils racontent, mais je ne les ai pas du tout aimés (deviendrais-je exigeante ?). Les personnages m’ont beaucoup perturbée, entre leurs visages trop roses, leurs costumes qu’on dirait tirés d’un vieux film de science-fiction démodé et leur regard trop souvent dissimulé derrière des lunettes noires. Ils manquaient… d’âme, d’humanité. De sensibilité justement.

Un roman graphique vraiment intelligent et percutant (une fois accoutumée au style graphique de l’artiste).

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Préférence système, Ugo Bienvenu. Denoël Graphic, 2019. 162 pages.

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Au cœur des terres ensorcelées, de Maria Surducan (2013)

Au coeur des terres ensorcelées (couverture)Il y a bien longtemps, un oiseau-chapardeur dérobait chaque année les pommes d’or du roi. Furieux, ce dernier envoya ses trois fils à la poursuite du voleur… Vous l’aurez compris, cette bande dessinée est un conte, inspiré de ceux venus d’Europe de l’Est. Nous retrouvons donc le schéma narratif classique du conte : les trois frères, le cadet étant le plus gentil, sa générosité qui lui attache les services d’un puissant sorcier métamorphe, etc. Ce conte est porté par un très agréable dessin, joliment colorisé et ombré : portraits expressifs, petits détails soignés et petite touche steampunk surprenante. J’ai vraiment apprécié mon immersion dans le travail graphique – qui rappelle parfois les anciennes gravures – de Maria Surducan.
Il raconte la noirceur du cœur humain : la méchanceté, la cupidité, le désir de domination, notamment par le biais d’une technologie irréfléchie… Les hommes sont ici menteurs, voleurs et meurtriers… à l’exception évidemment de notre héros dont la bonté et le désintéressement lui fera rencontrer l’entraide, l’innocence, la magie bénéfique, bref, un autre visage de l’humanité.

Un conte ensorcelant, une fable inspirante qui semble parfois trouver quelques échos dans notre société moderne.

Le début de l’histoire sur le site des éditions Les Aventuriers de l’Étrange

Au cœur des terres ensorcelées, Maria Surducan, inspiré des contes répertoriés par Petre Ispirescu. Les Aventuriers de l’Étrange, 2019 (2013 pour l’édition originale). Traduit du roumain par Adrian Barbu et Marc-Antoine Fleuret. 90 pages.

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Si vous êtes parvenu·es jusque-là, bravo !
A samedi pour un article du même acabit !
(Je suis sans pitié…)

Vous parler de ça, de Laurie Halse Anderson (2014)

Vous parler de ça (couverture)Celle qui veut vous parler de ça, c’est Melinda Sordino. Elle voudrait parler, mais elle ne peut pas. Les mots refusent de franchir le barrage de ses lèvres et restent coincés dans sa gorge. Et moins elle parle, plus elle s’isole. Les filles qu’elle croyait être des amies tournent le dos à cette paumée mal dans sa peau, les profs punissent cette lycéenne qui refuse de participer en classe, les parents repoussent peu à peu cette fille mutique et fermée.
Vous parler de ça aborde un sujet trop souvent tabou ou source de honte chez celles qui ne sont que les victimes. L’horreur, le traumatisme connu par Melinda est raconté là dans un récit touchant. L’auteure en parle avec énormément de délicatesse et de finesse, notamment parce qu’elle ne se focalise pas dessus.
Ce qui fait le cœur du roman, c’est la mise à l’écart de Melinda. Personne ne l’interroge vraiment sur les raisons de son mutisme, sur la chute de ses notes, sur l’absence d’amies. On la punit, on l’ignore, on lui crie dessus, mais on ne s’intéresse pas réellement à elle. Cela ne fait que rendre la chose plus affreuse, plus douloureuse. Seul un professeur d’arts plastiques saura voir un peu à travers la carapace qu’elle s’est construite. Le manque de pédagogie des enseignants est déjà ahurissant, mais c’est le comportement des parents qui m’a le plus choquée. Ils ne montrent aucun intérêt à leur fille unique, se contentant de la minable explication « elle fait sa crise d’adolescence ».

Quant à l’héroïne, Laurie Halse Anderson en fait un portrait très réussi, tout en nuances. Melinda est poignante. Elle ne dit mot, mais son esprit tourne à mille à l’heure. Elle se réfugie derrière un certain cynisme, mais elle doit s’avouer qu’elle rêve d’amitié, de rires et de compréhension, qu’elle désire profondément ne plus être seule. En dépit de sa souffrance, c’est une fille forte qu’on ne peut qu’aimer. Elle a de l’humour, de la volonté et elle semble être une personne véritablement intéressante. Ce fut un plaisir de faire sa connaissance au fil des pages.

Les chapitres très courts racontent des instants de vie au lycée ou à la maison. Elle relate son quotidien entre des parents absents et des lycéens qui la rejettent. On voit sa situation se dégrader petit à petit et, si on comprend bien ce qui lui est arrivé, elle met du temps à le dire.
Toutefois, tous les chapitres ne sont pas tristes. D’autres sont drôles ou émouvants (de l’émotion heureuse cette fois). Cette année scolaire se construit donc dans une alternance de moments lumineux et sombres.
La fin est mon seul regret. Elle est un peu rapide. Je n’avais pas envie de quitter Melinda et j’aurais aimé la suivre encore un peu, pour la voir remonter la pente.

Sorti en 1999, cet émouvant roman n’avait jamais été traduit en français. Je remercie donc vivement les éditions de La Belle Colère de nous avoir offert ce beau morceau de littérature qui m’a fortement émue. A mettre entre de nombreuses mains, adultes et adolescentes.

(J’ai souvent été attirée par l’axe éditorial – en gros, des livres dont les personnages principaux sont des adolescent-es, mais qui ne sont pas destinés uniquement aux adolescent-es – et les couvertures toutes simples de La Belle Colère, mais je n’avais jamais eu l’occasion d’en lire un. A présent que c’est fait, je peux affirmer que ce ne sera pas le dernier.)

« Je sais que j’ai l’esprit en vrac. Je veux partir, déménager, me téléporter dans une autre galaxie. Je veux tout raconter, rejeter la culpabilité, la faute et la colère sur quelqu’un d’autre. Il y a une bête dans mon ventre, je l’entends gratter sous mes côtes. En admettant que je réussisse à me débarrasser du souvenir, cette bête restera avec moi et continuera à me souiller. »

« De quel droit me punissent-ils sous prétexte que je ne parle pas ? Ce n’est pas juste. Que savent-ils de moi ? Que savent-ils de ce qui se passe dans ma tête ? Le tonnerre, des gosses en pleurs, voilà ce qu’il y a. Pris dans une avalanche, tenaillées par l’inquiétude, se tortillant sous le poids du doute, de la culpabilité. De la peur. »

« Compte tenu de ma réputation, je devrais m’estimer heureuse qu’on m’invite à mes propres funérailles. »

Vous parler de ça, Laurie Halse Anderson. La belle colère, 2014 (1999 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Chabin. 298 pages.

Ma chronique de l’adaptation en roman graphique – intitulé Speak
par Emily Carroll

Imani, mon amour, de Connie Porter (2001)

Imani mon amour (couverture)A Buffalo, Tasha, une lycéenne de 15 ans, tombe enceinte suite un viol. Par honte, elle le tait et garde l’enfant qu’elle prénomme Imani. Elle l’élève donc tout en poursuivant ses études, elle la dépose à la garderie de lycée (où les mères-enfants sont nombreuses), suit les cours de Mme Poole pour apprendre à l’élever avant de la récupérer le soir.

L’histoire est plutôt touchante par la dévotion que cette jeune fille voue à son joli bébé, elle qui, depuis longtemps, ne se sent plus aimée par sa mère. Tasha fait tout pour pouvoir sortir sa fille de ce ghetto noir, monde de violence et de misère où les dealers campent à tous les coins de rue. Imani est une gamine mignonne comme peuvent l’être certains enfants en grandissant et j’ai été indignée par la manière dont Earlene, la mère de Tasha, finit par utiliser le bébé, prétendant qu’il est le sien.

La fin m’a surprise. Je ne m’attendais pas à cette violence. Donc si je n’ai pas trouvé le livre excellent, la fin a le mérite d’être inattendue et bouleversante.

Le viol, qui n’est avoué au lecteur qu’au bout d’un certain temps, n’est pas dénoncé par Tasha alors qu’elle connaît son agresseur et se retrouve même face à lui plus tard. J’ai eu la désagréable impression que cela encourageait à se taire, validait la honte du viol. Mais l’histoire ne se focalise pas sur le viol, mais sur l’enfant. On le laisse ainsi de côté.

L’écriture très oralisée m’a rebutée au début, puis je me suis habituée avant de me lasser à nouveau. C’est parfois excellemment fait, mais cette fois, ce n’est pas passé. C’était pourtant approprié, mais c’était peut-être trop marqué. Trop lancinante parfois, cette manière de répéter Imani, Imani, Imani.

Un livre réaliste, qui oscille entre ténèbres et lumières, qui offre un portrait psychologique relativement fin d’une jeune adolescente luttant pour offrir une vie meilleure à sa fille.

« Maman dit que maintenant je suis grande parce que j’ai Imani. Elle dit qu’Imani est à moi, rien qu’à moi. Je le sais qu’elle est rien qu’à moi, et justement c’est ça qui me plaît, de pas être obligée de partager mon bébé avec personne. Même qu’elle me ressemble, Imani. Je le vois, qu’elle a mon nez sur sa petite bouille, et mes lèvres, aussi, et mes mains. Ses doigts sont larges et aplatis, exactement comme les miens. Je m’en fiche de ce que les gens disens, sur qui ils retrouvent quand ils la voient. Elle est tout moi. »

Imani, mon amour, Connie Porter. France Loisirs, 2001 (1999 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Oristelle Bonis. 280 pages.

Mysterious Skin, de Gregg Araki, avec Joseph Gordon-Levitt, Brady Corbet… (Etats-Unis, 2004)

Mysterious Skin 1 Nous suivons en parallèle la vie de deux garçons qui vivent dans la même ville, font du base-ball ensemble et ont vécu ensemble des choses traumatisantes. Ils finissent par se rejoindre et s’expliquer à la fin du film.

D’un côté, Neil McCormick. Sexuellement abusé par leur entraineur de base-ball, Heider, à l’âge de 8 ans, il se prostitue tout au long de son adolescence avec des hommes plus âgés, qui à prendre des risques au mépris de sa santé (maladies, violences physiques…). Il se moque des inquiétudes de sa meilleure amie, Wendy, liée à lui par leurs secrets, et d’Eric, éperdument amoureux de lui.

De l’autre, Brian Lackey. Il est à la recherche de son passé, plus précisément de cinq heures qui ont disparues de sa mémoire. Il se souvient seulement avoir été retrouvé seul dans la cave, le nez en sang. Plus tard, à Halloween, cinq heures ont à nouveau été effacées de sa mémoire. Il est convaincu avoir été enlevé par des extraterrestres.

C’est cette recherche de ses souvenirs, qui remontent peu à peu, qui le conduiront à Neil qui l’aidera à se souvenir de tout.

Ce film est adapté du livre homonyme écrit par Scott Heim et publié en 1995, livre que je n’ai pas encore lu, livre que j’ai très envie de lire après avoir découvert le film. J’ai également très envie de découvrir d’autres films de ce réalisateur.

Car Mysterious Skin est juste incroyablement fort.

Un choc.

Mysterious Skin 2La manière dont Gregg Araki traite des abus sexuels sur les enfants – un thème déjà très dur – n’est pas voyeuriste. Il y a plus de suggestions, ce qui peut être tout aussi violent que des images directes. Des scènes sont terribles, mais le talent du réalisateur empêche la chute dans le glauque.

Il montre deux conséquences différentes, deux caractères, deux réactions pour se protéger. L’un culpabilise – ce qui permet à Gregg Araki d’aborder sans tabou la prostitution et l’homosexualité – ; l’autre occulte totalement cet épisode traumatisant de sa mémoire. Il y a quelque chose de très touchant – faute d’un meilleur mot pour exprimer ce que j’ai ressenti – dans la recherche de Brian, dans ses spéculations sur un enlèvement par les extraterrestres car nous, spectateurs, nous doutons bien de ce qui lui est réellement arrivé – nous nous doutons qu’il y a un lien avec ce qui est arrivé à Neil – et nous anticipons le moment où il va le découvrir à son tour.

Le seul pont noir est ce lien qui semble être fait entre les attouchements subis par Neil et son homosexualité. En réalité, je ne l’ai pas vu de moi-même car le jeune Neil semble désirer les hommes avant sa rencontre avec son entraîneur, mais il est vrai qu’il est possible que des gens sensibles à certains clichés disent : « Il a été abusé par un homme, c’est pour cela qu’il est homo. »

Joseph Gordon-Lewitt est parfait dans son rôle tout comme Brady Corbet et les autres acteurs. Cette interprétation parfaite ne fait qu’accroître la puissance et le réalisme du film.

Un coup de poing, un choc dont on ne ressort pas vraiment indemne, un film que je n’oublierai pas de sitôt.