Dernier jour sur terre, de David Vann (2011)

Dernier jour sur terre (couverture)Découvert grâce à une copinaute, Dernier jour sur terre n’est pas forcément un livre vers lequel je me serais tournée spontanément (même si j’aurais fini par y arriver vu que j’ai bien l’intention de trouver le temps de découvrir tous les romans de David Vann dont j’ai lu Sukkwan Island– que j’ai adoré – et Impurs – dont je n’ai finalement aucun souvenir -) : il tourne autour du tueur de masse Steve Kazmierczak qui a tué cinq étudiant·es de son université le 14 février 2008. David Vann entremêle biographie romancée, autobiographie et enquête autour de l’histoire de Steve. Pourquoi Steve a-t-il commis ces actes et pourquoi pas lui en dépit du suicide de son père, de son enfance accompagnée par les armes, de sa désocialisation dans son adolescence ?

Sans surprise peut-être, cette lecture s’est révélée glaçante. Il y a la tuerie de Steve évidemment – même si je dois avouer que je ne comprends pas que les fusillades ne fassent pas plus de morts – mais en réalité, c’est tout le rapport aux armes qui est terrifiant.
C’est quelque chose que je n’ai jamais compris mais à chaque fois je tombe des nues. La façon dont les Américain·es raisonnent me dépasse totalement, c’est pour moi une aberration totale. D’un côté, on dit que la ville toute entière est traumatisée par les actes de Steve, mais les élus continuent de refuser toute limitation concernant l’achat d’armes de poing. Leurs raisonnements m’apparaissent comme délirants et je crois que le gouffre entre nous est totalement infranchissable.
J’ai donc été atterrée encore et encore. Devant ces enfants recevant des armes dès leur plus jeune âge (comme le reste, ce n’était pas une découverte, mais ça me semble tellement inconcevable et stupide que je reste abasourdie à chaque fois). Devant ces enfants emmenés dans des parties de chasse où l’abattage de leur premier cerf est considéré comme un rite de passage immanquable. Devant ces adolescents qui tuent les oiseaux depuis leur jardin et observent leurs voisins à travers la lunette de leur fusil. Puis devant cette armée qui refuse Steve après avoir découvert son passé psychiatrique… et après lui avoir appris à tirer, à recharger à toute allure, à ne pas ressentir d’émotions quand il tire.
Un plaidoyer contre le libre achat des armes à feu et une bonne critique de l’armée qui délaisse ses soldats psychologiquement fragiles et de la société américaine…

« Le 13 février 2002, ils le larguent dans sa ville d’origine, Elk Grove Village. Aucun avertissement à quiconque, personne ne signale qu’il puisse un jour risquer d’être un danger pour lui-même ou pour autrui, ils se contentent de le larguer là, comme le fait toujours l’armée. »

Au risque de passer pour une psychopathe sans cœur, je ne suis pas bouleversée par une fusillade qui se passe à des milliers de kilomètres de chez moi (et encore moins surprise étant donné de la prolifération des armes dans le pays en question). En revanche, je ne m’attendais pas à tant de compassion envers Steve.
Il a été souvent rejeté – par sa mère, par ses pairs, par l’armée… – et longtemps gavé de médicaments pas toujours efficaces contre ses angoisses, ses TOC, sa paranoïa, etc. Son suivi a été désastreux et je ne comprends qu’il ait pu s’en cesse cacher – y compris à des professionnels de la santé – ses antécédents. Malgré ses études brillamment réussies, malgré les éloges de ses professeurs et des autres étudiants, malgré un prix remporté, il avait le sentiment de ne rien valoir, de n’être qu’une merde, d’être pris dans un cycle infernal qui le ramenait toujours à l’échec. Un abyssal manque de confiance, une dévalorisation terrible… et je ne m’attendais pas à ce qu’il y a ait un aspect de lui que je pourrai comprendre (alors qu’il y en a tant qui me sont fermés). Il a fait de nombreuses tentatives de suicide et cette tuerie semblait n’avoir pour unique but que de mener à sa fin : il apparaît presque davantage comme un suicidé que comme un tueur.
L’auteur ne le présente pas comme un monstre (contrairement aux médias qui ont tendance à tout de suite diaboliser les tueurs), mais comme un être humain, ce qui était très appréciable et bien plus intéressant.

« Les commentaires inquiétants, l’obsession des armes et des tueurs, le temps passé au stand de tir, les problèmes psychiatriques. Que doit faire un tueur de masse pour se faire remarquer ? »

Toutefois, cette lecture m’a également mise très mal à l’aise. Je ne lis presque pas de polar (tiens, j’ai essayé d’en lire un récemment, je l’ai abandonné très vite réalisant que les thématiques – viol, pédophilie, chantage suite à de l’échangisme, etc. – ne m’intéressaient absolument pas), je n’aime pas vraiment les témoignages (sur des maladies, des enfances maltraitées ou autre) (et encore, quand c’est la personne concernée qui choisit de s’exposer, c’est une autre question) et là… j’avais le sentiment d’être une voyeuse. La fluidité de ma lecture m’a presque choquée. L’auteur y raconte la vie privée de Steve, ce que j’ai trouvé terriblement intrusif à propos d’une vraie personne, peu importe ce qu’il a fait. Je rejoins un peu, semble-t-il, Jessica, une amie de Steve, à propos de certaines anecdotes :
« Vous ne pouvez pas écrire là-dessus, dit-elle. Steve était si attaché à sa vie privée. »
Et encore, Steve est mort. Dans ma vision de la mort, il s’en fiche de ce qu’on écrit sur lui. Mais je pensais surtout à ses proches justement, à celles et ceux qui doivent continuer à vivre avec ça – ça réunissant les meurtres de Steve, les médias et ce livre. Nous, nous sommes loin, mais quid des gens qui habitent la ville natale de Steve, la ville de son université, qui connaissent ses amis, sa sœur, sa famille ? David Vann est tout de même un auteur plutôt connu, donc lu (même si j’ai lu dans une de ses interviews que ce livre n’a pas été un succès aux États-Unis – pas très étonnant quand on sait qu’il critique notamment les armes et l’armée). Je ne sais pas, j’ai été dérangée et désolée pour eux parfois. D’autant que l’auteur n’en trace pas toujours un portrait très flatteur.
Un malaise que semble apparemment partager David Vann lorsqu’il répond aux reproches de Jessica :
« – Je suis vraiment désolé, dis-je. Je n’ai encore jamais fait ça et je crois que je ne le referai jamais.
Et c’est la vérité. Cette histoire était glauque et je n’ai aucune envie de mener à nouveau une telle enquête. »

Bizarrement fascinante, flippante, étonnamment compatissante, très humaine, mais très dérangeante également, cette étude sociologique d’un tueur mais aussi des États-Unis – presque aussi coupable que lui finalement – était décidément une lecture très perturbante.

« Tout s’est effondré au cours de cet automne-là, tout. Son travail à Rockville. Jim Thomas et ses amis de NIU sur le forum de discussion WebBoard. Jessica. Susan. Les crises d’angoisse. Le Prozac et ses effets secondaires. Craigslist. C’est le début de la fin. La séquence finale, qui va devenir aussi planifiée et minutée que les tortures de Jigsaw. »

« Si l’on remet cela en perspective, pourtant, six morts par balle ne représentent pas grand-chose aux États-Unis, et le débat autour de Cole Hall est hors sujet, que l’on me pardonne d’écrire pareille chose. Au cours d’un week-end que je passais à enquêter à DeKalb les 19 et 20 avril 2008, il y a eu trente-six fusillades à Chicago, donc neuf homicides. Est-ce en « faire tout un baratin médiatique » que d’évoquer ceci ? Avec des armes comme un fusil d’assaut AK-47, qui deviennent de plus en plus faciles à se procurer dans le pays. Nous recensons plus de dix mille morts par balles chaque année, et en juin 2008 la Cour Suprême a maintenu le droit de chaque Américain à porter une arme, en invalidant une loi de Washington D.C. qui interdisait la possession d’une arme à feu. Et rendant plus difficile ce même genre d’interdictions à Chicago et ailleurs. Après la fusillade de NIU, le pouvoir législatif de l’Illinois a tenté de voter une loi qui aurait pu limiter l’achat d’armes de poing à un pistolet par mois et par personne, ce qui impliquait tout de même qu’une personne pouvait se procurer douze armes par an, et même cela n’a pas été voté. Les propres élus de DeKalb ont voté contre. Chaque fois que je roule dans Champaign pour interviewer Jessica, je vois des panneaux en bordure de route qui affirment : LES ARMES SAUVENT DES VIES. Si ça, ce n’est pas de la manipulation, qu’est-ce qu’on entend alors par « manipulation » ? »

Dernier jour sur terre, David Vann. Gallmeister, coll. Totem, 2014 (2011 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski. 251 pages.

Dans la forêt, de Jean Hegland (1996)

Dans la forêt (couverture)Ce fut un achat coup de tête. J’en avais entendu parler bien que je n’ai pas le souvenir d’avoir lu de critiques en parlant – aucune des presque trois cents chroniques de Babelio –, mais j’avais un bon a priori sur ce livre. Je voulais me faire un petit cadeau, il m’a sauté aux yeux, exemplaire esseulé, dans les rayons, et voilà, c’était lui que j’avais envie de lire. Je n’ai pas lu le résumé, ou alors je l’ai à peine survolé à mon habitude, et c’est mon copain qui m’a fait remarquer que nous avions déjà vu un film qui y ressemblait fort… et effectivement, le Into the Forest vu sur Netflix, avec Ellen Page et Evan Rachel Wood, en était une adaptation. J’avais oublié ce film. Oups.
Du coup, contre toute attente, je l’ai bel et bien commencé en sachant à quoi m’attendre. Tout ça pour ça, oui. La genèse d’un coup de cœur.

Nous lisons le journal de Nell qui vit seule avec sa sœur Eva. Toutes deux ont vu leur vie basculer lorsque la civilisation telle que nous la connaissons s’est effondrée (propagation de virus, coupures d’électricité de plus en plus longues puis permanentes, magasins dévalisés…). Dans leur maison solitaire dans sa grande clairière, elles vont devoir trouver les moyens de survivre et peu à peu découvrir l’inépuisable forêt qui les entoure.

J’ai trouvé ce livre d’une beauté folle.
C’est un arc-en-ciel, une pluie de sensations.
Nell nous parle de la lumière dans la clairière, des multiples couleurs des fruits, légumes et herbes qui s’entassent dans le garde-manger (appétissantes descriptions !), de la sensation de l’eau ou des feuilles mortes sur sa peau.
Elle ressuscite mille odeurs, feu de bois, nourriture, pourriture, terre retournée, essence.
Les bruits résonnent, s’échappant des pages, lorsqu’elle nous donne à entendre le martèlement de la pluie, les pas d’une Eva dansante, ballerine portée uniquement par la monotonie du métronome, les craquements des branches dans la forêt, les bruissements des feuilles, le ruissellement cristallin du ruisseau, un rire aussi inattendu que surprenant dans ce quotidien de lutte.
Elle parle du corps, le corps musclé, léger et néanmoins contraint par un travail sans relâche de la danseuse, le corps usé par le jardinage, le dos courbé comme à jamais, les doigts râpés, les genoux écorchés, le corps qui se tend et se détend sous les caresses de doigts étrangers, elle parle aussi de bien d’autres corps, dans la peine ou le bonheur, dont je ne dirai mot.

La science-fiction n’est que prétexte. Prétexte à cette relation hors du commun entre deux sœurs pour qui les mots « société » ou « civilisation » ne veulent plus rien dire. Ce n’est pas une relation idéalisée. Au contraire, leur situation exacerbe les émotions, positives comme négatives. Leur amour réciproque et l’attention qu’elles portent à l’autre s’accroissent par le fait qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Mais parallèlement, les rancœurs, les jalousies, les colères et les disputes sont multipliées à force de devoir tout partager, de vivre si proches, trop proches parfois. Ces émotions si humaines – de l’abattement à l’exaltation, du désespoir au salvateur regain d’énergie – sont racontées avec tellement de subtilité et de justesse que je n’ai pu que m’identifier à Nell.

Bien qu’au second plan finalement, la description de la dégradation de la situation est tout aussi réussie. En cela, j’ai songé au roman d’Emily St. John Mandel, Station Eleven. Les ressources disparaissent progressivement, tout le monde tente d’emmagasiner un maximum de vivres et d’objets utiles, les gens sont partagés entre méfiance envers celles et ceux qui les entourent (cependant, les deux sœurs si isolées sont longtemps épargnées par cette défiance) et espoir d’un retour à la normale. Eva continue de danser pour intégrer un ballet prestigieux et Nellie poursuit ses études pour entrer à Harvard, aussi vain cela soit-il. S’adapter à un nouvel univers demande du temps tandis que survivre exige de la réactivité et ingéniosité. Pas évident lorsque l’on a grandi dans le confort de la société moderne avec électricité, téléphone, transports en tous genres, internet et compagnie.
On s’interroge, forcément. Que ferions-nous (que ferons-nous ?) dans cette situation ? Car l’effondrement de leur monde n’est imputable qu’aux êtres humains. Surconsommation, pollution, conflits armés… des problèmes familiers, non ?

Dans la forêt. Un coup de cœur. Un roman magnifique et sensuel. Un récit à fleur de peau. Plus que des pages, plus que des mots, des images, des odeurs, des émotions. Une écriture réaliste, poétique et poignante.

J’aurais souhaité ne pas quitter ce livre. Ne pas dire au revoir à Nellie et continuer à chercher des herbes dans la forêt en sa compagnie. Ne pas partir de cette clairière, ce cocon protégé par les arbres séculaires, ce lieu hors du monde qui constitue pour moi l’endroit parfait où s’installer. Ne pas sortir de cette forêt, vierge, vivante, troisième protagoniste omniprésente, parfois terrifiante, mais en réalité bienveillante.

 En voilà des mots. Pourtant, ils me semblent vides, creux, stériles. Impuissants à retranscrire la façon dont ce livre m’a touchée, transportée. Incapables de décrire la forêt, les sens, la proximité avec Nell. Inaptes à parler de la puissance tranquille de l’écriture de Jean Hegland.

« Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s’ils étaient des bols remplis d’eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps ; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l’eau se renverse et se renverse et se renverse. »

« Depuis qu’elle me l’a annoncé, à plusieurs reprises au cours des journées qui ont suivi, j’ai été saisie par une angoisse si forte et si froide qu’il me semblait être emportée par une vague, retournée dans une houle d’eau glacée et de sable rêche, incapable de respirer, me débattant pour trouver comment remonter.
Puis la vague se retire, me laisse sèche et debout, arrosant les courges, désherbant les tomates, posant des tuteurs aux haricots, préparant l’avenir, quel qu’il soit, qu’il nous reste. »

« Il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l’on regarde. »

Dans la forêt, Jean Hegland. Gallmeister, coll. Totem, 2018 (1996 pour l’édition originale. Gallmeister, 2017, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josette Chicheportiche. 308 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman de science-fiction

Challenge Tournoi des trois sorciers – 4e année
Champifleur (Botanique) : un livre avec une forêt sur la couverture

Indian Creek, de Pete Fromm (1993)

Indian Creek (couverture)Dans ce récit autobiographique, l’auteur raconte l’hiver passé en solitaire au cœur des Rocheuses alors qu’il était étudiant dans le Montana. Sa mission : surveiller des œufs de saumon. Ses occupations : les balades dans la nature, l’observation de la faune locale, la chasse et l’apprentissage de la survie.

Avec ce livre captivant – qui traînait pourtant dans ma PAL depuis un bout de temps –, j’ai redécouvert le plaisir du nature writing. Pete Fromm nous invite à passer en sa compagnie trois saisons dans une vallée des Rocheuses. L’automne, l’hiver et le printemps. Bon, surtout un long hiver pour être honnête.
Son talent de conteur nous donne à voir et à sentir la neige qui recouvre le paysage, le froid mordant, le dégel de la rivière, une éclipse solaire, les rencontres avec les animaux sauvages, la complicité avec sa chienne… Le roman est parcouru d’instants forts,  éphémères et magiques qui ont gravé de belles images dans mon esprit. J’ai pris un immense plaisir à découvrir ces paysages grandioses. Ce livre est un véritable moment de partage au cours duquel Pete Fromm prend vraisemblablement plaisir à nous faire découvrir cette terre qu’il a tant aimée.

A l’origine poussé par des rêves nés des histoires de trappeurs couchées dans les livres, le narrateur déchante face à la réalité de cette  mission assez folle une fois abandonné dans sa tente. Régulièrement, il partage ses doutes, ses erreurs, ses angoisses et sa solitude. L’isolement est parfois difficile à supporter ainsi que l’éloignement avec ses amis et sa famille (pas si éloignés que ça en réalité, mais la neige forme une barrière quasiment infranchissable). Toutefois, les périodes d’abattement ne durent pas vraiment, remplacées par des moments d’allégresse et de joie où il apprécie la beauté grandiose qui l’entoure ainsi que sa solitude empreinte de liberté, allant jusqu’à regretter l’intrusion de chasseurs sur son territoire.

L’étudiant qu’il était n’était pas préparé à un hiver en solitaire, il n’était pas un chasseur ou un passionné de survie et son expérience se limitait à un peu de camping en famille. Ainsi ses lacunes et son apprentissage sur le tas donnent lieu à bon nombre de bourdes et de scènes plutôt cocasses (mais sans moquerie évidemment), Pete Fromm étant de toute évidence doté un fort sens de l’autodérision. J’ai beaucoup aimé ce ton, à la fois drôle, humble et complice.

Un récit initiatique jubilatoire qui je conseille à tous les amoureux des grands espaces et des aventures en solitaire. Un roman savoureux et enivrant qui raconte aussi comment, de hasards en hasards, ce livre est finalement né.

« De rafales en bourrasques, la tempête se poursuivit, et les deux derniers soirs de la saison, je dînai avec les seuls chasseurs à n’être pas encore partis, deux frères fermiers dans l’Idaho, qui me traitèrent en héros, moi qui aurait donné n’importe quoi pour partir avec eux. Si j’avais pu penser à quelque chose, inventer n’importe quelle excuse pour me sortir de là sans perdre la face, je l’aurais fait sans la moindre hésitation. Mais c’était impossible. J’étais désormais engagé jusqu’au cou. »

« … je commençai à comprendre que si j’étais parti un jour plus tôt, je n’aurais jamais rencontré le lynx. Pendant tout ce temps passé à regretter ce que je manquais dans l’autre monde, jamais je ne m’étais rendu compte de ce que je manquerais en quittant Indian Creek.
Je me relevai et me glissai dans mes mocassins. J’étais presque heureux de n’avoir pu partir. Il me restait toute une vie à vivre dans la civilisation, mais à peine quelques mois ici. »

Indian Creek, Pete Fromm. Gallmeister, coll. Totem, 2010 (1993 pour l’édition originale. Gallmeister, 2006 pour la première édition française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denis Lagae-Devoldère. 237 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme qui Grimpait :
lire un livre se déroulant dans un environnement montagneux

Challenge Les 4 éléments – L’air : 
un livre à la couverture blanche éthérée

Impurs, de David Vann (2012)

Impurs (couverture)Après deux livres – dont le purement génial Sukkwan Island – dans le décor glacial de l’Alaska, Impurs nous plonge dans la chaleur étouffante, éblouissante de la Californie. Ce sera le théâtre du déchirement d’une famille. Galen, 22 ans, se veut végétarien, bouddhiste et recherche la transcendance et un détachement du monde trivial. Fâcheusement, il est, d’une part, très attaché (plus ou moins volontairement) à sa mère, Suzie-Q, une femme excentrique et égoïste et, d’autre part, obsédé par le sexe et par Jennifer, sa jolie – et tout aussi sadique – cousine.

On comprend vite que les relations dans la famille – à compléter avec une grand-mère à moitié amnésique et Helen, mère de Jennifer et tante de Galen, une femme envieuse – vont être tendues : un passé meurtri par la violence du père et perverti par des non-dits, un héritage convoité et un favoritisme pour Suzie-Q au détriment d’Helen. Leurs liens sont tordus, glauques et malsains : pleins de haine et de rancœurs entre Galen et sa mère d’une part et entre les duos Suzie-Q-Galen et Helen-Jennifer de l’autre, mais aussi emplis d’érotisme incestueux entre Galen et sa cousine. Tout un programme…

L’histoire se divise en deux actes (le premier se déroule avec tous les membres de la petite famille, le second est un face-à-face entre Galen et sa mère), mais le roman entier est haletant en dépit des délires mystiques de Galen dans la seconde partie. On voit Galen, ce personnage qui sombre mais qui apparaît dès le début comme étant plutôt déséquilibré, s’enfoncer jusqu’au point de non-retour. David Vann nous plonge dans la folie de ce jeune homme qui trouve son ennemi en sa propre famille. La tension monte doucement jusqu’à un échange dramatique et terriblement prenant entre la mère et son fils, point de rupture du roman.

Les points négatifs pourraient être quelques répétitions (mais insuffisantes pour générer des longueurs) et une fin qui m’a quelque peu laissée sur ma faim au premier abord. Toutefois, après réflexion, je la trouve appropriée et réaliste.

Si le meilleur reste pour moi Sukkwan Island, David Vann signe là un roman coup de poing qui accroche dès la première ligne. Si elle m’a captivée, cette tragédie familiale plutôt glauque m’a bien remuée par le malaise qu’elle distille.

« L’air était irrespirable. Si brûlant que sa gorge était un tunnel desséché, ses poumons fins comme du papier, incapables de se gonfler, et il ne savait pas pourquoi il ne parvenait pas à partir, tout simplement. Elle avait fait de lui une sorte d’époux, lui, son fils. Elle avait chassé sa propre mère, sa sœur et sa nièce, et il ne restait plus qu’eux deux, et chaque jour il avait le sentiment qu’il ne pourrait supporter un jour de plus, mais chaque jour il restait. »

« Il pouvait se produire n’importe quoi, à n’importe quel moment. C’était la vérité de ce monde. On pouvait un jour perdre son pied et n’être ensuite plus qu’un gars à qui il manquait un pied. On ne pouvait jamais prévoir ce qui allait se passer, et ce même pour les choses les plus insignifiantes. On ne pouvait jamais savoir ce qu’on allait ressentir une heure plus tard, ou ce que quelqu’un allait dire au cours d’une conversation, et cette effet était encore amplifié par sa mère. Leurs conversations pouvaient passer de la banalité à la folie pure en quelques secondes. »

Impurs, David Vann. Gallmeister, coll. Totem, 2016 (2012 pour l’édition originale. Editions Gallmeister, 2013, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. 258 pages.

La colline des potences, de Dorothy M. Johnson (2015)

La colline des potencesLa colline des potences, aux éditions Gallmeister, contient le roman éponyme précédé de neuf nouvelles. On y rencontre des chercheurs d’or, des Indiens, des Blancs en quête de richesse, des hors-la-loi, etc. Le tout dans une ambiance de chevaux, de revolvers, de déserts. Bref, des westerns.

Les nouvelles, en premier lieu. Je ne suis pas une grande lectrice de nouvelles. Celles de Zweig mises à part, ces textes me laissent souvent sur ma faim, en quête d’un personnage plus creusé, d’une histoire qui se prolongerait dans un laps de temps plus long. Or, ce ne fut pas le cas pour ce recueil. Certaines m’ont certes laissée indifférente, mais dans la majorité des cas, les personnages sont rapidement ébauchés sur le plan physique tandis que ce que l’on apprend de leurs désirs, de leurs turpitudes, de leur façon d’être, de leur passé, suffit à dresser dans mon imagination un personnage suffisamment profond sur le plan moral pour être crédible, pour être intéressant, pour être attachant. Hommes, femmes, Blancs, Indiens, bandits ou honnêtes hommes, ces personnages sont tous finement dessinés.

Je pense notamment à la première nouvelle « Une sœur disparue » qui raconte comment Bessie, une fillette enlevée par les Indiens à six ans, rentre chez ses sœurs quarante ans plus tard : évidement devenue une Indienne, mère d’un chef Indien, elle est incapable de se réadapter. Dorothy M. Johnson trace des portraits psychologiques aussi convaincants les uns que les autres, que ce soient ceux des sœurs enthousiastes, puis déstabilisées, puis ennuyées ou celui de Bessie, femme enlevée de sa vraie famille, son clan indien.
Je tiens à mentionner la nouvelle « L’histoire de Charley » que j’ai particulièrement aimée. Bien que relatée par un homme, cette nouvelle prend une femme comme personnage principal. Pas une fille de saloon, ni une femme de pionnier, mais une femme qui pour vivre son amour se travestit et travaille aussi dur qu’un homme. De même que dans « Une squaw traditionnelle » où, pour sauver l’homme qu’elle aime, une femme se fait une promesse qu’elle ne trahira jamais.

Ces nouvelles indépendantes tracent un portrait du Far West, un panorama des Etats-Unis tels que le cinéma les a érigés dans l’imaginaire collectif (l’auteure a d’ailleurs écrit la nouvelle qui fut adaptée par John Ford : L’homme qui tua Liberty Valance). Son écriture sans chichis, sa langue qui va à l’essentiel, correspond parfaitement à ce monde rude, fait d’amour et de vengeance.

Le roman (un peu plus de 120 pages) ressemble énormément aux nouvelles dans son style. Les personnages sont certes un peu plus nombreux, certains apparaissent en cours de route, mais je n’ai pas vu de différence majeure dans la manière de raconter. J’ai ressenti quelques longueurs, mais il était passionnant de suivre sur un temps plus long les hésitations, les erreurs et les transformations des personnages, notamment celle de Joe Frail qui perd de son cynisme et de Rude qui s’adoucit et semble oublier ses aspirations au banditisme.

Dix histoires qui transportent, dix histoires qui vont rêver, dix histoires qui plongent dans un véritable western et dans une grande aventure humaine.

« La nuit avant mon départ, elle a pleuré dans mes bras parce qu’on allait être séparé tout l’hiver. Ça allait être un hiver atroce, long et sinistre. Il a duré quarante ans. »
« L’histoire de Charley »

« C’est ainsi que je les vis, finalement – Mary Waters et Steve Morris – à cinq cents mètres d’écart, sur une belle route neuve au milieu d’une éclatante parade, mais en réalité à une éternité l’un de l’autre, éloignés par une différence de race et séparés pour toujours par une décision. »
« Une squaw traditionnelle »

La colline des potences, Dorothy M. Johnson. Gallmeister, coll. Totem, 2015 (1942-1957 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lili Sztajn. 301 pages.

La dernière frontière, d’Howard Fast (1941)

La dernière frontière (couverture)La dernière frontière, c’est l’histoire « d’un incident, d’un tout petit incident, dans l’histoire d’une grande nation ». Ce sont trois cents Cheyennes qui quittent le Territoire indien en 1878 pour retourner chez eux, dans les Black Hills, au nord, là où il y a de l’herbe verte et des bois, où il y a du gibier à chasser, où tout n’est pas envahi par la poussière sèche.

« Il y a environ un siècle et demi, on appelait l’Oklahoma le Territoire indien. Étendue poussiéreuse, brûlante et cuite au soleil, de terre sèche, d’herbes jaunies, de pins rabougris et de rivières asséchées, telle était la région destinée à être – comme l’indiquait son nom – le Territoire des Indiens. »

Une insurrection intolérable pour le Bureau des Affaires Indiennes, pour les forts militaires alentours, pour le gouvernement. S’ensuit une grande chasse à l’homme. Des centaines, des milliers d’hommes à pied, à cheval et en train, armés de revolvers, de carabines et de canons, venant du sud, du nord, de l’est et de l’ouest, courant derrière un village famélique. A peine cent guerriers, des femmes, des enfants et des vieillards sans ressources, si ce n’est leur foi inénarrable en leur terre.

Howard Fast nous emmène pour un incroyable voyage de plus de 1 500 kilomètres à travers les États-Unis. Il nous place du point de vue des Blancs, nous ne faisons qu’observer les gestes des Cheyennes sans connaître réellement leurs pensées et, pourtant, il nous place de leur côté. J’ai été fascinée par le soif de liberté, par leur amour pour leur terre, et surtout, par leur opiniâtreté à la retrouver. Comment ne pas être assommée devant le courage de ces hommes, femmes et enfants, que le vent semble peu à peu effacer au fur et à mesure que la famine sévit, que les privations les affaiblissent ?

En 1941, c’est une violente critique de la politique menée par de grands hommes d’État que livre Howard Fast. Massacre des bisons, anéantissement des peuples, déformation de la terre pour y installer télégraphe et chemin de fer, il montre la marche destructrice de l’homme colonisateur sans respect pour ce qui se trouve sur le sol qu’il foule. Mais, malgré cet engagement, il n’oublie pas de tenir en haleine le lecteur grâce à une véritable plume de romancier.

Je souhaiterais retranscrire l’intégralité de l’avant-propos qui est le meilleur avant-propos que je n’ai jamais lu. En trois pages, Howard Fast nous raconte les Indiens, l’arrivée des Blancs, la conquête progressive de l’Amérique, la métamorphose des colonies en nation. Et il nous la raconte avec une écriture cinématographique. Les images surgissent en tête comme pour le prologue d’un film. Les mots sont ceux d’une voix off qui se déroulerait au-dessus des terres américaines. On y verrait, par flash rapides, des Indiens à la chasse ou en guerre, un ou dix navires accostant à l’est et, peu à peu, les villages qui s’installent et s’étendent, les terres cultivées qui se déploient, la voie ferrée qui traverse les États-Unis… Les bisons massacrés. Les Indiens qui reculent. Un traité signé, puis déchiré. L’exil, l’enfermement dans une terre hostile.

Un livre qui se déroule comme un film, un livre sur la fin d’un monde que l’on qualifie de sauvage pour un monde dit civilisé, un livre qui est comme un réquisitoire contre cette conquête impitoyable et aveugle. Révoltant, dur, poignant, c’est un véritable appel à la liberté bien que celle-ci semble définitivement écrasée au nom de la loi et de l’autorité.

« … pourquoi un groupe minoritaire dans notre République ne peut-il légalement occuper le pays qu’il a habité pendant des siècles ? Ne voyez-vous pas que le problème dépasse celui de votre responsabilité, ou de la mienne, ou celle de l’agence ? Nous sommes une nation faite de centaines de minorités liées par ce simple principe que tous les hommes ont été créés égaux – politiquement s’entend, pour qu’il n’y ait pas d’équivoque sur le terme. Actuellement, toutes les forces armées des États-Unis dans la région des Plaines se consacrent à un but unique, l’anéantissement des habitants d’un village indien, dont le seul crime est d’avoir voulu vivre en paix dans son propre pays. »

« Perdue dans sa ruée à travers les étendues désertiques du Kansas du nord-ouest et au sud-ouest du Nebraska, l’odyssée du village indien était pourtant suivie par les yeux de toute l’Amérique : les hommes de Washington attendaient la conclusion d’une histoire désagréable, les journalistes se préparaient à sortir leur papier d’une façon ou d’une autre, les voyageurs alertés guettaient les Cheyennes le long de la voie ferrée transcontinentale, les lecteurs de journaux espéraient voir l’apogée de l’histoire à sensation, la vengeance de Custer, la nation délivrée du souvenir même de ces Peaux Rouges qui avaient jadis appelé ce pays le leur. »

La dernière frontière, Howard Fast. Gallmeister, coll. Totem, 2014 (1941 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine de Palaminy. 320 pages.