Les Ferrailleurs, tome 3 : La Ville, d’Edward Carey (2015)

Les Ferrailleurs, T3, La Ville (couverture)Attention aux spoilers pour qui n’aurait pas lu les deux premiers tomes !

Le Faubourg a brûlé, le Château a sombré dans l’océan de détritus ; les Ferrayor se tournent donc vers Londres, rebaptisée Londremor. Ils plongent la capitale dans une nuit perpétuelle, se terrent dans une maison et, alors que de plus en plus de Londoniens se transforment en objets, préparent leur vengeance. Une vengeance dont Clod est l’élément-clé.

Changement par rapport aux deux tomes précédents : les Ferrayor ne sont plus des seigneurs tout-puissants. Ils envahissent Londres comme des rats et, comme des rats, ils sont traqués et tués s’ils montrent le bout de leur nez. Cette chasse les pousse aux dernières extrémités et nous découvrons de nouvelles facettes de leur personnalité. Ce dernier volume nous permet également d’en apprendre davantage sur certains Ferrayor comme Pinalippy, Rippit ou encore l’effrayante Scory.

Un roman bavard qui nous plonge comme dans un rêve étrange et sale, dans l’esprit torturé de ses personnages et dans l’imagination foisonnante de son auteur. Toutefois, en dépit de la frénésie verbale dont font preuve les narrateurs, l’histoire en elle-même avance lentement. Ce troisième tome est le plus long des trois et peut-être souffre-t-il un peu des répétitions et des fréquents changements de narrateurs. En effet, les points de vue sont multiples : Clod et Lucy évidemment, mais également Pinalippy, des garçons des rues, des membres de la famille Ferrayor…et même la reine Victoria.

Les Ferrailleurs, T3, La Ville (image)

Malgré tout, je n’ai pas été déçue par ce troisième tome qui conclut magistralement cette trilogie originale. La langue est toujours aussi addictive, riche et soignée tandis que les illustrations collent parfaitement avec le ton et l’atmosphère dérangeante du roman. Une trilogie qui m’a convaincue d’un bout à l’autre en me transportant dans son univers totalement décalé.

Les Ferrailleurs, T3, La Ville 4

« Imaginez ceci : il y a une rue dans Londres, Londres la plus grande ville du monde, cette métropole foisonnante, qui abrite plus d’âmes que n’importe quelle ville sur la planète, où tout le monde se pousse et se bouscule. Eh bien, dans cette ville surpeuplée il existe une rue vide, une rue morte, une rue déserte.
Comme si l’humanité s’achevait là.
Comme si Londres était devenu un musée, et qu’il n’y avait plus personne pour le visiter. »

Les Ferrailleurs, tome 3 : La Ville, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 569 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Dernier Problème 
lire un livre qui est le dernier tome d’une saga

Les mystères de Larispem, tome 1 : Le sang jamais n’oublie, de Lucie Pierrat-Pajot (2016)

Les mystères de Larispem, tome 1 (couverture)1899, Paris est devenue la Cité-Etat de Larispem, délivrée de sa noblesse et de son clergé. A présent, la classe forte dans cette société qui veut mettre tout le monde à égalité est celle des louchébems, des bouchers. C’est là que vivent Carmine, l’apprentie louchébem noire, Liberté, la mécanicienne venue de province, et Nathanaël, l’orphelin qui recevra un étrange héritage de son passé. Mais une menace pèse sur la cité : les Frères de Sang, adeptes de l’Ancien Régime, sont de retour. Quel sera donc le rôle de nos trois héros ?

Sortant de l’univers foisonnant et riche en détails des Ferrailleurs, j’ai tout d’abord eu du mal à rentrer dans ce Larispem steampunk, faute justement de précisions sur ce monde. Heureusement, des indices lâchés ici ou là m’ont permis de constituer au fil du roman un tableau un peu plus précis de ce nouveau Paris et de la vie de ses habitants et d’apprécier un peu mieux ce roman.

D’où mon premier point très positif : j’ai adoré l’univers. L’idée de donner à un avenir à la Commune de 1871 pour tenter de construire une nouvelle société égalitaire est excellente. C’est donc un plaisir de découvrir cette ville à la fois semblable et très différente du Paris que nous connaissons. Notre-Dame a été transformée en bibliothèque, les rues renommées, il n’y a jamais eu de Sacré-Cœur ou de tour Eiffel (qui se trouve à Lyon du coup), etc. Et je suis totalement amoureuse du côté steampunk. A Larispem, les chevaux côtoient les vapomobiles, les réclames se font par voxomatons, et, dominant le tout, la tour Verne. De cet immense édifice érigé sur la butte Montmartre, le génial écrivain offre à Larispem ses inventions visionnaires. Bref, tout cela a un charme fou !

La fluidité de l’écriture et l’alternance des points de vue entre les trois personnages principaux font progresser l’action rapidement et, si l’histoire met un peu de temps à décoller, on ne s’ennuie pas pour autant. Cela dit, il faut avouer que l’on n’en a pas vraiment le temps vu que le roman est assez court. J’ai d’ailleurs été frustrée d’arriver à la fin au moment où j’entrais pleinement dans le récit !
C’est pourquoi j’attends beaucoup de la suite : plus d’action, de révélations, de suspense (qu’on puisse quand même s’inquiéter un peu pour nos héros !), mais aussi une mise en lumière des défauts de Larispem car on se rend bien compte que la société n’est pas forcément aussi égalitaire qu’elle le voudrait.

Les personnages sont sympathiques, mais je n’ai pour l’instant pas eu de coups de cœur pour l’un d’entre eux. Le dynamisme assuré de Carmine, l’intelligence discrète de Liberté, la détermination et les hésitations de Nathanaël m’ont plu, mais j’aimerais les voir prendre plus d’ampleur et de profondeur, notamment Liberté qui sera, j’en suis sûre, un personnage vraiment passionnant et atypique. J’attends aussi leur rencontre à tous les trois puisque les filles ne connaissent pas encore Nathanaël.

Les mystères de Larispem, hommage à Jules Verne et Eugène Sue, est donc une uchronie surprenante à l’univers steampunk passionnant. Pourtant, ce n’est pas un coup de cœur (et même, puisque je m’attendais à être totalement séduite, une légère déception). Pour le tome 2, nous disons donc : plus d’action et de retournements de situations, des personnages plus approfondis, et toujours ce Paris rétrofuturiste, ce soupçon de magie et cet argot singulier des louchébems !

Et par ici, ma critique sur l’ensemble de la trilogie des Mystères de Larispem

« La beauté, que ce soit celle de l’art ou de la technique, doit appartenir à tous. »

« Tu vois, Nathanaël, ce que je hais le plus chez les Larispemois, c’est cette façon de faire comme si Larispem était une cité entièrement neuve, née de leurs rêveries d’anarchistes. Voilà presque trente ans qu’ils changent le nom des rues, transforment les églises en club de discussion, en gares et en entrepôts. Pourquoi ? Pour que l’on oublie que Larispem n’est rien d’autre que Paris caché sous d’autres noms. »

Les mystères de Larispem, tome 1 : Le sang jamais n’oublie, Lucie Pierrat-Pajot, illustré par Donatien Mary. Gallimard jeunesse, 2016. 259 pages.

Les Ferrailleurs (tomes 1 et 2), d’Edward Carey (2013-2014)

Les Ferrailleurs, tome 1, Le Château (couverture)Nous sommes à la périphérie de Londres en 1875. Une étrange demeure appelée le Château des Ferrayor se dresse dans une mer d’ordures venues de Londres. C’est là que vit Clod, un garçon solitaire et mélancolique qui possède un étrange don : il entend parler les objets. Il faut dire que l’extravagante famille des Ferrayor a une relation plus que particulière avec les objets, souvent totalement inintéressants à première vue. La vie du jeune Clod est bouleversée par l’arrivée d’une nouvelle servante, Lucy Pennant, une orpheline du Faubourg.

Les Ferrailleurs est un roman qui prend son temps. La mise en place de cet univers si particulier se fait lentement. On peut être quelque peu frustré du temps que met l’action à décoller, mais en ce qui me concerne, j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir tranquillement ce monde étrange. L’imaginaire d’Edward Carey est complètement délirant et incroyablement riche. A la fois gothique et magique, c’est également un monde très sale, puant et fuligineux, que l’on soit au château comme dans le faubourg. Et pourtant, j’ai été conquise.

Les personnages sont fabuleux, étranges et complexes. Les Ferrayor sont totalement fous, très bien campés, avec des caractères variés et on aimerait tout savoir sur eux. J’ai beaucoup aimé le regard incrédule que pose Lucy sur eux. Pour elle qui a les pieds sur terre, leur manière de vivre et les règles qu’on lui impose sont pour le moins déconcertantes. Si elle m’a agacée par certains côtés, j’ai apprécié le caractère bien trempé de Lucy qui n’a pas la langue dans sa poche. Tout le contraire du timide Clod pour lequel j’ai ressenti beaucoup de sympathie. Au début, plutôt faible et timoré, il mûrit au fil de ses (més)aventures et découvertes. C’est le personnage qui m’a le plus touché dans ces deux tomes.

Le fait que les chapitres alternent les points de vue de Clod et de Lucy (plus quelques autres personnages de temps en temps) apporte une richesse à la narration et nous permet d’en savoir plus, d’en voir plus, sur la famille et leur domaine.
Je tiens également à souligner que Les Ferrailleurs sont des romans extrêmement bien écrits. J’ai trouvé que le vocabulaire était d’une richesse fabuleuse et le style agréablement désuet. Cela contribue énormément à nous plonger dans cet univers du XIXe siècle et dans cette prétendue grandeur des Ferrayor.

Au début de chaque chapitre, Edward Carey nous offre un portrait délicieusement lugubre d’un personnage du roman. Ces illustrations, toujours en noir et blanc, sont accompagnées de plans du château pour le premier tome et du faubourg pour le second. Ce sont d’ailleurs ces couvertures sombres (très « à la Tim Burton ») qui m’ont attirée.

Les Ferrailleurs, tome 2, Le Faubourg (couverture)Quand on arrive à la fin du premier tome – et  quelle fin ! elle est juste parfaite –, on ne peut avoir qu’une seule hâte : celle de découvrir le second ! C’est ce que j’ai fait, je l’ai tout simplement dévoré. On change de cadre, ce qui permet à Edward Carey d’approfondir son univers. Aussi bon et dépaysant que le premier, plus sombre également, Le Faubourg est beaucoup plus dans l’action que Le Château. Le cadre est maintenant Fetidborough, le triste, gris et dangereux Faubourg qui a vu naître Lucy. Cependant, l’action n’empêche pas la réflexion et des questions qui étaient déjà légèrement présentes dans le premier tome prennent une importance bien plus considérable. Les thèmes de ces réflexions : l’identité, l’asservissement, le travail, la lutte des classes…

Les Ferrailleurs garantissent une plongée immersive dans un univers unique à la fois biscornu et glaçant. Je ne vous en dis pas plus sur l’histoire pour vous laisser le plaisir de la découverte, mais je ne peux que vous inciter à les lire. Ce sera forcément une lecture atypique !

J’attends avec beaucoup d’impatience la sortie du troisième tome qui nous emmène cette fois dans La Ville le 22 mars prochain !

Les Ferrailleurs, tome 1, Le Château« La demeure des Ferrayor, notre château, notre palais, était construit, je le voyais maintenant, non pas avec des briques et du mortier, mais avec du froid et de la douleur, ce palais était un édifice de méchanceté, de noires pensées, de souffrances, de cris, de sueur et de crachats. Ce qui collait le papier peint sur nos murs, c’étaient des larmes. Quand notre demeure pleurait, elle pleurait parce que quelqu’un d’autre dans le monde se souvenait de ce que nous lui avions fait. »
Tome 1, Le Château

« Les hommes dans les guerres perdent leur âme, elle est foulée aux pieds, je l’ai vu, il n’y a plus d’individus, rien qu’une masse, une grande masse qui court à son anéantissement. »
Tome 2, Le Faubourg

Les Ferrailleurs, tome 1 : Le Château, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2015 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 452 pages.

Les Ferrailleurs, tome 2 : Le Faubourg, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 373 pages.

L’île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès (2014)

L’île du Point Némo (couverture)Difficile de faire un résumé clair et propret pour ce livre. Disons que Martial Canterel, opiomane français, se laisse embarquer par son ami John Shylock Holmes dans une enquête à la poursuite d’un extraordinaire diamant, l’Anankè. Cette aventure inclut également trois pieds droits coupés et de trois unijambistes, une jeune fille endormie, un assassin surnommé l’Enjambeur Nô… Mais il faut aussi parler d’une fabrique de cigare périgourdine reconvertie en une usine de montage de liseuses.

Nous avons donc, d’un côté, l’enquête menée par Canterel, Holmes, Grimod (le majordome de Holmes) et une tripotée d’autres personnages.
Elle se déroule dans un univers à la fois steampunk, moderne et futuriste. Le Transsibérien crachant toujours sa vapeur et les dirigeables Zeppelin en balade autour du monde côtoient un autocar roulant grâce au méthane tiré du purin  et un appareil volant appelé le ptéronave (c’est un néologisme).
L’histoire est non datée et, à y regarder de plus près, c’est un vrai méli-mélo. Ainsi, Tianducheng, un quartier de la ville chinoise de Hangzhou qui imite Paris, date de 2007. Quand ils grimpent dans un dirigeable Zeppelin qui fait le tour du monde, il est dit que « l’incendie du Hindenburg restait présent dans toutes les mémoires »… alors que cet accident date de 1937. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) a été créée en 1970 et The Bloop a été capturé en 1997. Il est également fait mention, alors qu’ils voguent vers le Point Némo, des cadavres des astronautes de la Station spatiale internationale, morts dans une catastrophe qui n’a, de toute évidence, jamais eu lieu ainsi que d’une Troisième Guerre.
On visite Sydney, Pékin, Paris avant de naviguer sur les eaux du Pacifique ; on croise des artistes de cirque, un Skoptzy (si vous voulez en apprendre davantage sur cette charmante secte, je ne peux que vous conseiller le site « Raconte-moi l’Histoire » qui écrit sur différents épisodes de l’Histoire avec beaucoup d’humour, c’est génial) ; on en apprend davantage sur la faune aquatique, etc. Bref, les références sont omniprésentes et j’ai eu du travail pour démêler le vrai du faux au terme de ma lecture.

« Il n’y a que des rêveurs ou des fous pour emprunter une route si excentrée, continua-t-elle, et ceux-là seront toujours les bienvenus »

Toutefois, un autre sujet est omniprésent : la littérature. John Shylock Holmes est un clin d’œil évident à un certain détective (j’avoue avoir eu du mal à cerner son intérêt, à part pour le clin d’œil : avec le recul, je n’arrive pas à me souvenir à quel moment il a fait avancer l’histoire). Plane également l’aura d’Alexandre Duras, de Daniel Defoe et, plus que tout autre, de Jules Verne qui est présent à chaque instant : traversée de la Russie, envol autour du monde, exploration sous-marine… Les voyages de Canterel et ses amis rappellent énormément les aventures des héros de Verne. Servi par une géniale mise en abîme, c’est aussi une réflexion sur le rôle de la littérature qui invite à la liberté et décuple l’imagination.
Foisonnant, c’est le mot pour décrire L’île du Point Némo. C’est une salade de mots, de noms, d’adjectifs et les descriptions pullulent que ce soit pour camper un personnage ou un lieu. L’écriture est riche, travaillée, la langue est vraiment très belle et entraînante.

A cette équipée sauvage s’entremêlent des chapitres ancrés dans notre monde contemporain, alternativement centrés sur divers personnages tous liés par l’usine B@bil Books. Si ces chapitres ont évidemment une finalité, ce sont ceux qui m’ont le plus déçue et je n’ai pas compris l’intérêt de certains personnages comme Carmen et Dieumercie.

Malgré des chapitres inutilement crus qui m’ont laissée plutôt dubitative, L’île du Point Némo est un roman d’aventures tentaculaire et totalement extravagant.

« A la lecture de faits divers, songe Arnaud, on jurerait que la réalité produit plus de fiction que ne saurait en absorber la littérature. Mais parfois, comme ce soir devant cet article du New York Times, advient une inversion troublante qui suggère avec force que le réel n’est au contraire qu’un miroir servile de ce qui est déjà survenu dans les romans. Un miroir effrayant à tous égards. »

« Je vous dis simplement que les canots de sauvetage restent systématiquement coincés dans leurs bossoirs, que ce sont toujours les plus gros, les plus forts, les plus stupides qui piétinent femmes et enfants pour sauver leur pitoyable vie, et que le capitaine n’est même pas tenu de couler avec son navire. Nous vivons une Atlantide lente, Monsieur Sanglard, un enfoncement si discret qu’il n’est perceptible que par les plus vulnérables d’entre nous. Ni tsunami ni cataclysme d’aucune sorte, mais une imprégnation ténue, quotidienne, qui alourdit chaque jour l’éponge du monde. Cet univers est invivable, c’est pour cette raison que nous avons choisi de ne pas nous en contenter. »

« D’un ample remous qui agita la mer jaillit alors un bruit profond, plaintif et menaçant, une clameur de stade où grondaient en même temps mille conquêtes, mille traites négrières, mile djihads vains.
Le Big Bloop qu’avait tant espéré Sanglard. »

L’île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès. Zulma, 2014. 457 pages.

Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel (2015)

Feuillets de cuivre (couverture)Regardez cette couverture comme elle est belle ! Comment résister ? Ce livre m’a hurlé « Ouvre-moi ! » dès que mes yeux sont tombés sur lui qui reposait, seul, sur une table de la bibliothèque. Et quand, en le retournant, on lit : « Si une bibliothèque est une âme de cuir et de papier, Feuillets de cuivre est sans aucun doute une œuvre d’encre et de sang. », on ne peut pas ne pas obéir à cet ordre. Donc. Je l’ai emmené et je l’ai lu. Et je l’ai aimé.
Dans Feuillets de cuivre, Ragon, employé à la Sûreté, personnage obèse et cultivé, est confronté à de nombreux crimes à travers la capitale. Pour résoudre ces enquêtes parfois très glauques, Ragon a un outil : la littérature.

La première partie du roman va jusqu’en 1899 tandis que la seconde commence en 1901. Ce passage au XXe siècle marque également d’un fil rouge dans les enquêtes. Entre 1872 et 1899, les crimes sont variés et apparemment sans aucun lien entre eux. On trouve un meurtre dans une chambre close, un journal codé, des meurtres de prostituées à la Jack l’Eventreur, etc., et les résoudre permet à Ragon de monter tranquillement les échelons de la Sureté. Dès 1901, un personnage fait son apparition : l’Anagnoste. Ce personnage – qui tient son nom de celui donné à l’esclave ou affranchi chargé de faire la lecture à haute voix dans l’Antiquité – devient peu à peu la Némésis, l’ennemi parfait de Ragon. Il reprend les anciennes enquêtes de Ragon, ce qui rend cette seconde partie bien plus intéressante.

Je ne connais pas trop la littérature steampunk, mais quoi qu’il en soit, Feuillets de cuivre n’est pas une accumulation de machines à vapeur et de personnages portant des lunettes de protection (c’est peu ou prou l’image que j’avais en entendant « steampunk »).
Fabien Clavel nous replonge dans un Paris qui a existé : celui de l’affaire Dreyfus, de l’incendie du métro du 10 août 1903… Mais quelques éléments attirent l’attention : des rituels magiques, un prototype d’hélicoptère qui survole les canaux de Paris, les étranges propriétés de l’éther (« un fluide universel capable de transporter la lumière, notamment dans le vide »), un médium qui entre en possession, etc.
Feuillets de cuivre est également une ode à la littérature. Toutes les enquêtes ont un lien avec les livres, des auteurs, des œuvres ou bien l’objet livre en lui-même. Edmond de Goncourt donne un coup de pouce à Ragon, Maupassant a fréquenté la clinique Blanche où la femme de Ragon passera ses derniers jours, un mystérieux criminel laisse derrière lui de morbides réécritures de classiques. Tous les auteurs du XIXe sont là : de Hugo à Baudelaire en passant par Zola, Balzac, Dumas et tant d’autres. N’oublions pas non plus Jules Verne et Eugène Sue.
Quant à Ragon, cet amoureux des livres, il est un mélange de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot. J’ai donc vraiment adoré toutes ces références, ces réécritures, ces apparitions.

C’est un roman vraiment bien construit : il ressemble au premier abord à un recueil de nouvelles, mais le fil rouge apparaît peu à peu. Tout est fait avec subtilité. La magie, le paranormal, l’Anagnoste… tout prend forme petit à petit.
La préface d’Etienne Barillier et la postface d’Isabelle Perier sont vraiment très intéressantes et très agréables à lire (pour une fois la préface ne spoile rien tandis que la postface enrichit véritablement la lecture).

Un roman très érudit qui peut intéresser aussi bien les amateurs de polars désireux de découvrir un style véritablement original, les amoureux de Paris et/ou de la littérature, les connaisseurs du genre steampunk, ou tout simplement, tous les curieux !

« Une bibliothèque, c’est une âme de cuir et de papier. Il n’y a pas de meilleur moyen pour fouiller dans les tréfonds d’une psyché que de jeter un œil aux ouvrages qui la composent. La sélection, le rangement, le contenu, même la qualité de la reliure : tous les détails sont importants. Me croiriez-vous si je vous disais que j’ai résolu toutes mes enquêtes à partir de livres ? »

« N’oubliez jamais cela, Fredouille : tout est dans les livres. Notre vie n’est qu’un feuillet détaché de l’ouvrage gigantesque du monde. »

« Quels points communs entre Notre-Dame de Paris de Hugo, Salammbô de Flaubert et Les Mystères de Paris de Sue ? Tous étaient des romans français écrits au siècle dernier. Pour le reste, les époques, les lieux, les styles des récits différaient.
Trois récitations, trois œuvres, trois morts.
La pensée du commissaire ne pouvait se détacher de cette obsédante trinité. »

Feuillets de cuivre, Fabien Clavel. ActuSF, coll. Les trois souhaits, 2015. 338 pages.