La parenthèse 9ème art – Ninn, Frnck et Le château des étoiles

Aujourd’hui, je me penche sur quelques séries tous publics. Mes critiques porteront sur tous les tomes parus à ce jour, mais je ne dévoile rien, je vous livre simplement mes impressions de lectrice.

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Ninn (3 tomes),
de Jean-Michel Darlot (scénario) et Johan Pilet (dessin)
(2015-2018)

Ninn connaît le métro parisien comme sa poche. Ses pères adoptifs y travaillent et lui ont fait découvrir cet univers souterrain depuis qu’ils l’y ont trouvée tout bébé. Mais Ninn est curieuse et ne tarde pas à découvrir que ces kilomètres de galeries n’ont pas encore dévoilé tous leurs secrets et qu’elle devra peut-être s’enfoncer plus loin qu’elle ne l’a jamais fait pour éclaircir le mystère de ses origines.

Pour l’instant, trois tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, La Ligne Noire;
  • Tome 2, Les Grands Lointains;
  • Tome 3, Les oubliés.

J’ai adoré les deux premiers tomes. Ils forment un diptyque étonnant dont les deux parties sont à la fois complémentaires et très différentes.
Le premier tome s’ancre globalement dans un décor très réaliste, voire familier pour qui a arpenté la capitale et ses sous-sols. J’ai pris grand plaisir à reconnaître des architectures familières – le carnet graphique à la fin, mêlant photographies, crayonnés et planches finalisées, m’a aidée à en identifier certaines. J’avoue que j’aurais aimé lire ces BD avant de quitter Paris pour peut-être rêver davantage dans le métro lorsqu’emprunter celui-ci était devenu une épreuve. On apprend divers anecdotes sur le métro au fil des pages : si je connaissais l’existence des stations fantômes, le wagon-aspirateur et le grand ouvrage Opéra m’étaient inconnus.
Le second prend la forme d’une aventure surprenante et merveilleuse. Les Grands Lointains qui donnent son titre à ce volume se dévoilent et le réalisme perd parfois pied. Les grises constructions de fer et de béton, si solides et terre-à-terre, cèdent la place à l’onirisme et à mille couleurs. Des concepts abstraits prennent vie, tels que les idées sombres ou les pensées perdues.

J’ai trouvé le troisième tome un peu différent de ses prédécesseurs. Il est très dense, riche en informations, mais il forme presque une aventure indépendante. Il présente néanmoins l’avantage d’élargir l’horizon des Grands Lointains et de nous offrir des informations sur le passé de cet univers fabuleux. J’espère simplement que les tomes suivants permettront de créer un véritable lien avec les événements qui y sont décrits, leur conférant une importance pour l’histoire de Ninn, que ce ne soit pas seulement une quête qui, une fois achevée, est laissée derrière.

Le travail de Johan Pilet m’a séduite par le rythme qu’il insuffle à l’histoire sans craindre de laisser la place aux dialogues, par les couleurs tantôt sombres tantôt lumineuses qui subliment chaque case, des plus petites aux pleines pages, par ses décors fidèles à la réalité parisienne et ceux, magiques, des Grands Lointains.

Mélange d’aventures et de poésie, la découverte de cet univers a été un vrai plaisir, surtout en étant guidée par une héroïne aussi attachante, volontaire et courageuse qui n’a pas été sans me rappeler l’adorable Cerise des Carnets du même nom.

Ninn (3 tomes), Jean-Michel Darlot (scénario) et Johan Pilet (dessin). Kennes, 2015-2018.
– Tome 1, La Ligne Noire, 2015, 72 pages ;
– Tome 2, Les Grands Lointains, 2016, 64 pages ;
– Tome 3, Les oubliés, 2018, 72 pages.

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Frnck (4 tomes),
de Brice Cossu (scénario) et Olivier Bocquet (dessin)
(2017-2018)

Encore un enfant abandonné ! Franck est un peu plus âgé que Ninn et n’a pas eu la chance d’être adopté tout bébé par deux pères aimants : au contraire, il enchaîne les familles d’accueil. Lorsqu’un nouveau couple se manifeste et qu’il apprend que ses parents sont peut-être en vie, il décide de s’enfuir de l’orphelinat à leur recherche. Alors qu’il s’est réfugié par hasard dans une grotte, il découvre involontairement un passage qui le conduit tout droit vers la Préhistoire !

Pour l’instant, quatre tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, Le début du commencement;
  • Tome 2, Le baptême du feu;
  • Tome 3, Le sacrifice;
  • Tome 4, L’éruption.

Le titre vous intriguera peut-être, mais ce n’est pas une faute de frappe. Comme on le découvre très vite, les hommes et les femmes préhistoriques s’expriment sans voyelles ! Si c’est quelque peu déstabilisant au début, on s’y habitue très rapidement en constatant avec plaisir l’habileté de notre cerveau à reconstituer mots et phrases simplement à partir des consonnes.

L’humour ne manque pas et, même si Franck a une certaine tendance aux ronchonnements, il n’est pas difficile de se mettre à sa place : adieu distractions modernes, adieu sécurité d’une maison solide, adieu chauffage, adieu aliments cuisinés. Par contre, bonjour bêtes (et des plantes) féroces partout sans parler des tribus ennemies. Et ses tentatives pour améliorer leur confort (et le sien !) ne sont pas toujours bien accueillies par sa nouvelle famille d’accueil. A ce niveau-là, les gags restent classiques, mais le tout se révèle frais et très sympathique à lire.

Le dernier tome – qui n’est que la fin du « cycle 1 » – se conclue de façon bouleversante, le genre de fin qui fait « oh, mais c’est bien sûr… » (et aussi un peu « je me doutais bien qu’il y avait une entourloupe dans le genre, mais je me suis quand même fait attrapée »). J’avoue avoir fermé l’album enchantée et impatiente de lire la suite.

En revanche, le dessin me laisse plutôt indifférente : ni déplaisant, ni marquant malgré quelques belles couleurs. Les femmes sont évidemment très belles avec des robes dont les découpes n’ont rien à envier aux tenues actuelles (je pense notamment à une étonnante robe dos nu, très sexy, mais sûrement peu pratique lors des hivers préhistoriques).

Malgré des rebondissements parfois prévisibles, Frnck est une série très plaisante à lire. Il n’est pas difficile de s’immerger dans cet univers préhistorique et de se prendre d’affection pour ce héros généreux en maladresses comme en tendresse, râleur mais touchant et souvent drôle. Séduite par un fascinant final, j’attends néanmoins que la suite réponde à mes questions en suspens (notamment celles touchant à une étrange tribu qui apparaît dans le premier tome avec de s’évanouir dans la nature).

Frnck (4 tomes), Olivier Boquet (scénario) et Brice Cossu (dessin). Dupuis, 2017-2018.
– Tome 1, Le début du commencement, 2017, 56 pages ;
– Tome 2, Le baptême du feu, 2017, 56 pages ;
– Tome 3, Le sacrifice, 2018, 56 pages ;
– Tome 4, L’éruption, 2018, 58 pages.

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Le château des étoiles (4 tomes),
d’Alex Alice
(2014-2018)

Cette fois, notre héros n’est orphelin que de mère depuis que cette dernière a disparu dans l’espace alors qu’elle recherchait, à bord de son ballon, à prouver l’existence et l’utilité de l’éther. Un an plus tard, son carnet de bord est retrouvé par le roi de Bavière qui s’est lancé dans un projet fou. Pour cela, il a besoin de l’aide du mari de l’aventurière qui se présente à lui accompagné de Séraphin, son fils qui se rendra rapidement indispensable.

Pour l’instant, quatre tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, 1869 : La conquête de l’espace (1/2) ;
  • Tome 2, 1869 : La conquête de l’espace (2/2) ;
  • Tome 3, Les chevaliers de Mars;
  • Tome 4, Un Français sur Mars.

J’ai souvent vu passer ces BD sur différents blogs, mais je ne m’y étais jamais intéressée à cause d’un a priori totalement flou dû à je-ne-sais-absolument-pas-quoi. Mais, bibliothèque aidant, je me suis lancée un jour et là… WAH ! Attrapée, fascinée, enthousiasmée, je me suis régalée du début à la fin (qui n’est pas la fin de l’histoire d’ailleurs et j’attends la suite maintenant).
Laissez-moi vous expliquer le pourquoi du comment.

Nous sommes dans un univers steampunk. Premier atout. J’ai lu plus ou moins en parallèle un Guide steampunk – dont vous entendrez parler sur ce blog prochainement – qui m’a fortement motivée pour explorer un peu ce sous-genre littéraire dont je connais l’esthétisme, mais que j’ai finalement peu exploré jusque-là. Ça a donc été une excellente surprise de découvrir cette version revisitée des relations entre la Prusse et la Bavière dans la seconde moitié du XIXe siècle (relations dont, honnêtement, je ne connaissais rien qu’elles soient ou non revisitées). Ici, l’élément déclencheur qui va faire basculer l’Histoire est la découverte de l’éther, une substance aux propriétés incroyables présente dans l’espace et qui rend possible les voyages à travers le cosmos.

Ensuite, nous sommes dans une histoire approfondie. Second atout. Le château des étoiles présente une aventure au long cours qui prend son temps quand il faut le prendre, sans pour autant ennuyer le lecteur. Sans craindre d’être bavardes, ces BD posent l’intrigue et distillent toutes les informations nécessaires à un lecteur ou lectrice peu familière de l’histoire germanique et de l’art de l’aéronautique. Tout cela participe au réalisme scientifique et historique – bien que l’on s’en éloigne à grands pas au fil des albums – de cette histoire.
C’est totalement prenant et cette aventure à travers l’espace fait tout simplement rêver. L’intrigue sait se faire trépidante à tel moment, mystérieuse à tel autre, ou encore grandiose ou surprenante.

Ensuite, les dessins sont sublimés par l’usage de l’aquarelle. Troisième atout. Les traits comme les couleurs sont à la fois douces et réalistes. A l’exception surprenante du personnage d’Hans – petit trublion qui sert de garçon à tout faire au château – qui a tout d’un personnage de dessin animé. A vrai dire, il ne m’a pas évoqué n’importe quel dessin animé, mais ceux de Miyazaki (quatrième atout !).
Si les planches explosent parfois en grandes pages absolument fascinantes, elles se découpent également en petites cases, de toutes les formes et imbriquées de toutes les manières possibles, proposant de nombreux détails pleins de richesse. Tout en restant étonnement aéré et apaisant à l’œil. Tout simplement magique.

Point crucial pour moi : les personnages intéressants et bien dessinés (cinquième atout). En dépit d’une mère aventurière et scientifique, on pourra regretter peut-être que Sophie soit la seule fille réellement présente dans l’histoire, mais elle est intelligente, têtue, brave et désireuse d’apprendre ce que sa naissance lui refusait jusqu’alors. Elle devient ainsi si importante que l’on n’imagine plus le trio sans elle (ça ne vous rappelle pas une certaine Hermione ?). Hans, quant à lui, apporte d’appréciables touches d’humour que ce soit au travers de conseils de mode bavaroise ou de lectures totalement scientifiques – telles que les aventures du baron de Münchausen.
Et puis, il y a aussi le roi Ludwig. Un souverain étrange et discret qui n’aura pas été sans me rappeler le mystérieux Hauru du Château ambulant de Miyazaki. Dans le Guide steampunk, Mathieu Gaborit parle de « la machine romantique » comme succincte définition du steampunk et je trouve que cela s’applique plutôt bien au Château des étoiles tant à travers l’histoire qu’à travers la figure du roi de Bavière, son château de conte de fées, sa fascination pour l’éther et l’Univers et son désir de découvrir un autre monde, plus beau, plus sage, loin des ambitions humaines et de la politique.

Sur fond de rivalités politiques, d’avancées technologiques majeures, de trahisons, mais aussi d’amitié et d’amour pour une mère absente, l’histoire entre Verne et Miyazaki m’a laissé des étoiles plein les yeux, ne serait-ce que pour les superbes planches d’Alex Alice.

Le château des étoiles, Alex Alice. Rue de Sèvres (intégrales), 2014-2018
– Tome 1, 1869 : La conquête de l’espace (1/2), 2014, 63 pages ;
– Tome 2, 1869 : La conquête de l’espace (2/2), 2015, 68 pages ;
– Tome 3, Les chevaliers de Mars, 2017, 60 pages ;
– Tome 4, Un Français sur Mars, 2018, 68 pages.

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Le guide steampunk, d’Etienne Barillier et Arthur Morgan (2019)

Le guide steampunk (couverture)Quand j’ai reçu ce Guide steampunk grâce à Babelio et aux éditions ActuSF, j’avoue que j’ai eu un petit moment de doute face à la densité du bouquin qui ne met pas forcément en appétit. Appréhension sans fondement car je l’ai dévoré une fois entamé. Les auteurs expliquent et présentent le mouvement de façon claire et abordable, y compris pour les néophytes. De multiples interviews parsèment l’ouvrage, donnant la parole à des auteurs, des musiciens, des artistes en tout genre qui ont contribué et/ou contribuent encore à faire vivre le mouvement.

Mes connaissances du steampunk étant somme toute assez basiques, j’ai découvert beaucoup de choses… à commencer par le flou qui tourne autour de ce mouvement. Si mes idées – assez clichées, je le reconnais – d’engrenages, de corsets, d’espions et de mécaniciennes font indéniablement partie de l’imagerie steampunk, c’est un genre qui s’avère beaucoup plus large et – heureusement – beaucoup plus riche.
Par conséquent, définir clairement le steampunk semble être un challenge que même les spécialistes ne parviennent à résoudre : si des éléments concordent – uchronie, dimension métatextuelle (qui permet de faire rencontrer R.L. Stevenson et Dr Jekyll, Jules Verne et capitaine Némo…), inspiré du XIXe siècle bien que ce ne soit pas une obligation absolue –, chaque vaporiste (comprendre les membres de la communauté steampunk) semble avoir sa propre vision du genre. J’ai par ailleurs beaucoup aimé cette citation de Douglas Fetherling reprise dans le Guide :

« Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt. »

Si je l’ai lu ici d’une traite, c’est un guide dans lequel je reviendrai régulièrement piocher des idées – de livres, de films, etc. – bien que je me sois déjà constitué une liste de belle taille (surtout pour quelqu’un qui souhaite se concentrer avant tout sur sa PAL). Soyez prévenu·es : ce livre regorge de mille tentations car l’enthousiasme des auteurs est contagieuse ! Leur passion pour le steampunk vous donnera envie de tout lire et de tout voir (ou presque car les auteurs n’hésitent pas à critiquer un film ou un livre qu’ils voulaient néanmoins présenter pour leurs éléments steampunk).
J’ai réalisé que j’avais vu beaucoup plus de films steampunk que lu de livres et la section jeux vidéo, bien que succincte, a aussi été une petite mine pour moi. En plus des découvertes, ce Guide a fait remonter à la surface de nombreux romans que j’avais déjà envie de lire, mais qui était noyés dans la masse. Bref. Ce livre n’est pas conseillé par les banquiers !
Sans surprise, la section « musique » a été une totale découverte pour moi. A l’exception des Dresden Dolls qualifiés de « proto-steampunk », je n’en connaissais tout simplement aucun. J’ignorais même qu’il existait de la musique steampunk. Mais ma culture musicale étant ce qu’elle est, c’était prévisible.

Entre discours théoriques, pistes (littéraires, cinématographiques, musicales…) à explorer et interviews, ce Guide steampunk s’est révélé instructif et passionnant. Nul doute qu’il sera mon copilote dans ma découverte approfondie du mouvement steampunk. Il s’agit d’un excellent ouvrage pour s’initier, mais je doute que des expert·es puissent trouver chaussure à leur pied dans ce livre qui semble présenter les grands titres du genre (ce qui, je le répète, convenait en revanche à merveille à l’ignorante que je suis).

« Le gigantisme steampunk est également à prendre en compte. Il est aux antipodes de ce que la technologie nous offre aujourd’hui où les écrans et les machines deviennent de plus en plus ténus (et de moins en moins réparables), où la notion d’obsolescence programmée ne choque qu’à peine. La technologie steampunk est bruyante, gigantesque, transpire la graisse qui protège ses engrenages. L’ordinateur y est mécanique ; l’androïde automate. Elle est aussi dangereuse qu’un piston mal entretenu, mais elle est réparable, fabriqué par la main de l’homme et fonctionnelle. Plus que tout, elle est belle. »

Le guide steampunk, Etienne Barillier et Arthur Morgan. ActuSF, coll. Hélios, 2019 (édition mise à jour et augmentée, première édition en 2013). 374 pages.

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L’invention de Hugo Cabret (2007) et La boîte magique d’Houdini (1991), de Brian Selznick

Pour l’avant-dernière critique de l’année, je vous propose de retrouver Brian Selznick après Le musée des merveilles et Les Marvels. Promis, c’est la dernière fois… jusqu’à son prochain roman. Aujourd’hui, ce sera une double chronique avec deux histoires pleines de magie. Mes critiques seront plus brèves que d’habitude car j’ai déjà longuement parlé de ses précédents ouvrages.

  • L’invention de Hugo Cabret

L'invention de Hugo Cabret (couverture)Orphelin, Hugo Cabret est seul responsable des horloges de la gare depuis la disparition de son oncle. Outre cette passion pour les mécanismes en tous genres qu’il comprend, manipule et assemble presque instinctivement, Hugo partage une autre obsession avec son père décédé dans un incendie : la restauration d’un vieil automate. Ce dernier et un carnet de croquis l’amèneront à rencontrer un vieux marchand de jouets aigri et une amoureuse des livres jusqu’à ce que tous les mystères soient éclaircis.

Dans ce roman, on retrouve les thèmes chers à Brian Selznick : se trouver une place dans le monde et une famille. Si Hugo était proche de son père, son oncle n’a jamais été d’un grand soutien pour lui, même s’il a été son mentor en lui apprenant à prendre soin des horloges. Au fil des événements et parce qu’il n’a jamais abandonné la tâche qui l’habitait, Hugo finit finalement par se trouver une famille qui lui ressemble et qui le comprend. Semblable à Ben,  Joseph et Victor, les héros des autres romans de Brian Selznick, c’est un garçon rêveur et débrouillard qui gagne rapidement la tendresse des lecteurs.

Après – même si je devrais plutôt dire avant – New-York (Le musée des merveilles) et Londres (Les Marvels), Hugo Cabret sonne comme une déclaration d’amour à Paris. C’est également une ode au cinéma des premiers temps, à Méliès et aux rêves. Car, bien que l’histoire soit fictionnelle, l’un des personnages principaux est en effet Georges Méliès dans les dernières années de sa vie. Il était alors marchand de jouets à la gare Montparnasse et son œuvre était tombée dans l’oubli après la Première Guerre mondiale. Brian Selznick nous fait redécouvrir, en même temps qu’Hugo, toute la magie fantasmagorique de ses films.

Annonçant ses futurs romans « en mots et en images », Hugo Cabret est en grande partie composé de dessins toujours aussi splendides et expressifs. Cependant, si les images sont importantes, elles ne le sont pas autant que dans les deux ouvrages suivants et ne racontent pas tout à fait d’histoires à elles toutes seules. Malgré l’émergence de leur côté narratif, le texte a encore le premier rôle et explicite parfois des images comme si l’auteur n’était pas certain de pouvoir s’y fier entièrement.
En plus des dessins, d’autres éléments ont été insérés en guise d’illustrations : des dessins de Georges Méliès, des images de films (de Méliès évidemment, mais aussi L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat de Louis Lumière ou Monte là-dessus avec Harold Lloyd) ainsi qu’une photographie d’époque sur un accident survenu à la gare Montparnasse.

Superbe histoire, pleine d’aventures et de poésie, de tendresse qui ne cache cependant pas tout à fait les tristesses de la vie, L’invention de Hugo Cabret rend hommage au septième art et à la magie. Un ouvrage original et magnifique capable de conquérir le cœur des petits comme des grands.

« – Tu as remarqué que toutes les machines sont créées dans un but précis ? demande-t-il à Isabelle. Elles sont conçues pour nous amuser, comme cette souris ; pour donner l’heure, comme les horloges ; pour nous émerveiller, comme l’automate. C’est peut-être ce qui m’attriste quand je trouve une machine cassée. Qu’elle ne soit plus en état de remplir sa fonction.
Isabelle prend la souris, la remonte de nouveau et la pose.
– Au fond, c’est peut-être pareil pour les gens, continue Hugo. Quand ils n’ont plus de but dans la vie… en un sens, ils sont cassés.
– Comme Papi Georges ?
– Peut-être… peut-être que nous pourrons le réparer. »

« Je m’imagine que le monde est une machine géante. Tu sais, dans les machines, il n’y a pas de pièces en trop. Elles ont exactement le nombre et le type de pièces qui leur sont nécessaires. Alors, je me dis que, si l’univers entier est une machine, il y a bien une raison pour que je sois là. Et toi aussi, tu as une raison d’exister. »

L'invention de Hugo Cabret 5

L’invention de Hugo Cabret, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle. 533 pages.

  • La boîte magique d’Houdini

Après la prestidigitation qui habitait Hugo Cabret, parlons un peu d’escapologie, l’art de l’évasion !

La boîte magique d'Houdini (couvertureLe rêve de Victor ? Devenir magicien et, comme Houdini, traverser des murs et s’échapper des coffres les plus solides. Le jour où il croise son idole, il lui demande de lui apprendre. Souriant, Houdini promet de lui écrire…

Traduit pour la première fois en français en 2016, La boîte magique d’Houdini est le premier livre de Brian Selznick, publié en 1991.
Soyons honnête, cela se sent.
Tout d’abord, c’est un livre jeunesse très classique dans sa forme, loin de l’originalité des trois autres. Les images illustrent le texte, mais ne racontent rien. On reconnaît le coup de crayon de Brian Selznick, mais je ne le trouve pas aussi abouti que dans les romans suivants où ses illustrations sont tout simplement à tomber.
Ensuite, il est extrêmement court (surtout placé à côté des pavés qui ont suivi (oui, oui, j’arrête les comparaisons !)). L’histoire en elle-même fait 70 pages et les quarante suivantes proposent plusieurs bonus :

  • Une biographie d’Houdini: presque plus intéressante que le roman, le personnage, que je connais finalement très peu, m’a fasciné par son talent, mais aussi pour le combat longtemps mené contre les faux médiums ;
  • La naissance de l’histoire à travers les idées et étapes qui ont conduit à sa création, les recherches et les premières esquisses : une intéressante plongée dans le travail de l’artiste.

En découvrant la genèse de l’histoire, on sent rapidement que ce petit texte devait tenir à cœur à son créateur, lui-même passionné par Houdini (d’ailleurs, le Victor adulte, dans la scène du grenier, ressemble drôlement à Brian Selznick). Conclusion : des petits bonus plutôt enrichissants.

Malgré sa brièveté, Brian Selznick parvient encore une fois, en quelques phrases seulement, à nous faire ressentir une grande sympathie pour le personnage de Victor. Son enthousiasme et sa ténacité à recommencer encore et encore ses tours de magie (ratés) au grand dam de sa mère et de sa tante se révèlent véritablement attendrissants.

Une petite histoire sympathique, enfantine mais aussi très personnelle, mais qui permet d’en apprendre un peu plus sur le grand Houdini. Parfait pour de jeunes lecteurs !

« – Comment je peux faire pour sortir de la malle de ma grand-mère en moins de vingt secondes ? Pour retenir ma respiration dans mon bain sans manquer d’air ? Pourquoi je ne peux pas traverser un mur comme vous ? Comment vous vous évadez des prisons ? Comment vous vous libérez des menottes ou des cordes, et faites disparaître des éléphants ? Comment…
– Félicitations, jeune homme, l’interrompt Houdini en souriant. Personne ne m’a jamais posé autant de questions en si peu de temps. Serais-tu un magicien par hasard ?
 »

La boîte magique d’Houdini, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2016 (1991 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Agnès Piganiol. 111 pages.

Le compte-rendu de la rencontre Babelio avec Brian Selznick

J’ai relu… A la croisée des mondes, tome 3 : Le miroir d’ambre, de Philip Pullman (2000)

A la croisée des mondes T3 (couverture)Kidnappée par sa mère, Lyra est plongée dans un sommeil artificiel et agité. Et quand Will vient la libérer, elle a une terrible nouvelle pour lui : ils vont devoir descendre au pays des morts.

> Ma critique du tome 1, Les Royaumes du Nord
> M
a critique du tome 2, La Tour des Anges

L’ultime tome de la trilogie signe avant tout des retrouvailles grandioses avec tous les personnages que l’on a adoré dans les deux premiers tomes – Iorek, Lee Scoresby, Serafina Pekkala, Mary Malone… je ne saurais dire à quel point j’aime ces personnages ! – tout en redécouvrant le couple passionné formé par Lord Asriel et Mme Coulter. Celle-ci, à la fois haïe et admirée, se dévoile sous de nouvelles facettes, plutôt inattendues : celle d’une mère aimante, d’une femme amoureuse. Nul manichéisme ici et Mme Coulter est un personnage des plus complexes.
La mythologie créée ou réinventée par Philip Pullman continue de se développer avec de nouveaux êtres, tous passionnants et importants à leur façon : les anges, grandioses comme Métatron ou faibles comme Balthamos, les Gallivespiens, les Mulefas, les Harpies…

La relation entre Lyra et Will trouve un équilibre nouveau et, à l’exception d’un passage, je n’ai plus ressenti l’agacement qui avait ponctué ma lecture du second tome. Tous deux se respectent et s’admirent mutuellement, s’écoutent et se font confiance. Ils prennent les décisions ensemble et les initiatives viennent tantôt de Will, tantôt de Lyra. Il faut dire qu’ils grandissent…

Car c’est aussi ça, le sujet d’A la croisée des mondes : le passage de l’enfance à l’âge adulte. Au fil des pages, Lyra et Will sont confrontés à la mort et au deuil, aux peurs et aux folies humaines, à la cupidité et à la lâcheté, mais aussi à l’amitié, à l’amour, au respect, au courage… Toutes les épreuves affrontées leur permettent de grandir peu à peu et l’éclosion de leur amour leur permettra de réaliser le chemin parcouru. De retour à Jordan College, la Lyra du dernier chapitre n’a plus grand-chose à voir avec celle du premier et le regard qu’elle pose sur le monde des adultes est bien différent.

Ce troisième tome, plus long que les deux précédents, est aussi le plus dense et le plus mature. Une nouvelle fois, c’est un texte parfois philosophique que nous offre Philip Pullman. L’heure de la bataille contre l’armée de l’Autorité approche, des bouleversements s’opèrent dans tous les mondes visités, on comprend davantage l’importance de la Poussière, symbole de la sagesse et de la connaissance qui rendent les êtres meilleurs, et peu à peu, bon nombre de questions trouvent leur réponse.
Lyra, quant à elle, prend conscience du pouvoir de la vérité. Après l’aléthiomètre qui l’a souvent poussée à être franche (avec le Consul des sorcières, avec Mary Malone…), ce sont les Harpies et les morts qui lui montrent le pouvoir bénéfique de la vérité. Une révélation et un changement profond pour celle qui était si fière de ses talents de menteuse.
(Je lui reprocherais seulement un petit deus ex machina un peu facile qui permet de sauver la vie des deux adolescents dans le monde des morts.)

J’ai de nouveau été transportée comme si c’était ma première lecture par cette trilogie riche et exigeante qui ne sous-estime pas les enfants. L’imagination de l’auteur, les personnages, l’idée fabuleuse des dæmons, de cette part d’âme visible et audible sous l’aspect d’un animal, le discours sur la science et la religion… Une œuvre magistrale à mes yeux d’enfant, d’adolescente et d’adulte (presque…).

Merci, Philip Pullman !

 

« Parfois, on ne fait pas le bon choix, car la mauvaise solution paraît plus dangereuse que la bonne, et personne ne veut donner l’impression d’avoir peur. On se préoccupe davantage de ne pas passer pour des froussards que d’émettre un bon jugement. »

« A votre avis, dit-il, depuis combien de temps est-ce que je transporte des gens vers le pays des morts ? Si quelqu’un pouvait me faire du mal, vous ne croyez pas que ce serait arrivé depuis longtemps ? Croyez-vous que les gens que je transporte me suivent de gaieté de cœur ? Non. Ils se débattent, ils crient, ils essaient de me soudoyer, ils me menacent et m’agressent : rien n’y fait. Piquez-moi si vous voulez avec votre éperon, vous ne pouvez pas me faire de mal. Vous feriez mieux de réconforter cette enfant. Ne vous occupez pas de moi. »

A la croisée des mondes, tome 3 : Le miroir d’ambre, Philip Pullman. Gallimard, coll. Folio Junior, 2002 (2000 pour l’édition originale. Gallimard jeunesse, 2001, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 595 pages.

J’ai relu… A la croisée des mondes, tome 2 : La Tour des Anges, de Philip Pullman (1997)

A la croisée des mondes T2 (couverture)Après avoir franchi le pont entre les mondes créé par Lord Asriel, Lyra se retrouve dans un monde étrange privé d’adultes et dans lequel les enfants semblent porter leur dæmon en eux. Là, elle rencontre Will. Le jeune garçon, fuyant son propre monde après avoir tué un homme, est à la recherche de son père. Ensemble, ils vont découvrir un objet incroyablement puissant, convoité de tous : le poignard subtil, qui a un rôle à jouer dans la lutte à venir.

> Ma chronique du tome 1, Les Royaumes du Nord
> Ma chronique du tome 3, Le miroir d’ambre

Toujours un peu difficile de quitter la magie du monde de Lyra pour la solide réalité de celui de Will, mais quelques chapitres m’ont permis de me glisser à nouveau dans cette histoire. Une histoire toujours aussi dynamique, avec de l’action, des retrouvailles avec des anciens personnages, des rencontres avec des nouveaux et des révélations.
Ces révélations sont permises grâce à une diversification des points de vue dans ce second tome. On voyage entre trois mondes aux côtés de Lyra et Will évidemment, mais aussi Lee Scoresby (et son dæmon Hester – leur relation me touche beaucoup en passant) ou des sorcières Serafina Pekkala et Ruta Skadi. Cela nous permet d’en apprendre davantage sur la destinée de Lyra (qui, elle, doit rester innocente comme le Consul des sorcières l’avait appris à Farder Coram dans le premier tome : « Mais elle doit accomplir ce destin sans en avoir conscience, car seule son ignorance peut nous sauver. ») et d’avancer dans l’histoire, en en sachant davantage que la plupart des personnages.

Religion et science continuent de se côtoyer. D’un côté, Lord Asriel rassemble une armée pour détruire l’Autorité (alias Dieu), les références bibliques se multiplient : la Chute, une Eve qui doit revenir, des anges rebelles, tout semble prêt pour que l’histoire soit réécrite. D’un autre côté, une scientifique, Mary Malone, étudie la Poussière et les particules élémentaires, on parle d’analyses de crânes millénaires, de physique, de paléo-magnétisme, etc.

 Un bon point également pour les monstres glaçants que sont les Spectres qui se repaissent de l’âme des adultes, dédaignant les enfants, tournant autour des adolescents comme des charognards.

MAIS.

Car j’ai quand même un gros reproche à faire (d’ailleurs, je me souviens que c’était déjà quelque chose qui me frustrait quand j’étais petite), c’est la minimisation du rôle de Lyra. Elle était l’héroïne principale, décidée, autoritaire, courageuse, des Royaumes du Nord et, dans ce second tome, elle ne fait plus rien toute seule. Pourquoi ? A cause de Will. Je trouve particulièrement agaçant qu’il prenne ainsi l’ascendant sur Lyra. Elle obéit à Will, elle compatit aux souffrances de Will, elle remercie « oh Will, merci pour tout ce que tu as fait ». Elle s’interdit même d’utiliser l’aléthiomètre à volonté ! « Seulement pour aider Will. » (Je me souviens que, petite, cela m’indignait totalement tant je trouvais cet objet fabuleux.) C’est insupportable. Je n’ai rien contre le pauvre Will (au contraire, je le trouve touchant dans sa tendresse envers sa mère malade et dans sa maturité d’enfant qui a grandi trop vite), mais la façon dont son personnage vampirise celui de Lyra m’exaspère.
J’ai vu dans plusieurs critiques qu’il avait une bonne influence sur elle, qu’il était plus réfléchi et tempérait son agressivité, mais en ce qui me concerne, j’adorais son impulsivité, le fait qu’elle ne voit rien d’impossible dans sa vie, et je trouve qu’il la bride totalement. On te rabâche l’importance cruciale de Lyra et elle devient presque un personnage secondaire dans les prises de décision, alors, oui, ça m’énerve.

Un second tome un peu moins prenant au démarrage mais toujours aussi efficace jusqu’au cliffhanger de la dernière page.

« Âgée de quatre cent seize ans, Ruta Skadi possédait la fierté et le savoir d’une reine des sorcières. Sa sagesse dépassait de loin celle de n’importe quel humain à la vie si brève, et pourtant, elle ne pouvait imaginer à quel point elle paraissait juvénile comparée à ces êtres. De même, elle ignorait que leur perception des choses s’étendait bien au-delà d’elle, tels des tentacules filamenteux, jusque dans les recoins les plus éloignés d’univers dont elle n’avait même jamais rêvé ; et si ces anges lui apparaissaient sous une forme humaine, c’était parce que ses yeux s’attendaient à les voir ainsi. Eût-elle perçu leur véritable apparence, elle aurait découvert des architectures plus que des organismes, des sortes de structures gigantesques constituées d’intelligence et de sensations.
Mais les yeux de la sorcière ne s’attendaient pas à cela ; elle était encore su jeune. »

« N’existait-il qu’un seul monde finalement, qui passait son temps à rêver à d’autres mondes ? »

A la croisée des mondes, tome 2 : La Tour des Anges, Philip Pullman. Gallimard, coll. Folio Junior, 2000 (1997 pour l’édition originale. Gallimard jeunesse, 1998, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 404 pages.

J’ai relu… A la croisée des mondes, tome 1 : Les Royaumes du Nord, de Philip Pullman (1995)

A la croisée des mondes T1Lorsque les Enfourneurs, de mystérieux ravisseurs d’enfants, arrivent à Oxford et enlèvent son ami Roger, Lyra et son dæmon Pantalaimon n’hésitent pas à se lancer dans un périple qui les conduira sous les lumières de l’Aurore Boréale. Elle rencontrera des gitans, des sorcières et des ours en armures, mais devra affronter mille dangers.

> Ma chronique du tome 2, La Tour des Anges
> Ma chronique du tome 3, Le miroir d’ambre

A la croisée des mondes fait partie de ces séries qui ont marqué mon enfance, à l’instar d’Harry Potter ou La quête d’Ewilan. Voilà un moment que j’avais envie de les relire sans en trouver le temps jusqu’à aujourd’hui. La sortie en novembre prochain du premier tome de la nouvelle trilogie de Pullman, La Belle Sauvage, est une excellente occasion de redécouvrir avec des yeux plus âgés cette fabuleuse saga.

Le personnage de Lyra m’a toujours fascinée. C’est une fillette décidée et débrouillarde, un peu menteuse, un peu frondeuse, qui ne s’embarrasse jamais de juger quelque chose impossible si elle a décidé de le faire. Elevée dans un collège masculin très pompeux, le réputé Jordan College, elle devient une sauvageonne dès qu’elle s’échappe de l’enceinte du collège et règne sans partage sur un petit groupe d’enfants d’Oxford. Elle est forte, mais ne se rend pas compte à quel point car elle s’interroge finalement assez peu sur elle-même et sur ses capacités. Rien ne lui semble insurmontable et je pense que je rêvais d’être un peu plus comme elle et un peu moins comme moi quand j’étais petite (moins de questions, plus d’action !).
Mais Lyra n’est pas le seul personnage fascinant du roman. Lord Asriel, accompagné de son dæmon-léopard des neiges, et Mme Coulter épaulée par son diabolique singe doré, possèdent tous deux une aura hors du commun tandis que d’autres personnages contribuent à l’univers magique créé par Pullman. Comment oublier l’ours en armure Iorek Byrnison, le gitan Farder Coram, la sorcière Serafina Pekkala ou encore l’aéronaute Lee Scoresby ? Je les ai tous redécouvert avec bonheur, eux et leurs fantastiques dæmons.

L’idée des dæmons, sorte de manifestation physique de l’âme, est une idée que je trouve fantastique. L’alchimie qui unit humains et dæmons me touche beaucoup et cette relation d’amour, d’amitié profonde et de compréhension fusionnelle me fait rêver depuis ma première lecture. Les dæmons des enfants, qui ont devant eux mille chemins, peuvent se métamorphoser à volonté tandis que ceux des adultes ont pris une forme définitive qui en dit un peu plus sur son humain.

Les Royaumes du Nord s’est révélé aujourd’hui beaucoup plus riche de sens que la lecture que j’en faisais à neuf ans. Outre l’incroyable aventure de Lyra, Pullman fait aussi une critique assez acerbe de la religion et de son conservatisme punitif envers la sexualité. Pour le Magisterium, une branche de l’Eglise, la Poussière présente sur les adultes est la manifestation physique du péché originel. Prétendument pour sauver les enfants, ils n’hésitent pas à expérimenter sur eux des pratiques barbares, l’intercision faisant par exemple écho à l’excision. Cela donne parfois lieu à des scènes glaçantes où l’imagination joue beaucoup plus que les descriptions.
Il célèbre une croyance beaucoup plus proche de la Nature, notamment à travers les sorcières. Aimant sentir « le picotement brillant des étoiles, la musique de l’Aurore et, surtout, le contact soyeux du clair de lune » sur leur peau, ces dernières ne s’intéressent pas à la Poussière et aux peurs qui naissent autour d’elle. Pour les sorcières, c’est une chose naturelle qui a toujours été là.

« Les sorcières ne se sont jamais préoccupées de la Poussière. Tout ce que je peux te dire, c’est que partout où il y a des prêtres les gens ont peur de la Poussière. »

Toujours fluide, la plume de Pullman se révèle parfois extrêmement poétique et imagée. Par ses fabuleuses descriptions, il nous fait ressentir comme si l’on y était la majesté de l’Aurore, la puissance de Iorek ou encore la malveillance émanant de Bolvangar. Il utilise de riches comparaisons, comme, par exemple, en rapprochant le combat de Iorek et Iofur à des vagues s’écrasant contre le rivage ou à des rocs se fracassant l’un contre l’autre, nous faisant visualiser en un clin d’œil la puissance des deux ours.

Mêlant aventure, fantasy, steampunk et science, Les Royaumes du Nord est un roman incontournable. Abordant les thèmes de la religion, de l’âme, du passage à l’âge adulte ou l’importance cruciale de l’entraide, c’est une œuvre intelligente et plus philosophique que dans mes souvenirs. J’ai hâte de me plonger dans les deux tomes suivants qui, avec mon regard d’enfant, m’avaient semblé plus compliqués quoi que toujours aussi captivants. Je me demande ce que dix-quinze années de plus me feront comprendre des anges, des mulefas et de la Poussière.

« Maintenant qu’elle se livrait à une activité délicate, mais familière, toujours imprévisible, à savoir mentir, elle retrouvait une sorte de maîtrise, ce même sentiment de complexité et de contrôle que lui procurait l’aléthiomètre. Elle devait prendre garde à ne pas dire des choses trop improbables ; elle devait demeurer dans le vague tout en inventant des détails plausibles. Bref, elle devait faire du travail d’artiste. »

« Cette idée, encore fragile, flottait dans son esprit comme une bulle de savon, et Lyra n’osait pas la regarder en face, de peur de la voir éclater. Mais elle savait comment se comportent les idées, aussi la laissa-t-elle se développer lentement dans son coin, en regardant ailleurs et en pensant à autre chose. »

A la croisée des mondes, tome 1 : Les Royaumes du Nord, Philip Pullman. Gallimard, coll. Folio Junior, 2000 (1995 pour l’édition originale. Gallimard jeunesse, 1998, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 482 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Manoir de l’Abbaye :
lire un livre dans lequel la religion est un sujet important

Le Paris des Merveilles, tomes 1 à 3, de Pierre Pevel (2003-2015)

Bienvenue dans le Paris de 1909 ! Mais attention, vous êtes ici dans un Paris alternatif et magique. Ici, la Tour Eiffel est construite d’un bois blanc qui chante les nuits de pleine Lune, de petits dragons volettent dans le jardin du Luxembourg, les gargouilles peuvent réellement prendre leur envol, les portiers sont des ogres, des ondines jouent dans les points d’eau et les magiciens se réunissent en clubs. Tel est le décor des aventures du mage Griffont et de l’enchanteresse Isabel de Saint-Gil.

Je n’ai pas envie de détailler les péripéties des protagonistes et de vous raconter l’intrigue de chacun des tomes, j’en parlerai bien sûr, mais en général. Je souhaite plutôt vous parler de l’ambiance, du ton et des personnages pour vous donner envie de découvrir cette belle trilogie.

L’écriture est élégante et délicate, un rien précieuse dans ses descriptions, et l’auteur prend le temps de poser ses personnages, ses décors. Je me serais passée des descriptions répétées à chaque tome, procédé un peu lassant. En parlant d’Isabel par exemple, j’ai aimé son mauvais caractère, son impulsivité, sa mauvaise foi réjouissante, sa naïveté feinte, son intelligence et son intrépidité. Je n’ai pas besoin que l’on me rappelle à chaque chapitre à quel point elle est belle, souple, fine, cascade de cheveux roux traversés d’or, yeux ambrés pailletés d’émeraude, etc. Ses qualités la rendent admirable, mais ce sont ses défauts qui la rendent attachante. Son physique m’importe peu, j’aurais donc apprécié qu’il soit moins rabâché. (La remarque vaut également pour la magicienne Cécile de Brescieux.)
On s’attache néanmoins sans difficulté aux personnages. De plus, la majorité d’entre eux sont récurrents, ce qui permet à l’auteur de leur fournir une psychologie suffisamment fouillée. Je regrette seulement de ne pas avoir vu davantage sur Azincourt, le chat ailé de Griffont : le troisième tome laissait entendre qu’il aurait un rôle plus important et finalement, non.
Enfin, je donne un bon point pour la relation entre Griffont et Isabel. Elle m’a parfois fait sourire et parfois attendrie, leurs savoureux échanges ne manquant pas de piquant.

Un point qui m’a beaucoup amusée est le jeu instauré par le narrateur avec le lecteur. Une connivence s’installe grâce à des interpellations directes. Par exemple, dans la nouvelle « Magicis In Mobile », il s’amuse également des derniers chapitres explosifs dans bon nombre de romans (bien que lui-même nous réserve des finals sur les chapeaux de roue dans chacun des tomes du Paris des Merveilles) : « L’auteur de ces lignes se refuse à travestir la réalité dont il se veut le chroniqueur fidèle, et tant pis pour les principes romanesques qui exigent un final spectaculaire à tout bon récit d’aventures. »

Le cadre est idyllique et Pierre Pevel nous emmène dans des mondes enchanteurs. D’une part, nous avons un Paris de la Belle-Epoque, tout de boiseries, de cuivre, de bronze et de verre, délicatement parsemé d’éléments merveilleux. D’autre part, il y a Ambremer, une cité sortie d’un Moyen-Âge idéalisé, parfait et propre. A ce sujet, le narrateur nous dit : « Ambremer était une cité médiévale, mais telle que vous, moi et l’essentiel de nos contemporains la rêvons. A savoir pittoresque et tortueuse, avec des venelles pavées plutôt que boueuses, des maisons en belle pierre plutôt qu’en mauvais torchis, des toits de tuile rouge plutôt que de chaume sale. Elle fleurait bon, et non l’urine, la crasse et le fumier mêlés. »
Non content de revisiter la capitale, Pierre Pevel s’approprie bon nombre de personnages historiques pour en faire des mages : on croisera ainsi l’alchimiste Nicolas Flamel, le cinémagicien Georges Méliès ou encore Lord Dunsany, futur auteur de La Fille du roi des elfes.

On retrouve ce qui constitue à mon goût les ingrédients classiques de la fantasy (sachant que je ne suis pas une experte, c’est juste mon expérience de lectrice qui parle). Que ce soit au niveau des créatures magiques (dragons, fées, elfes, chats ailés, arbres savants…) ou des thématiques (une haine sororale, l’infidélité de l’époux de la reine déclenchant la guerre entre les peuples, la magie noire), tout est là. Cependant, tout s’agence si bien et on prend un tel plaisir à découvrir ce monde magique que la sauce prend sans difficulté.
L’atmosphère s’assombrit au fil des tomes, le premier étant finalement le plus léger. Le troisième, en revanche, nous plonge dans un Paris menacé par des attentats et le retour de la Reine Noire. Entre meurtres et suspicion, voilà qui laisse moins de temps pour le badinage. Le second tome prend également le temps d’un petit voyage dans le temps, en 1720, année de la rencontre entre Griffont et Isabel – ce qui nous permet d’en savoir plus sur nos deux héros – dont les évènements trouveront une résonnance particulière près de deux cents ans plus tard.

Une intrigue à la fois policière et surnaturelle, des aventures rocambolesques, des mondes oniriques, de l’humour et de l’action, Le Paris des Merveilles est une excellente trilogie de fantasy, mâtinée de roman feuilleton et de cape et d’épée.

J’ajouterai en plus que l’édition poche chez Folio SF est magnifique dans ses déclinaisons de bleus et que la douceur de ses couvertures gravées est un plaisir pour les doigts.

« La mémoire est un ciment solide. Si solide et durable que la nostalgie survit parfois longtemps à l’amitié. Elle peut même s’y substituer et nous tromper. Combien de fois nous sommes-nous aperçus trop tard que rien ne nous attachait désormais à tel ou telle, sinon le souvenir d’une époque évanouie ? Quand cette idée frappe, douloureuse, le temps paraît faire un bond et nous nous découvrons subitement face à un étranger que les hardes de sentiments défunts ont cessé de déguiser. Cela, plus que les ans, fait vieillir. L’âge est le catalogue de nos désenchantements intimes. » (Tome 1)

« Ils étaient à la fois les acteurs et les spectateurs d’une relation qui ne les ménageait pas, certes, mais ne croiserait jamais vers les eaux calmes de l’ennui. Et lorsqu’ils doutaient parfois d’être aimés, lorsque leur comédie réciproque risquait de les tromper ou qu’une houle trop forte pourrait avoir raison de leurs sentiments tourmentés, il leur suffisait de surprendre un trouble sincère et fragile chez l’autre pour se sentir brusquement investis du devoir impérieux de vivre à ses yeux. » (Tome 2)

« Les bibliothèques sont des rêves.
Rêves de ceux qui les ont voulues et bâties. Rêves de ceux qui les fréquentent et les aiment. Rêves enchâssés en des milliers et des milliers de pages préservées. Rêves puisés à la source des désirs et des sciences, des imaginations fertiles, des ambitions, des lectures patientes, des nuits passées dans le secret des livres. Elles sont des portes vers le Troisième Monde. Certaines ne font que l’approcher, le frôler, apercevoir ses confins. D’autres le rejoignent puis s’éloignent, au gré des astres et leurs caprices. Quelques-unes, enfin, les plus belles et les plus émouvantes, appartiennent entièrement à l’Onirie. » (Tome 3)

Le Paris des Merveilles, tome 1 : Les enchantements d’Ambremer, suivi de Magicis In Mobile, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Le Pré aux Clercs, 2003, pour la première édition). 416 pages.
Le Paris des Merveilles, tome 2 : L’élixir d’oubli, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Le Pré aux Clercs, 2003, pour la première édition). 418 pages.
Le Paris des Merveilles, tome 3 : Le Royaume immobile, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Bragelonne, 2015, pour la première édition). 446 pages.