Maus, l’intégrale, d’Art Spiegelman (1980-1991)

Maus (couverture)L’histoire de Vladek Spiegelman, Juif polonais ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale et à la Shoah, raconté par son fils.

Tout aura déjà été dit sur cet incroyable roman graphique, mais voilà des années que je voulais relire cet ouvrage découvert au collège et c’est enfin chose faite !
Une histoire connue et mille fois racontée, un père qui parle comme Yoda, des souris et des chats… et pourtant, le tout est un chef d’œuvre qui mérite amplement ses multiples récompenses !

Dans ce roman graphique en noir et blanc, les Juifs sont représentés en souris (« Maus » en allemand), menacées par les chats nazis, eux-mêmes chassés par les chiens américains. Lorsqu’un Juif cache sa religion pour se présenter en Polonais chrétien, il portera alors un masque de cochon. Outre d’être original, le zoomorphisme est utilisé de façon très maligne : permettant de situer les personnages sans explications, il ne nuit en aucune manière au réalisme de l’œuvre. Sans tomber dans la caricature que ce choix de représentation aurait pu induire, Art Spiegelman montre des gens qui aident et des gens qui font souffrir dans tous les camps, sans réduire le script aux gentilles souris et aux méchants chats.

Des années 1930 à 1945, nous suivons Vladek à travers la Seconde Guerre mondiale. Vie aisée suite à son mariage avec la douce et maladive Anja, puis lente dégringolade jusqu’au camp de concentration. La faim, les combines pour survivre un jour de plus, les amitiés nouées au bon moment, les pertes successives, la peur… Un témoignage personnel qui n’a pas pour objectif de dévoiler la vérité sur cette période, juste une histoire intime absolument terrifiante et bouleversante. (A chaque roman sur 39-45, j’ai une petite pensée du genre « c’est bon, on a déjà tout vu tout lu » et pourtant, à chaque fois, je ne peux rester indifférente devant cette atrocité qui semble impensable et qui pourtant ne l’est pas, il suffit de regarder autour de soi…).

 

Cependant, la narration ne se focalise pas uniquement sur le passé. En effet, Art Spiegelman se montre interviewant son père et présente ainsi tout le contexte dans lequel le roman graphique a été créé. Il parle ainsi de sa relation avec un père extrêmement difficile ou de celle de celui-ci avec sa seconde femme (nous offrant également son point de vue à elle sur leur vie de couple). Il évoque sa position vis-à-vis de l’Holocauste et ses doutes sur sa capacité à évoquer cette abominable époque. Il s’interroge sur sa culpabilité de n’avoir pas vécu les mêmes épreuves que sa famille ou sur la rivalité avec son frère décédé et idéalisé par ses parents.
Ainsi, tandis que, de son anglais malhabile, son père partage ses souvenirs avec son fils – et à travers lui, les lecteurs et lectrices –, Art Spiegelman parle aussi de comment raconter, comment se remémorer. Cette perspective apporte une profondeur supplémentaire, une vraie richesse à ce récit sur la transmission et la mémoire.

En outre, l’auteur n’idéalise pas son père et aborde sans concession ses pires défauts. S’il reconnaît que celui-ci a traversé l’Europe d’Hitler avec une débrouillardise incroyable, un flair quasi infaillible et pas mal de chance, il présente également un vieil homme de très mauvaise foi, égocentrique, radin, paranoïaque et raciste. Si ce dernier trait de caractère est extrêmement choquant pour le lecteur comme pour la femme d’Art qui manifeste sa stupéfaction horrifiée, cela contribue à mon goût au réalisme et à la justesse de l’histoire. Vladek est marqué à jamais et la guerre avec ses privations et ses deuils se rappelle à lui chaque jour.

 

L’ouvrage est dense et bavard : le texte est omniprésent et absolument essentiel. Le trait, sombre et minimaliste, correspond parfaitement à l’ambiance dure et froide du récit. De cette sobriété naissent la peur et l’émotion. Si cette succession de petites cases peut effrayer, on se rend rapidement compte que le choix de ce type de dessin est absolument judicieux.

Construit sur une alternance du passé et du présent – coupures appréciables qui permettent de respirer un peu entre deux épisodes toujours plus atroces –, mêlant biographie d’un rescapé et autobiographie d’un fils de survivant, Maus raconte une histoire humaine et inhumaine à la fois, le tout sans pathos ni haine. Une réussite, une œuvre à ne laisser passer sous aucun prétexte.

Maus, intégrale, Art Spiegelman. Flammarion, 2012 (1980-1991 pour la première parution). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Judith Ertel. 295 pages.

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Trois BD, trois autrices : Un autre regard, La tectonique des plaques et Underwater

Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement, tome 1,
d’Emma (2017)

Un autre regard, tome 1 (couverture)Je suivais déjà depuis quelques temps le blog d’Emma (je l’ai d’ailleurs citée à de nombreuses reprises dans mes « C’est le 1er… »), j’ai donc été ravie de l’opportunité de découvrir cette BD grâce à Babelio.

La manipulation, les violences policières et celle des opprimé.es, la maternité, l’épisiotomie, le regard des hommes sur les femmes, le clitoris… voilà les thèmes divers et variés abordés par la blogueuse Emma.

Le ton est sérieux, mais n’est pas dénué d’humour. Emma dénonce des tabous et des problèmes dans l’air du temps et elle le fait très bien. Les anecdotes qu’elle raconte permettent d’aborder différents sujets avec intelligence. Les planches sont suffisamment longues pour ne pas frustrer le lecteur et peuvent donner des idées pour approfondir certains thèmes par la suite.

Les dessins minimalistes laissent la place au texte et au fond et l’on constate rapidement que des efforts sont encore à faire pour vaincre le sexisme de notre société. Comme souvent face à ce genre d’ouvrage, j’ai sifflé d’exaspération lorsqu’elle rapporte des remarques des plus insupportables.

Un livre intelligent et incisif !

Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement, tome 1, Emma. Massot éditions, 2017. 110 pages.

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La tectonique des plaques,
de Margaux Motin (2013)

La tectonique des plaques 135 ans, mère célibataire, les sorties entre copines, l’alcool, les gaffes de sa petite fille, une histoire d’amour toute neuve avec l’un de ses meilleurs potes, un changement de vie… Bref, la vie quotidienne de Margaux Motin.

J’ai pris cette BD un peu au hasard à la bibliothèque, sans trop savoir de quoi elle parlait (je ne connaissais que le nom de Margaux Motin, nullement son travail). La surprise a été plutôt bonne pour moi qui cherchais une lecture légère.

Il y a quelque chose de très authentique, beaucoup d’autodérision, une pointe de vulgarité, et beaucoup d’amour finalement (pour sa fille dont la perspicacité et les tirades donnent lieu à de beaux moments, ses copines, son copain – le temps que ça dure –, pour la vie tout simplement). L’humour est très présent – des fois, ça marche, des fois, ça tombe à plat – et certaines planches m’ont beaucoup amusée, parfois parce que je m’y reconnaissais en dépit du fait que je ne suis on ne peut plus différente de Margaux. Si j’ai tout de suite adoré l’excentricité rafraîchissante du personnage, il m’a fallu quelques pages pour apprécier son côté Parisienne un peu égocentrique, très « fringues et maquillage » et ce sont les histoires « à la maison » qui m’ont aidée à l’aimer.

Plus maligne qu’une simple succession de gaffes, La tectonique des plaques est la confession touchante d’une pointe de folie, d’un cœur immense et d’un cerveau qui carbure un peu trop. Les dessins, croqués sur le vif, sont en parfaite adéquation avec le dynamisme général de la BD. Un mélange trash et tendre pour un agréable moment de loufoquerie.

La tectonique des plaques, Margaux Motin. Editions Delcourt, coll. Tapas :-*, 2013. 192 pages.

Challenge Voix d’autrices : une bande-dessinée

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Underwater, le village immergé, tomes 1 et 2,
de Yuki Urushibara (2009-2011)

Lorsqu’elle s’évanouit sous le soleil de plomb qui étouffe le Japon, Chinami se retrouve dans un petit village au bord d’une rivière à la fraîcheur bienfaisante où elle fait la rencontre de Sumio qui vit là, seul avec son père. Les secrets qu’elle va y découvrir va bouleverser toute sa famille.

Cette duologie mêle plusieurs points de vue issus des différents membres de la famille : Chinami, sa mère, sa grand-mère… Leurs récits et leurs souvenirs s’entrecroisent et se complètent pour former un tout (dans le tome 1 du moins, ce qui l’a rendu plus passionnant que le second). L’on découvre ainsi progressivement les liens qu’entretient la famille avec le village abandonné.

Histoire familiale délicatement ciselée, Underwater aborde les sujets du deuil, de la résilience, de la mémoire, des souvenirs douloureux et heureux. Comment s’occuper des vivants sans oublier les morts ? Comment laisser partir les fantômes et poursuivre sa vie ? La météo – au début, caniculaire d’un côté, pluvieux de l’autre – semble être un indicateur du chemin parcouru par les personnages, chacun à leur manière, chacun à leur rythme.

Suffisamment vrais et travaillés pour que l’on se sente proche d’eux, les personnages sont une réussite, accrue par la belle expressivité des dessins. Ceux-ci sont également immersifs lorsqu’ils nous montrent le village, sa rivière et sa cascade. La mort annoncé de celui-ci ne fait que renforcer le sentiment de mélancolie lorsque l’on visite ce paradis perdu détruit par la modernité.

Underwater (planche)

Attirée par les douces aquarelles des couvertures, j’ai été captivée aussi bien par l’histoire difficile mais si banalement humaine des personnages que par le destin de ce village enchanteur et hors du temps. Une touche d’onirisme, un zeste de légende, une bonne dose de poésie et beaucoup d’humanité. Une belle lecture.

Underwater, le village immergé, Yuki Urushibara. Editions Ki-oon, coll. Latitudes, 2016 (2009 et 2011 pour les éditions originales). Traduit du japonais par Thibaud Desbief. 248 et 248 pages

Challenge Voix d’autrices : un manga

 

The Imaginary (VF : Amanda et les amis imaginaires), d’A.F. Harrold, illustré par Emily Gravett (2014)

The Imaginary (couverture)Amanda et Rudger sont les meilleurs amis du monde. Ensemble, ils vivent chaque jour de nouvelles aventures : grimper des montagnes, explorer des grottes, découvrir des planètes lointaines… Tout cela vient de l’imagination d’Amanda… et Rudger aussi. Personne d’autre que la fillette ne voit Rudger, jusqu’au jour où arrive Mr Bunting. Mr Bunting qui, selon les rumeurs, mange les amis imaginaires.

Avec ce livre, je renoue avec la lecture en anglais et j’y ai pris un immense plaisir, ce qui me poussera peut-être à aller piocher un peu plus souvent dans ma pile de livres en anglais. Il se lit très facilement et j’ai beaucoup apprécié. Je regrette un peu d’avoir laissé ce livre de côté depuis si longtemps (je l’ai depuis avant sa parution en français) simplement parce que je n’étais pas sûre d’être encore capable de lire en anglais.

Première réflexion qui m’a suivie pendant toute ma lecture : il y a du Neil Gaiman dans The Imaginary. Comme dans L’océan au bout du chemin ou Coraline, seuls les enfants peuvent voir les choses cachées du monde comme les imaginaires ou à sentir la malfaisance d’un personnage. Le sinistre Mr Bunting semble parfaitement humain (avec des goûts vestimentaux douteux certes), mais cette apparence humaine cache un monstre et Amanda et Rudger sont les seuls à se méfier instinctivement de lui et de son étrange compagne. Comme dans Coraline, deux mondes se superposent, cohabitant généralement sans trop d’interactions.

The Imaginary est un très beau roman sur l’imagination, l’amitié et les souvenirs, mais aussi sur la perte et l’oubli. Tout bascule pour Rudger lorsqu’Amanda est blessée. Peut-il vivre si personne ne pense à lui, ne croit en lui ? La réponse est non et Rudger, recueilli par une bande d’amis imaginaires, découvre, dans une drôle de scène, une sorte de Pôle Emploi des imaginaires. Si The Imaginary parle souvent de ces souvenirs qui s’effacent petit à petit, cet oubli contre lequel il est difficile de lutter lorsque l’on devient adulte, c’est également une ode à l’amitié indéfectible partagée par Amanda et Rudger. Cette amitié, leur force à tous les deux, est très touchante et apporte un souffle joyeux et tendre à ce roman.

The Imaginary (image)

Avec des personnages sont forts et intéressants psychologiquement et une intrigue bien bâtie, The Imaginary est pas seulement un livre qui fait réfléchir, c’est aussi un roman plein de suspense et d’aventures. Il y a beaucoup de tension dans certaines scènes, comme celle où des coupures d’électricité interrompent une partie de cache-cache avec la babysitter. Comme autrefois face à la fausse mère (Coraline) ou Ursula Monkton (L’océan au bout du chemin), j’ai été totalement prise par l’histoire, impatiente de connaître la suite et la fin et de savoir comment ils se débarrasseraient de l’affreux Mr Bunting.

Les illustrations d’Emily Gravett sont magnifiques et en parfaite harmonie avec le texte. Combinant noir et blanc et couleurs, réel et imaginaire, elles sont très douces et nous embarquent en un clin d’œil dans son univers. Avec son crayon, l’illustratrice nous monde la gentillesse de Rudger, la vivacité d’Amanda, le côté angoissant de l’acolyte de Mr Bunting, l’horreur de la bouche de celui-ci… L’objet est très beau avec sa couverture rigide et c’est un plaisir de s’immerger dans cette histoire.

The Imaginary (image)Un roman à la fois beau et étrange, merveilleux et effrayant, rempli de poésie et d’aventures. Un univers entre le rêve et le cauchemar et un lugubre personnage qui font fortement écho à Neil Gaiman. Quant à moi, j’ai tenté de faire revenir mon ancien ami imaginaire, mais de toute évidence, je fais trop partie des grands et je ne me souviens plus de son apparence, ni de nos aventures, seul son nom me reste (mais je ne sais pas l’écrire !).

The Imaginary (image)

« Rudger is Amanda’s best friend. He doesn’t exist, but nobody’s perfect. »

« Imagination is slippery, Rudger knew that well enough. Memory doesn’t hold it tight, it has trouble enough holding on to the real, remembering the real people who are lost. »

« L’imagination est fuyante, Rudger ne l’ignorait pas. La mémoire peine à la retenir, elle a assez de mal comme ça à s’accrocher au réel, à se souvenir des personnes réelles qui ont disparus. »

The Imaginary (VF : Amanda et les amis imaginaires), A.F. Harrold (textes) et Emily Gravett (illustrations). Bloomsbury, 2014. 220 pages.

Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici (2017)

Jeux de miroirs (couverture)Jeux de miroirs, tel est le titre d’un étonnant manuscrit qui prétend faire la lumière sur le meurtre du professeur Wieder, référence dans le domaine de la psychologie cognitive, jamais élucidé depuis les années 1980. Mais lorsque l’agent littéraire Peter Katz tente de contacter l’auteur, il découvre que Richard Flynn est décédé et que personne ne sait où se trouve la suite du roman. Peter Katz décide donc de faire appel à un journaliste d’investigation pour écrire la suite.
Peter Katz, l’agent littéraire, John Keller, le journaliste d’investigation, et Roy Freeman, le policier à la retraite, prennent successivement la parole et tentent chacun leur tour d’élucider cette affaire.

La quatrième de couverture annonce un « suspense haletant » que je n’ai pas retrouvé dans le roman. Il n’y a pas non plus de rebondissements exceptionnels et inattendus au fil du récit. Si cette histoire n’a pas besoin de ça pour plaire (d’ailleurs, je ne crois pas que l’objectif de l’auteur ait été d’offrir aux lecteurs un roman à suspense), je trouve ça un peu dommage de le vendre ainsi. Ce roman qui m’a rappelé La vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker est en réalité plus subtil et nous emmène dans les recoins de la mémoire pour y décortiquer les souvenirs des uns et des autres. Mais qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est construit par le cerveau ? Quels sont les pouvoirs de l’esprit ? Jusqu’où peut-il fabriquer ou altérer des souvenirs ? Des questions passionnantes à mon goût.

La fin de la première partie est relativement frustrante. En effet, elle est quasiment essentiellement composée du début du manuscrit de Richard Flynn, ce qui place les protagonistes de cette affaire non résolue, et je me demandais si l’on connaîtrait réellement le fin mot de cette histoire. Par la suite, ce n’est qu’une succession de témoignages non concordants, de mensonges, de fausses pistes, d’amnésies et de manipulations… A croire que le mystère Wieder est destiné à rester intact. (Mais rassurez-vous, E.O. Chirovici ne nous fait pas ce coup-là et l’assassin et ses motivations nous seront dévoilés.) Le fait de revivre ces événements au travers des souvenirs des différents protagonistes est véritablement passionnant et nous permet d’avancer progressivement dans l’histoire.

Trois narrateurs pour démêler les confessions et les mensonges des différents témoins, une plongée dans les arcanes de l’esprit, une écriture fluide et agréable, Jeux de miroirs est un roman prenant avec lequel j’ai passé un très bon moment. (Par contre, si vous cherchez un polar véritablement haletant, passez votre chemin.)

« Découvrir enfin la vérité au sujet d’une affaire qui vous a longtemps obsédé, c’est un peu comme perdre un compagnon de voyage – un compagnon bavard, indiscret et envahissant jusqu’à friser l’impolitesse, mais dont la présence vous est devenue familière dès votre réveil. C’est l’effet que produisait sur moi l’affaire Wieder depuis plusieurs mois. »

Jeux de miroirs, E.O. Chirovici. Les Escales, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet. 314 pages.

Les Foudroyés, de Paul Harding (2011)

Les Foudroyés (couverture)Après avoir adoré Enon, le second roman de Paul Harding, son premier – celui qui l’a fait connaître et qui a été récompensé du prix Pulitzer de la fiction 2010 – s’était tout naturellement placé dans ma liste de livres à lire.

George Washington Crosby agonise, sa famille autour de lui. Alors que ses derniers jours s’écoulent depuis un lit médicalisé installé dans le salon, des souvenirs lui reviennent. Des souvenirs de son père. Howard Aaron Crosby. La relation qu’il entretenait avec ce père colporteur, avec ce père épileptique.

 

 Un résumé de ce roman le ferait vite paraître stupide, simplet, bateau. Mais ce n’est pas le cas. C’est très fin. Finalement, bien que l’histoire commence avec George expirant, le roman parle surtout de son père. Howard nous emmène avec sa carriole dans les chemins perdus du Maine. Un homme extrêmement sensible, un peu poète, un peu mélancolique. Les deux vies se mêlent, on passe de l’une à l’autre, l’alternance de ces fragments de vies semble quelque peu erratique au début mais finit par tracer deux portraits magnifiques et sensibles. L’arrivée d’Howard dans le récit apporte un nouveau souffle : j’ai été beaucoup plus touchée par le père que par le fils.

Son écriture est si riche, si imagée, si foisonnante qu’il m’a fallu quelques pages pour adopter son rythme. De nombreux moments très contemplatifs marquent le roman, des moments où Howard – et nous avec lui – se penche sur une fleur, sur un rayon de lune, sur une beauté soudaine et éphémère de la nature. Puis l’instant d’après, c’est la crise d’épilepsie : la foudre qui s’abat sur l’homme pour un instant d’une incroyable violence. C’est un livre qui se lit lentement, pour en savourer toute la poésie.

Je n’ai pas compris l’intérêt des passages très techniques sur l’horlogerie, qui m’ont parfois un peu coupée dans mon élan, mais cela n’enlève pas grand-chose à la qualité de ce premier roman.

Une petite perle finement ciselée et très exigeante.

 

« George se souvint de beaucoup de choses, en mourant, mais dans un ordre sur lequel il n’avait aucune prise. Considérer sa vie, faire le bilan ainsi que chaque homme, s’était-il toujours imaginé, devait le faire au moment du trépas, c’était contempler une masse mouvante, les carreaux d’une mosaïque tournoyant, tourbillonnant, retraçant le portrait, brossé dans des couleurs toujours reconnaissables, d’éléments familiers, d’unités moléculaires, de courants intimes, mais devenu également indépendant de sa volonté, lui révélant de lui-même une facette différente chaque fois qu’il essayait d’arrêter son jugement. »

« Howard songea : N’est-ce pas vrai : un simple hochement de tête, un pas à gauche ou à droite, et d’individus sages, honnêtes et loyaux, nous nous transformons en imbéciles pleins de suffisance ? La lumière change, nous clignons des yeux, considérons le monde avec un infime écart de perspective, et la place que nous y occupons est devenue infiniment différente : un rai de soleil révèle un éclat sur une misérable assiette – je suis un marchand de ferraille ; la lune est un œuf luisant en son nid d’arbres effeuillés – je suis un poète ; la brochure d’un asile est posée sur la commode – je suis un épileptique, dément ; la maison est derrière moi – je suis un fugitif. »

Les Foudroyés, Paul Harding. Cherche-midi, coll. Lot 49, 2011 (2010 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty. 185 pages.

Jacob, Jacob, de Valérie Zenatti, lu par Eric Génovèse (CdL, 2015)

Jacob, Jacob (audio, couverture)Jacob Melki est un Juif de Constantine. Il apporte un peu de joie et de douceur dans le quotidien de la famille Melki. Le reste du temps, son père, le patriarche, impose sa loi à ses fils, son petit-fils Gabriel, sa femme Rachel, sa belle-fille Madeleine. Les femmes travaillent, se taisent, baissent les yeux. Pourtant, quand Jacob est enrôlé en 1944, ce sera Rachel qui partira de caserne en caserne, des provisions sous le bras, en quête de nouvelles de son fils. Mais Jacob sera déjà parti pour la France.

 

L’innocence de Jacob va se heurter à l’horreur du monde, de la guerre. Ce sera l’occasion de grands monologues qui viennent des tripes, qui disent la peur, l’espoir et les souvenirs. Quand on peut mourir à tout instant, il y a une urgence de dire, de se rappeler. Ces moments où la parole coule comme un fleuve, impossible à endiguer, sont vraiment très touchants car on se sent proche de Jacob – qui connaîtra aussi l’amitié, l’amour, des moments de bonheur – et on ressent beaucoup d’empathie pour lui.

C’est d’ailleurs une des qualités de l’écriture de Valérie Zenatti. Elle m’a amenée tout près des personnages que ce soit Jacob, Madeleine ou Rachel. J’ai appris à les aimer, à souffrir avec eux. J’ai notamment eu beaucoup de compassion pour ces deux femmes qui sont d’une force incroyable.

 

Après la Seconde Guerre mondiale et ses bataillons venus d’Afrique, ce sera une autre guerre : la guerre d’Algérie avec Gabriel qui se bat contre les fellaghas. Cette partie est un peu faible à mon goût. Le personnage central est Jacob et je n’ai pas vraiment compris l’intérêt de ce rapide regard sur son neveu et cette nouvelle guerre.

 

Ce roman nous plonge littéralement dans une atmosphère, un pays, des odeurs, des sons tout en évoquant également la difficulté pour les Juifs de Constantine de trouver une place dans ce pays. Ils oscillent entre le français et l’arabe, entre les cultures juive et musulmane. Un jour, on les exclut des écoles ; le lendemain, on les réintègre et on les réclame pour l’armée française.

 

Servi par une très bonne lecture d’Eric Génovèse et un format court, Jacob, Jacob s’écoute avec plaisir. Ce texte, que ce soit avec les pensées-fleuves ou l’importance de l’atmosphère, se marie parfaitement avec l’oralité.

 

Dans cet hommage à son grand-oncle, ce Jacob qu’elle n’a jamais connu, l’auteure apporte sa contribution à la mémoire algérienne avec beaucoup de pudeur, de sensibilité et de force.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site Amazon.

 

« A la caserne de Touggourt, on prend à peine le temps de répondre à la femme qui s’exprime moitié en français moitié en arabe, passe du vouvoiement au tutoiement de manière incohérente, appelle « mon fils » le lieutenant qui s’est arrêté un instant pour l’écouter, touché, elle lui évoque sa grand-mère corse, elle est à la recherche du sien, de fils, il est tirailleur, Jacob Melki, il a une très belle voix et des cheveux châtains, une cicatrice sur le crâne côté gauche, il s’est cogné au coin de la table quand il avait un an et demi, il était sage mais plein de vie aussi, il avait dansé en battant des mains, perdu l’équilibre, c’est comme ça qu’il s’est cogné, il a beaucoup saigné, ça saigne tellement la tête, j’ai couru avec lui dans les bras jusqu’au dispensaire sans m’arrêter, sans respirer, maintenant il est soldat français, tu ne sais pas où il est mon fils ? »

« On a fait de lui un soldat, le mot contient une autre façon de bouger, s’habiller, manger et dormir, utiliser son corps et ses forces, et bientôt, il voudra dire tuer ou être tué. »

« Jacob était fait de ces mots transmis de génération en génération, prières, bénédictions, exclamations, il était fait aussi de silences si nombreux autour de l’amour, de la mort, et il était curieux qu’il ait rencontré les deux à des milliers de kilomètres de là où il était né, détaché des siens, défenseur d’une Europe qui avait tué ou laissé mourir ses juifs mais qui l’avait bien voulu, lui, pour la délivrer, alors que trois ans avant son incorporation on ne l’avait plus jugé suffisamment français pour l’autoriser à franchir les portes du lycée d’Aumale. »

 

Jacob, Jacob, Valérie Zenatti, lu par Eric Génovèse. CdL, 2015 (éditions de l’Olivier, 2014, pour l’édition papier). 3h40, texte intégral.

Albert sur la banquette arrière, d’Homer Hickam (2016)

Albert sur la banquette arrière (couverture)En 1935, pendant la Grande Dépression, Homer et Elsie Hickman se lancent dans un périple de la Virginie à la Floride pour ramener Albert chez lui. Albert est un alligator, cadeau de mariage de Buddy Ebsen, l’amour de jeunesse qu’Elsie n’a jamais pu oublier.

Pendant ce voyage – qui dépassera allègrement les deux semaines accordées par le patron de Homer, mineur –, le couple vivra mille aventures. Ils sont mêlés à un braquage de banque et à l’explosion d’une usine, ils jouent dans un film de Tarzan, ils rencontrent John Steinbeck et Ernest Hemingway, Elsie devient infirmière, puis gérante et cuisinière d’une pension de famille pendant qu’Homer joue au base-ball ou apprend le métier de garde-côtes. Toujours en étant suivi par le fidèle Albert ainsi que par un coq qui semble s’être pris d’affection pour Homer.

 

Primo, c’est censé être un récit plein d’humour. « Réellement cocasse », nous dit même la quatrième de couverture. Ça n’a pas fonctionné avec moi. Mais alors, pas du tout. Les situations sont souvent absurdes, certes, et les personnages sont embrigadés malgré eux, mais pas une seule fois, je n’ai eu la moindre esquisse de sourire.

Secundo, c’est censé être une histoire touchante sur le couple. Raté. Homer et Elsie ne m’ont pas touchée. Ils m’ont, au mieux, ennuyée et, au pire, agacée. Le premier par sa mollesse et sa manière de subir (les événements, son épouse, la vie…) ; la seconde par son égoïsme, sa manie de dénigrer sans cesse Homer, sa façon de vivre dans un passé fantasmé. Bref, ils sont fades. Les quitter fut un réel soulagement.

 

Mais quel dommage quand même. J’aurais aimé apprécié cette histoire improbable. D’autant plus que l’auteur est parti d’histoires vraies que ses parents lui ont racontées. Comment a-t-il pu en faire quelque chose d’aussi barbant ?… Le côté désuet au premier abord semblait plutôt sympathique. J’ai aimé la présentation des différentes étapes du voyage, avec ces parties en « Comment… » et ces sous-parties en « Où… », une mise en forme que l’on retrouve dans des vieux romans. (Par exemple, « Comment Elsie apprend à aimer la mer, et Homer et Albert deviennent gardes-côtes » : « Où Elsie découvre l’endroit de ses rêves ; où Homer et Albert livrent une bataille sanglante et sans merci contre des trafiquants et autres voyous des mers. ») C’est un peu léger si le seul point positif concerne le sommaire…

 

Albert sur la banquette arrière suit le filon de ces romans au titre original et à la loufoquerie affichée (comme par exemple, les livres de Romain Puértolas, auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, cité sur le bandeau qui va avec le livre et que je n’ai pas lu). Si c’était bien fait, je dirais pourquoi pas. Mais quand c’est aussi ennuyant, plat, vide, non, ce n’est pas possible.

Je remercie malgré tout Babelio et les éditions Mosaïc pour ce roman dont la lecture fut malheureusement exceptionnellement laborieuse. Je suis allée jusqu’au bout dans un espoir désespéré de trouver quelque chose de réussi (ou du moins, de pas raté) dans ce récit. En vain.

 

« – Il est difficile d’aller à l’encontre de ses rêves. Et sans doute plus difficile encore de devoir y renoncer.

– Et vous, Homer ? Avez-vous un rêve ?

– Je veux juste vivre à Coalwood, travailler à la mine et fonder une famille.

– Cela m’a l’air plutôt simple à réaliser.

– Rien n’est simple avec Elsie. »

« Elsie se rappela alors le jour où elle avait vu Homer pour la première fois, au match de basket. Dès le début, elle l’avait trouvé beau. Et, beau, il l’était encore. Intelligent, aussi. Le capitaine Laird le pensait, en tout cas, et le capitaine Laird n’était-il pas le plus éclairé des hommes ? Pleine d’une nouvelle admiration pour son époux, Elsie se dit que, finalement, elle avait peut-être un peu précipité sa décision concernant Homer. Peut-être méritait-il une seconde chance ? Peut-être. »

 

Albert sur la banquette arrière, Homer Hickam. Mosaïc, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Arnold Petit. 428 pages.