K-Cendres, d’Antoine Dole (2011)

K-Cendres (couverture)Après des années passées enfermée dans un hôpital psychiatrique, Alexandra est devenue une star du rap. Utilisant son corps comme percussions, elle crache ses paroles devant des fans fascinés. Parfois, une chanson improvisée sort de sa bouche, prophétie annonçant la mort. K-Cendres est incontrôlable, ce qui ne laisse pas d’inquiéter les membres de son label, 3fall.

Jusque-là, tout ce que j’avais lu d’Antoine Dole était l’album Le monstre du placard existe et je vais vous le prouver. Avec ce roman, ce qui m’a tout de suite saisie, c’est la plume nerveuse de son auteur. La voix brûlante et meurtrie de K-Cendres. Une prose torturée, enragée. Le texte est musical, rythmé par une sombre musique. Parfois morbide, parfois démente, elle nous emporte. Les seules butées à ma lecture, les mots de verlan, un langage que je ne maîtrise pas et qui me bloque toujours.

Des mots qui épousent la personnalité brisée d’Alexandra. Enfant de l’HP élevée dans les médocs, elle est sans cesse au bord du gouffre, scarifications, hallucinations, creuset de toutes les psychoses et les névroses du monde. L’écriture est vivante et nous fait ressentir la douleur d’Alexandra, douleur psychique qu’elle tente souvent de faire disparaître sous la douleur physique. On s’interroge parfois : est-elle prophète ou folle ou les deux ? Quoi qu’il en soit, comme la prophétesse grecque Cassandre, elle semble condamnée à ne jamais être crue.

Les personnages qui gravitent autour de la chanteuse sont manipulateurs et antipathiques – à l’exception de Marcus, le garde du corps déchiré entre son inquiétude pour Alexandra et le besoin d’argent. Pour eux, Alexandra, la personne en miettes n’existe pas, elle n’est que K-Cendres, la poule aux œufs d’or qu’il faut exploiter au maximum quitte à recourir aux pires stratagèmes. Aux commandes, Jaz le boss et Karine la chargée de communication… Avides de pouvoir, d’argent et de reconnaissance, tous deux se révèlent pathétiques sous le déguisement de gros durs.

En dépit de quelques longueurs et répétitions qui donnent parfois l’impression de tourner en rond, ce texte dans lequel souffrance et aliénation résonnent en chœur m’a bien malmenée, m’entraînant par sa poésie démente et captivante. C’est avant tout un livre qui se vit, qui se ressent plus qu’il ne s’explique et se dissèque.

« Alexandra, son père Noël est mort très tôt. La vie de famille, douce ou dure ou cotonneuse ou bordélique, elle ne l’a pas connue : seule la chimie lui a fabriqué une mémoire, par flashes furtifs. Alexandra, elle a craché ses premières règles au fond des futes en toile bleu ciel de l’HP, et ses premiers baisers ont valu à un gardien de nuit un licenciement pour faute grave.
Ce moment de déglingue où l’enfance bascule dans une jeunesse incandescente et douloureuse, elle est née dedans. N’en est jamais sortie. »

« Elle a travaillé son phrasé sans aucune idée de ce qu’elle faisait, à l’instinct et à la rage, en s’acharnant à poser un calque verbal sur ses flashes, à agencer dans l’air toutes ses solitudes. Les percussions corporelles amplifiaient son timbre et modulaient l’harmonie de sa voix. Les mots se sont cassés dans sa bouche, ont fait saigner ses lèvres, les mots lui ont entaillé le palais, si profondément qu’il fallait les cracher, question de vie ou de mort. Les phrases formées n’apaisaient rien, alors elle a scandé plus fort, sacrifié la douceur de sa voix, scarifié les nuances de ses pensées, elle a fracturé les syllabes, piétiné le langage, elle a tout brisé, tout ce que les profs bénévoles de l’hôpital lui avaient enseigné, pour que les mots épousent purement et seulement la douleur, la peine et la souffrance. Elle a tout recréé. Son flow s’est construit à partir des fracas du monde tel qu’elle le connaissait depuis toujours. »

K-Cendres, Antoine Dole. Sarbacane, coll. Exprim’, 2011. 185 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Son Dernier Coup d’Archer :
lire un livre dans lequel la musique a une place importante

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Blast, tomes 1 à 4, de Manu Larcenet (2009-2014)

Polza Mancini est en garde-vue, interrogé pour ce qu’il a fait à une dénommée Carole Oudinot. Il commence à dérouler le fil de son histoire à partir de la mort de son père pour que les deux policiers chargés de l’enquête puissent le comprendre. Et comprendre le blast. Les quatre tomes mélangent ainsi les souvenirs de Polza et les échanges au cours de l’interrogatoire.

Comment parler de Blast ? Une chose est sûre : j’en parlerai mal. Il n’y a qu’une chose que vous pouvez faire (devez faire ?) : vous procurer ces BD et les lire.
Voilà, fin de la chronique !
Bon, je vais quand même essayer de vous dire deux-trois choses.

Blast, c’est…

C’est humain. Le regard sensible porté sur tous ceux qui sont à la marge de la société, sur leur difficulté, leur incapacité à se fondre dans une normalité qui, tout bien considéré, ne veut rien dire. Le cheminement de Polza qui ne peut que toucher et émouvoir. La réflexion passionnante sur une vie délivrée des règles de la communauté.

C’est violent. Psychologiquement. La souffrance humaine – le deuil, la haine de soi, la maladie – nous est projetée dans la figure. La psychologie de Polza est vraiment fouillée même s’il nous reste toujours inaccessible. Sans aucun doute, cette lecture est une bonne grosse claque dont on ne sort pas vraiment le cœur joyeux.

C’est violent (bis). Physiquement. Entre les meurtres et les autres agressions, c’est parfois un peu glauque. Et ça peut mettre mal à l’aise, même si, finalement, peu de choses sont montrées frontalement.

C’est oppressant. Polza m’a étouffée. J’étais à la fois curieuse, intéressée, compatissante et rebutée par ce personnage atypique et perturbant. Est-il fou ? Est-il génial ? Expérimente-t-il de véritables transes ou n’est-il qu’un psychopathe ? Comme le dit l’un des policiers à la fin, une chose est sûre : il est intelligent. Et fascinant.

C’est organique. Comme la grasse carcasse de Polza, comme les fluides qui s’écoulent hors des corps, comme la forêt bruissante et grouillante, comme la souffrance, comme la liberté.

C’est beau. Les dessins, sombres. Les visages, fermés. Les gros plans. Le trait de Larcenet parfois flou, parfois criant de réalisme. Tout cela me parle, me touche, me transperce.

C’est innovant. Le mélange des styles. Aux illustrations noires de Larcenet se mêlent des dessins d’enfants et des collages. Les dessins d’enfants sont les seules touches de couleurs dans cet océan de noir et blanc. Figurant le blast, ils offrent une légèreté rafraîchissante, une originalité unique, une imagination folle comme seuls les enfants savent le faire. Les utiliser de cette façon est une idée géniale. Quant aux collages, sortis de l’esprit malade de Roland, ils sont d’un ridicule qui va jusqu’au dérangeant.

C’est malin. La fin du quatrième tome nous pousse à refeuilleter les trois premiers. Pas parce qu’un retournement de situation bouleverse toute notre vision des choses. Juste parce que les deux policiers nous proposent la leur. Une autre manière de considérer l’histoire de Polza.

C’est aussi poétique, contemplatif, viscéral, unique. Bref, en deux mots comme en cent, c’est une tuerie ! Polza était soufflé par le blast et moi, j’ai été pulvérisée par Blast.

« Il faut se méfier de la chose écrite. Au-delà de sa noblesse, elle ne reflète toujours que la vérité de celui qui tient le crayon. »

Blast, tome 1 : Grasse Carcasse, Manu Larcenet. Dargaud, 2009. 204 pages.
Blast, tome 2 : L’Apocalypse selon Saint Jacky, Manu Larcenet. Dargaud, 2011. 204 pages.
Blast, tome 3 : La tête la première, Manu Larcenet. Dargaud, 2012. 204 pages.
Blast, tome 4 : Pourvu que les bouddhistes se trompent, Manu Larcenet. Dargaud, 2014. 204 pages.

Découverte de la collection Petite Poche chez Thierry Magnier : une claque

Thierry MagnierGrâce à Dans ta page et à sa super critique, j’ai découvert la collection Petite Poche chez Thierry Magnier. J’en ai acheté deux et je suis tombée juste après sur un autre titre à la bibliothèque. Ça a été un coup de foudre.
C’est pourquoi je vais vous parler de trois livres dans cette critique : Lettres d’un mauvais élève, de Gaia Guasti, Je suis le fruit de leur amour, de Charlotte Moundlic et L’auteur de mes jours, de Jo Hoestlandt.

  • Lettres d’un mauvais élève, de Gaia Guasti

Lettres d'un mauvais élève (couverture)

Ce court roman épistolaire est constitué de sept lettres qu’un mauvais élève écrit à ses parents, sa déléguée de classe qui l’a humilié, un professeur, la Ministre de l’éducation, une inconnue enceinte dans le bus, sa petite sœur et son ancienne institutrice qui l’a toujours soutenu. Alors, nous parlons de cancre, mais attention, rien avec un Ducobu ou un Titeuf. Il n’a rien de comique. Au contraire, c’est particulièrement dur. Ce qui l’envahit n’est pas de l’indifférence même s’il fait comme si. Il est empli d’un sentiment de nullité, d’une déprime noire. On le sent comme pris dans un cercle vicieux : comment s’en sortir à présent que tout le monde a baissé les bras, que tout le monde s’est habitué, que personne n’attend plus rien de lui ? C’est sombre et triste et pourtant c’est la réalité. Ces lettres, toutes remâchées dans sa tête (sauf la dernière qu’il osera écrire), sont un véritable cri du cœur.

« Moi, en revanche, je ne m’habitue pas. Jamais. Bien sûr, je fais semblant de m’en moquer. Mais à chaque fois, lorsque je sors ce foutu bulletin et que je le pose sur la table, c’est la même histoire, la même boule au ventre qui me reprend, la même envie de tout balancer par la fenêtre. »

« Mais est-ce que vous savez ce que ça fait lorsque pendant des années, huit heures par jour, vous vous sentez un crétin fini ? »

  • Je suis le fruit de leur amour, de Charlotte Moundlic

Je suis le fruit de leur amour (couverture)

Elle est née de l’amour passionnel de ses parents. Ses parents si beaux, si intelligents, si aimés, si amoureux. Elle les adore, les adule, même si elle ne les voit que de loin en loin, même si c’est sa tante qui l’élève. Avec notre regard extérieur, on se rend vite compte que, si le couple est peut-être parfait, la famille ne l’est pas car leur amour à deux est exclusif et fermé au reste du monde. Mais elle, elle nous raconte toutes ses incompréhensions, tous ses espoirs de fillette, tout son désir de plaire, d’être vue et aimée de ces parents si exceptionnels. D’être à leur hauteur. C’est terrible, cette terreur de ne pas être assez bien et de ne pas être aimée, et pourtant, ce sont des peurs compréhensibles que bon nombre d’entre nous auront ressentis un jour. Et Charlotte Moundlic choisit des mots justes, qui touchent la corde sensible sans pourtant en faire trop. 48 pages, et on ressort chamboulée.

« Je suis leur fille mais c’est drôle, je ne suis pas pareille. Je me demande comment deux personnes aussi parfaites ont pu donner naissance à quelqu’un comme moi. »

« Je suis un peu triste qu’ils ne soient jamais avec moi mais ce n’est pas grave puisque forcément ils m’aiment à la folie, je suis le fruit de leur si bel amour. »

  • L’auteur de mes jours, de Jo Hoestlandt

L'auteur de mes jours (couverture)

Quand il s’aperçoit que son père, auteur pour la jeunesse, reprend ses péripéties quotidiennes pour raconter des histoires, le fils entre dans une grande colère. Il n’en peut plus d’être observé à chaque instant. Il décide de se libérer du regard paternel. Mais finalement, n’a-t-il pas lui aussi besoin de tout cet amour et de toutes ses attentions ?
Le personnage ressent des émotions contradictoires comme on en ressent souvent. Il voudrait d’une part plus de liberté, mais il est également secrètement ravi de cette forme de connivence entre son père et lui-même. J’ai moins aimé ce roman-ci que j’ai trouvé un peu en-deçà des deux autres. Sans doute parce qu’il est plus léger et que je n’ai pas reçu d’électrochoc comme à la lecture des deux premiers. Toutefois, il n’en est pas moins intelligent et se penche sur une relation père-fils compliquée, mais réaliste.

« Et puis, tout d’un coup, plus de grenouille, plus d’araignée, plus de petit éléphant, le héros de papa était devenu un enfant, qui cachait ses livres sous son lit ! Exactement comme moi ! C’est là que j’ai compris que mon père, pour écrire ses histoires, me volait ma vie, par petits morceaux bien choisis. »

La collection Petite Poche semble donner la parole à ceux qui l’ont rarement. A ceux qui se font discrets, ceux qui souffrent intérieurement, silencieusement. J’ai reçu une énorme baffe en découvrant les enfances ignorées, malheureuses, gâchées des deux premiers romans. Une claque qui fait du bien et qui m’a donné l’envie de découvrir d’autres titres de cette petite mais puissante collection. Une littérature de jeunesse qui bouscule, qui fait réfléchir et qui ne prend pas les enfants pour des idiots, voilà qui me touche énormément.

Lettres d’un mauvais élève, Gaia Guasti. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2016. 48 pages.

Je suis le fruit de leur amour, Charlotte Moundlic. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015. 48 pages.

L’auteur de mes jours, Jo Hoestlandt. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2006. 48 pages.

Le seul et unique Ivan, de Katherine Applegate (2012)

Le seul et unique Ivan (couverture)Le seul et unique Ivan, narrateur de cette histoire, est un gorille, un « dos argenté » qui vit avec Stella la vieille éléphante et Bob le chien errant dans un mini cirque qui « reste au même endroit, comme une vieille bête trop fatiguée pour bouger », installé dans un centre commercial américain. Ivan s’est habitué à son « domaine » (comme il appelle sa cage), à la télévision, aux yaourts au raisin et à Mack, leur chef. Et puis il a le dessin et Julia la fille du gardien qui l’encourage. Mais la tristesse de la petite Ruby, une jeune éléphante qui vient de les rejoindre le pousse à rechercher autre chose, à leur trouver une nouvelle vie.

Bien que notre narrateur se soit résigné et ne se plaigne pas de son sort, cette histoire dénonce tout de même la maltraitance animale. Elle n’en est que plus triste lorsque l’on apprend qu’Ivan existe et a connu une telle situation. L’auteure ne tombe pas dans la surenchère en faisant de leur quotidien un pur enfer, mais Mack est tout de même négligeant et le bien-être de ses animaux en pâtit gravement. De plus, nos quatre héros raconteront leur histoire personnelle, celle qui les a menés à Circorama, et les souffrances qu’ils n’ont jamais oubliées.
J’ai été attristée de voir ces animaux – qui sont théoriquement des animaux sauvages et libres – s’humaniser, notamment Ivan qui regarde la télé et a été habitué à porter des vêtements. C’est une véritable réflexion au fil des pages sur la captivité, le comportement des animaux enfermés, leurs conditions de vie, les souffrances accumulées, etc.

La fin se veut heureuse, mais qu’Ivan perçoive le zoo (« un endroit où les hommes réparent les erreurs qu’ils ont commises ») comme une sorte de paradis m’a gênée car ce n’est finalement qu’une autre prison, plus grande certes, avec de la compagnie certes, mais les barreaux sont toujours là.

Ivan raconte l’histoire d’un ton tranquille à travers des chapitres courts. On se sent proche de lui évidemment, mais aussi des autres personnages. J’ai d’ailleurs un coup de cœur pour le pétillant Bob qui, s’il veut paraître totalement désabusé et satisfait de sa vie dans les rues, n’est pas contre un peu de tendresse.

Les illustrations sont discrètes, ponctuant ici ou là un chapitre. Elles ne sont pas très importantes et très naïves, j’avoue que je n’en ai pas vraiment saisi l’utilité.

Tiré d’une histoire vraie, Le seul et unique Ivan interpelle sur le sort des animaux enfermés dans des ménageries ou des zoos trop petits. Une histoire touchante portée par les réflexions d’Ivan sur les hommes, lui-même, ses souvenirs, sa cage, son avenir. A mettre dans les mains des plus jeunes.

 « J’ai appris à comprendre le langage des hommes au fil des années, mais cela ne signifie pas que je comprenne les hommes.
Les hommes parlent trop. Ils bavardent sans cesse, comme des chimpanzés, encombrant le monde avec leur bruit même quand ils n’ont rien à dire. »

Le seul et unique Ivan, Katherine Applegate, illustré par Patricia Castelao. Seuil, 2015 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Raphaële Eschenbrenner. 270 pages.

Misericordia, de Jack Wolf (2013)

Misericordia (couverture)Séduite par sa magnifique couverture, j’avais eu terriblement envie de lire ce livre au moment de sa sortie, puis j’ai lu d’autres choses et il a été oublié, mais quand je suis retombée dessus à la bibliothèque il y a quelques jours, je l’ai aussitôt emmené avec moi ! Mais qu’est-ce qui se cache derrière les yeux jaunes et le bec pointu de cette chouette blanche ?

L’Histoire de Tristan Hart, un jeune Homme qui, au milieu du XVIIIe siècle, rêve de révolutionner le Monde de la Médecine. Ecrasé par l’aura d’un Père absent, souffrant de Visions et de Crises de folie, suivre sa Vocation n’est pas une mince affaire. D’autant plus qu’il est tiraillé par son Envie de soulager la Douleur et par celle de l’infliger. Autour de lui, des Amis, Erasmus Glass et Isaac Simmins, la bonne Mame H., la belle Katherine Montague, la menaçante Viviane et surtout son « plus que frère », le mystérieux Nathaniel Ravenscroft…

Mais pourquoi toutes ces majuscules, me direz-vous ! Parce que tout le roman est fait ainsi et que c’est la première chose que l’on remarque en commençant la lecture de ce surprenant récit. 495 pages où les majuscules commencent les mots quelles que soient leur nature ou leur place dans la phrase. Jack Wolf a voulu reproduire cette habitude qu’avaient les auteurs anglais du XVIIIe siècle. Anomalie déstabilisante au début (car les mots ainsi soulignés résonnaient sous mon crâne et perturbaient ma lecture), j’ai fini par m’y habituer et par vraiment apprécier le rythme inédit que cela confère au texte.

Et à part ça ? A part ça, j’ai été captivée par le récit qui est sombre, onirique et perturbant à souhait. Un conte se dénoue peu à peu au fil du récit, « the tale of Raw Head and Bloody Bones » (le titre original du livre). J’adore les contes et j’ai adoré découvrir les péripéties de ces deux ennemis… qui se révéleront être plus que de simples personnages de contes !

On oscille entre rêve et réalité tout au long de l’histoire et cette ambiguïté quasi permanente m’a enchantée. J’ai complètement adhéré tout en acceptant parfois de douter de ce qui relève des faits ou de l’illusion. L’écriture est entraînante et, si l’auteur prend le temps de poser son histoire (le domaine de Shirelands Hall, ses occupants, la jeunesse de Tristan Hart), elle peut transmettre la frénésie qui saisit le héros – sans toutefois perdre son ton soutenu. Je pense notamment à la crise qui le saisit à Londres et qui provoquera son retour à la campagne : tournant les pages sans m’en apercevoir, j’ai vraiment eu l’impression de vivre cet épisode en ressentant fureur, oppression, incompréhension.

Un autre point que j’ai énormément apprécié est la palette de nuances apportée à chaque personnage. Ils ne sont jamais totalement bons ou totalement humains.

Tristan, à la fois sadique, victime de l’antisémitisme et médecin qui promet d’être très doué, nous mène parfois presque dans la position désagréable de voyeur et pourtant, impossible de le haïr sans l’aimer en même temps. Katherine n’est pas une belle ingénue un peu stupide et je l’ai aimée pour la passion qu’elle met dans ses actes. Viviane, si longtemps un point d’interrogation… Erasmus, prêt à prendre les décisions qui s’imposent même si elles ne sont pas faciles… Le père qui se révèlera plus humain que ce que Tristan voulait (nous faire) croire… Nathaniel…

Entre récit gothique, théologique, philosophique ou encore scientifique, un premier roman dense et intense pour une expérience palpitante !

« Elle est vraiment miséricordieuse cette Existence terrestre. Cruelle aussi. Et belle. Abjecte et douloureuse. D’une Profondeur et d’une Complexité si vastes que les Hommes ne comprendront jamais tout à fait son Ampleur. La Puissance de la Vie est Miraculeuse. »

Misericordia, Jack Wolf. Belfond, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte. 495 pages.

Whiplash, de Damien Chazelle, avec Miles Teller et J.K. Simmons (Etats-Unis, 2014)

Whiplash afficheWhiplash, c’est l’histoire d’Andrew, un jeune batteur qui intègre le Shaffer Conservatory, prestigieuse école de musique, et l’orchestre de Terence Fletcher, un despote exigeant le meilleur de ses élèves. Humiliations, souffrances physiques et psychologiques, coups bas, le chemin de l’excellence est douloureux.

Whiplash J.K. SimmonsLes deux acteurs principaux sont fabuleux. Miles Teller se donne à fond sur sa batterie (puisqu’il y effectue une bonne partie des séquences musicales, environ 70%) et confère à cet étudiant un portrait en mille nuances : tantôt décidé, tantôt accablé, tantôt honnête, tantôt prêt à tout pour être le meilleur. En face de lui, J.K. Simmons est Terence Fletcher. Crâne rasé, regard clair et glacial, il hurle ses injures avec ses tripes. Toutefois, derrière le tyran manipulateur, se cache une blessure, la perte d’un élève promis à une carrière exceptionnelle.

La réunion des deux est fantastique et terrible. Passant avec aisance d’une relation de confiance élève/professeur à un véritable combat, Whiplash Miles Tellerils nous coincent entre eux, nous étranglent, nous étouffent.

Jusqu’où peut-on aller dans la recherche de la perfection ? Celle-ci autorise-t-elle, nécessite-t-elle harcèlement moral et physique ? Damien Chazelle, à travers cette histoire autobiographique (bien que lui ait abandonné la batterie, traumatisé par un professeur), ne tombe pas dans les clichés. Pas de gentils et de méchants, la question est plus délicate. Réussite, dépassement de soi, souffrance, satisfaction, exigence, comment apporter une réponse tranchée ? A chacun de se faire une opinion…

Whiplash J.K. SimmonsEt, sans être une grande amatrice de jazz, ce film offre des séquences où l’on souhaiterait trépigner davantage, les mains se mettent à marquer le rythme, les pieds à tressauter. Ce n’est pas un film pour les spécialistes, tout le monde peut apprécier les morceaux joués, répétés encore et encore. Mais ceux qui « n’aiment pas le jazz » peuvent apprécier Whiplash.

Une grosse claque qui m’a collée au siège pendant près de deux heures. Ce film nous attrape et ne nous lâche plus. Alternant plans serrés sur les visages en souffrance, gros plans sur les instruments qui deviennent des objets magnifiques, Damien Chazelle nous fait ressentir les efforts et les douleurs des musiciens. Le sang ruisselle sur les baguettes, la sueur sur les fronts, le jazz est un sport. Une lutte. Parfois oppressante. Les quinze dernières minutes, haletantes, violentes, m’ont achevée.

Un des films les plus intenses de 2014. A voir, à écouter, à ressentir.

Whiplash Simmons et Teller

Enon, de Paul Harding (2014)

Enon (couverture)Charlie Crosby a perdu sa fille alors qu’elle n’avait que 13 ans. Son monde n’existe plus, tout est détruit. Sa femme, sa maison, sa main, son esprit, sa vie. Paul Harding nous décrit la descente aux enfers d’un homme qui n’a plus rien. Charlie Crosby, sans être un optimiste, chérissait sa fille et le monde lui semblait gris, vide, avec un goût de cendres. Les médicaments, la drogue, la violence, les effractions nocturnes remplacent le travail, les sorties dans la nature qui encercle Enon, les après-midi où il nourrissait les oiseaux avec Kate, sa fille.

Cette chronique des 365 jours suivant l’accident de Kate est forte avec une narration fine de la déliquescence de la psychologie du personnage. Charlie est tour à tour touchant, désespérant et même agaçant parfois. On se sent proche de lui, on est rempli d’empathie, mais en même temps, je ne me suis jamais apitoyée sur son sort : on souhaiterait parfois le secouer, le pousser à affronter sa vie (« Arrête de fuir ! », a-t-on envie de lui crier).

Néanmoins, l’écriture m’a encore plus marquée. Elle est d’une puissance féroce. Paul Harding alterne les étapes de la déchéance de Charlie avec des souvenirs chaotiques, parfois confus, parfois sublimés, et des hallucinations flamboyantes. Il promène le lecteur, mêle tragédie et humour noir et transforme le laid en beau. Il y a parfois quelque chose de si désespéré, de si profondément tragique, qui prend aux tripes, qui bouleverse et remue, comme s’il n’y avait pour les hommes que la mort prochaine, que j’ai occasionnellement senti l’ombre de Cormac McCarthy.

(Évidemment, son premier roman pour lequel il a obtenu le prix Pulitzer, Les Foudroyés, a illico rejoint ma PAL.)

Ce livre, langage d’une dérive intérieure, est d’une beauté désespérée. Livre à lire et auteur à suivre !

« Depuis tout petit, j’adorais les livres et je lisais tout le temps. J’aimais les histoires policières, les histoires d’épouvante, les livres d’histoire, les livres d’art, de science, de musique, tout. Et plus l’ouvrage était volumineux, plus il me plaisait ; je recherchais délibérément les romans les plus épais, pour le plaisir de m’attarder le plus longtemps possible dans d’autres univers et dans la vie d’autres personnages. J’empruntais six livre par semaine – la limite autorisée – à la bibliothèque, et je dévorais les polars, les récits de guerre, les sagas du programme spatial Apollo et les romans russes auxquels je ne comprenais à peu près rien et tout m’exaltait, tout. Ce que j’aimais par-dessus tout, c’était la façon qu’avaient ces histoires de s’entremêler dans mon esprit et d’y faire germer ainsi des idées, des images, des pensées que je n’aurais jamais crues possibles. »

 « Un son retentit, inaudible à aucune oreille humaine, provenant d’un endroit invisible à aucun œil humain, du plus profond de la terre mais aussi du plus profond du ciel et de l’eau et de l’intérieur des arbres et de l’intérieur des pierres. Ce son est une voix, issu des profondeurs de la gorge du monde. Ce son est une note, d’une tessiture si basse qu’elle ne peut être entendue, mais elle trouble bon nombre des habitants du village dans leur sommeil. C’est une note tirée d’une chanson dont la forme est trop vaste pour être jamais connaissable. Elle englobe et exprime tout ce qui est humain mais elle-même n’est pas loyale à l’humain, seulement à ce qui est latent en l’humain. »

« Ils ressassent leurs problèmes et sentent, au plus profond de leurs entrailles, que s’ils n’étaient pas nés pour connaître le malheur ils ne seraient jamais nés, et que leurs malheurs sont le seuls signe attestant qu’ils projettent encore un peu d’ombre à la surface de cette terre. »

 « C’était une nuit sans lune et le ciel était encombré de nuages si épais que l’obscurité qu’ils produisaient les rendaient eux-mêmes invisibles. Ils étaient si bas que je devais avancer voûté pour ne pas m’y fendre le crâne. Mon esprit brasillait de mensonges exaltés. Je ne peux accepter ce don qui m’est fait d’être moi-même, me disais-je, moi-même en tant que don, le don d’être ma propre personnes, le don d’avoir cet esprit qui ne s’arrête jamais de brûler, qui se trahit et se consume et s’immole et croit à ses propres mensonges et s’étrangle sur la vérité brute. »

Enon, Paul Harding. Cherche-midi, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty. 288 pages.