Les sorcières du clan du nord (2 tomes), d’Irena Brignull (2016-2017)

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, d’Irena Brignull (2016)

Les sorcières du clan du nord, T1 (couverture)Deux jeunes filles qui ne se sentent pas à leur place. L’une dans un monde ordinaire de lycéenne un peu rebelle, un peu exclue ; l’autre dans une communauté de sorcières. Leur rencontre est un bouleversement pour l’une comme pour l’autre, leurs frontières sont repoussées et une lumière de compréhension pointe à l’horizon. Serait-ce pour elles le moment de rétablir le cours du destin ?

Avec le Joli, nous nous sommes improvisées une lecture commune sur le premier tome des Sorcières du clan du nord. Ce n’était pas prévu, mais je savais qu’elle allait le lire prochainement et, tombant dessus à la bibliothèque, j’ai eu envie de le découvrir à mon tour.
Et me voilà assez mitigée. Pas convaincue en fait. Pas rassasiée. J’ai aimé certaines choses, j’ai été agacée par beaucoup d’autres (beaucoup beaucoup d’autres), mais je me dis que lire la suite me permettrait peut-être de me faire un avis plus définitif. Autant dire qu’on est loin du coup de cœur !

Cette lecture commençait plutôt bien. Les premiers chapitres nous donnent une longueur d’avance sur les protagonistes puisque l’on connaît les détails de ce sortilège de minuit qui offre le titre du volume – qui en fait les frais, qui en est à l’origine, pour quelle raison, etc. –, mais parviennent à intriguer. J’avoue que j’ai été longtemps motivée par la volonté d’en savoir davantage sur le monde de Clarée, sur ce monde féminin des sorcières, puisque le monde des « ivraies » (comprendre les sans pouvoirs, les Moldus en somme) dans lequel a grandi Poppy m’est bien assez familier comme ça.
Les deux adolescentes sont dotées de personnalités antagonistes et pourtant leur alchimie se comprend et se perçoit tout de suite. Si différentes, elles se ressemblent malgré tout et s’offrent mutuellement une compréhension, un soutien et une amitié que ni l’une ni l’autre ne rencontre dans son propre monde. Leur duo devient trio à l’arrivée de Leo, personnage atypique d’adolescent sans abri. En soi, je n’ai rien contre ce pauvre Leo, sauf que sa présence est peut-être bien ce qui m’a le plus dérangée.

Car voilà le gros, l’énorme, l’éléphantesque point négatif à mes yeux : le triangle amoureux. Le procédé a bien rarement mes faveurs, mais il m’a particulièrement ennuyée ici. Les sentiments ne sont pas chose aisée à comprendre, certes, c’est sûr qu’on en a là une belle illustration. L’indécision des personnages et les retournements de veste de Poppy concernant Leo finissent par être insupportables. J’ai été désappointée de voir l’amitié entre Clarée et Poppy  passer au second plan derrière leur obsession respective pour ce garçon. (Le pire, c’est que je pressens que c’est quelque chose qu’on retrouvera dans la suite : le triangle amoureux inutile n’a pas fini de dérouler ses tentacules !)
D’où une sensation de longueurs assez paradoxale au vu de la fluidité de l’écriture. Ma lecture a un peu regagné en plaisir vers la fin, lorsque l’action s’est un peu accélérée et que certaines protagonistes ont enfin été amenées à la confrontation. (Mais c’est peut-être uniquement parce qu’il se passait enfin quelque chose d’autre que Leo Leo Leo…)
(Cela dit, mon amie Le Joli m’a fait une remarque totalement juste : Leo aussi devient fade avec la mise en place de ce triangle amoureux. Le pauvre garçon a quand même une vie pas ordinaire pour un adolescent et pas joyeuse pour un sou, mais après sa rencontre avec les filles, son rôle se réduit à celui du beau gosse qui fait battre les cœurs. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle, alors on dit merci le Joli !)

Me vient en tête une autre explication possible à cette lecture parfois laborieuse. Je n’y ai peut-être pas trouvé l’originalité à laquelle je m’attendais. Non seulement l’histoire en elle-même ne comporte pas de réelle surprise (puisque le prologue nous a déjà tout expliqué), mais en plus, les protagonistes ne semblent rencontrer aucune difficulté, aucune épreuve, aucun obstacle à leur niveau, tout se résout toujours très vite (à l’exception des histoires avec Leo…).

Je ne savais pas comment allait tourner ma critique lorsque je me suis assise devant mon ordinateur, mais je me rends compte que je ne trace pas un portrait flatteur de ce roman. A mon goût, là où le bât blesse vraiment, c’est que le récit est trop prévisible, manquant de surprise et/ou d’originalité, y compris dans ce choix de se tourner vers la romance en délaissant cette étonnante amitié. Le tout n’est pas dépourvu de qualités : des personnages attachants, une jolie écriture qui décrit les lieux, les gens et les événements avec beaucoup de poésie, une magie proche de la nature et des animaux… mais ça n’a pas été suffisant à mes yeux.

« Les petites filles naquirent au moment où les horloges égrenaient les douze coups de minuit. Lorsqu’elles sortirent enfin du ventre de leurs mères, mouillées et gluantes, leur petit visage chiffonné par l’effort de l’accouchement, les poings serrés et les yeux fermés, un nuage sombre passa devant la pleine lune. Dans la forêt, le ciel devint noir. Une chauve-souris tomba, foudroyée en plein vol ; un saumon argenté remonta à la surface de la rivière, sans vie ; des escargots se desséchèrent à l’intérieur de leur coquille ; des papillons de nuit tombèrent en poussière, portés par la brise nocturne, et une chouette dévora ses petits.
Un sort avait été jeté.
 »

« – Et un jour, tu iras plus loin ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que ce n’est pas au nombre de mes pas que je mesure le voyage de ma vie. »

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 359 pages

 

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive (2017)

Les sorcières du clan du nord, T2 (couverture)Rapportant le premier tome à la bibliothèque, voilà que le second me tend les bras depuis son présentoir. C’est parti, allons-y gaiement (ou pas), c’est le moment ou jamais de confirmer ou d’infirmer cette opinion plutôt négative à propos du premier.

(Pas de résumé ici, d’une part pour éviter les spoilers, de l’autre parce que l’histoire est tellement brouillonne que je serais bien en peine d’en écrire un. Les événements mis en avant sur la quatrième de couverture me semblent par exemple bien superficiels.)

Je suis maintenant en capacité de confirmer que cette saga ne m’a pas du tout séduite. Je l’ai lu en quelques heures seulement, mais j’ai tout de même réussi à m’ennuyer pendant cette lecture. La présence de Leo, ou plutôt son importance, m’a horripilée. On a un roman de femmes – Poppy, Clarée, Charlock, Melanie, Badiane… – et tout semble tourner autour de lui. J’ai eu l’impression que même la fin n’avait pas d’autre but que de voir Leo heureux et comblé. Insupportable.
Aux oubliettes, l’ébauche du premier tome sur une histoire d’amitié entre Poppy et Clarée. J’ai, par ailleurs, détesté la façon dont est traitée Clarée, je pense que l’autrice a vraiment essayé d’éviter ça, mais au final, elle apparaît quand même comme la fille un peu simplette (alors que je ne pense pas du tout qu’elle le soit, elle est au contraire d’un naturel joyeux et d’une simplicité rafraichissante) dont tout le monde se fout un peu et qui ne sert pas à grand-chose.
Les flash-backs sur l’adolescence de Charlock et Badiane m’ont davantage plu que l’histoire présente, peut-être parce que c’était une plongée dans les coutumes du clan et qu’on retrouvait cette amitié par ailleurs envolée entre Clarée et Poppy (pas « envolée » dans le sens où elles ne sont plus amies, « envolée » dans le sens où ça n’a absolument aucune importance). Attention, ce n’était pas non plus l’extase, mais disons que je me suis moins ennuyée pendant ces passages-là.

Alors cette fois, pas de prologue pour te raconter toute l’histoire et pourtant, je n’ai pas eu le moindre frisson d’excitation, de curiosité, d’appréhension. Le néant. Les événements se succèdent, mais rien ne semble avoir de réelle importance. Rien ne dure assez longtemps en tout cas pour que l’on puisse prendre conscience de la potentielle importance de telle ou telle action. J’ai eu une sensation de tourner en rond, que les personnages se couraient après, se fuyaient, se retrouvaient, se quittaient à nouveau, se réunissaient. Bref, que ça n’en finissait pas.
Plus d’une fois, je me suis interrogée sur ce qui poussait les protagonistes à agir de telle ou telle façon. Pourquoi l’exil en Afrique ? Pour quelles raisons a-t-elle été emprisonnée ? A quoi ça a servi ? De même, l’introduction des autres clans m’a globalement semblé inutile. Du moins, j’ai trouvé inutile de présenter des sorcières d’apparences si diverses pour à peine évoquer leurs caractéristiques. Ok, celles-ci ont la peau froide et glace le sang de leurs adversaires, ok, celles-là ont la peau comme de l’écorce et s’y entendent à manipuler les racines. Comment vivent-elles, d’où viennent leurs différences, pourquoi les sorcières du clan du nord sont-elles si « classiques » par rapport aux autres ? Mystère.

Cette duologie (je suppose que c’en est une, j’espère en tout cas) n’aura donc pas du tout été un coup de cœur. Les personnages sont creux, leurs relations fades et convenues, le scénario confus, répétitif et vide d’émotions. Plus de sept cents pages pour survoler une histoire, superficiellement présenter un univers et tourner autour d’un garçon, non, décidément, je suis bien loin de la bonne lecture.

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 363 pages

Challenge Voix d’autrices : un roman de fantasy

Déracinée, de Naomi Novik (2015)

Déracinée (couverture)Agnieszka vit dans le petit village de Dvernik, dans une vallée menacée par le Bois, grouillant de créatures malfaisantes et de pouvoirs pernicieux. Leur seul espoir contre lui : le Dragon. Mais la protection de ce puissant sorcier a un prix : tous les dix ans, une fille de dix-sept ans doit l’accompagner dans sa tour pour le servir. Cette année, Agnieszka fait partie des candidates, mais elle sait – ils savent tous – que c’est sa meilleure amie, la fabuleuse Kasia qui sera choisie. Sauf que…

Sauf que nous autres lecteurs, nous savons bien qu’ils se trompent tous.

Puisant son inspiration dans les contes polonais de l’enfance de l’autrice, Déracinée est une fresque grandiose et captivante. On y retrouve tous les éléments de la fantasy : un univers moyenâgeux, des sorciers, une entité maléfique, des rois et des princes, une reine prisonnière, des créatures étranges, de la magie en veux-tu en voilà, etc. Malgré ce schéma classique, je ne me suis pas ennuyée ou lassée une seule seconde, et cela en partie, je crois, grâce au regard et à la narration immersive d’Agnieszka.

Car j’ai immédiatement aimé Agnieszka (l’autrice précise dans les remerciements – ce qui m’a laissé tout le temps de ma lecture pour mal le prononcer – que ça se prononce ag-NIÈCH-ka). Outre le fait qu’elle possède une personnalité véritablement attachante et un bon sens de la répartie (ah, les échanges piquants entre Agnieszka et le Dragon !), on la voit évoluer et mûrir : Déracinée peut être considéré comme un roman initiatique par deux aspects (l’un magique, l’autre personnel). Premièrement, elle prend conscience de ses propres pouvoirs : elle s’initie donc à la magie, doit apprendre à la maîtriser, doit trouver son chemin. Deuxièmement, elle mûrit émotionnellement parlant : séparée de ses parents et de sa chère Kasia, elle apprend à connaître le Dragon, elle apprend à se connaître, elle découvre le désir et l’amour, elle affronte le Bois, elle doit souvent remettre en question ce qu’elle croyait savoir (du Dragon, de la magie, de la cour, du Bois, etc.), elle est régulièrement confrontée à des choix difficiles. Malgré tout, elle reste toujours proche de l’ancienne Agnieszka, notamment grâce à son amitié indéfectible envers Kasia.

Ensuite, l’univers, entre la fantasy et le conte de fées. Foisonnant, riche, empli de magie et de croyances. L’immersion a été totale et immédiate. La plume de Naomi Novik est très visuelle et très vivante. Que ce soit au village, dans la tour du Dragon, à la cour du roi ou dans le Bois, les décors se sont à chaque fois dressés devant moi et j’aurais aimé rester en Polnya un peu plus longtemps.
J’ai été totalement charmée par la manière dont la magie est invoquée : c’est un cheminement, une épreuve qui aspire l’énergie des sorciers et sorcières et qui peut se révéler mortelle. Agnieszka et le Dragon ont toutefois des approches bien différentes. Pour lui, la magie relève presque de la science, avec des formules bien articulées et des dosages définis, la précision étant de mise à tous les instants. Mais elle, elle a une façon naturelle, presque sauvage de considérer la magie, comme s’il s’agissait d’une promenade dans les bois. Elle suit ainsi les traces de Jaga (que l’on pourrait aussi appeler Baba Yaga), devenue une légende, un personnage de chanson.

« C’est juste… une façon de faire. Il n’y en a pas qu’une seule. (Je désignai ses feuillets noircis.) Vous essayez de trouver un chemin là où il n’y en a pas. C’est comme… glaner dans les bois, déclarai-je subitement. Il faut se faufiler parmi les arbres et les fourrés, et ça change chaque fois. »

Le « méchant de l’histoire », le Bois, est un personnage à part entière et il s’est révélé particulièrement réussi. Peuplé de créatures malintentionnées, soufflant une pourriture immonde qui détruit les récoltes et corrompt les âmes, sa noirceur semble sans limite. Il est toujours un peu là, pesant sur la vie des villageois, s’infiltrant à la cour du roi, se glissant dans les cœurs. Malfaisant et fourbe certes, mais il est également terriblement attirant, intrigant, captivant. La raison de son existence, révélée à la fin dans de très beaux chapitres, est parfaite et totalement dans la continuité de l’histoire. Je suis donc ravie.

Mi-fantasy mi-conte, Déracinée est un ténébreux roman qui émerveille par son univers, sa magie et ses personnages (et encore je n’ai pas parlé du Dragon, de Kasia, d’Alosha, de Marek et de tous les autres : agaçants, touchants, effrayants, tantôt humains tantôt monstrueux, tous sont à connaître). J’ai été emportée de la première à la dernière page. Mon gros coup de cœur du roman va au Bois, entité extraordinaire qui impose sa sombre présence tout au long du roman.

« Si j’avais jusqu’alors été une élève médiocre, j’étais désormais devenue redoutable d’une tout autre manière. Je prenais toujours de l’avance dans les livres que nous étudiions, et j’en empruntais d’autres dans sa bibliothèque lorsqu’il avait le dos tourné. Je mettais le nez dans tout ce que je pouvais trouver. Je lançais des sorts à moitié, puis les abandonnais et passais à autre chose ; je me jetais dans des invocations sans être certaine d’en avoir la force. Je courais comme une folle dans la forêt de la magie, repoussant les ronces sans me soucier des griffures ou de la terre, sans même regarder où j’allais. »

Déracinée (VO : Uprooted), de Naomi Novik. Pygmalion, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Kuntzer. 505 pages.

Contes des Royaumes, tome 3 : Beauté, de Sarah Pinborough (2014)

Beauté (couverture)Fille du roi et d’une ondine (la Petite Sirène ?), Belle – comme dans la Belle au Bois Dormant, mais aussi comme dans la Belle et la Bête – est la reine du royaume situé près de la Montagne lointaine. Mais un jour, un maléfice s’abat sur la contrée et Belle, comme tous ses sujets, tombe dans le sommeil pour cent ans tandis qu’une forêt (presque) impénétrable encercle le pays. Un prince en mal d’aventure, un chasseur contraint d’assurer sa protection et une jeune fille vêtue d’une cape rouge partent explorer ce royaume inconnu. Evidemment, quand il la voit le prince fait son devoir de prince – « C’est une princesse et je suis un prince. Je suis censé l’embrasser. » –, mais tout ne se passe pas comme prévu… Le mariage et les enfants font devoir attendre.

Ce tome est peut-être le plus difficile à critiquer. Où s’arrêter ? Que dévoiler ? Il y a beaucoup de réponses aux questions que l’on pouvait se poser suite à la lecture de Poison et de Charme, donc il serait dommage de les dévoiler.
On comprend peu à peu que les événements décrits dans Beauté se déroulent avant ceux des deux autres tomes. Evidemment, on retrouve notre chasseur, malheureusement embringué dans toutes ces histoires de princesses, et notre prince, blondinet charmeur. On découvre donc comment ils se sont rencontrés, comment le chasseur est entré en possession des pantoufles de diamant ; quant à la réaction du prince face au comportement de Blanche-Neige une fois celle-ci réveillée, elle trouve son origine dans ce tome.

Deux autres personnages de contes font leur apparition : le Petit Chaperon rouge, renommé Petra, et Rumplestiltskin.
Petra quitte sa mère-grand et part avec le chasseur et le prince en direction du royaume ensorcelé. Sa motivation : traverser le mur végétal pour retrouver celui dont le hurlement l’attire plus que tout. Je ne l’ai toutefois pas trouvée d’une utilité folle (sauf à la fin). Elle rencontrera d’ailleurs son « grand méchant loup » en la personne de Toby, l’homme-loup. Mais finalement, je ne me suis pas attachée à elle car je n’ai pas eu l’impression de bien la connaître. A part son obsession pour le hurlement, on ne sait pas énormément de choses sur elle.
Le second n’est pas le personnage de conte que je connais le mieux. J’ai déjà entendu parler de lui, que ce soit sous ce nom ou sous celui de Nain Tracassin, mais tout ce dont je me rappelais était une histoire de prendre le premier-né d’une reine. En le rencontrant dans Beauté, on comprend qui était cet homme portant une quenouille dans Charme et quel terrible pacte le prince avait passé avec lui.
Est également évoquée Raiponce, la belle à la longue chevelure blonde, sauvée par l’arrière-grand-père du prince.

Il y une atmosphère souvent oppressante dans ce livre. Par deux fois, le chasseur tente de prévenir ses compagnons de ce qu’il a découvert dans les cachots, mais par deux fois, il est interrompu. Viennent ensuite des rumeurs de sœur jumelle aussi folle et cruelle que Belle est douce. Le Premier Ministre semble louche avec ses yeux étincelants, sa manie d’arriver en douce et ses menaces.
La scène érotique, celle du bal, est une débauche de sexe, de sang et de cruauté, ce qui (pour cette fois) tombe vraiment bien dans cette histoire emplie d’horreur.
Cette réécriture est vraiment plus sombre que les versions que l’on connaît habituellement de la Belle au Bois Dormant. Les personnages sont poussés à leurs extrémités et subissent des tortures psychologiques bien plus fortes que n’importe quelle souffrance physique. On voyage aux confins de la folie.

En relisant mes notes, je me rends compte que j’ai toujours des questions qui restent sans réponses. Par exemple, la mère du prince  laisse entendre qu’elle a un amour passé, secret : « Et puis, quand le roi avait eu des aventures – comme en ont toujours les souverains, hommes gâtés entre tous –, elle avait haussé les épaules, convaincue qu’il finirait pas revenir dans son lit. Après tout, leur mariage était une union royale. Avant cela, elle-même avait connu des aventures romantiques. Des idylles et puis… » Et puis quoi ?
Ensuite, le chasseur découvre les pantoufles dans une chaumière pleine de fioles, d’herbes et de potions, l’antre d’une sorcière qui aimait séduire les hommes. On comprend ensuite qu’il s’agit de la sorcière qui a jeté le sort à Toby, mais qui était-elle ? Et qui l’a assassinée ? Est-ce simplement, comme le suggère Toby, la vengeance d’une femme trompée et jalouse ? L’auteure se serait-elle mélangée avec toutes ses sorcières ?
Nous apprenons qu’il y a neuf royaumes en guerre perpétuelle, plus un dixième royaume soumis à une malédiction. Nous connaissons celui de Blanche-Neige, celui de Cendrillon ; celui de Belle est le dixième ; cela laisse des possibilités sur les princesses des sept royaumes restants et sur leur vie dans ces lieux parfois loin d’être idylliques.

J’ai beaucoup aimé ce troisième tome qui est vraiment sombre. J’ai passé de bons moments de lecture avec cette trilogie, même si les histoires étaient peut-être un peu trop courtes. Les personnages de Disney ne brillent pas toujours par leur profondeur de caractère, il est donc plaisant de creuser un peu leur psychologie et donc de les rendre plus humains. Au diable, les princes sauveurs et parfaits ! Aux oubliettes, les princesses sans cervelle !
En outre, les trois livres sont vraiment très beaux avec leurs couvertures rigides et brillantes et leurs fines illustrations intérieures.

« Ce son effrayait petits et grands, mais il recelait quelque chose qui parlait à Petra et la laissait le cœur lourd. Longtemps, elle n’avait fait qu’écouter, mais une nuit, elle avait rejeté sa capuche en arrière et hurlé à son tour en réponse. La forêt toute entière s’était mise à vibrer et trembler lorsque leurs deux voix n’en avaient plus fait qu’une. C’était devenu comme un chant, un secret mystérieux et suave qui la faisait frissonner d’une façon qu’elle ne comprenait pas vraiment. Elle brûlait de franchir le mur de ronciers pour aller retrouver l’autre moitié du duo. Quelle pouvait être la bête ainsi retenue prisonnière ? Pourquoi semblait-elle si désespérément condamnée à la solitude ? »

« Tu sais, il n’y a pas que les hommes qui ont besoin d’aventure. Tout le monde doit trouver sa destinée. Et s’il y a quelque chose qui t’appelle de l’autre côté de ce mur, c’est que tu dois t’y rendre. Ainsi vont les choses. »

« Lorsque les ennuis s’abattaient sur les gens ordinaires, c’était généralement aux classes dirigeantes et à leurs souverains qu’ils le devaient. Ce qui avait réduit la ville au silence avait forcément pour point d’origine le château. »

« A la lueur de la chandelle, Rumplestiltskin eut la sensation de voir briller dans les prunelles de la sorcière les centaines d’années qu’elle avait vécues – et la sécheresse du cœur mort qui battait dans sa poitrine. La magie ne produit jamais rien de bon, lui hurlait sa conscience. Il s’était mis à trembler légèrement. Sous ses dehors si ordinaires, ce n’était en fait qu’une horrible vieille chouette. Il ne faut rien attendre de bon d’une vieille chouette. »

Contes des Royaumes, tome 3 : Beauté, Sarah Pinborough. Bragelonne, coll. Milady, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Frédéric Le Berre. 216 pages.

La trilogie des Contes des Royaumes par Sarah Pinborough :

Contes des Royaumes (3 tomes, couvertures)

Contes des Royaumes, tome 2 : Charme, de Sarah Pinborough (2014)

Contes des Royaumes 2 - Charme (couverture)Dans ce second tome, c’est le conte de Cendrillon qui est revisité. On retrouve les deux belles-sœurs, Ivy et Rose, la belle-mère, Esmée, ainsi qu’Henry, le père (qui n’est pas mort, pas plus que ne l’était celui de Blanche-Neige). Par contre, pas de souris et d’oiseaux qui confectionnent des robes ou de citrouille qui se transforme en carrosse.

J’ai beaucoup aimé les relations familiales qui sont très approfondies dans ce roman. On part avec l’idée qu’Esmée et ses filles sont cruelles envers la pauvre Cendrillon qui doit trimer du matin au soir, mais mes sentiments envers tous ces personnages ont énormément évolué au fil du récit. Cendrillon est au cœur du récit plus que ne l’était Blanche-Neige, on connait davantage ses pensées et son caractère. D’ailleurs, elle m’a assez rapidement agacée (même si ça a encore changé plus tard) par sa jalousie envers ses sœurs (« Je pourrais tuer pour une robe pareille. Ou même pour un simple tour dans ce bel équipage, songea Cendrillon. Oui, sans doute pourrait-elle tuer pour cela. En revanche, elle n’était pas certaine qu’elle aurait été jusqu’à donner un seul baiser au vicomte pour l’un ou l’autre de ces trophées. ») et par la manière dont elle traite son ami Bouton qui prend mille risques pour elle (« Certes, Bouton était plein de qualités, mais elle attendait plus de la vie. Elle voulait ce qu’Ivy avait, avec un homme grand et beau pour époux en plus. Elle le souhaitait si fort que cela en devenait douloureux. »). Malgré tout, elle change, éprouve de la compassion et de la compréhension pour sa belle-famille et ouvre les yeux sur la vie de palais qu’elle idéalisait tant.
De la même manière, belle-mère et belles-sœurs perdent leur image de méchantes personnes. Rose se révèle notamment très fine et intelligente (loin des bécasses de Walt Disney) tandis que l’on comprend de mieux en mieux le caractère changeant d’Esmée.
Bref, je m’arrête là avant de vraiment trop en dire.
Certains des personnages principaux de Poison jouent à nouveau un rôle très important : Lilith, qui était la belle-mère de Blanche-Neige, le prince et le chasseur. C’est très plaisant de les retrouver car cela permet de leur donner encore un peu plus d’épaisseur.

Pour ce qui est des croisements avec d’autres contes, Hansel et Gretel est à nouveau présent à travers des disparitions d’enfants dans la forêt et l’étrange récit d’une fillette à propos d’une maison en pain d’épices (j’espère d’ailleurs qu’on en saura plus dans le troisième tome, Beauté, puisque la sorcière était déjà présente dans Poison). On rencontre également Robin des Bois. Il s’agit ici d’un ami très proche de Cendrillon, surnommé Bouton, qui travaille au palais mais au service des pauvres : « Je vole les riches pour donner aux pauvres, lui avait-il dit un jour. C’est la seule façon d’être un voleur heureux. »

Le côté érotique de ce conte revisité ne m’a pas laissée aussi perplexe que lors de ma lecture de Poison. Peut-être parce que j’ai dû m’y habituer, peut-être aussi parce qu’elles sont mieux amenées (je repense à l’étreinte entre Blanche-Neige et le chasseur, pourquoi ? quelle nécessité ? quel intérêt ?). Et ça change des princesses naïves et éloignées de tout ce qui se rapporte au sexe, elles sont plus humaines avec leurs fantasmes et leurs désirs.

Pour ce qui est de la fin, elle est, dans ce second tome, beaucoup plus heureuse que dans le premier. Heureusement, elle diffère tout de même grandement de la fin connue de Cendrillon, mais je n’ai pas ressenti la même surprise que pour Poison.

Ce second volume ne m’a pas déçue, bien qu’il soit moins sombre que Poison. Il y a des belles descriptions pleines de féérie, les personnages sont toujours aussi profonds et humains et des questions restent en suspens, questions dont j’espère trouver la réponse dans Beauté. Ma curiosité est ouverte en ce qui concerne la fin du troisième et dernier volume.

« Son esprit n’était plus qu’un nœud de noires pensées auxquelles elle ne parvenait même plus à donner la moindre forme cohérente. La jalousie était à l’œuvre, elle le savait. L’envie mêlée d’une touche d’auto-apitoiement. Elle n’y pouvait rien, c’était plus fort qu’elle. »

« La vie n’est pas un conte de fées, Cendrillon. J’aimerais qu’elle le soit, mais ce n’est pas le cas. »

Contes des Royaumes, tome 2 : Charme, Sarah Pinborough. Bragelonne, coll. Milady, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Frédéric Le Berre. 254 pages.

La trilogie des Contes des Royaumes par Sarah Pinborough :

Contes des Royaumes, tome 1 : Poison, de Sarah Pinborough (2014)

Contes des Royaumes 1 - Poison (couverture)« Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. »

Ce n’est certainement pas par cette formule traditionnelle que se termine cette version revisitée du conte de Blanche-Neige.
On connaît tous le conte, donc un résumé ne sera pas nécessaire. Quant à la fin, elle est bien différente de celle de Disney, mais je ne la spoilerai pas.

J’ai beaucoup aimé la manière dont sont approfondis les caractères de ces personnages célèbres : la reine, les nains, le prince, Blanche-Neige… Leur importance se vaut et Blanche-Neige n’est plus la seule héroïne et les méchants occupent bon nombre des pages de ce roman. Ils apparaissent plus modernes, plus humains, torturés par leurs désirs.
La reine – prénommée Lilith (elle était prédestinée au mal avec ce prénom) – n’est pas présentée comme étant LA méchante sorcière, un-point-c’est-tout, on découvre pourquoi elle est comme ça, son passé, sa bisaïeule qui lui a enseigné l’art de la magie, son mariage forcé, sa jalousie qui lui ronge le cœur et qui lutte (et vainc) les remords qu’elle ressent parfois. Son inhumanité n’est pas sans causes et est aggravée par des événements inattendus. J’ai beaucoup aimé ce personnage. Décidée et autoritaire, belle et captivante, intelligente et manipulatrice, mais pourtant tourmentée. Son fameux miroir n’est pas vraiment un objet régulièrement sollicité, mais une voix
Les nains souffrent de leur travail de mineurs, peuple d’exploités. L’un d’eux, Manchot, a même connu un épisode particulièrement traumatisant dans les profondeurs de la terre. Les chants, les livres pour Rêveur et Blanche-Neige leur apportent un peu de joie et de lumière dans cette obscurité.
Le prince… Je n’en dirai rien car il est plein de surprise, ce prince. Il nous rappelle que la cruauté peut prendre bien des visages, même celui de l’amour et de la beauté.
Quant à Blanche-Neige, elle est certes quelque peu ingénue car elle vit dans le bonheur, l’action et le plaisir de vivre et ne connaît pas de difficultés au quotidien, mais elle n’est pas sans caractère. Elle est forte et décidée. Elle tente de changer sa belle-mère, dompte les plus fougueux étalons, se lie d’amitié avec les miséreux et les domestiques, etc. N’étant pas une demoiselle niaise en détresse, elle n’agit pas comme une princesse de son rang le devrait, ce qui ne plaît pas à tout le monde.
On peut noter que le roi, le père de Blanche-Neige, nous est un peu plus présenté que dans d’autres versions du conte. Outre un portrait physique, l’auteure définit sa relation à sa défunte femme et à Lilith, ses motivations pour son royaume ou son amour pour sa fille.

J’ai beaucoup aimé que d’autres contes interviennent dans celui-ci : Aladdin, Hansel et Gretel, les pantoufles de verre de Cendrillon, etc. Ainsi que l’intervention de l’arrière-grand-mère de Lilith qui jouera un rôle important dans l’empoisonnement de la belle princesse.

Le ton est plus adulte. Autant il y a des tensions entre les personnages qui rajoutent à l’épaisseur de leur caractère (je pense à Lilith, Blanche-Neige ou le chasseur), autant la nuit de noces de Blanche-Neige y est relatée de manière particulièrement érotique. Etait-ce nécessaire ? Je ne sais pas. Ça ne m’a pas dérangée, mais je ne trouve pas que cela apporte énormément de choses.

Autre point sur lequel j’apporterai une nuance : la fin. Je trouve l’idée audacieuse, originale et sombre à souhait, mais j’aurais aimé qu’elle soit un peu plus étoffée. Les derniers chapitres se sont déroulés à une vitesse folle, une ultime vision de chaque protagoniste, mais elle m’a laissée un petit goût de manque.

Le livre en lui-même est très beau également. Sa couverture cartonnée et écarlate à l’extérieur et les illustrations de Noëmie Chevalier à l’intérieur (une pour chaque chapitre) en font un magnifique objet.

N’ayant jamais été fan de Blanche-Neige, j’ai passé un bon moment avec cette version pleine de noirceur et ces personnages profonds, qu’ils soient bons, méchants ou un peu des deux.

Je suis curieuse de découvrir les deux tomes suivants – Charme (sur Cendrillon) et Beauté (sur la Belle et la Bête) – et j’espère qu’il ne s’agira pas trop d’un copier-coller (du genre « on reprend la même recette en changeant les noms »).

« Tout le monde l’aime, n’est-ce pas ? Et comment pourrait-il en être autrement ? Elle est si belle et si gentille, et en même temps, libre et indocile. Elle pourra choisir parmi les princes celui dont elle tombera amoureuse. Oui, elle est vraiment la plus belle du royaume. N’est-ce pas magnifique ? »

Contes des Royaumes, tome 1 : Poison, Sarah Pinborough. Bragelonne, coll. Milady, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Frédéric Le Berre. 221 pages.

La trilogie des Contes des Royaumes par Sarah Pinborough :