La sonate à Kreutzer, de Léon Tolstoï (1889)

Le rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique ! » mettait au mois de juin tous les classiques évoquant l’Art (sous toutes ses formes). J’ai donc décidé de tirer de ma PAL ce court roman de Tolstoï, intitulé La Sonate à Kreutzer. Au vu du titre, cela paraissait coller au thème.

Classiques c'est fantastiques - ArtLa sonate à Kreutzer, La mort d'Ivan IllitchEn réalité, pas vraiment. La fameuse sonate, composée par Beethoven, n’a un rôle que très secondaire dans l’histoire qui parle en réalité du couple et des relations charnelles encore les hommes et les femmes. La musique devient un catalyseur des émotions humaines.
Lors d’un voyage en train, un échange s’amorce entre des passagers sur la banalisation des divorces et la nécessité ou non l’amour dans le couple, nécessaire ou facultatif selon les points de vue. La conversation s’achève lorsque l’un d’entre eux, particulièrement virulent et désespéré sur le sujet du mariage et de l’amour, déclare avoir tué sa femme. Le reste du livre est constitué du récit qu’il fait au narrateur des circonstances l’ayant mené à ce geste.

A travers ce long monologue, cette confession d’un homme sur son cheminement jusqu’au féminicide, La sonate à Kreutzer est donc essentiellement une interrogation sur le couple, le mariage et le sexe, sur la durée des sentiments amoureux ou sensuels et l’influence de la société et de l’éducation. La position de l’auteur semble être plutôt tranchée sur le sujet. Je dis « l’auteur » (et non seulement le personnage) car Tolstoï explicite sa pensée dans une postface avec des « je » bien affirmés. C’est un pamphlet pour la continence et la limitation des rapports charnels au sein du mariage (et bien évidemment en-dehors du mariage), contre la glorification de la sensualité. Mes souvenirs d’Anna Karénine sont très flous, mais je me souviens de l’opposition entre un couple raisonnable et heureux et les amours adultères d’Anna Karénine et de Vronski, donc ce roman semble en reprendre des idées. Sa thèse m’a tout de même laissée confuse par moments, notamment ses idées relatives aux enfants et notamment venant de la part d’un homme qui en a lui-même eu treize.

S’il apparaît souvent comme rétrograde, il m’a également surprise par quelques considérations, certaines relativement féministes, notamment sur les torts partagés des deux sexes et le sort des femmes contraintes de vendre leur corps aux hommes, d’autres sur le refus de manger de la viande et quelques réflexions sur la perpétuation du genre humain, doutant de son caractère essentiel et des raisons de celui-ci. Relativement est un mot important : la misogynie n’est pas absente et c’est tout de même l’histoire d’un homme qui explique pourquoi ce n’est pas de sa faute s’il a tué sa femme.

La postface clarifie sa thèse, certes, mais part ensuite sur des considérations spirituelles, les doctrines chrétiennes, l’idéal du Christ, ce que, je le reconnais, j’ai fini par lire en diagonale sans rien retenir.

Portrait d’un amour avorté, d’un mariage condamné, La sonate à Kreutzer raconte des sentiments malheureux tels que le mépris de l’autre, la haine insidieuse et la jalousie, terrible jalousie qui sera exacerbée par la musique, moment de complicité entre la femme et son (possible) amant. Une atmosphère torturée et pessimiste quant au genre humain. Cependant, à cause d’un désaccord avec la plupart des principes de l’auteur et les justifications du personnage principal et un manque d’émotions et d’immersion, je reste franchement dubitative face à ce titre.

La fameuse sonate « à Kreutzer » (ou sonate pour piano et violon n°9) composée par Beethoven entre 1802 et 1803 et dédiée au violoniste Rodolphe Kreutzer, d’où son surnom.

« Et au nom de cet amour, ou plutôt de cette abomination, il assure la perte de qui ? de la moitié du genre humain ! De toutes les femmes qui devraient être ses collaboratrices dans l’évolution de l’humanité vers le bien et la vérité, au nom du plaisir, il se fait non des auxiliaires mais des ennemies. »

« Maintenant, on prétend qu’on respecte la femme. Les uns lui cèdent leur place, ramassent son mouchoir ; les autres lui reconnaissent le droit d’exercer dans toutes les fonctions, de prendre part à l’administration, etc. Ils font tout cela, mais l’opinion qu’ils ont d’elle est toujours la même. C’est un instrument de jouissance. Son corps est un moyen de jouissance. Et elle le sait. Cela ne diffère en rien de l’esclavage. L’esclavage n’est pas autre chose que l’exploitation par les uns du travail forcé du plus grand nombre. Donc, pour qu’il n’y ait plus d’esclavage, il faut que les hommes cessent de désirer jouir du travail forcé d’autrui et considèrent cela comme un péché ou une honte. »

« Nous étions deux forçats nous haïssant mutuellement, attachés à la même chaîne, nous empoisonnant mutuellement l’existence tout en nous efforçant de ne pas le remarquer. »

« Ainsi la présence des enfants, non seulement n’améliorait pas nos relations de femme et de mari, mais au contraire nous désunissait. Les enfants devenaient un motif supplémentaire de dispute, et plus ils grandissaient, plus ils devenaient un instrument de lutte : on eût dit que nous nous en servions comme d’armes pour nous combattre. »

« Et, en général, quelle chose terrible que la musique ! Qu’est-ce exactement ? Je ne le saisis pas. Qu’est-ce que la musique ? Quelle est son action ? Et pourquoi agit-elle comme elle le fait ? On dit que la musique agit de façon à élever l’âme… quelle stupidité, quel mensonge ! Elle agit, elle agit terriblement, je parle pour moi, mais nullement de façon à élever l’âme, ni de façon à l’abaisser, mais de façon à l’exaspérer. Comment vous dire ? La musique m’oblige à m’oublier, à oublier ma vraie condition, elle me transporte dans un état qui n’est pas le mien ; sous l’influence de la musique, j’ai l’impression que je sens ce qu’en réalité je ne sens pas, que je comprends ce que je ne comprends pas, que je peux ce que je ne peux pas. »

La sonate à Kreutzer (suivi de La mort d’Ivan Ilitch), Léon Tolstoï. Le Livre de Poche, 1958 (1889 pour l’édition originale. 1890 pour la première traduction française). Traduit du russe par Sylvie Luneau. 253 pages (164 pour La sonate à Kreutzer).

Le Cercle, T1, Elisabeta, de Rozenn Illiano (2017)

Elisabeta (couverture)Novembre 2014, une éclipse solaire obscurcit le monde et sème la zizanie au sein du Cercle, société millénaire regroupant les Immortels du monde entier. D’un côté, Saraï, Immortelle assignée à résidence, retrouve son don parapsychique jusque-là éteint ; de l’autre, Giovanna, Gemella (aka source de sang pour un vampire) se fait agresser par un Immortel et reçoit la vie éternelle. Ces événements les positionnent comme hors-la-loi aux yeux des règles de la société vampirique et menacent leur existence.
Au fil de l’histoire, qui se déroule sur moins d’une année, se dessine un plan, un puzzle improbable et complexe qui, d’un murmure de révolte, fait rêver à une révolution, appuyée par l’esprit d’une Reine déchue.

Chez Rozenn Illiano, j’avais déjà croisé des sorciers, des exorcistes, un Sidhe, mais je n’avais fait que croiser les Immortels au détour de la nouvelle Les Archivistes (18.01.16). Ce roman a donc été l’occasion d’en apprendre beaucoup plus et j’ai été totalement séduite par sa conception des vampires, ou plutôt des Immortels comme ils préfèrent être appelés.
Les vampires, cette espèce vue et revue… Pas forcément facile de proposer quelque chose d’original, mais l’autrice (pas forcément fan des vampires à la base) a mis l’accent sur la création d’une société fouillée et passionnante. Le roman nous amène à regarder des siècles en arrière et à découvrir l’histoire, la hiérarchie et la culture du Cercle. Le Cercle regroupe plusieurs notions : les Immortels, leur société et la magie du sang qui régit cette société. C’est un peu compliqué à expliquer comme ça, mais j’ai vraiment aimé cette magie unique qui coule dans les veines des Immortels et la façon dont elle s’articule avec leur organisation, leurs traditions, leurs lois.
La société vampirique est donc millénaire, archaïque et, sans surprise, gangrenée par des traditions et des lois conservatrices. L’idée a été vraiment creusée et l’on découvre peu à peu la déchéance des Immortels, l’affaiblissement de leur pouvoir, la mainmise de quelques Maîtres sur la gouvernance et l’établissement de lois liberticides. De plus, l’Église s’est immiscée dans les affaires des Immortels, imposant une restriction de leurs mouvements, de leurs droits, une obligation à rester cachés sous peine d’être traqués et annihilés : souvent farouche opposante des « forces diaboliques », l’Église se fait ici complice. Loin des vampires vacant à leurs occupations en tout impunité, jouant de leur force voire de leurs pouvoirs surnaturels, les Immortels de Rozenn Illiano sont soumis à des règles strictes et injustes, notamment pour les femmes obligées de se marier. (Évidemment, société archaïque + intervention de l’Église + hommes jaloux du pouvoir des femmes = pas bon pour ces dernières.)
Côté biologie, les Immortels d’Elisabeta sont très intéressants aussi. Pas de vampires « végétariens » ici, ils se nourrissent bien de sang humain ; et certes ils sont inhumainement beaux. En revanche, leur « âge » (depuis leur transformation) a un véritable impact sur la gestion du manque de sang, sur leur tolérance à la lumière, sans parler du fait qu’eux aussi connaissent un vieillissement ! Se nourrir n’est pas une opération langoureuse, agréable et pseudo-sexuelle, mais donne plutôt lieu à un comportement de junkie et à des souffrances pas piquées des hannetons : ça résonne comme une bonne malédiction et on ne les envie pas vraiment. Je vais m’arrêter là, mais il y a encore plein de choses à découvrir au sujet de ces Immortels-là : leur surprenante pulsion autodestructrice, leur déclin physique et psychique, leurs prophéties, l’impact de la leucémie dont souffrait Saraï de son vivant… Quoi qu’il en soit, sachez qu’être un vampire chez Rozenn Illiano n’est pas synonyme de vie libre et tranquille !

Cependant, les romans de Rozenn Illiano sont tout à fait contemporains. Celui-ci se passe en 2014-2015 et l’univers – au-delà de cette société ancestrale et ritualisée – s’inscrit dans notre monde. La plume se fait protéiforme : touchant parfois à la poésie à travers des descriptions fortes et délicates, plaçant un vocabulaire très moderne dans la bouche des personnages. Ces derniers trouveront des échos en nous : si on s’attachera à la fougue et la colère de Giovanna ou à la compassion et l’intelligence de Saraï, tous les autres personnages, aussi secondaires et esquissés soient-ils, se révèlent intéressants, subtils et justes.
Elisabeta est donc un récit à deux voix. L’alternance des voix permet un dynamisme, un rythme enlevé, qui donne envie de tourner les pages pour connaître la suite des péripéties de nos deux héroïnes (et de la galaxie de personnages gravitant autour d’elles). C’est une histoire très efficace et prenante qui nous balade entre l’Italie et la France, de Paris à la Bretagne et, si elle paraît parfois un peu trop facile pour nos protagonistes, il y a tellement de richesse autour que je ne me suis pas senti frustrée pour un sou.

L’autrice adopte également un procédé original concernant la fin du roman. Comme vous le savez peut-être, ses romans sont tous liés entre eux, faisant partie d’un univers commun, du Grand Projet, mais restent totalement indépendants les uns des autres. Ainsi, le roman se finit sur un épilogue classique qui fait que vous pouvez en rester là. Mais, Elisabeta s’achevant un jour très spécial, essentiel dans la chronologie du Grand Projet, s’ajoute ensuite une seconde fin qui annonce la suite des événements, à découvrir dans d’autres romans. J’ai trouvé l’idée intéressante, permettant aux uns de s’en tenir là, aux autres de continuer l’aventure.

Une immortalité entravée, pliant sous le poids des règles, des restrictions et des obligations. Des jeux de pouvoirs et une quête de liberté. Trois femmes fortes aux caractères bien distincts qui pourtant se retrouvent pour lutter pour leur survie et contre une société injuste et patriarcale. Un roman au contexte et aux personnages fouillés et captivants. Une lecture réjouissante qui m’a donnée envie de lire la suite, Sinteval !

« Nous nous découvrons si semblables et si différents après notre transformation… une version parfaite de nous-mêmes, sans aucun défaut, mais si froide et hautaine. Nous oublions vite ce reflet d’autrefois dans le miroir, disparu à jamais. En nous transformant, nous disons au revoir à notre humanité, aux échos de normalité que nous possédions auparavant, et à la lumière. Nous nous cachons dans les ombres de l’Histoire, invisibles aux mortels. Nous n’avons plus grand-chose à voir avec ces êtres légendaires dont je rapporte l’existence dans mes registres ; à présent, nous ne sommes plus que des monstres domestiqués, des prédateurs mis en cage. »

Le Cercle, T1, Elisabeta, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2017. 500 pages.

Parenthèse 9ème art – Spéciale Groupes de femmes

Trois bandes-dessinées qui mettent à l’honneur des groupes de femmes, à la fois ordinaires et exceptionnelles. Trois lectures que j’ai adorées, à consommer sans modération !

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Bitch Planet (2 tomes),
de Kelly Sue Deconnick (scénario) et Valentine De Landro (dessin)
(2015-2017)

« L’espace est notre mère, la terre est notre père, et vous êtes si perverses que votre père vous a reniées. Vous vivrez le reste de votre vie dans la pénitence et le labeur sur Bitch Planet. »

La Terre est gouvernée par un Protectorat qui ne tolère pas de vagues… provenant des femmes. Celles qui sont jugées trop offensantes pour la société – parce qu’elles parlent trop fort, prennent trop de place, font un pas du mauvais côté de la ligne – sont envoyées dans un « établissement auxiliaire de conformité » sur une autre planète.

Ce comics me faisait de l’œil depuis fort longtemps et le moins que je puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçue. Univers, personnages, tonalité, tout est une réussite.
Côté perso, je pourrais vous parler de Kam Kogo, sportive et secrète, de la génialissime Penny Rolle, si extravertie, si forte et ayant l’audace outrageuse d’aimer son corps en surpoids, de Meiko Maki, petit gabarit et grande intelligence, mais je préfère ne pas trop m’étendre et vous laisser le plaisir de la rencontre. Cependant, si vous voulez du courage, de la diversité, des femmes déterminées, vous avez toqué à la bonne porte. Et impossible de ne pas s’attacher à elles, sans parler que l’on est forcément de leur côté.

La critique est féroce et les échos au sexisme, au racisme, à la grossophobie et à la transphobie de nos sociétés sont nombreux. C’est un comics qui parlera à la plupart d’entre nous tant le pas hors de la conformité peut être minime. Trop mince, trop grosse, trop frisée ou trop blonde, trop extravertie ou pas assez souriante, tout peut être prétexte à être montrée du doigt et détaillée du regard.
Je ne vous dévoile rien de l’intrigue, autant avoir la surprise, mais je peux vous dire qu’il est impossible de décrocher face aux nombreuses péripéties. Le rythme est bien dosé entre action, réflexion et flash-backs sur le passé de nos héroïnes.

Bitch Planet T1 2

Autre détail jubilatoire : des pages publicitaires humoristiques remplies de produits destinés à aider les femmes à être jolie ou de conseils pour tenir efficacement leur maison sans jamais oublier de se dévaloriser. Un côté vintage qui rappelle d’anciens magazines féminins, mais un ton ironique qui rappelle que les injonctions d’être belle et jeune et performante restent d’actualité. De quoi rire, quoiqu’un peu jaune parfois.

Bitch Planet T1 3

Un mot sur les illustrations. Elles ne sont pas particulièrement ma tasse de thé, notamment au niveau de la colorisation parfois trop franche, trop nette. De même pour les visages qui ne m’ont pas toujours séduite (même si certaines expressions ont parfois fait mouche). Néanmoins, c’est un aspect auquel je me suis habituée, qui ne m’a pas ralentie dans ma lecture et qui ne vous freinera pas plus que moi, je l’espère.

Pour son monde futuriste qui fait furieusement écho au nôtre, pour son ironie mordante, pour sa dénonciation d’injustices flagrantes, je vous conseille donc vigoureusement ces deux tomes énergiques et critiques (même si ma chronique est particulièrement foutraque…).

Je dois tout de même soulever une question : aurons-nous la suite ? Parce que les deux premiers volumes sont sortis à deux ans d’intervalle, sauf que le second date de 2017… Et je dois admettre qu’en rester là va être assez frustrant.

Bitch Planet, Kelly Sue Deconnick (scénario) et Valentine De Landro (dessin). Glénat, coll. Comics :
– Tome 1, Extraordinary Machine, 2016 (2015 pour l’édition originale), 176 pages ;
– Tome 2, President Bitch, 2017 (2017 pour l’édition originale), 139 pages.

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Radium Girls, de Cy (2020)

Radium Girls (couverture)États-Unis, années 1920. Le radium illumine le pays et les cadrans de montre. Edna, Mollie, Grace et les autres sont chargés de les peindre avec une peinture spéciale. Lissant le pinceau entre leurs lèvres, elles signent leur arrêt de mort.

A travers cette bande-dessinée historique, Cy nous fait découvrir l’histoire des Radium Girls, des ouvrières à qui l’on avait assuré que la peinture au radium était inoffensive. On suit une bande de copines, avec leurs rires, leurs sorties, leurs différends ; on les regarde vivre et s’amuser, jouer de ce surnom de « Ghost Girls » du fait de cette substance qui les rend phosphorescentes… jusqu’à ce que les premiers signes de l’empoisonnement se révèlent. Et en emportent une. Puis deux. Puis… Le contraste est terrible, le changement de ton glaçant alors que les rires s’éteignent.

 Le point de vue adopté est celui de l’intime, focalisé sur un groupe de filles, et, si l’époque se dessine à travers quelques propos (droit de vote, Prohibition…) et les vêtements, c’est surtout un zoom sur une histoire de vie.
C’est un choix intéressant et non déplaisant, offrant des visages et des personnalités à ses victimes oubliées, augmentant l’implication, mais j’aurais aimé en savoir plus parfois. Par exemple sur ce fameux procès qui, comme précisé dans l’interview de Cy qui complète la BD, a connu beaucoup de rebondissements et qui est ici à peine évoqué. Quelques recherches supplémentaires s’imposeront pour creuser le sujet.

Entièrement dessinée au crayon de couleur, Radium Girls propose une palette de couleur restreinte que je trouve très chouette. Le vert et le violet sont prédominants et se marient à merveille tant dans les planches sombres que dans celles – plus rares – lumineuses. Petit point négatif, j’admets avoir eu un peu de mal à différencier les différentes Radium Girls (à l’exception de quelques-unes, plus marquantes, comme Mollie ou Edna), ce qui m’a parfois freiné dans ma lecture.

Source des images : BD Gest’

Une histoire révoltante, un scandale si bien étouffé que bon nombre d’entre nous n’en avait sans doute jamais entendu parler, une technique qui change, Radium Girls est une BD passionnante et réussie, même si je l’aurais souhaitée plus approfondie parfois.

Radium Girls, Cy. Glénat, coll. Karma, 2020. 122 pages.

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Ama : le souffle des femmes,
de Franck Manguin (scénario) et Cécile Becq (dessin)
(2020)

Ama, le souffle des femmes (couverture)Partons à présent dans le Japon des années 1960. Sur l’île d’Hegura, Nagisa, jeune Tokyoïte, rejoint sa tante pour devenir une Ama. Les Ama, cheffes de famille incontestées, plongent en apnée à la recherche des ormeaux qui font vivre le village.

J’ai été totalement séduite par cette bande-dessinée. J’ai adoré découvrir les Ama et leur force de caractère. Ces femmes sont tout simplement fascinantes et leur indépendance fait plaisir à lire : elles n’ont pas la langue dans leur poche et ne se laissent pas diriger par les hommes. Elles qui vivent presque nues sont d’une incroyable liberté de paroles et de comportement. De plus, l’arrivée de Nagisa est l’occasion de nous présenter leur pratique ancestrale, leurs traditions et leur façon de vivre. C’est tout simplement captivant et enthousiasmant.
Parallèlement, j’ai été touchée par Nagisa, son passé, sa réserve au milieu de ces femmes extraverties, son histoire familiale, ses choix. C’est l’histoire de la confrontation entre deux mondes, dans laquelle la jeune citadine devra faire ses preuves pour se faire accepter.

La fin était parfaite, dans le genre triste et douce-amère. La dernière page tournée m’a plongée dans une douce mélancolie de ce qui aurait pu être et de ce qui fut. Il ne se passe pas grand-chose dans cette histoire, mais on se laisse bercer dans cette tranche de vie.

Le dessin de Cécile Becq m’a totalement convaincue. Ses visages transmettent à merveille les expressions des personnages tandis que les postures donnent à voir la détermination et la fierté des Ama ainsi que leur grâce lorsqu’elles plongent. Sa colorisation sobre, toute de bleu et de noir, est un excellent choix pour cette histoire baignée par la mer.

Source des images : BD Gest’

Une lecture tranquille et touchante qui nous emmène sur cette île hors du monde. Loin de la modernité de la capitale, c’est une ode à la nature et au respect de la mer ainsi qu’un questionnement sur la place de chacun·e dans le monde. Évidemment, elle se révèlera également très féministe tant grâce aux Amas que par les choix de Nagisa. Une bande-dessinée absolument sublime, poétique et dépaysante.

Ama : le souffle des femmes, Franck Manguin (scénario) et Cécile Becq (dessin). Sarbacane, 2020. 107 pages.

Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

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