Celle qui attend, de Camille Zabka (2019)

Celle qui attend (couverture)Alexandre est emprisonné. Délit de fuite, conduite sans permis, infractions diverses, le voici à Fleury-Mérogis. Quand sortira-t-il ? Il n’en sait encore rien. Et de l’autre côté – des murs, de la frontière franco-allemande –, il y a Pénélope, sa femme, qui l’attend et s’occupant, jour après jour, du déménagement, du travail, la société de son mari, des courses, de leur fille Pamina.

Ma critique ne sera pas bien longue. Pourquoi ? Parce que, si j’ai apprécié ma lecture, si j’ai été parfois attendrie par le personnage d’Alexandre – que l’on suit beaucoup plus que sa femme –, si j’ai aimé suivre cette chronique des jours passés en prison, je n’ai pas énormément de choses à en dire.
Histoire inspirée d’un véritable Alexandre qui a écrit de nombreuses lettres à sa femme et sa fille pendant les cent sept jours de sa détention. Il nous raconte tout ce qui fait la prison : la promiscuité, les apprentissages sur le comportement à adopter, les différents codétenus, les conflits, le temps passé à fixer le plafond, les petites occupations, les rendez-vous avec les juges et avocats, les reports, l’inquiétude, les regrets… C’est un récit particulièrement réaliste. Humain aussi évidemment.
Qui raconte comment la souffrance est partagée. Pas toujours très bien comprise par celles et ceux qui ne la vivent pas, l’épreuve est éprouvante pour lui qui est dedans comme pour elles qui sont dehors. Pour cette petite fille qui ne comprend pas pourquoi son papa est « au coin », pourquoi il ne rentre pas. Pour sa femme qui gère tout à bout de bras. Pour lui dont la nonchalance, voire la naïveté des premiers jours se retrouvent bien vite effacée par cette vie dans une cage.

Pourtant, je n’ai pas été aussi happée et touchée que ce à quoi je m’attendais. J’ai trouvé la lecture intéressante et non pas dénuée de qualités comme j’ai pu le dire précédemment, mais je l’ai trouvée aussi assez banale. Peut-être ai-je également été surprise par la douceur qui en ressort, par ce personnage plutôt lumineux, par une certaine délicatesse qui a échoué à me faire ressentir la rudesse de cette histoire. Quoi qu’il en soit, je pense que je l’oublierai malheureusement assez vite finalement.

Cette lecture m’a donc laissée un peu mitigée, mais elle possède d’indéniables qualités et je vous invite à lui laisser une chance si le sujet vous intéresse.

« Un instant infime, tout appliqué qu’il était à écrire, il s’est cru libre. Libre de pouvoir descendre sur les quais, pour aller saluer Clément au Bistrot des Augustins. Prendre un verre même peut-être. Il en est tout étourdi. Il a cru qu’il était libre. Il a cru aux arbres derrière la fenêtre, aux péniches, aux pavés, au vent qui vient de loin, aux odeurs de marrons grillés. Il a cru au goût du vin, aux brèves de comptoir. Il a cru qu’il irait guetter le passage de Pénélope rentrant du travail devant le restaurant où ils gardent les voitures. »

« Il doit écrire cette lettre. C’est une mission délicate. Pénélope lui a raconté que Pamina a subi des moqueries au Kindergarten. Un enfant a décrété qu’elle était « trop foncée » pour qu’il joue avec elle. Alexandre a mal au cœur. Il sait.
         Pamina ma princesse,

        Maman m’a raconté qu’un enfant avait été vilain avec toi. Ça risque d’arriver encore de rencontrer des enfants ou des grands qui se méfient ou te rejettent parce que ta peau n’a pas la même couleur que la leur. Ta peau a la couleur du caramel et c’est si joli. Petit j’étais le seul enfant à la peau noire dans ma classe. Je te montrerai la photo un jour si tu veux. Les autres trouvaient ça bizarre c’est parce qu’ils n’étaient pas habitués.
Alexandre prend une grande inspiration. Il sait. Il sait l’injustice et la rage, l’humiliation et le mépris. »

« Je vais devoir aller prendre l’air avec Pamina. Nous partons à Lille chez mon amie Lisa. Ça ne me réjouit pas, je n’en ai pas l’énergie, mais je dois le faire pour elle et moi. Je ne veux pas lui montrer l’exemple d’une maman qui attend fébrilement le retour de son homme. Nous, nous ne sommes pas prisonnières. Alors, on ne doit pas s’enfermer dans la seule attente de ton retour. Je ne veux pas que, plus tard, ma fille soit celle qui attend un type.
Même si comme toi, c’est un type bien. »

Celle qui attend, Camille Zabka. L’Iconoclaste, 2019. 261 pages.

Bottomless Belly Button (Nombril sans fond), de Dash Shaw (2008)

Bottomless Belly ButtonQuand j’ai feuilleté ce pavé graphique (6 cm, mine de rien, ça fait quelques pages !) pour la première fois, son contenu m’a paru tout à fait décousu, voire absurde. Il y avait des planches de six cases, des pages avec une seule case montrant du sable. Il ne me semblait pas qu’il s’agissait d’une histoire habituelle avec des personnages, une intrigue, etc. Tout cela semblait très flou. En plus, une sorte de grenouille anthropomorphe se promenait tout au long du bouquin. Bizarre.
Et en fait, pas du tout. C’est l’histoire d’une famille avec des personnages au caractère bien distinct. L’histoire de la famille Loony. Maggie et Patrick ont trois enfants : Dennis, Claire et Peter. Quarante and plus tard, Dennis, marié à Aki, a un fils, Alex et Claire a une fille, Jill. Tout ce petit monde se réunit pour une semaine car Maggie et Patrick ont une déclaration : ils vont divorcer.

Loony signifie cinglé, dingo. (Souvenez-vous : Loony Lovegood – Loufoca Lovegood en français – est le surnom donné à Luna dans Harry Potter !)
Pourtant, les Loony sont une famille comme les autres. Pas plus cinglée. Elle connaît simplement une absurdité dans sa monotonie. Toutes les familles sont un peu cinglées sans doute. Ses membres ont leurs peines, leurs joies, leurs solitudes, leurs amours… Il dépeint les sentiments avec justesse.
La présence d’une grenouille devient parfaitement claire pour illustrer la distance entre Peter et le reste de sa famille qui ne le comprend pas vraiment. On alterne entre les différents personnages qui vivent parfois chacun de leur côté, mais qui finissent par se rapprocher du fait de la séparation des parents. On découvre un album photo, des lettres d’amour. (Parfois cryptées, l’une d’entre elle m’a demandé un certain temps pour en découvrir le message !).

Le trait, couleur sable, est extrêmement fin et il nous fait rentrer dans les moindres détails malgré un dessin minimaliste. Les illustrations nous permettent de rentrer dans une histoire parfois bien efficacement que par des mots. L’auteur prend le temps de montrer des grains de poussière qui volent au soleil, un genou qui bouge, le sable sous toutes ses formes. Par un mot ou une flèche, il souligne un geste. Il dessine même ce que l’on sent au toucher dans le noir, le vent. Il utilise une palette d’expressions. C’est extraordinairement réaliste.

Un roman graphique très sensible et plein d’humour.

« – Je veux le menu complet: un père fort, une mère attentive, des frères et sœurs solidaires, de l’amour, tout le tralala.
– Euh, finalement, apportez-moi un peu de tout et je ferai des mélanges. Avant, je voulais être amie avec ma mère, mais j’ai changé d’avis.
– Pour moi, ce sera une enfance plus ou moins stable, avec un soupçon de père distant. A emporter. »

« Je suis le cliché du petit dernier qui ne trouve pas sa place. Ma famille me considère comme une espèce de grenouille étrange et idiote. »

Bottomless Belly Button (Nombril sans fond), Dash Shaw. Ça et là, 2008 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sidonie Van den Dries. 720 pages.