L’homme qui savait la langue des serpents, d’Andrus Kivirähk (2007)

L'homme qui savait la langue des serpents (couverture)Un livre estonien, voilà qui ne rencontre pas tous les jours et je remercie mille fois Syl Cypher de m’avoir donné l’occasion de découvrir ce titre que je lorgnais plus ou moins depuis sa sortie (je me souviens même dans quelle devanture de librairie l’étrange créature qui orne la couverture m’a fait de l’œil pour la première fois). Et à présent, je doute de trouver les mots pour dire à quel point j’ai adoré ce roman.

Pour reprendre le résumé de l’éditeur, « voici l’histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, de son oncle qu’il aimait tant, d’une jeune fille qui croyait en l’amour, d’un sage qui ne l’était pas tant que ça, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons un peu épouvantés par tout ce qui précède. »

Il faut avouer que c’est superbement écrit. C’est drôle, cru, précis. C’est fort et évocateur. C’est visuel et fascinant. C’est maîtrisé d’un bout à l’autre. Bref, c’est surprenant et fantastique. (Voilà, lisez-le maintenant !)

C’est un récit très atypique. Partant de la conquête de l’Estonie par les Allemands d’un point de vue local, il propose un récit initiatique, nous raconte l’histoire d’une vie atypique car en voie de disparition. Il y a un petit goût de conte là-dedans, saupoudré d’une touche d’aventure et de fantastique. Quand je parle d’aventure, ne vous imaginez pas un récit trépidant avec de l’action à toutes les pages car c’est aussi assez lent et parfois contemplatif, mais d’une façon si fascinante que l’on ne s’ennuie jamais.

L’humour – très ironique – naît du décalage entre les personnages, entre les générations, entre les façons de vivre. Car c’est souvent une histoire d’oppositions. Principalement entre la forêt et le village. Pour les gens de la forêt, ceux du village sont fous de se tuer ainsi à la tâche pour une nourriture insipide, de se soumettre ainsi au joug des étrangers, de s’abaisser au rang de vermine en oubliant la langue des serpents ; pour les gens du village, ceux de la forêt sont des sauvages, des païens, des loups-garous.
Une histoire d’évolution, de progrès, de période de transition, quand les anciennes façons et les nouvelles mœurs s’entrechoquent : aux yeux d’un Leemet à la frustration grandissante, les villageois sont d’une bêtise sans borne dans leur naïveté crédule, leurs conversation ineptes et leur admiration démesurée pour tout ce qui vient de l’étranger (allant jusqu’à louer le crottin des chevaux des chevaliers), s’humiliant tous seuls, se disant trop nigauds, trop arriérés pour être respectés de ces divins étrangers. Cependant, lui-même est encore trop moderne aux yeux des anthropopithèques, reliques d’un autre âge.
Certains échanges – discussions futiles, dialogues de sourds – sont absolument hilarants… bien qu’un peu frustrant pour nous qui sommes si bien installé·es dans la tête de Leemet.

« « Cher vieux voisin », répondit le moine paisiblement en se frottant lentement les paumes l’une contre l’autre, comme s’il se lavait les mains avec des rayons de soleil, « tu pourrais quand même faire preuve d’un peu plus de souplesse. Ce genre de musique est aujourd’hui fort en vogue dans la jeunesse. Tu es âgé, tu as d’autres goûts, mais tu devrais comprendre que le temps va de l’avant et que ce qui ne te plaît pas peut procurer du plaisir à la jeune génération qui prend exemple sur Jésus-Christ. »
« C’est ce type qui t’a appris à chanter comme ça ? », cria le petit homme trapu.
« Bien sûr que c’est le Christ. C’est l’idole des jeunes, et mon idole à moi aussi. De telles mélodies sont celles qu’entonnent les anges au Paradis et les cardinaux en la sainte ville de Rome – pourquoi devrais-je m’abstenir de les chanter, si tout le monde chrétien les entonne ? »
« Chez moi, ce n’est pas le monde chrétien ! », coupa le Sage des Vents. « Pardonne-nous de t’avoir dérangé, Hörbu. Tu devais être en train de faire la sieste.
« Bien sûr que je faisais la sieste ! Et juste au moment où je dormais le mieux, voilà ta charogne de fils qui se met à pleurnicher comme si la merde était venue lui boucher le trou du cul. Pourquoi est-ce que tu lui permets de venir chez toi ? Qu’il reste dans son monastère s’il a choisi d’y vivre. Qu’est-ce qu’il a à venir embêter les vieux ! » »

Cet humour s’oppose au ton sombre, tantôt désespéré, tantôt désabusé du récit qui raconte un monde qui s’étiole peu à peu avant de bientôt disparaître. Sans parler de la solitude et de l’amertume de Leemet d’être sans cesse « le dernier homme » (à vivre dans la forêt, à parler la langue des serpents, à se souvenir de telle et telle personne ou créature (ce n’est pas du spoiler, il le dit dès la première page)). Il s’oppose aussi à la violence : meurtres, mort, deuil, folie semblent être monnaie courante dans la forêt. Sans pitié pour nos amitiés de lecteur·rice envers tel ou tel protagoniste, l’auteur les fait disparaître impitoyablement. Et, comme Leemet, nous n’avons d’autre choix que finir par s’y habituer.

« Les gens et les animaux auxquels je tenais disparaissaient comme des poissons égarés à proximité de la surface – un seul coup les assommait et ils n’étaient plus là, ils sombraient l’un après l’autre là où je ne pouvais pas les suivre. Enfin, j’aurais pu les suivre, bien sûr, tout comme on peut toujours se jeter à la mer pour pêcher des poissons, mais sans espoir d’en attraper. Un jour, j’emboîterai le pas à tous ceux qui m’ont été chers, et nous prendrons la même direction, mais même ainsi, nous ne nous rencontrerons jamais plus – tant cette mer est vaste et tant nous sommes minuscules. »

Autre point fort, les personnages, travaillés, riches, nuancés. L’auteur ne tombe pas dans le manichéisme et n’idéalise jamais les habitants de la forêt qui recèle son lot de personnages faibles, cruels, sanguinaires.
D’ailleurs, Leemet, totalement incrédule, méprise les croyants quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Car toutes les croyances semblent porteuses de malheurs et de crimes. Cela inclut donc le Christ des étrangers, si bien adopté par les villageois, mais aussi les génies, Mères des Bois et autres ondins vénérés par Ülgas, le « Sage du bois sacré ». Invoquer les dieux, chrétiens ou païens, est un tour de passe-passe un peu trop facile pour Leemet. La religion donne réponse à tout, contre toute logique, et rend impossible toute discussion raisonnée. Or, si, au début, les discussions avec des croyants amusent terriblement – avec un Jésus évoqué comme une star, c’est « l’idole des jeunes » qui ont « son image au-dessus de [leur] lit », c’est « un succès phénoménal » que tout le monde veut approcher au plus près… quitte à se faire « couper les choses » car « c’est la mode en ce moment » pour mieux le glorifier –, les dérives obscurantistes réclameront leur dot de sang, soulignant les pires facettes de ce besoin de croire en des puissances supérieures. Quelles qu’elles soient.

La postface est très intéressante car elle permet de comprendre certaines critiques dissimulées à qui n’est pas familier avec les questions d’identité et d’histoire estoniennes ainsi qu’avec le nationalisme « ruraliste et nostalgique du passé » qui résonne fortement dans ce pays.

Satirique, pessimiste, cruel, épique, fantaisiste, désopilant, triste, captivant, intelligent, métaphorique, L’homme qui savait la langue des serpents est donc un très joli ovni qui ne s’embarrasse pas d’étiquette. Totalement atypique et absolument génial, je ne crois pas avoir lu quelque chose d’aussi original depuis fort longtemps. Je suis époustouflée par le talent narratif d’Andrus Kivirähk, un auteur que j’ai hâte de retrouver. Si je n’ai pas su vous donner envie de le lire, j’en suis désolée car ce livre est une petite merveille !

« Les hommes vivent d’espoir, aussi ténu soit-il : ils ne se satisfont jamais de l’idée que quelque chose soit irrémédiable. »

« « Qu’est-ce qui lui prend, à ton père ? »
« Il dit que ça n’a pas de sens de rester, tout le monde s’en va. Qu’il aurait préféré continuer à vivre ici, mais qu’il n’y a rien à faire. Que ça n’a pas de sens de cracher contre le vent. Que si les autres ont choisi le village, il faut se résigner et faire comme tout le monde. » »

L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk. Editions Le Tripode, coll. Météores, 2015 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier. 470 pages.

La guerre des salamandres, de Karel Čapek (1936)

La guerre des salamandres (couverture)Un brave capitaine découvre des créatures jusqu’alors inconnues, isolées sur une île indonésienne : des salamandres (Andrias Scheuchzeri de son petit nom) qui marchent sur leurs pattes arrière, qui dansent les nuits de pleine lune et qui se révèlent très intelligentes et travailleuses. Si elles commencent par intriguer et fasciner, l’intérêt devient rapidement financier et les salamandres deviennent les nouveaux esclaves de ce XXe siècle. Vendues et exploitées pour coloniser la mer et construire de nouveaux territoires, la révolte, ignorée par des humains sûrs de leur fait, est inévitable.

La guerre des salamandres est un roman de science-fiction, mais l’Histoire et le contexte de l’époque se dessinent très clairement sous cette histoire incroyable. Pêle-mêle, voici ce que j’ai décelé :

  • les enjeux liés aux colonies ;
  • le communisme: il prend la défense de la main-d’œuvre exploitée que sont les salamandres (« Salamandres opprimées et révolutionnaires du monde entier, unissez-vous, l’heure de la lutte finale a sonné. ») ;
  • le racisme: lorsque les salamandres menacent les côtes asiatiques ou africaines, ces bons Européens diront en gros « mieux vaut eux que nous » ;
  • le Ku Klux Klan: les lynchages et bûchers de salamandres aux Etats-Unis, d’ailleurs dénoncés par des Noirs s’insurgeant du sort de leurs « frères », ne sont pas sans rappeler les agissements de la tristement célèbre organisation ;
  • l’antisémitisme: l’Allemagne interdit les vivisections… uniquement par les chercheurs juifs) ;
  • la montée du nazisme: les Allemands révèleront l’existence d’une « race supérieure de salamandres », la race aryenne du reptile, celles qui vivent dans les eaux germaniques ont la peau plus claire, la démarche plus droite, le crâne plus ceci ou cela… ;
  • les tensions entre l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne (bien que pour d’autres raisons que celles retenues par l’Histoire, celles du livre étant liées aux salamandres) ;
  • ou encore l’inefficacité de la Société des Nations à travers l’inutilité des grandes institutions qui échouent à trouver des solutions et même à trouver un nom correct aux salamandres : « La Commission pour l’Etude de la Question des Salamandres devait choisir l’appellation la plus appropriée et elle s’y attacha consciencieusement et avec ardeur jusqu’à la fin même de l’Âge des Salamandres ; mais elle ne fut pas en mesure d’adopter une conclusion finale et unanime. »

Et ce n’est que ce qui m’a sauté aux yeux grâce à mes petits savoirs ou de vagues souvenirs de cours d’histoire. Une meilleure connaissance du contexte de l’époque permet sans doute d’approfondir encore davantage sa lecture du roman et de la rendre plus passionnante encore.
Il y a également un passage qui m’a particulièrement perturbée. Quelques rapports présentent à un moment des expériences faites sur les salamandres. Enfin, par expériences, il faut entendre tortures. Ce qui m’a choquée, c’est que ces tortures (relatives aux températures, au jeûne, au manque d’eau, à des mutilations) rappellent celles subies par les Juifs entre les mains des « médecins » nazis. Sauf que ces « expériences » ont commencé quelques années plus tard. Ce n’est pas le seul moment où Karel Čapek se révèle visionnaire : une conférence fait étonnamment penser à celle de Munich en 1938…

Cette histoire nous est racontée d’un point de vue économique, politique, social… mais rarement émotionnel. A part le truculent capitaine Van Toch et sa touchante relation avec les salamandres, ses « tapa-boys », rares sont les personnages marquants. Nous ne sommes pas pris par la main par un personnage principal comme nous en avons l’habitude, les protagonistes passent, certains reviennent une ou deux fois, mais on ne les connaît jamais vraiment. Le point de vue change souvent de pays et reste relativement distant. Finalement, on nous présente des faits et la manière dont les choses se sont déroulées : la découverte, la fascination, l’idée commerciale, l’esclavagisme, etc. Le résultat aurait pu être froid, mais non. C’est un roman enthousiasmant, passionnant, que j’ai dévoré en quelques heures. L’auteur a réussi un véritable tour de passe-passe.

L’écriture est vivante, dynamique, moderne… Bien éloignée de ce que l’on pourrait redouter d’un roman de 1935. De nombreux comptes rendus et articles de journaux ponctuent le roman.
L’humour est omniprésent. S’il devient parfois presque saugrenu lorsque l’on nous fournit un document avec cette mention « Cf. la coupure suivante, d’un grand intérêt mais malheureusement dans une langue inconnue et donc intraduisible », il est souvent noir et cynique dans le ton, dans certaines comparaisons ou des remarques qui égratignent ici ou là les grandes nations.

Progressant dans ma lecture, je ne redoutais qu’une chose : la fin. Je craignais qu’elle ne parte en vrille et ne soit pas à la hauteur. Mais non ! Le dernier chapitre est une discussion de l’auteur avec lui-même, avec une petite voix intérieure qui l’interroge sur la suite des événements, sur les salamandres et sur les humains. C’est intelligent, fin, drôle et extrêmement original. J’adhère à 200%… sauf pour les six dernières pages. Mais peu importe pour moi, ce n’est qu’un fol espoir de sauver l’humanité, de vaines spéculations. Team salamandres ! (Même si je me doute qu’on est plus ou moins censé être pour les humains et que les salamandres, dictatrices voulant agrandir leur espace vital, représentent les nazis… Pas top…)

Commençant comme un récit d’aventures, La guerre des salamandres se révèle être un conte philosophique opposé aux totalitarismes d’une richesse inouïe. Pris un peu au hasard (pas totalement puisque j’ai réalisé par la suite avoir été attirée par le nom de l’auteur qui est le premier à avoir utilisé le mot robot inventé par son frère Josef), c’est une excellente découverte ! Un vrai coup de cœur, un concentré d’intelligence et d’humour dont je risque de parler longtemps !

Cette lecture m’a rappelé la récente trilogie cinématographique de La planète des singes. Comme les primates, les salamandres apprennent le langage, la lecture, intègrent des connaissances et utilisent des outils jusqu’à se hisser au niveau des humains, voire à les dépasser. Le livre de Pierre Boulle est dans ma PAL et figure parmi mes futures lectures.

« 2. Cette même salamandre sait lire, mais seulement les journaux du soir. Elle s’intéresse aux mêmes sujets que l’Anglais moyen et réagit d’une manière analogue, c’est-à-dire selon les idées reçues. Sa vie intellectuelle, dans la mesure où elle en a une, se compose de conceptions et d’opinions courantes à l’heure actuelle.
3. Il ne faut absolument pas surestimer son intelligence car elle ne surpasse en aucune façon celle de l’homme moyen de notre époque. »

« Les gens commencèrent enfin à considérer les salamandres comme quelque chose d’aussi banal qu’une machine à calculer ou un automate ; ce n’étaient plus, à leurs yeux, de mystérieuses créatures sorties, on ne sait à quelle fin, de tréfonds inconnus. En outre, les gens ne trouvent jamais de mystère dans ce qui leur rend service, dans ce qui leur profite, mais seulement dans ce qui leur nuit, dans ce qui les menace ; et puisque, comme on l’a vu, les salamandres étaient des créatures très utiles, à multiples emplois, elles étaient entrées dans l’ordre des choses normal et rationnel. »

« Pourquoi la nature devrait-elle corriger les erreurs que les hommes ont commises ? »

La guerre des salamandres, Karel Čapek. Cambourakis, 2012 (1936). Traduit du tchèque par Claudia Ancelot. 380 pages.

 

Seul contre Osbourne, de Joey Goebel (2015)

Seul contre Osbourne (couverture)Une journée d’avril 1999, au lycée de Valandia, Kentucky (mais peu importe car « tous les lycées américains se ressemblent »). C’est sans le moindre plaisir que James, 17 ans, retourne en cours après les vacances de printemps. Ces camarades sont des brutes, sans classe, sans goût, obsédé par le sexe. Seule Chloe se détache du lot… jusqu’à ce qu’elle passe ses vacances à Panama City Beach en Floride, « une ville aussi chaude et puante qu’un tampon hygiénique » où vont tous les autres lycéens pour faire la fête et pour « choper ». La journée commence mal et le pire arrive lorsque toute la classe de création littéraire descend en flammes son roman. Alors, quand on lui offre la possibilité de se venger de ces idiots, James n’hésite pas et fait annuler le bal de fin d’année, événement vénéré par tous les terminales.

James n’aime pas grand-chose dans sa génération dont il fait une critique acerbe. Le monde vit à présent dans ce qu’il appelle la Grande Puterie débile, « le système dans lequel nous vivons, qui transforme chacun de nous en un corps sans cervelle ». Le corps semble avoir pris le pas sur le cerveau et il le regrette. Il soupire après la classe des générations passées, après la musique des décennies précédentes. Il méprise ces adolescents aux préoccupations limitées : s’amuser, occuper leur soirée, sortir avec quelqu’un, etc.

Mais ce n’est pas une diatribe haineuse de 400 pages contre les moins de 20 ans. James évolue au cours de cette journée chaotique. Il s’aperçoit que les apparences peuvent cacher des bonnes personnes – comme les populaires Hamilton Sweeney ou Stephanie Schnuckin qui se révèlent être intelligents et bons élèves – ou parfois des souffrances qu’ils taisent. Il voudrait les aimer, mais il n’y arrive pas car ils lui claquent la porte au nez. Ils refusent d’être aimés, ils parlent pour ne rien dire, taisant l’important : « On ne parle jamais de ce qui nous dérange le plus. Personne ne veut parler de rien. C’est ce qu’il y a de plus dur au monde à communiquer. Peut-être encore plus pour les adolescents. »

Ensuite, il n’est pas forcément aussi détaché qu’il aimerait l’être, qu’il aimerait le faire croire. Il pense autant que les autres à son apparence. Même s’il l’utilise pour se distinguer et non pour se rapprocher et se fondre dans la masse, elle lui donne le rôle du rebelle qui n’a rien à voir avec les idioties des lycéens. Son anticonformisme est un costume au même titre que certains adoptent celui du gangsta ou du mec cool. Hamilton Sweeney le lui d’ailleurs fait remarquer : « Tu sais quoi ? Je suis intelligent. Et vous devriez comprendre pourquoi je dois le cacher. Tu sais qu’il faut maintenir son image ici. Putain, tu fais la même chose. Tu es sûrement plus obsédé par ton image que moi. Cette histoire de bal – un mec comme toi n’avouera jamais qu’il veut y aller. Tu suis la partition autant que les autres. »

Et alors qu’il se moque de leur manière de se toucher sans cesse, de leur obsession d’avoir un.e petit.e ami.e, de leur fascination pour le sexe, il ressent la même envie d’être aimé et de ne pas être seul. Il se déclare à Chloe au cours de dessin et laisse échapper son désespoir auprès d’un autre élève : « Je n’aurai jamais d’enfants. Aucun être humain ne m’apprécie. Tu parles si je trouverai quelqu’un qui voudra m’épouser. »

Ce livre évoque bien les pensées, les prises de tête que l’on peut avoir quand on dans la situation de James : on est mal à son établissement, on ne s’y sent pas à sa place, on s’entend mieux avec les professeurs qu’avec les élèves, on ne comprend pas les autres personnes du même âge car ils semblent immatures. J’ai vraiment apprécié les nuances, les évolutions de James. Il n’est pas seulement intelligent, il est aussi attachant malgré son intransigeance. Lui-même reconnaît que des personnes trouvent grâce à ses yeux, que d’autres que lui parviennent à conserver leur originalité et leur identité.

J’ai également retrouvé des éléments qui m’ont rappelés mon lycée, comme la scène de la cantine : « Les gens devaient toujours aller à une table et demander s’ils pouvaient s’asseoir. C’était comme si le conseil d’administration s’était rassemblé pour dire : « Comment est-ce qu’on pourrait rendre la vie de nos élèves encore plus difficile ?… Je sais. Mettons-leur un nombre insuffisant de chaises pour déjeuner. » » C’était amusant.

J’ajouterais enfin que le livre se dévore. Le déroulement sur une seule journée de cours évite les longueurs ou les atermoiements sur des mois et rythme ainsi le récit.

Une journée dans un lycée banal pour une plongée intense dans les pensées torturées d’un adolescent. Une critique satirique de la société et de l’adolescence, âge cruel où la masse est reine.

« Je portais le deuil de l’enfant que j’avais été comme s’il s’agissait d’un être cher décédé. »

« Si on ne faisait pas attention, la notion même de progrès risquait de se résumer à un rêve charmant de nos ancêtres. »

La Grande Puterie débile :

« Elle écrase, oppresse et déshumanise, mais elle est plus efficace que Big Brother car nous nous surveillons tous mutuellement, nous sommes nos propres autorités, il n’y a pas d’échappatoire. Je n’insisterai jamais assez sur un point : la Grande Puterie débile met le monde en état de décomposition, mais l’espoir réside dans l’individu qui parvient à vivre dans la Prostitution tout en pensant par lui-même. »

« J’avais l’impression que chaque personne que j’avais connue m’avait hurlé « non » au visage. Mon cœur avait déjà été brisé tant de fois qu’il devait être méconnaissable. Il devait plutôt ressembler à une protubérance desséchée, calcifiée de désir, mais qui continuait de battre malgré elle au rythme de cette névrose romantique que je pourrais bien appeler comme tout le monde : l’amour. »

« Une personne a plus de manières de devenir mauvaise que le contraire. »

Seul contre Osbourne, Joey Goebel. Editions Héloïse d’Ormesson, 2015 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Samuel Sfez. 384 pages.