Le cœur des louves, de Stéphane Servant (2013)

Le coeur des louves (couverture)Célia, rapidement rejointe par sa mère, vient s’installer dans la maison de feue sa grand-mère dans un village isolé dans les montagnes. Mais leur retour ne plaît pas à tout le monde et remue les cendres du passé.

J’ai découvert La langue des bêtes il y a plus de deux ans, me revoilà enfin reposant l’autre livre de Stéphane Servant qui me faisait extrêmement envie, Le cœur des louves. Pour être honnête, je suis un peu plus mitigée sur ce titre. Non, mitigée est trop fort et j’ai tout de même énormément apprécié cette lecture.

Pour parler tout de suite de ce qui m’a dérangée, c’est que je l’ai trouvé beaucoup trop long. Surtout dans la première moitié où j’avais l’impression de lire et relire sans cesse la même chose. Les mêmes émotions, les mêmes interrogations, les mêmes scènes. J’ai eu la sensation que le texte aurait pu être réduit de moitié sans problème. Cependant, la seconde moitié a su passer outre ce sentiment d’enlisement et je me suis enfin élancée sur les talons de Célia et de Tina.

En dépit de mes réserves, ce récit a aussi su me convaincre par son propos. Réalisme teinté de fantastique. Les femmes qui se font louves, la violence de la nature humaine, la dureté d’une société patriarcale, les peurs ancestrales gravées dans les tripes, les non-dits, les secrets de famille qui reviennent éclabousser le présent, la recherche de la liberté et de l’émancipation.

Le texte est poétique, d’une poésie dure. A l’image de la nature qui se dévoile à celles et ceux qui savent la regarder et l’écouter. Exploration de la forêt, escalade des reliefs rocheux, plongée dans le Lac Noir ; la nature est omniprésente, guide dans le parcours initiatique de Célia et Alice, de l’adolescence à l’âge adulte. Peu à peu naît une atmosphère ensorcelante, sauvage, sombre, qui entoure ce village perdu dans les montagnes. Une ambiance de légendes, de contes et de terreurs nocturnes.

Autre chose, en dépit de mon enthousiasme révolté pour ce cri de révolte hurlé à la Lune et à la face des hommes par ces femmes maltraitées, repoussées, violentées, méprisées, je n’ai pas réussi à m’attacher réellement à Célia. Ni à sa mère. Seule Tina, la grand-mère à la réputation de « sorcière » et de « putain », m’a touchée par son histoire emplie de brutalité, d’injustices et de liberté.

Le cœur des louves est donc une lecture palpitante, envoûtante, exigeante aussi, dont l’intrigue, les thématiques et l’écriture forment un tableau des plus magiques, éclaboussé de vérités parfois cruelles. Je regrette donc le sentiment de longueurs et le manque d’empathie envers bon nombre de personnages.

« Les bêtes les plus terrifiantes ne viennent pas la nuit. Elles n’ont ni griffes ni crocs. Elles vont sur deux jambes et elles ont tout de l’apparence d’un homme. Les bêtes peuvent parfois avoir le visage d’un père. »

« Le plus terrible, c’est que les gens ont pas oublié ce qui s’était passé ici. Ici, ils oublient jamais. Comme si leur mémoire venait se graver dans la montagne. Il faut des millions d’années pour qu’ils oublient et qu’ils pardonnent. Et pourtant, si tu savais… Eux aussi ils en ont des secrets. Des choses immondes qu’ils planquent dans des placards. »

« Il y avait quelque chose de grisant dans cette sensation. Comme quand on est en équilibre en haut d’un mur. L’impression que tout est ouvert devant soi. Et aussi la crainte. La peur de chuter. D’être entraînée par son propre poids vers le vide. Mais c’est peut-être de cette angoisse-là que naît le plaisir d’être bien vivante. Sans la peur de la chute, on ne ressent peut-être pas le plaisir de la liberté. »

Le cœur des louves, Stéphane Servant. Éditions du Rouergue, coll. Doado, 2013. 541 pages.

Dix petits nègres & Dix

Dix personnes, une île déserte, des accusations et des meurtres, ça vous dit quelque chose ? Dans cet article, je vous invite de partir sur cette île peu à peu transformée en tombeau pour une justice assénée de manière bien originale à travers deux romans : l’original évidemment, Dix petits nègres, le classique signé Agatha Christie, et une version récente – et française – à savoir Dix de Marine Carteron

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Dix petits nègres, d’Agatha Christie (1939)

Dix petits nègresDix personnes – trois femmes et sept hommes – réunis sur une île étrange par un couple tout aussi mystérieux. Un enregistrement les accusant d’avoir commis un ou des meurtres. Une funeste comptine qu’un assassin invisible semble suivre pour les supprimer un à un.

Dix petits nègres est indubitablement l’un des titres les plus connus de la reine du crime et incontestablement l’un des plus aboutis. Il s’agissait pour d’une relecture en vue de découvrir le dernier titre de Marine Carteron intitulé Dix.

Forcément, l’effet de surprise n’est pas le même lorsqu’on connaît la fin. Bien que ma lecture remonte à plus de dix ans, je n’ai jamais oublié ni les crimes, ni le coupable tant l’histoire m’avait marquée – à l’instar du Crime de l’Orient-Express, Mort sur le Nil ou Le meurtre de Roger Ackroyd. La lecture perd un peu de son charme, mais j’ai pris plaisir à chercher tous les indices pouvant nous mettre sur la piste de la mystification. Cela m’a confirmé que ces derniers sont si subtils qu’il m’était impensable de découvrir le mystère à ma première lecture.
C’est un récit très efficace qui se laisse lire très rapidement. Les événements s’enchaînent sans temps mort tandis que la succession de chapitres courts et les changements de points de vue – puisque nous passons incessamment d’un personnage à l’autre – empêchent de décrocher de l’intrigue.
L’ambiance est savoureuse : île déserte battue par les vents et les embruns, invités à la conscience peu légère à la fois suspects et détectives dans un jeu macabre et crimes soigneusement mis en scène sur fond de chansonnette enfantine. Que demander de plus ?

Bref, pas étonnant que ce roman soit devenu un incontournable du genre tant il est réjouissant à lire, tant il est agréable de se laisser dupée pour avoir la surprise de découvrir dans les dernières pages seulement le fin mot de cette histoire

« Une île, ça avait quelque chose de magique ; le mot seul frappait l’imagination. On perdait contact avec son univers quotidien – une île, c’était un monde en soi. Un monde dont on risquait parfois – qui sait ? – de ne jamais revenir. »

Dix petits nègres, Agatha Christie. Le Livre de poche, 1997 (1939 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Gérard de Chergé. 222 pages.

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Dix, de Marine Carteron (2019)

Dix (couverture)Dix personnes – sept adolescents et trois adultes – réunis sur une île pour une émission de télé réalité. Sauf que le jeu n’est pas tout à fait celui auquel ils s’attendaient.

J’avais très envie de lire ce livre car Marine Carteron est l’autrice des géniaux Autodafeurs et Génération K, ce qui me semblait très prometteur. Cependant, j’étais malgré tout dubitative du fait de l’histoire très inspirée d’un autre livre. Si la quatrième de couverture parle d’un « clin d’œil sanglant à la reine du roman noir », je trouve qu’il s’agit ici de bien plus qu’un simple clin d’œil.

Bien que son nom ait été changé – sans surprise –, l’île présente une disposition similaire : falaises abruptes du côté orienté vers la côte ; une tempête vient déjouer l’espoir d’être secourus ; si le manoir est extérieurement ancien, il est entièrement rénové et modernisé comme l’était la maison d’Agatha Christie. Et forcément, l’on sait que toutes les personnes sur l’île sont coupables (sauf que l’une d’entre elles n’est coupable que des meurtres perpétrés dans ce jeu macabre). Certes, les crimes ont évolués pour cette version 2019. La guerre qui avait couvert le général Macarthur, la potence auquel Wargrave était soupçonné d’avoir joué avec un peu trop de légèreté ou le puritanisme de Miss Brent qui avait poussé une jeune servante enceinte hors mariage à se suicider ne sont plus d’actualité. A présent, les « participant·es » sont accusé·es de harcèlement scolaire, de viols et de rumeurs murmurées sur le Web. Les thématiques se sont modernisées pour dénoncer les vices de notre société.
Mais l’idée reste la même. Et sachant cela, identifier le coupable très rapidement n’avait rien de bien sorcier. Non seulement son lien avec une certaine personne décédée n’est jamais évoqué, mais en plus, il n’y a pas vraiment de passage dans sa tête, de moments où nous sommes plongés dans le tourbillon de ses pensées, ce qui, naturellement, le dénoncerait aussitôt. Je me suis demandé si c’était la même chose dans Dix petits nègres, je regrette de ne pas y avoir prêté attention. Connaissant d’avance le coupable, ce détail ne m’a pas choqué alors qu’il m’est apparu comme évident dans Dix. J’avoue que cela m’a un peu déçue de ne pas avoir été étonnée et trompée comme dans l’œuvre d’Agatha Christie : c’était ici un peu trop facile finalement.

En revanche, il y a bel et bien ce que j’appellerais des clins d’œil, mais aux contes et à la mythologie. Chaque invité·e se voit attribuer une chambre décorée sur une histoire bien précise : le Petit Chaperon rouge, le garçon qui criait au loup, Peau d’âne, Icare, Narcisse, Sisyphe, etc. Aimant tant les contes que la mythologie, j’avoue que j’ai beaucoup apprécié cet aspect du récit. Je me suis amusée à tenter de deviner – avant que l’on nous en confie les détails – quel était le lien entre le protagoniste du roman et le héros ou héroïne du conte ou de la mythologie. Car ces derniers font en effet le lien avec leur crime et leur châtiment. C’est morbide, mais assez réjouissant à lire, je dois avouer.

Je suis donc un peu mitigée sur ce roman. D’un côté, c’est un huis-clos efficace, c’est prenant, la lecture est fluide et agréable, les thématiques sont très actuelles, et, comme je l’ai dit, j’ai particulièrement apprécié les références mythologiques et relative aux contes. De l’autre, je trouve le procédé de s’inspirer autant d’une autre œuvre un peu « facile ». Je mets entre guillemets car je ne pense pas que s’inspirer de l’un des chefs-d’œuvre d’Agatha Christie soit particulièrement évident – c’est indubitablement audacieux –, mais en même temps, il me semble que la charpente de l’intrigue est déjà construite et qu’il n’y a qu’un travail de rénovation, de rafraîchissement à faire par-dessus. Sans compter que je m’attendais à me faire avoir d’une aussi belle façon que par son ancêtre anglais et que ça n’a pas vraiment été le cas. Par conséquent, en dépit de ses qualités, je pense qu’il s’agit d’un roman que j’oublierai dans quelques temps à l’inverse du classique qu’est Dix petits nègres.

« Son plan était parfait à l’exception d’une chose : les gens n’étaient pas des pièces d’échec et réagissaient parfois de façon étrange. »

« Rien à part le hurlement d’un infirme qui venait de comprendre que, finalement, il y avait bien pire torture que ne pas savoir.
Le pire, c’était de savoir… et de ne pas pouvoir le prouver. »

Dix, Marine Carteron. Editions du Rouergue, coll. Doado noir, 2019. 302 pages.

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Petite parenthèse qui n’a rien à voir avec l’article ci-dessus. Il n’y aura pas de bilan mensuel ce mois-ci ; à l’heure où cet article paraît, je suis en plein état lieu avant de migrer vers le sud pour m’installer dans ma nouvelle région. Je ne sais pas quand j’aurai à nouveau internet, donc ne vous étonnez si je ne réponds pas très rapidement à d’éventuels commentaires. (J’ai un autre article programmé, mais le blog risque de tourner au ralenti ces prochaines semaines.) Je vous souhaite un beau mois de mars et vous dis à bientôt !

Quelques mots sur… Scrops !, Le héron de Guernica et Bonjour tristesse

Thématique involontaire, je vous présente aujourd’hui trois courts romans français qui font tous entre 150 et 160 pages.
De la SF, de l’histoire et un petit classique, il y en aura pour tous les goûts.

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Scrops !, de Maëlig Duval (2019)

Scrops ! (couverture)Physis, jeune planète artificielle aux tréfonds de la galaxie. Les humains y vivent en harmonie avec leur petit univers jusqu’à ce que Madeline disparaisse. Certains accusent les scrops, mignonnes créatures monotrèmes à poils et à bec, d’en être responsable. La planète-fille voudrait-elle se débarrasser de ses créateurs et créatrices ?

Je me dois de remercier Babelio et les éditions Gephyre – que je découvre en cette même occasion – de m’avoir envoyé ce livre qui me serait sans doute resté méconnu sans eux.

L’idée de base est extrêmement poétique. Imaginez une planète qui aurait très très envie de naître et de grandir ; imaginez un homme qui rêve de cette planète ; imaginez qu’il réunisse les meilleurs scientifiques, hommes et femmes, et que tous partent dans l’espace soigner leur planète comme on soigne une plante jusqu’à ce que celle-ci soit prête à les accueillir. L’introduction m’a embarqué directement dans un autre univers et les premières pages m’ont tout simplement fascinée. Les mots, le rythme, le concept… en quelques lignes, me voilà partie.
J’ai beaucoup aimé également le côté un peu dingue des créatures inventées par Maëlig Duval : les scrops sont les bestioles les plus loufoques qu’il soit. A vrai dire, cela m’a rappelé les bêtes qu’on inventait et dessinait étant enfants : souvent improbables, souvent bancals, souvent très colorés, visualisez-vous ?

Sur Physis, les humains tentent de mettre en place une nouvelle société, plus juste, plus équitable, mais le principe de toute utopie semble d’être dévoyée ou en tout cas d’abriter en son sein des éléments perturbateurs. Le roman de science-fiction s’en trouve mâtiné de polar avec cette enquête pour élucider le mystère de la disparition de la première femme – la première à avoir réussi à mettre au monde un enfant viable qui a survécu jusqu’à l’âge adulte. Nous suivons les différents personnages – Sab, Hugo, Geneviève, Victor… – pour comprendre peu à peu le dessous de ce complot.  Si le reste de l’histoire est tout aussi prenante que le début, la suite perd en onirisme… pour les retrouver dans les dernières pages.

 De très belles idées, un voyage dans l’espace, des créatures aux motivations floues, une enquête qui questionne notamment les relations familiales et l’évolution nécessaire (ou pas) pour vivre sur une autre planète. Poétique et original, c’est une très jolie découverte !

« Imaginons tout d’abord un homme fou. Mesurément fou, comme peuvent l’être les visionnaires. Un homme avec une certitude qui s’imposa à lui alors qu’il atteignait ses cinq ans, deux semaines et trois jours : une planète erre, dans les limbes, sans croûte, sans gaz ni noyau, et cette idée de planète veut exister si fort qu’elle lui demande, à lui, Will Puckman, Terrien âgé de cinq ans, deux semaines et presque trois jours, d’être son père, sa mère, son créateur.
Imaginons ensuite un homme immensément riche. Un homme dont l’argent peut acheter tout ce qui existe, et créer ce qui n’existe pas.
Songeons à présent, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité qu’il s’agisse du même homme.
Suspendons cet instant fugace et chuchotons à l’oreille du vieillard somnolent, de l’enfant assoupi, de l’adulte fatigué, chuchotons tout bas : si cet homme avait existé, cette histoire aurait été vraie. »

Scrops !, Maëlig Duval. Editions Gephyre, 2019. 158 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Le héron de Guernica, d’Antoine Choplin (2011)

Le héron de Guernica (couverture)26 avril 1937, le jour où Guernica fut bombardée. Avec Picasso, il y a eu Basilio, ce jeune peintre qui représente inlassablement les hérons cendrés. Il sera notre guide au cours de cette journée fatale, ce point de rupture pour la paisible cité de Guernica. Et comme Picasso, il interroge, du bout de son pinceau, la nécessité de témoigner de l’Histoire par le biais des arts.

Basilio et Pablo. Le jeune peintre amateur et le peintre célèbre dans plusieurs pays. Tous deux tenteront de représenter l’horreur des événements de Guernica. Le premier à travers sa fascination pour les hérons cendrés qui vivent non loin de la ville ; le second à travers l’immense tableau que tout le monde connaît.
Basilio ne cesse jamais vraiment de songer à ses toiles et ce qui le perturbe le plus est la question de la vie : comment représenter l’étincelle de vie qui parcourt chaque être vivant, même ceux qui, à l’instar des hérons, affectent une immobilité presque parfaite ? Son œuvre trouvera son aboutissement après les bombardements, après les morts et les blessures, après la perte et la souffrance.
Son personnage m’a plu. Il a quelque chose de très naïf, voire d’un peu simplet parfois, mais il est aussi d’une très grande sensibilité, ce qui transparaît tout particulièrement lorsqu’il est question de sa peinture.
On retrouve dans ce texte des éléments qui évoqueront irrésistiblement l’œuvre de Picasso : le cheval, le taureau, les flammes. Ici et là, le tableau saute aux yeux au travers des mots d’Antoine Choplin. Pourtant, celui-ci ne se complaît pas dans les scènes de corps démembrés, de sang, mais exprime néanmoins clairement l’horreur de la guerre et la destruction de la vie.

Guernica, Picasso

Je n’ai pas mille choses à en dire, j’ai beaucoup apprécié ce court roman entremêlant histoire et art ainsi que l’écriture, minimaliste, étonnement paisible, d’Antoine Choplin.

« Doucement, Basilio a relevé le torse, puis la nuque. Comme pour emprunter au héron quelque chose de son allure, de sa droiture, de son élégance hiératique.
Comme chaque fois, il s’émerveille de la dignité de sa posture. C’est ce mot qui lui vient à Basilio. C’est d’abord ça qu’il voudrait rendre par la peinture. Cette sorte de dignité, qui tient aussi du vulnérable, du frêle, de la possibilité du chancelant. »

« T’as vu ça, fait Basilio, le regard toujours tendu vers la trouée par laquelle s’est envolé le héron.
Hein, t’as vu ça, il répète et cette fois, il se retourne vers Rafael et voit son air maussade.
Tu me fais marrer, grogne Rafael.
Pourquoi ?
Et tu me demandes pourquoi. Alors celle-là.
Il force un éclat de rire.
T’as l’aviation allemande qui nous passe à ras la casquette et qui balance des bombes sur nos maisons et tu voudrais qu’on s’émerveille devant un héron qui s’envole.
Basilio, bouche bée.
T’es vraiment dingue, continue Rafael.
Basilio, silencieux, le regard fixe. »

Le héron de Guernica, Antoine Choplin. Editions du Rouergue, coll. La brune, 2011. 158 pages.

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Bonjour tristesse, de Françoise Sagan (1954)

Bonjour tristesse (couverture)L’été, une villa, le soleil, la mer. Des vacances parfaites pour Cécile, dix-sept ans, son père et la jeune maîtresse de ce dernier. Sauf que tout bascule lorsque le père – Raymond de son petit nom – invite Anne, femme cultivée, subtile, l’antithèse des adeptes des plaisirs faciles que sont ses trois hôtes.

Bonjour tristesse est un roman que j’avais déjà lu il y a quelques années – quand j’étais au lycée, je pense – mais dont je n’avais aucun souvenir. A la faveur de mon dernier déménagement, il s’est retrouvé rangé dans ma PAL car j’étais bien décidée à lui offrir une nouvelle chance (et à me rafraîchir la mémoire). Surprise, cette seconde lecture a été un vrai plaisir ! (Quant à savoir le souvenir qu’elle me laissera, il faudra m’en reparler dans quelques mois.) (Je parierais sur un souvenir confus quoique agréable.)

Je l’ai lu une après-midi en lézardant sous le soleil agréable car supportable de ce début avril et je me suis retrouvée dans cette atmosphère un peu alanguie, dans cette torpeur qu’évoque parfois l’autrice.
J’ai redécouvert un tout petit roman très fin, très psychologique. A travers Cécile, Françoise raconte l’amour, la sensualité, le désir, mais aussi la jalousie qui pousse aux intrigues et engendre des souffrances insoupçonnées, puis la culpabilité, les hésitations, le jeu de manipulation. Sous l’apparence d’une histoire banale de vacances au bord de la mer, Sagan vient distiller quelques gouttes malsaines avec un jeu de « mise en scène » qui prendra des proportions très tristes (sans surprise).

L’histoire est prenante et, bien que les personnages ne soient pas les plus sympathiques qui soient – les préoccupations de ces petits bourgeois me passent un peu au-dessus de la tête –, bien qu’il se dégage de ce récit quelque chose de désuet – ce qui était osé à sa parution est plutôt dépassé aujourd’hui –, on les comprend car leurs émotions restent humaines et immuables. J’avoue m’être passionnée pour les habitants de cette villa de la Côte d’Azur : ils m’ont souvent insupportée (certaines par leur légèreté, unetelle par son mépris, etc.), me faisant prendre parti tantôt pour Cécile, tantôt pour Anne, tantôt les vouant tous et toutes aux gémonies. J’ai aimé le contraste entre les bons vivants que sont Cécile et son père et Anne incarnation de la classe et de l’intelligence cultivée. J’ai aimé les portraits tracés par les mots de Sagan. J’ai aimé les doutes et les revirements de Cécile.

Un roman certes à replacer dans son contexte, mais une tranche de vie dont le côté dramatique se révèle dans les dernières pages, une analyse plutôt fine des sentiments humains et un récit étonnant lorsque l’on songe que l’autrice n’avait que dix-huit ans lors de sa parution.

« La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux pas dire « d’être moi-même » puisque je n’étais rien qu’une pâte modelable, mais celle de refuser les moules. »

« Je me rendais compte que l’insouciance est le seul sentiment qui puisse inspirer notre vie et ne pas disposer d’arguments pour se défendre. »

Bonjour tristesse, Françoise Sagan. Pocket, 2009 (Julliard, 1954, pour la première édition). 153 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman écrit à la première personne

La langue des bêtes, de Stéphane Servant (2015)

La langue des bêtes (couverture)A la lisière de la forêt, non loin du Village, vit une étrange communauté installée dans de vieilles caravanes et un chapiteau tout déchiré. Le Père, Belle, Colodi, Pipo (et son lion Franco) et Major Tom sont d’anciens saltimbanques que la vie a malmenés avant de les abandonner dans ce coin du monde. La reine de leur clan : la Petite. Une môme sauvage autour de laquelle ils tissent un passé fait d’histoires et d’aventures. Mais un jour, une autoroute est construite et le campement doit être rasé. Pour la Petite, une seule solution existe : appeler la Bête du Puits aux Anges pour sauver sa famille.

Au fil des pages, Stéphane Servant se fait conteur. Il magnifie une réalité pas toujours rose et sublime le campement du Puits aux Anges. Il peint des instants d’une beauté incroyable, d’autres douloureusement cruels. Les mots, délicats, ciselés, font naître des paysages, des odeurs et des lumières, résonner les bruits de la forêt et ceux de la civilisation, et ressentir mille émotions et autres sensations aussi immatérielles. Des émotions brutes, animales, passionnées.
La petite tribu ici rencontrée est irrésistible et leur histoire déchirante. Impossible de ne pas s’attacher à cette bande de bras cassés, d’écorchés vifs et de cœurs brisés. En tête, la Petite qui, avec ses grands yeux noirs insondables, se révèle être une gamine touchante, à la fois sauvage et en quête d’affection, entre force et fragilité, silencieuse et observatrice.

C’est un récit onirique qui m’a complètement emportée, je me suis évadée pour passer dans cet univers si magique et pourtant si vrai. La frontière entre la réalité et le rêve, entre la vie et la magie, se trouble. Et cette poésie parfois macabre nous embarque pour un voyage sublime et tourmenté. Sourire ému aux lèvres le temps d’une page, cœur serré et entrailles nouées la page d’après, envie de laisser échapper un cri sauvage, soif d’amour, désir de révolte. Quelques baffes en passant.
Réflexion sur la vie moderne, sur nos écrans, nos murs et nos serrures. Sur nos routes et nos désirs de « toujours plus vite ». Invitation à visiter un autre monde, à regarder la nature, à prendre son temps et se faire un peu moins matérialiste pour un instant. Questionnement sur le fait de grandir, sur les épreuves infligées par la vie, sur les souffrances jamais totalement résorbées, sur les rêves oubliés. Mais aussi sur celui de se relever, de regarder devant soi et de continuer à avancer. Histoire de vie et de mort, d’amour et de cœurs déchirés, récit à la fois extraordinaire et violent de l’existence humaine.

Un roman mystérieux et envoûtant comme les bois, triste comme la vie, mais aussi plein d’espoir et de rêves. Un tourbillon sombre et violemment poétique, fascinant et délicat. A lire aussi bien pour l’histoire que pour la musicalité et la puissance des mots.

« Nous mettions en scène ce qui fait que l’homme est plus qu’un homme. Qu’il est à la fois un animal et un dieu. Capable de déclencher des tempêtes, de frémir devant une souris, de se faire respecter d’un fauve, de trembler au moment de sa naissance comme à celui de sa mort. Ce mystère qui fait de nous des êtres doués de haine et d’amour. »

« Cette nuit-là, dans son lit, la Petite comprend qu’un homme peut parfois étrangement ressembler à ces marionnettes aux mécanismes brisés. Il faut du temps. De la patience pour démêler les fils et en renouer certains. Et personne d’autre que des frères, des amis, ne peut faire cela. C’est pour ça que nous rugissons, pense la Petite en sombrant dans le sommeil. Parce que nous somme une famille, une tribu, une bande de bêtes sauvages faite pour l’amour et la guerre et les victoires et les défaites.
Et ce soir est un soir de victoire car Pipo est revenu parmi eux. »

« Elle se plaît à voir leurs yeux et leurs bouches s’arrondir au fur et à mesure qu’elle dévide la pelote de ses mots. C’est une sensation grisante que celle de faire naître dans ces esprits des images qui estompent les contours de la réalité. Comme une brume qui viendrait là les envelopper, si dense qu’ils pourraient se perdre tout à fait. »

La langue des bêtes, Stéphane Servant. Rouergue, 2015. 443 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Pensionnaire Voilée :
lire un livre se déroulant dans le monde du cirque

 

Uppercut, d’Ahmed Kalouaz (2017)

Uppercut (couverture)Erwan a 15 ans et, parce qu’il ne peut se retenir de boxer ceux qui font des remarques sur la couleur de sa peau, enchaîne les renvois jusqu’à l’internat de Nantizon, un collège perdu dans la montagne iséroise. Un jour, un professeur lui propose de quitter la classe pendant une semaine à l’occasion d’un stage dans un centre équestre.

Uppercut raconte un racisme ordinaire. Des regards avec une drôle de lueur, des mots qui blessent, un gâteau appelé tête-de-nègre… Je n’ai eu aucune difficulté à comprendre Erwan. Je ne suis pas Noire et ne peux sans doute tout imaginer, mais étant fille, j’expérimente régulièrement (comme beaucoup d’entre nous, je suppose) le sexisme ordinaire (et l’homophobie ne m’est pas étrangère non plus). On connaît donc le pouvoir blessant des idées reçues et des mots jetés comme ça, sans conséquences, sans que la personne ne soit toujours consciente de leur violence cachée, car ils sont parfaitement intégrés dans la société. Avec Gilbert, le directeur du centre, et ses remarques qui semblent naturelles pour lui, Erwan va devoir apprendre à canaliser sa violence et à ne plus répondre par les coups. Le respect ne va pas aller dans un seul sens et tous deux, aussi bien le vieux bourru que le jeune un peu perdu, vont tirer des leçons de cette semaine passée à travailler ensemble.

Dans les mots d’Ahmed Kalouaz, j’ai retrouvé le pire et le meilleur de la campagne. Ce que je n’aime pas et ce qui me fait l’adorer. D’un côté, les idées reçues propagées par la télévision et pernicieusement intégrées à son propre discours, les propos puants, la chasse et les chiens enfermés toute l’année (ce n’est peut-être pas aussi terrible que le racisme, mais le sort de ces pauvres bêtes me fend le cœur). De l’autre, la beauté des paysages, le silence et les bruits de la nature (contradictoire, moi ?), le calme, la gentillesse et la générosité, les histoires personnelles…

L’écriture est poétique, pleine de belles images, et enragée en même temps. En colère, mais emplie d’un désir de vivre, de bien vivre. Nous ne sommes pas dans le patos. Erwan est un adolescent en décrochage scolaire, s’exprimant davantage avec ses poings qu’avec ses mots, mais il n’est pas totalement désabusé. Contrairement à son copain Cédric, il reste plein d’espoir et conscient de la chance d’être soutenu par ses parents, la bibliothécaire bretonne et le routier sénégalais. Pour lui, la boxe est un moyen de se dépasser et de se contrôler et se tourne souvent vers son idole, Rubin Carter, surnommé « Hurricane », un boxeur américain qui a souvent été victime de la ségrégation raciale dans son pays.

Bien qu’il soit très court, Uppercut est un beau roman qui permet d’aborder avec douceur et sans misérabilisme le sujet du racisme ordinaire.

« Comme en boxe, il fallait que je le tienne à distance, pour que ses coups ne touchent pas. Ma tronche contenait des wagons de rage depuis des mois ou des années. A force d’échecs, de renvois d’un collège à l’autre, je m’étais forgé une image de petit taureau qui ne tardait jamais à montrer sa fureur. On m’avait mis au vert, et je ne savais pas ce qui déboucherait de cette semaine à la campagne, un peu comme retiré de mes habitudes. »

« Ma mère m’a parfois dit que les allusions de gens n’étaient pas volontaires, parce que beaucoup se sont habitués à un racisme médiocre et facile. Dans ces moments, elle m’invitait à la retenue, à détourner la violence qui pouvait montrer en moi. Facile à dire. Les autres ne détournent jamais la leur. »

Uppercut, Ahmed Kalouaz. Rouergue, coll. Doado, 2017.126 pages.