Le Rouge et le Noir, de Stendhal (1830)

Dans la France de la Restauration, Julien Sorel, jeune homme d’origine modeste et ambitieux, part à l’assaut de la haute société.

C’est avec Maned Wolf que je me suis lancée dans ce classique dont je repoussais la lecture depuis fort longtemps. Même si j’ai lu La Chartreuse de Parme il y sept ans, je dois avouer que je n’en ai plus aucun souvenir si ce n’est d’avoir apprécié cette lecture. En dépit de cela, je craignais avec Le Rouge et le Noir un récit un peu ennuyant et surtout très politique (sachant que le XIXe siècle est une période historique dans laquelle je me perds facilement avec cette succession de régimes différents). Quelle surprise de découvrir que c’était tout le contraire !

La plume de Stendhal se détache vraiment des autres auteurs classiques auxquels je suis plus habituée. Sa narration est très dynamique et efficace, ce qui se voit tout d’abord dans ses chapitres très courts – s’enchaînant rapidement, ils poussent à en lire « juste un de plus » – et dans son écriture très fluide.
De plus, point de longues descriptions. Je n’ai rien contre elles en général, mais j’ai été agréablement surprise par la concision de Stendhal. Il est prolixe sur d’autres sujets, j’y reviendrai, mais paysages, demeures et autres lieux sont ébauchés en quelques mots, ce qui m’a permis de placer Julien dans la Franche-Comté que je connais.
En revanche, ce sur quoi l’auteur porte toute son attention, ce qui constitue le cœur de cette histoire, ce sont les émotions de ses protagonistes. Je ne m’attendais absolument pas à cette dissection des sentiments, à ces considérations intimistes, à ces études des bouleversements intérieurs qui animent les personnages principaux. J’ai ainsi trouvé passionnant de les regarder évoluer.

Julien Sorel est un personnage complexe qu’il est aussi difficile d’aimer que de détester complètement. S’il apparaît au début du roman comme prétentieux, un peu larmoyant et très indécis, c’est surtout le portrait d’un jeune homme un peu paumé qui se dessine, ce qui n’est pas sans me parler. Particulièrement égocentrique, il planifie sa vie et ses conquêtes amoureuses comme des batailles – dans des scènes parfois risibles, parfois attachantes, parfois irritantes – sans réellement se soucier des autres (notamment des femmes concernées) : chaque faux pas l’accable tandis que chaque réussite comble son cœur. Il est parfois si froid, si pragmatique, si concentré sur ses mouvements qu’il en paraît déconnecté de son cœur et de ses émotions. En dépit de ses défauts, je n’ai pu le détester car, observant toutes ses pensées comme Stendhal nous en offre la possibilité, est-il vraiment possible d’en vouloir à ce fils d’ouvrier d’être avide de succès, lui qui fut haï par sa famille pour sa sensibilité et son intelligence, lui que ses basses origines placent en bas de l’échelle ? Il peine ainsi à trouver sa place, rêve de s’extirper de sa condition et à accorder sa situation sociale à son ambition, ce qui est source de colère pour cet amour-propre exacerbé. Ses sentiments ont donc une légitimité – même s’il se fait parfois des films sur ce que pensent les autres de lui du fait de leurs positions sociales respectives – d’autant que Madame de Rênal et Mathilde de la Mole l’auraient-elles regardé sans sa fougue et sa détermination farouche ?

Les personnages féminins sont tout aussi bien construits. Du calme de Madame de Rênal à l’exaltation de Mathilde de la Mole, j’ai beaucoup aimé ces héroïnes attachantes et réalistes. Stendhal leur offre un caractère fort et touchant. J’ai ressenti une grande tendresse pour Madame de  Rênal qui voit sa vie tranquille et monotone bouleversée par un amour qu’elle n’aurait jamais imaginé. Je me suis réjouie de voir cette femme si douce et respectable que son entourage ne semblait pas considérer comme réellement intelligente sortir de son rôle de mère de famille rangée en manipulant son mari avec génie. J’ai aimé lire le cœur et l’esprit que Mathilde mettait en toute chose, se détachant ainsi des jeunes filles nobles de son entourage par son indépendance d’esprit et la force de sa volonté.
Loin de la relation simple et tendre avec Madame de Rênal, Mathilde et Julien jouent au chat et à la souris, jeu de pouvoir et de domination dans lequel ces deux-là se passent la balle en tentant de se comprendre, ce qui offre des passages fort intéressants.

Stendhal m’a également convaincue par les scènes plus « sociales » où il place Julien dans la haute société. Entre son envie de réussir, son sentiment d’infériorité et en même temps la conviction de son intelligence supérieure, son mépris en réponse – et parfois même en prévention – au mépris, sa singularité, ses opinions heurtant un monde lisse et poli, cela donne lieu à des joutes verbales et comportementales assez plaisantes à observer.
Ici et là, Stendhal se permet de petites piques envers les salons de la noblesse ou les élus de province, regard critique sur son époque. J’ai également été marquée par une parenthèse dans laquelle l’auteur s’excuse du caractère romanesque et impulsif de Mathilde, bien trop imprudent pour coller à celui des jeunes femmes de son siècle. Sous couvert de respect et d’hommage, il est en réalité très ironique et critique, soulignant la fadeur et l’intérêt des jeunes femmes pour les titres et la position sociale. Les hommes en prennent également pour leur grade pour leur manque d’étude et de travail personnel dans la construction de leur fortune.
Seuls quelques passages plus politiques m’ont laissée de marbre : j’avoue avoir eu du mal à en saisir les enjeux et je me suis laissée portée en attendant de retrouver l’histoire principale.

J’ai donc été bluffée par cette lecture : je ne m’attendais absolument pas à cette plongée intimiste, à cette profusion de sentiments et d’émotions. C’est un roman psychologique très réussi et je reconnais à Stendhal le génie d’avoir rendue passionnante l’évolution des trois personnages principaux. En outre, j’ai également appréciée la critique sociale légère qui se dessine sous l’intrigue principale. Une excellente surprise.

« Julien était extrêmement déconcerté de l’état presque désespéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l’eût plus embarrassé que le succès. »

« A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers madame de Rênal. Je l’aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal ! Elle s’en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise ; ma vanité est choquée, parce que M. de Rênal est un homme ! illustre et vaste corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir ; je ne suis qu’un sot. »

« Les gens qu’on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n’être pas pris en flagrant délit. »

Le Rouge et le Noir, Stendhal. Editions Profrance/Maxi-livre, coll. Classiques éternels, 1992 (1830 pour la première édition). 2 tomes, 356 et 443 pages.

La ballade d’Iza, de Magda Szabó (1963)

La ballade d'Iza (couverture)1960, Vince Szöcs se meurt, laissant sa femme, Etelka, seule dans une maison emplie de souvenirs. Heureusement, celle-ci peut compter sur sa fille, Iza, doctoresse reconnue et aimée, pour lui faciliter la vie. Sans lui demander son avis, afin de lui ôter tout souci, Iza emmène sa mère à Budapest dans son appartement confortable et moderne. Mais dans cette vie apparemment idyllique, la vieille femme commence à mourir elle aussi.

L’an passé, j’avais découvert cette autrice hongroise avec La Porte, un récit troublant et surprenant qui m’avait fascinée ; quand je suis tombée sur ce livre, je n’ai donc pas hésité une seconde et, encore une fois, c’est un succès sans fausse note.

Le récit est lent, donc passez votre chemin si vous préférez les intrigues dynamiques. L’histoire se déroule tranquillement, jour après jour, et nous invite à cheminer aux côtés d’Etelka Szöcs. Un personnage terriblement triste et poignant qui vient de tout perdre : son mari, sa maison, son village, ses connaissances, son passé. Magda Szabó m’a fait ressentir viscéralement l’angoisse de cette petite vieille qui n’ose se confronter à cette fille si aimante pour affirmer ses propres désirs. Toute tâche lui est retirée – elle doit se reposer, prend soin d’elle – mais, pour elle qui a toujours été active, qui a toujours tenu seule sa maison, c’est la pétrifier dans une gangue d’ennui et d’inutilité. L’appartement que chaque villageois de son pays natal lui envie devient sa prison. Page après page, l’atmosphère se fait pesante, déprimante, mortifère.

Iza, pourtant, ne pensait pas à mal et ne se rend pas compte de ce que sa personnalité a de dévorant. S’astreignant à une discipline de fer, s’interdisant toute émotion trop ouvertement exprimée, elle aspire la vie autour d’elle, refusant à sa mère le temps de pleurer correctement son époux, interdisant son père toute nostalgie envers le passé. Ce passé qui l’a modelée et qui nous donne des pistes pour comprendre cette apparente insensibilité. Pourtant, elle est pleine de bonnes intentions et veut simplement apporter confort et bonheur à une mère qui lui a tout donné dans son enfance : un juste retour des choses à ses yeux, une torture pour Etelka.
Comme Emerence dans La Porte, elle est un personnage que l’on ne peut ni aimer ni détester complètement. Ses qualités sont indéniables, mais ce sont parfois elles qui se transforment en terribles défauts.

La dernière partie signe le temps de la désillusion et, bien que déroutante au premier abord – qu’est-ce que ces changements de point de vue vont apporter à l’histoire, me demandais-je –, elle clôt le roman en un point d’orgue bouleversant. Ce roman raconte la difficulté de comprendre l’autre, aussi proche soit-il, ainsi que la nécessité de parler et surtout d’écouter les désirs et les besoins de la personne que l’on veut combler. Il raconte le gouffre entre des personnages qui s’aiment immensément mais d’un amour qui devient toxique. Il raconte les raisons de vivre et le drame de celles et ceux qui n’entendent pas que ces raisons puissent différer des leurs.

Profondément mélancolique, mélange déchirant de nostalgie, d’amour, de renoncement et de souvenirs, récit de l’incompréhension entre les êtres, La ballade d’Iza est un roman magnifique, superbement écrit. Magda Szabó s’impose comme une autrice incontournable par ses portraits psychologiques ciselés et magnifiquement vivides.

« Quand enfin Iza la laissa seule en lui souhaitant d’être heureuse entre ces murs, elle s’approcha en chancelant du fauteuil de Vince, dont elle avait reprisé si souvent et si soigneusement le tissu, et s’y assit. Seule la ligne élégante du fauteuil lui rappelait son apparence d’origine ; le nouveau tissu à rayures grises et bleues le rajeunissait, lui donnait une allure pimpante. Tout avait disparu, tout ce qu’elle avait sauvé de leur pauvreté d’autrefois avec tant de patience, avec une adresse, une ingéniosité inépuisables, il ne restait plus aucun témoin de ses talents à tromper le temps destructeur. Sa chambre était belle, et en toute objectivité elle devait reconnaître qu’il ne lui manquait rien, qu’Iza avait remplacé ce qu’elle avait abandonné. Des serviettes flambant neuves à rayures multicolores s’empilaient sur les étagères de l’armoire, dans des pochettes de nylon, comme les draps neufs. Ce qui arrivait était affreux. »

La ballade d’Iza, Magda Szabó. Éditions Viviane Hamy, 2005 (1963 pour l’édition originale). Traduit du hongrois par Tibor Tardös, revu et corrigé par Chantal Philippe et Suzanne Canard. 261 pages.

Lu dans le cadre du challenge Tour du monde – HONGRIE

Le Dit du Genji, de Murasaki-shikibu (XIe siècle)

Le Dit du Genji (coffret)Voilà une chronique difficile à écrire. Parce que j’ai énormément de choses à vous dire et que je ne sais pas où commencer (d’ailleurs, je vais rapidement vous perdre vu la longueur de l’article), parce que j’ai peur de ne pas rendre hommage à ce livre, parce que c’est un roman atypique qui détonne complètement parmi mes lectures habituelles (non, je ne suis pas familière des récits japonais du XIe siècle).

Le Dit du Genji est une œuvre millénaire. Ecrit au XIe siècle, il raconte la vie politique mais surtout amoureuse du Prince Genji. Considéré comme le premier roman psychologique, il est attribué à une femme dont le vrai nom nous est resté inconnu. En effet, Murasaki est le nom du personnage féminin principal tandis que Shikibu se rapporte à la fonction de son père (de l’autrice donc) qui était un lettré à la cour.

Le Dit du Genji (couverture)

  • Les us et coutumes d’une époque

 Présenté comme une histoire vraie, Le Dit du Genji nous offre une plongée dans le Japon de l’époque de Heian (794-1185) dans la cour impériale sise dans la ville du même nom (l’actuelle Kyôto). Le Genji étant un Prince de sang, nous nous familiarisons peu à peu avec les usages de la cour et les protocoles.
Riche en détails, le récit donne une bonne place aux us et coutumes de l’époque : les fêtes religieuses, les conjurations lors de maladies, les mariages, les entrées en religion, les abdications (j’ai d’ailleurs été surprise par le fait que les empereurs laissent volontiers la place à leur successeur, il n’y a pas du tout de lutte pour le pouvoir dans le roman, ce qui change des histoires de dirigeants avides et accrochés à leur trône) et même une célébration de l’entrée dans la vieillesse… à quarante ans (eh oui, il n’est pas surprenant de trouver, dans une œuvre aussi vieille, quelques éléments qui détonnent avec notre quotidien).
En revanche, nous restons dans un milieu de nobles et la peinture du Japon du XIe siècle n’est nullement complète. Les paysans et autres gens du commun sont présentés soit avec condescendance, soit comme un tableau bucolique (ce qui n’en est souvent pas moins condescendant d’ailleurs…).

« Des années et des mois durant, il lui avait été loisible de la voir à sa convenance, quand elle-même lui témoignait sa passion ; or, dans l’orgueilleux nonchaloir de son cœur, il ne s’était alors guère montré empressé. Et puis, lorsqu’il en était venu à soupçonner qu’elle était affligée d’une tare redoutable, il en avait été dégrisé et leurs liens s’étaient relâchés ; mais voici que cette entrevue insolite faisait dans son esprit revivre les jours d’antan et qu’il découvrait, avec un trouble infini, le sentiment qu’il éprouvait encore à son égard. Des images du passé, de l’avenir, se pressaient dans son esprit, et il céda à ses larmes. La femme retenait les siennes, décidée à ne point laisser paraître sa propre faiblesse, mais son attitude montrait que c’était au-dessus de ses forces ; de plus en plus ému, il lui remontra qu’il était temps encore de renoncer à son départ. »
– Livre X, L’arbre sacré –

  • La place des femmes

Je parlais des éléments qui surprendront, voire choqueront, un lecteur ou une lectrice du XXIe siècle. En voici un autre : le traitement des femmes. « Ça y est, elle commence son laïus féministe. » Eh bien oui, mais je précise dès à présent que je ne condamne pas catégoriquement le roman pour une simple raison : il a été écrit il y a mille ans.

Le Genji, homme d’une beauté presque surnaturelle, grand séducteur, a, au fil du récit, de multiples maîtresses, dont certaines deviendront des épouses officielles. Il n’hésite pas à les harceler pour obtenir ce qu’il veut : une tentative de viol initie ainsi sa première histoire d’amour, il presse tant une autre qu’elle tombe malade, l’esprit jaloux d’une amante délaissée vient torturer son épouse…
De mon point de vue de femme du XXIe siècle, ce n’est donc pas toujours un personnage recommandable (son petit-fils, le Prince Parfumé, sera de ce point de vue là encore plus insupportable) mais ce n’est absolument pas présenté ainsi. Sa beauté est si éclatante que le monde est sans cesse en admiration devant lui, chacun – hommes et femmes – lui passera (presque) tout, chacun le trouvera touchant dans sa détresse (comprendre « quand une femme lui résiste un peu ») et tant pis pour la femme concernée qui se retrouve seule contre le monde entier (par exemple, lorsqu’il force la porte de la chambre de la demoiselle d’Akashi, cette dernière est seule pour s’opposer à lui car il a l’accord du père de la jeune fille qui souhaite pour elle un mariage grandiose). Mais ça, c’est seulement la façon dont j’ai vu les choses en lisant entre les lignes car le Genji, surnommé le Prince Radieux, n’est jamais vraiment déprécié dans le récit.

« Il avait, ce disant, l’air si sombre qu’il en donnait le frisson :
              « S’il m’est interdit
              désormais et pour toujours
              de vous rencontrer
              combien de vies faudra-t-il
              que je passe en gémissant
Votre salut de même, pour sûr en sera entravé ! »
A cette déclaration, elle ne put retenir un soupir :
« Que votre rancœur
allât en des vies futures
jusqu’à me poursuivre
serait sachez-le la preuve
de votre frivolité. »
Elle avait dit ces mots avec un apparent détachement qui lui fit sentir qu’il était inutile d’insister, mais ce qu’elle devait penser lui rendait tout aussi pénible cet entretien, aussi s’en fut-il, à peine conscient. »

– Livre X, L’arbre sacré –

Je continue d’ailleurs ma parenthèse féministe.
Le mot « viol » ne sera jamais prononcé – nonobstant la notion de consentement, on parlera plutôt de « liaison » –, l’acte n’est même jamais présenté comme tel (et la langue est telle que ce n’est parfois pas évident de ne pas passer à côté), mais en ce qui me concerne, aussi implicite que ce soit, c’est bel et bien ce dont il s’agit.
Je ne nierai pas que la façon dont les femmes sont regardées, étudiées, évaluées et en même temps surprotégées est parfois agaçante. Par exemple, elles ne doivent pas être vues des autres (même le fils du Genji ne découvrira le visage de Murasaki, sa belle-mère, qu’en l’épiant en secret) mais si l’une d’elles se laisse apercevoir, c’est elle qui en sera blâmée même si l’homme a forcé sa porte ou ne cesse de la poursuivre de ses assiduités comme on dit.
Elles sont soumises à une pression perpétuelle. Sans protecteur masculin, elles risquent une vie peu reluisante, mais elles doivent faire très attention à leur mariage sans qu’elles aient vraiment leur mot à dire dans le choix de leur époux. Le mot d’ordre : ne surtout pas déchoir, ne pas céder à un homme, etc. Ainsi le Prince Huitième conseillera à ses filles de vivre recluses dans la montagne lorsqu’il ne sera plus et de « s’épargner ainsi les fâcheux éclats de la médisance. »
De même – et je terminerai là-dessus –, la grossesse à onze ans pour la fille du Genji choque un peu.

Attention, je ne veux pas donner l’impression d’écrire un réquisitoire. Non seulement, ce n’est pas une succession de viols, mais surtout il faut vraiment effectuer une remise en contexte. D’ailleurs, même si l’on exigeait beaucoup des femmes – ce qui n’a pas vraiment changé –, elles sont tout de même globalement respectées. Il est d’ailleurs surprenant, en lisant ce livre si raffiné, si avisé sur ce qui agite les cœurs et les esprits des hommes et des femmes, de mettre en parallèle l’histoire de l’Europe alors en plein Moyen-âge.
Je me dois tout de même de réhabiliter un peu le personnage du Genji. Ce dernier est tendrement épris de Murasaki : tous deux ont une relation complice et émouvante. (C’était pourtant mal parti : il en a fait sa protégée toute jeune et celle-ci, devenue grande, est quelque peu tombée des nues en apprenant qu’il voulait l’épouser.) Il la placera toujours au-dessus des autres, s’inquiétera de ses sentiments (notamment lorsque l’Empereur l’obligera à épouser l’une de ses filles) et lui demandera souvent son avis. En outre, passées les erreurs orgueilleuses de la jeunesse, il est, étonnamment peut-être, d’une grande fidélité envers les femmes qu’il a aimées. Il ne les abandonne pas et fait construire une grande demeure pour leur offrir à toutes confort et sécurité. Il accepte les défauts de chacune et leur rend régulièrement visite même si certaines relations amoureuses se transforment en amitié respectueuse. De même le Commandant Suave sera par la suite plein de respect pour les femmes et se révélera incapable de mal agir.

« Il avait cru qu’il faisait encore nuit noire, or déjà l’aube était proche, et si maintenant il tremblait qu’on ne le surprît c’était par égard pour la femme ; que celle-ci parut souffrante, ainsi qu’on le lui avait dit, il en avait compris la cause, et le malaise qu’il avait ressenti en en découvrant le signe indiscutable qui, à la confusion de la dame, marquait sa taille, avait contribué pour une bonne part à son renoncement, tout autant, songea-t-il, que cette irrésolution dont il était coutumier, mais se montrer impitoyable ne pouvait le satisfaire davantage ; à supposer même qu’il eût cédé aux troubles impulsions du moment et se fût laissé aller à quelque geste inconsidéré, jamais il n’eût retrouvé la paix du cœur, et quand bien même il eût, à toute force, voulu entretenir avec elle une secrète intrigue, c’était se préparer à soi-même bien des avanies et jeter la femme dans un complet désarroi, se dit-il encore ; mais en dépit de ces sages réflexions, il ne parvenait à se dominer, à cette heure où il était la proie de sa malencontreuse passion. Qu’il fût persuadé qu’il ne pourrait plus vivre sans la voir relevait d’un état d’esprit décidemment bien fâcheux ! »
– Livre XLIX, Sarments de vigne vierge –

  • Des thèmes souvent universels…

En dépit des siècles qui nous séparent de l’écriture du roman, celui-ci aborde des thèmes universels et immortels tels que l’amour – le Genji recherche durant de nombreuses années l’amour absolu et la femme parfaite –, mais aussi, via le fils du Genji, l’adolescence, la relation avec un père strict qui exige de lui qu’il étudie avec sérieux et régularité. En effet, par la voix du Genji, Murasaki-shikibu évoque l’importance des études, délaissées par les nobles de l’époque. En cela, son personnage n’est pas du tout représentatif des mœurs de l’époque.
En outre, présentant les arts et loisirs qui occupaient les loisirs des membres de la cour impériale, l’autrice offre également quelques leçons pour les lecteurs et lectrices de l’époque : parfums, accords de couleurs pour vêtements, littérature de fiction et dits historiques, calligraphie…

Murasaki-shikibu n’hésite pas à bousculer un peu son époque en parlant de choses qui choquaient la distinction et la retenue polie de l’aristocratie de l’époque. Elle parle d’accouchement, de la laideur d’une femme de haut rang ou du corps pourrissant d’une autre (ne vous attendez pas à entendre parler d’asticots ou de fluides s’échappant de la dépouille, tout reste toujours très subtil et est davantage affaire de couleurs et de rigidité). L’humour n’est d’ailleurs pas absent. Par exemple, le jeu de séduction dans lequel s’embourbe le Genji avec une femme de cour âgée qui ne recule devant rien est (tendrement) moqueur.

  • … dans un écrin de sensibilité et de raffinement

 L’intériorité des personnages tient une place cruciale dans ce roman qui n’est aucunement une histoire d’action. Murasaki-shikibu offre à ses personnages, principaux ou secondaires, de multiples facettes. Elle dissèque les relations amoureuses, celles qui embellissent ou qui s’essoufflent avec le temps, la jalousie, le désir et les frustrations, les doutes et les lassitudes.

Le récit, lent et méditatif, illustre parfaitement l’expression « mono no aware », que j’avais déjà rencontrée dans les livres de Minh Tran Huy, et qui désigne, pour reprendre les termes de l’avant-propos du Dit du Genji, « la tristesse inhérente à la beauté du monde » ou « la beauté poignante des choses fragiles ». De nombreux protagonistes sont sujets à la mélancolie et conscients de la nature éphémère de toutes choses du monde, que ce soit leur propre existence, la vie des plantes et autres êtres vivants, les sentiments ou encore les positions sociales. « L’impermanence de toutes choses en ce monde » se révélera, avec le désir de « se retirer de ce siècle dégénéré », être le leitmotiv du Genji (et du Commandant Suave par la suite). Son exil, bien que temporaire, le confrontera à l’expérience de la solitude est renforcera cette certitude que rien n’est assuré.

« Il était toutefois plus que jamais pénétré de la conviction de l’impermanence de cette vie et, constatant que l’Empereur avait désormais acquis un peu plus de maturité, il songeait sérieusement, semblait-il, à renoncer au monde. A considérer les exemples des temps jadis, il était constant que ceux qui, avant l’âge, s’étaient distingués en accédant aux rangs et titres les plus altiers, n’avaient pu longtemps en disposer. En ce règne, se disait-il, sa position et la faveur dont il jouissait passaient la mesure. Pour un temps, il avait été réduit à néant, et c’était en compensation des épreuves subies durant sa disgrâce que jusqu’à ce jour sa vie se trouvait prolongée. Dorénavant il avait tout lieu de craindre pour sa prospérité, voire pour son existence. »
– Livre XVII, Le concours de peintures –

C’est un roman empli de douceur, d’élégance et de raffinement. Les saisons et la nature y tiennent un rôle très important, ce qui confère au roman une tonalité très contemplative et reposante. Elles ne sont d’ailleurs pas invoquées en vain ou simplement pour « faire joli », mais, subtiles métaphores, sont souvent porteuses de sens. (Mais j’y reviendrai (non, je n’ai pas du tout fini…).)
Les titres de chapitres, et les surnoms de femmes, donnent le ton : « La belle-du-soir », « Jeune grémil », « La fête aux feuilles d’automne », « Ce mince nuage… », « Jeunes herbes », « Sarments de vigne vierge », etc. Les protagonistes vont d’ailleurs régulièrement admirer les fleurs omniprésentes qui poussent ici et là. La résidence de la Sixième Avenue où le Genji installe ses femmes est divisée en quatre demeures. Celles de l’été et de l’hiver sont pour les femmes de rang de moindre importance tandis que le printemps et l’automne, considérés comme les plus belles saisons, sont réservées à celles possédant le rang le plus élevé, dont Murasaki. Son inauguration, donne lieu à de splendides descriptions de ce qui m’est apparu comme un lieu enchanteur avec ses cours d’eau, ses plantes et ses arbres qui se pareront de leurs plus belles couleurs à telle ou telle saison. La description des saisons, des fleurs et des cérémonies mois après mois trouve son paroxysme dans le livre-chapitre 41, « Illusions », très lent et poétique puisqu’il s’agit du dernier dans lequel apparaît le Genji.

              « Le pin qui étendait
              son ombre tutélaire
              s’est-il desséché
              ses aiguilles s’éparpillent
              en cette année qui s’achève »

– Livre X, L’arbre sacré –

  • Une lecture parfois difficile

 Je ne vais pas vous mentir, ma lecture a tout d’abord été assez laborieuse et très lente. Il m’a fallu un mois pour arriver à bout du premier livre, mais beaucoup moins pour les deux suivants. En effet, l’écriture est extrêmement poétique et précieuse, ce qui la rend très exigeante. Elle demande de la concentration, non seulement à cause de la minutie et de l’élégance avec lesquelles les phrases sont construites, mais aussi pour comprendre pleinement l’histoire.
Tout n’est pas explicite (en tout cas pas pour une lectrice du XXIe siècle) : par exemple, il n’est pas dit « ils se marièrent », non, on te parle de nuits passées ensemble et de petits gâteaux et, trois pages plus loin ou dans une légende d’illustrations, on parlera de la femme comme d’une épouse. La première fois, je suis revenue en arrière pour voir ce que j’avais raté. En fait, je n’avais rien raté sauf le fait qu’un mariage est officialisé lorsque l’homme passe trois nuits auprès de sa promise, s’en va avant l’aube les deux premières et partage avec elles des gâteaux le troisième matin. Ce n’est pas évident (la première fois parce qu’une fois au courant, ça va mieux) lorsqu’on ne sait pas que cette succession d’événements est synonyme de mariage.

De même, les personnages s’expriment souvent en courts poèmes, des wakas, pour exprimer leurs sentiments, leur tristesse, leur amour… Et comme je le disais plus haut, ils le font souvent avec des métaphores puisées dans la nature (les arbres et les fleurs, les nuages…). Au bout d’un moment, on sait que tel élément est une image pour tel autre, mais n’étant familière de la poésie (et encore moins japonaise), il m’a fallu un petit temps d’adaptation. Signe de leur culture, ils font également régulièrement appel à des poèmes célèbres à l’époque, références qui m’étaient bien entendu totalement inconnues.

Enfin, il n’y a pas ou peu de prénoms et de noms. A l’exception d’un ou deux subalternes, les hommes sont uniquement désignés par leurs titre (des titres qui évoluent et passent de l’un à l’autre en fonction des promotions, des titres qu’ils sont plusieurs à avoir comme les Princes par exemple…) tandis que les femmes – Murasaki exceptée – sont généralement identifiées par des surnoms (Belle-du-jour, Parure Précieuse, Oie-sauvage-au-séjour-des-nues, dame du « séjour où fleurs au vent se dispersent »). Les surnoms rendent tout de même les femmes bien plus faciles à reconnaître, sauf pour ce qui est des princesses et anciennes princesses d’Isé et de Kano et des Dames de la Chambre ou du Clos aux Glycines/au Paulownia/etc., ce qui a été un casse-tête du début à la fin pour moi.

Heureusement, ma lecture s’est fluidifiée progressivement pour mon plus grand plaisir et j’ai profité de ce texte ensuite avec beaucoup de confort, mais il est vrai que la langue et le style tranchent vigoureusement avec mes lectures habituelles. J’ai également fortement apprécié la présence des annexes réunies dans un petit livret. Les résumés de chaque chapitre, les arbres généalogiques (avec les noms japonais, points de repère fixes pour suivre les changements de grades et de titres) et les petites biographies de chaque personnage m’ont été d’une aide précieuse.

« Songeant aux ténèbres qui envahiraient le cœur de la mère quand elle l’imaginerait en d’autres mains, il en souffrait pour elle, aussi passa-t-il la nuit à lui renouveler ses assurances.
« De quoi me plaindrais-je, pourvu que vous l’éleviez à une condition moins misérable que la mienne ! » disait-elle, cependant qu’elle se défendait de verser des larmes pitoyables qui l’eussent ému. La petite demoiselle, dans son innocence, était impatience de monter en voiture. La dame sa mère la porta elle-même dans ses bras jusqu’à l’endroit où le char était rangé. Le babillage maladroit de l’enfant avait un charme exquis, et quand, tirant sa mère par la manche, elle l’invita à monter, celle-ci, au comble de sa détresse, dit :
« Séparée de force
de la jeune pousse du pin
au destin lointain
un jour me sera-t-il donné
d’en voir l’ombrage altier » »

– Livre XIX, Ce mince nuage… –

  • La découverte d’illustrations absolument fascinantes : les Genji-e

 Cette superbe édition, fruit du travail des éditions Diane de Selliers, est également fascinante pour ses illustrations. Je m’attendais à des parallèles avec des œuvres diverses de peintres japonais puisque le coffret porte la mention « illustré par la peinture traditionnelle japonaise », mais il s’agit en réalité – et ce n’est pas un reproche, cela s’est au contraire révélé être une totale découverte absolument passionnante – des Genji-e, des peintures illustrant des passages du roman.
En effet, Le Dit du Genji a immédiatement remporté un franc succès et était admiré avant même son achèvement. Il a inspiré lecteurs et artistes au fil des siècles. Une suite a été écrite au XIIe siècle, des critiques et commentateurs y ont trouvé un inépuisable sujet, tandis qu’en 1277, des nobles ont tenté de reproduire le concert féminin offert par le Genji dans le roman. Mais surtout, de nombreux peintres l’ont illustré. Les plus vieilles peintures retrouvées et présentées dans l’ouvrage datent de 1130-1140. La préface sur les Genji-e, très intéressante, présente l’histoire du genre et quelques artistes tout en donnant quelques précieuses explications sur la manière de « lire » les images.

Les Genji-e est un genre très codifié. Il était interdit de montrer directement une statue religieuse (ainsi, un Bouddha est signifié par des pétales de lotus) tandis que les visages des nobles sont représentés de manière très lisse, sans défaut ni relief. De même, les peintres se montraient réticents à montrer une demeure délabrée, des vêtements modestes ou un faciès laid si tout cela appartient à un noble… se heurtant ainsi au texte beaucoup moins farouche de Murasaki-shikibu. Toutefois, les peintures laissent une place non négligeable à l’expression personnelle de chaque artiste et c’est un aspect fascinant à observer : voir comment différents artistes ont illustré une même scène. Certains sont plus ou moins fidèles au texte, d’autres montrent un intérêt qui pour les scènes intimes et familiales, qui pour les grandes démonstrations d’apparat… Le récit est véritablement embelli par ses images d’un grand raffinement.
Je ne vais pas nier que les légendes des Genji-e se sont avérées cruciales pour percevoir toute la symbolique qui irrigue ces œuvres. Elles sont très enrichissantes et permettent d’appréhender correctement les peintures et de ne pas passer à côté de l’essentiel (ce qui aurait été le cas pour moi, avec mon regard d’Occidentale, sans ses précisions). En outre, elles aident parfois à comprendre certains événements décrits avec tant de subtilité (entre les codes et l’étiquette) que j’ai parfois manqué de passer à côté (l’histoire du mariage par exemple).

  • Les dix livres d’Uji 

J’ai été surprise de découvrir que le roman ne s’arrêtait pas avec la mort du Genji. Celui-ci étant entré en religion, il disparaît du récit car son statut de religieux est incompatible avec celui de personnage de récit romanesque selon les codes de l’époque. Les derniers chapitres laissent la place à la nouvelle génération avec le petit-fils du Genji, le Prince Parfumé, et son presque-fils, le Commandant Suave. Les dix derniers sont appelés « les dix livres d’Uji » et racontent leur rivalité amoureuse. J’ai cru ne pas pourvoir me faire à ce changement – je venais tout de même de passer deux mois avec le Genji – mais finalement les deux protagonistes ont su éveiller des sentiments tels que je me suis vraiment immergée dans leur histoire. D’un côté, on a donc le Prince Parfumé qui m’a sans cesse exaspérée. Ce personnage, insupportable de sans gêne et d’égoïsme, m’a souvent fait râler à haute voix, malheureusement, il n’a pas réagi à mes injonctions le priant de ne pas se comporter comme un idiot. De l’autre, le Commandant Suave, sensible à l’extrême, tellement réservé et malchanceux en amour que je n’ai pu qu’éprouver de la compassion pour lui. Définitivement, j’ai été de son côté et, la fin étant ouverte, j’espère vraiment que les choses se sont, par la suite, améliorées pour lui (oui, les personnages sont vivants pour moi).

  • Une lecture atypique et inoubliable

Tournant la dernière page, j’ai été prise par des émotions parfois contradictoires. La joie et la fierté d’être arrivée jusqu’au bout, la tristesse de dire adieu à ce livre – je n’avais jamais mis autant de temps à lire un seul livre en continu – ou encore le désir de m’y replonger (pour mieux profiter de la première partie dont la lecture avait été laborieuse). Pendant quelques jours, je me suis sentie désœuvrée, abandonnée sans ce roman-fleuve pour me tenir compagnie. Le livre lu ensuite – La Cité exsangue  – en a d’ailleurs pâti et je lui ai reproché sa brièveté. En effet, qu’est-ce que 300 pages contre 1300 avec trois colonnes de texte par page ?
Malgré les siècles qui nous séparent – induisant forcément des éléments en désaccord avec mes convictions (la situation des femmes ne me fait guère rêver, même si l’on connaît bien pire de nos jours, de même que les pudeurs et déshonneurs des personnages ne me parlent pas directement) – et en dépit de l’exigence du texte, ce fut clairement une lecture atypique, subtile et délicate, emplie de beauté et de douceur. Littérature et poésie, arts et philosophie, connaissance et mise à nu des femmes et des hommes, récit fictionnel et richissime documentation sur les mœurs de l’époque… un chef d’œuvre.

Je ne peux que saluer le travail absolument merveilleux – et pharaonique – des éditions Diane de Selliers, ne serait-ce que pour l’œuvre iconographique (de la recherche à travers le monde des Genji-e aux commentaires de chacune des peintures), ainsi que la traduction de René Sieffert qui lui a demandé vingt ans de labeur.

« « Je vais à la tombe de Sa Majesté. Auriez-vous quelque message ? » dit-il.
Elle ne put parler tout de suite, puis après avoir longuement hésité :
« Mon soutien n’est plus
celui qui vit est chassé
de ce monde de misère
qu’en vain j’ai voulu fuir
et en larmes passent mes jours »
Dans son trouble extrême, il lui était impossible d’exprimer de façon cohérente les pensées qui l’assaillaient :
« Lors de son trépas
je croyais avoir épuisé
toutes les tristesses
or voici que le destin
me frappe une fois encore » »

– Livre XII, Suma –

Le Dit du Genji, Murasaki-shikibu. Editions Diane de Selliers, coll. La petite collection, 2008 (écrit au XIe siècle). Traduit du japonais par René Sieffert. 1302 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre de plus de 500 pages