Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel (2015)

Feuillets de cuivre (couverture)Regardez cette couverture comme elle est belle ! Comment résister ? Ce livre m’a hurlé « Ouvre-moi ! » dès que mes yeux sont tombés sur lui qui reposait, seul, sur une table de la bibliothèque. Et quand, en le retournant, on lit : « Si une bibliothèque est une âme de cuir et de papier, Feuillets de cuivre est sans aucun doute une œuvre d’encre et de sang. », on ne peut pas ne pas obéir à cet ordre. Donc. Je l’ai emmené et je l’ai lu. Et je l’ai aimé.
Dans Feuillets de cuivre, Ragon, employé à la Sûreté, personnage obèse et cultivé, est confronté à de nombreux crimes à travers la capitale. Pour résoudre ces enquêtes parfois très glauques, Ragon a un outil : la littérature.

La première partie du roman va jusqu’en 1899 tandis que la seconde commence en 1901. Ce passage au XXe siècle marque également d’un fil rouge dans les enquêtes. Entre 1872 et 1899, les crimes sont variés et apparemment sans aucun lien entre eux. On trouve un meurtre dans une chambre close, un journal codé, des meurtres de prostituées à la Jack l’Eventreur, etc., et les résoudre permet à Ragon de monter tranquillement les échelons de la Sureté. Dès 1901, un personnage fait son apparition : l’Anagnoste. Ce personnage – qui tient son nom de celui donné à l’esclave ou affranchi chargé de faire la lecture à haute voix dans l’Antiquité – devient peu à peu la Némésis, l’ennemi parfait de Ragon. Il reprend les anciennes enquêtes de Ragon, ce qui rend cette seconde partie bien plus intéressante.

Je ne connais pas trop la littérature steampunk, mais quoi qu’il en soit, Feuillets de cuivre n’est pas une accumulation de machines à vapeur et de personnages portant des lunettes de protection (c’est peu ou prou l’image que j’avais en entendant « steampunk »).
Fabien Clavel nous replonge dans un Paris qui a existé : celui de l’affaire Dreyfus, de l’incendie du métro du 10 août 1903… Mais quelques éléments attirent l’attention : des rituels magiques, un prototype d’hélicoptère qui survole les canaux de Paris, les étranges propriétés de l’éther (« un fluide universel capable de transporter la lumière, notamment dans le vide »), un médium qui entre en possession, etc.
Feuillets de cuivre est également une ode à la littérature. Toutes les enquêtes ont un lien avec les livres, des auteurs, des œuvres ou bien l’objet livre en lui-même. Edmond de Goncourt donne un coup de pouce à Ragon, Maupassant a fréquenté la clinique Blanche où la femme de Ragon passera ses derniers jours, un mystérieux criminel laisse derrière lui de morbides réécritures de classiques. Tous les auteurs du XIXe sont là : de Hugo à Baudelaire en passant par Zola, Balzac, Dumas et tant d’autres. N’oublions pas non plus Jules Verne et Eugène Sue.
Quant à Ragon, cet amoureux des livres, il est un mélange de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot. J’ai donc vraiment adoré toutes ces références, ces réécritures, ces apparitions.

C’est un roman vraiment bien construit : il ressemble au premier abord à un recueil de nouvelles, mais le fil rouge apparaît peu à peu. Tout est fait avec subtilité. La magie, le paranormal, l’Anagnoste… tout prend forme petit à petit.
La préface d’Etienne Barillier et la postface d’Isabelle Perier sont vraiment très intéressantes et très agréables à lire (pour une fois la préface ne spoile rien tandis que la postface enrichit véritablement la lecture).

Un roman très érudit qui peut intéresser aussi bien les amateurs de polars désireux de découvrir un style véritablement original, les amoureux de Paris et/ou de la littérature, les connaisseurs du genre steampunk, ou tout simplement, tous les curieux !

« Une bibliothèque, c’est une âme de cuir et de papier. Il n’y a pas de meilleur moyen pour fouiller dans les tréfonds d’une psyché que de jeter un œil aux ouvrages qui la composent. La sélection, le rangement, le contenu, même la qualité de la reliure : tous les détails sont importants. Me croiriez-vous si je vous disais que j’ai résolu toutes mes enquêtes à partir de livres ? »

« N’oubliez jamais cela, Fredouille : tout est dans les livres. Notre vie n’est qu’un feuillet détaché de l’ouvrage gigantesque du monde. »

« Quels points communs entre Notre-Dame de Paris de Hugo, Salammbô de Flaubert et Les Mystères de Paris de Sue ? Tous étaient des romans français écrits au siècle dernier. Pour le reste, les époques, les lieux, les styles des récits différaient.
Trois récitations, trois œuvres, trois morts.
La pensée du commissaire ne pouvait se détacher de cette obsédante trinité. »

Feuillets de cuivre, Fabien Clavel. ActuSF, coll. Les trois souhaits, 2015. 338 pages.

Un souffle, une ombre, de Christian Carayon (2016)

Un souffle, une ombre (couverture)Marc-Edouard Peiresoles, historien et professeur de fac, se replonge dans un drame qui a marqué son enfance. Une nuit d’août 1980, quatre adolescents sont sauvagement agressés alors qu’ils campent sur l’îlot au milieu du lac de Basse-Misère. Trois d’entre eux trouvent la mort tandis que la quatrième restera à jamais traumatisée, physiquement et psychiquement. Après des erreurs judiciaires et des fausses accusations, un tueur et violeur en série est finalement arrêté : les meurtres de Basse-Misère lui sont attribués, mais cela ne convainc pas tout le monde…

Pour Marc-Edouard, à l’origine, Basse-Misère est un sujet de recherche qui aborde la mémoire et la peur. Mais il s’émerge tant et tant dans cette affaire qu’il finit par exhumer de nouveaux éléments. Des indices qui le rapprocheront du vrai tueur, celui que l’enfant qu’il était avait surnommé Konitz. A partir de ce moment-là, l’enquête devient plus prégnante.

 

Il m’a fallu du temps pour rentrer dans le récit, j’ai même eu un peu peur en voyant tout ce qu’il me restait à lire… mais au fil des pages, l’intrigue devient plus profonde, on sympathise avec Marc-Edouard. Et, dans la seconde moitié du roman, l’ombre du tueur se fait de plus en plus menaçante. A partir du moment où tout se met en place, où le narrateur comprend l’horrible vérité, on est capturé par le livre.

L’auteur réussit à nous faire sentir cette peur qui a envahi la région suite à ce triple meurtre. On perçoit qu’il y a un monde d’avant et un monde d’après. Le premier montre une ville prospère, un club nautique réputé, des festivités annuelles au bord du lac, etc. Dans le monde d’après, la ville est sur son déclin, les usines ferment, on évite le lac, et la méfiance et la peur s’installent dans toutes les maisons.

 

J’ai également beaucoup aimé que Marc-Edouard se rende auprès des familles, des parents directement touchés par le drame. Cela donne une humanité, une véritable présence à ces adolescents dont on connait si bien la mort mais finalement peu la vie.
Les personnages sont d’ailleurs parfaitement réalistes. Des qualités, des défauts, des histoires personnelles. Le narrateur est plein de doutes, d’angoisses, ses vies personnelle comme professionnelle ne sont pas les belles réussites dont il aurait rêvé.

A mon goût, il y avait un peu trop de répétitions : l’histoire de cette nuit terrible est ressassée encore et encore, les successives accusations sont relatées plusieurs fois, celle de Gilles Mahous, puis de Bernard Bardy… Cela crée quelques longueurs.

Un bon polar dont j’ai aimé les paysages, l’atmosphère de plus en plus pesante et les personnages.

« Au-delà du fond de l’affaire, je me souviens davantage de l’atmosphère de ces quelques mois, mais aussi des années qui ont suivi. La ville était assiégée par l’inquiétude. Elle respirait à peine, effrayée, en permanence sur le qui-vive, persuadée qu’un autre drame ne tarderait pas à se produire. Une ombre planait sur nous, menaçante. Je la devinais partout, chez tout le monde, et elle semblait me suivre jusque dans mon sommeil. »

Un souffle, une ombre, Christian Carayon. Fleuve, coll. Fleuve noir, 2016. 539 pages.

Meurtres à Willow Pond, de Ned Crabb (2016)

Meurtres à Willow Pond (couverture)Dans le Maine, Iphigene « Gene » Seldon, vigoureuse septuagénaire à la langue bien pendue, règne sans partage sur le lodge de Willow Pond où se pressent de riches amateurs de pêche. Et cela embête terriblement les deux guides à son service : Merrill et Brad sont en réalité ses neveux et, s’ils restent à cette place d’employés, c’est parce qu’ils convoitent la fortune de leur richissime tante. Toutefois, ils ne sont pas les seuls. Autour de Gene gravitent d’autres envieux : Renee Ranger, la presque ex-femme de Brad, Huntley Beauchamp, le presque ex-mari de Merrill, Bruno Gabreau, le petit ami de celle-ci, Kipper, son troisième neveu, son favori, et enfin, Jean-Pierre Lemaire, le cuisinier amant de Kipper qui rêve de briller à New-York.

L’atmosphère est donc plutôt tendue quand Six et Alicia Goodwin arrivent à Willow Pond. Gene les a invités pour être soutenue lors d’une réunion de famille au cours de laquelle elle prévoit d’annoncer une modification dans son testament.
Dès le début de la lecture, on pourrait se croire dans un roman d’Agatha Christie avec cette présentation de tous les protagonistes, les uns après les autres. On alterne les points de vue. Pas de « je », mais on passe tout de même dans la tête de chacun d’entre eux.Les personnages se mettent en place et sont peu à peu réunis dans un même lieu. Et la cupidité et les envies de meurtres des héritiers de Gene se font très fortement sentir.

Les portraits sont assez fins, à la fois diversifiés et crédibles. Ils sont donc parfois horripilants, parfois drôles, parfois émouvants, en fonction des qualités, des défauts, des souvenirs qui ressortent. C’est le cas de Brad, l’alcoolique tantôt charmeur, tantôt fragile, qui m’a alternativement agacée et touchée, mais j’ai terminé le livre avec une vraie tendresse pour lui. Ou de Gene qui fait rire (mais je pense que j’aurais parfois envie de me cacher dans un trou si j’étais avec elle dans un lieu public). Mais j’ai eu un vrai coup de cœur pour Tom Barclay, de son vrai nom Thomasina. Et pour Six et Alicia, mais eux, ce n’est pas difficile de les aimer.

J’ai rêvé en imaginant Willow Pond. La forêt, le lac… La beauté de la nature, l’orage à la fois terrible et fascinant, et l’horreur au milieu.

Les pages se sont succédé, toutes seules. J’ai très vite été prise par l’histoire et par cette écriture très fluide qui crée tout de suite des images (personnages, décor, situation, etc.). On cherche le coupable, mais Ned Crabb nous réserve quelques surprises plutôt imprévisibles. J’ai aimé l’humour noir, l’ironie qui se cachait parfois au détour d’une phrase même quand l’intrigue gagne en noirceur.

Un bon polar qui semble revisiter Agatha Christie dans un décor sauvage et que j’ai lu avec grand plaisir.

Et merci aux éditions Gallmeister pour les livres de qualité qu’ils proposent !

« Il n’aimait pas réellement Merrill, mais il voulait l’épouser, c’était certain. Pour lui, les possibilités extraordinaires qu’offrait cette femme étaient une chance unique. Il savait qu’il n’aurait pas deux fois dans sa vie accès à une fortune pareille. »

« – Il doit être sous le porche à côté de son pot de fleurs préféré. C’est là qu’il trouve son soutien spirituel. Il appelle ça comme ça. Comme c’est joliment dit !
– Il tire son soutien spirituel dans un pot de fleurs ? demanda Tom.
– Non, pas du tout. Je parle de sa bouteille, il ne peut pas vivre sans sa bouteille. Il cache le bourbon dans le pot et tout le monde fait semblant de ne pas le savoir.
 »

Meurtres à Willow Pond, Ned Crabb. Gallmeister, coll. Noire, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurent Bury. 419 pages.

Toutes les vagues de l’océan, de Victor del Arbol (2015)

Toutes les vagues de l'océan (couverture)Gonzalo Gil, petit avocat vivant sous l’égide de son puissant beau-père, trompé par sa femme, éloigné – bien que vivant sous le même toit – de son fils, menait une existence plutôt banale, plutôt triste jusqu’au jour où un inspecteur l’informe du suicide de sa sœur, qu’il ne voyait plus depuis des années, et de l’accusation de meurtre qui pèse sur elle. Elle aurait vengé la mort de son fils en assassinant le mafieux russe responsable.

Certes, ce livre est publié dans la collection Actes noirs ; certes, il a reçu le Grand prix de littérature policière 2015 ; certes, la couverture est noire. Mais ce n’est pas un polar classique avec un inspecteur qui mène une enquête et qui cherche un tueur. Certes, il y a deux morts liées à un meurtre pour l’un, à un suicide pour l’autre, mais c’est bien plus qu’un polar. C’est avant tout le prétexte à une incroyable fresque historique qui traverse 70 ans d’Histoire.

Parallèlement aux recherches, aux questions et aux doutes de Gonzalo, on revit l’Histoire aux côtés d’Elias Gil, son père. Dans les années 1930, Elias, la vingtaine, est un jeune ingénieur espagnol plein d’enthousiasme et de confiance envers le régime communiste. Toutefois, pour quelques doutes exprimés dans ses lettres à son père, il est déporté à Nazino avec plus de 6 000 personnes. Nazino où ils furent abandonnés sans nourriture et sans outils. Nazino ou « l’île des cannibales ». Nazino ou l’enfer sur Terre. Nazino dont je n’avais jamais entendu parler. Entre la cruauté sans limite d’Igor et l’amour désespéré d’Irina, Nazino marque à jamais ceux qui y sont envoyés et transforme les caractères. Le destin d’Elias, d’Irina, d’Igor et de leurs descendants aurait sans doute été différent sans Nazino.

Le rythme ne faiblit pas. Après Nazino, c’est le régime de Franco et la guerre civile espagnole, c’est l’Occupation française par les nazis.

Les personnages sont denses et travaillés : ils ont tous de multiples facettes. Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises personnes (même s’il y a évidemment des actions que l’on désapprouve avec nos yeux détachés). Les protagonistes de Toutes les vagues de l’océan ont été jetés dans les vagues de l’Histoire et ont été contraint de faire des choix dans des conditions extrêmes pour ne pas être totalement broyés. Certains se battent pour ne pas se laisser envahir par leur part d’ombre, toujours grandissante face aux horreurs dont ils ont été témoins. Ceux qui furent adulés sous un régime deviennent les pestiférés du suivant, les criminels peuvent devenir les héros du jour, celui qui était victime devient bourreau, rien n’est définitivement acquis.

Victor del Arbol tisse sa toile et, en même temps que Gonzalo, le lecteur découvre le passé familial, les rancœurs, les secrets enfouis, les hontes trop longtemps tues, les pièces du puzzle qui, lentement, se mettent en place.

Toutes les vagues de l’océan est un ouvrage incroyable et terrible. Tout en entremêlant les destins de tous ses protagonistes, Victor del Arbol prend son lecteur et le jette au milieu des guerres, des idéologies et des résistances qui ont marqué le XXe siècle. 600 pages d’une écriture magistrale pour revivre ce siècle dans toute son atrocité.

Un très gros coup de cœur que je ne peux que conseiller chaleureusement.

« L’esclave le plus fidèle est celui qui se sent libre. »

« La première goutte qi tombe est celle qui commence à briser la pierre.

La première goutte qui tombe est celle qui commence à être océan. »

Toutes les vagues de l’océan, Victor del Arbol. Actes Sud, coll. Actes noirs, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’espagnol par Claude Bleton. 608 pages.

Les sirènes noires, de Jean-Marc Souvira (2015)

Les sirènes noires (couverture)Dans ce polar qui paraîtra prochainement aux éditions Fleuve Noir, le commissaire Mistral, du 36, quai des Orfèvres, est confronté à plusieurs meurtres à travers la capitale. Un tueur en série viole et assassine des femmes dans des parkings tandis que des albinos sont découpés en morceaux. Toutes les enquêtes deviennent de plus inextricables, couronnées par la disparition de l’un de ses lieutenants, Ingrid Sainte-Rose. De son côté, Mistral doit également faire face à de douloureux souvenirs d’enfance.

 

Je ne connaissais pas cet auteur – il est vrai que je ne lis pas beaucoup de policiers – et j’ai beaucoup apprécié lire ce roman.

Le fait qu’il y ait trois histoires croisées, quatre avec le passé du commissaire, écarte l’ennui ou les longueurs. On rebondit facilement de l’une à l’autre, ce qui confère au récit une sorte d’effervescence et donc un rythme intéressant. L’idée d’être à la fois du point de vue de Mistral et son équipe et de celui des tueurs évite également la lassitude en attendant qu’un nouvel élément soit découvert par les policiers.

On pourra peut-être regretter que cet élément ôte également une part de suspense ou de tension : le fait de savoir ce qui se passe « en direct » désamorce une partie de ceux-ci. Mais Jean-Marc Souvira nous attrape grâce à son écriture directe et les pages se tournent toutes seules.

 

La thématique est nouvelle pour moi (mais comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas une grande expérience des polars) : l’Afrique, la magie, les rituels… J’ai aimé plonger dans ce monde qui semble totalement décalé et à des années-lumière de notre quotidien, dans ces pratiques qui surprennent et, pour certaines d’entre elles, choquent.

On plonge également dans un Paris plutôt sombre : celui des prostituées et de leurs proxénètes, des trafics en tous genres, de la peur et de la violence. Pas vraiment un portrait idyllique de notre capitale !

 

Les personnages sont assez fouillés, nuancés. Mistral, Dalmate, Ingrid Sainte-Rose…, tous semblent avoir leurs qualités, leurs défauts ou leurs secrets. Ce ne sont pas des surhommes, mais juste des personnes qui s’investissent dans leur travail, qui tentent de le combiner avec une vie de famille, etc.

C’est également le cas de deux prostituées. Stella, de son vrai nom Margaret, la jeune Nigériane qui se rend en France pensant devenir coiffeuse et qui tentera de se rebeller. Sylvie Ferrières qui, à 60 ans, n’espère plus rien pour elle mais se démène pour que Stella puisse avoir une meilleure chance dans la vie.

Un polar qui se laisse lire très vite, avec plaisir. Personnages, intrigue, écriture… Pas de points négatifs.

 

« C’est très simple, Ludovic. Tu cherches dans ce que tu connais, dans tes références standardisées, comme tout bon flic qui se respecte. Mais tu es incapable de prendre un chemin de traverse, parce que l’irrationnel est au-dessus de ton entendement. C’est pour ça que le sorcier est tranquille. »

Les sirènes noires, Jean-Marc Souvira. Fleuve noir, 2015. 438 pages.

Lignes noires, d’Adrien Thiot-Rader et Ludovic Rio (2012)

Lignes noires (couverture)Paris, une nuit comme les autres, un accident dans le métro. Quelqu’un tombe sur la voie. Comment ? Pourquoi ? Marc, Audrey, Seb, Matthieu. Quatre individus dont les routes, un jour, se sont croisées. L’histoire, une course poursuite à travers un Paris très actuel. Un fugitif, des poursuivants… et un quatrième protagoniste au rôle mystérieux.

L’histoire n’est certainement pas le point fort de cette BD. Non pas qu’elle soit ennuyeuse, mais, avec trois fois 24 pages, elle est trop brève, trop pauvre en détail pour captiver réellement le lecteur. Les personnages eux-mêmes sont trop simples pour être attachants puisque nous n’avons pas le temps d’en apprendre davantage sur eux (à l’exception peut-être de Matthieu que l’on suit plus longuement que les autres et qui est plus bavard). C’est une ébauche de polar. Sombres, les illustrations en noir, en gris et en blanc nous plonge tout à fait dans l’ambiance d’une ville menaçante dans laquelle le crime rôde (bon, ça reste Paris, ce n’est pas Gotham).

 

Néanmoins, cet ouvrage a un intérêt : il s’agit de sa forme. Les éditions Polystyrène se sont spécialisées dans la bande dessinées, certes, mais surtout dans les livres à manipuler. Dérouler, déplier, assembler… autant de solutions pour appréhender autrement l’objet livre et son contenu, pour construire, pour lire autrement.

Ainsi, Lignes noires se déploie en trois parties dont les pages se Lignes noires (intérieur)tournent de bas en haut. Les trois chapitres (« La fuite », « En avant » et « Des hommes ordinaires ») proposent trois points de vue qui permettent de reconstituer toute l’histoire. A lire successivement ou parallèlement en faisant coïncider les rencontres des différents personnages (lire trois histoires en même temps, mais en même temps ne lire que la même… intéressant…).

 

S’il n’y a pas un énorme suspense dans les histoires en elles-mêmes (encore une fois, elles se lisent trop vite pour que son installation soit possible), les responsables de ce drôle de micmac – Adrien Thiot-Rader et Ludovic Rio, tous deux auteurs et dessinateurs, scénario et illustrations ont été réalisés à quatre mains – ont réussi à en créer un en introduisant dans le dernier chapitre un personnage dont la présence intrigue et laisse perplexe jusqu’à la fin.

 

Une BD qui renouvelle le genre, qui intrigue par sa forme, qui intéresse par les lectures qu’elle propose. Je pressens que les éditions Polystyrène, connues au festival d’Angoulême 2015, sont une excellente découverte et une maison à suivre.

« Marc ? C’est Antoine… Nom de Dieu, pourquoi tu décroches pas ? Ils sont venus à l’usine… Et maintenant, ils viennent te chercher à l’appart’… Je suis désolé… Je leur ai tout balancé. »

Lignes noires, Adrien Thiot-Rader et Ludovic Rio. Editions Polystyrène, 2012. 3×24 pages.

 Autres parutions des éditions Polystyrène :

  • Polychromie
  • Thomas et Manon

Liens de sang, de Yves H. (scénario) et Hermann (dessins) (2000)

Liens de sang (couverture)Sam Leighton quitte sa campagne pour la métropole et travaille à la criminelle. Meurtres en série, mystérieuse chanteuse, parrain de la mafia, il se met en tête de découvrir faire tomber le big boss, Joe Beaumont que personne n’a vu depuis vingt ans. Pour cela, il se lie avec un détective privé du nom de Philip Meadows (Philip Meadows Taylor, romancier et administrateur de l’Inde au XIXe siècle, a travaillé dans un bureau d’investigation criminelle luttant contre une puissante société secrète, les Thugs. Anecdote en passant…).

 

Liens de sang emprunte beaucoup au film noir américain. Dans une ville des années 1950 gangrenée par le crime et la corruption évolue des détectives et flics au passé sombre ou au comportement trouble. Silhouette au coin des rues, imper, visage dissimulé sous les larges bords d’un chapeau, clope rougeoyante au bec. Mais le tableau ne serait pas complet sans la femme fatale pour leur faire perdre la tête… La nuit et la pluie enveloppe l’album d’un rideau noir de violence et de mort.

Qui est-il ? Telle est la question que le lecteur peut se poser à propos de chaque personnage. Quelle est leur relation ? Entre complexe d’Œdipe et mensonges familiaux, cette BD se complexifie à chaque page. Quant à Joe Beaumont, qui est-il ? Existe-t-il vraiment ? Est-il le Diable ?

 

Je suis toutefois restée perplexe par moments et, par deux fois, j’ai fini par décrocher de ce scénario un peu trop tarabiscoté. Cinquante-six pages est peut-être un format trop court pour ce type d’histoire.

Nouvelle collaboration pour Hermann et Yves Huppen, les dessins du père sont une excellente mise en scène pour le scénario du fils. Sans fioriture, il plante efficacement décors et protagonistes. Pourtant, je n’accroche décidément pas au style d’Hermann même si je peux comprendre ce qui peut plaire.

Difficile de qualifier Liens de sang de bon ou mauvais, mais il s’agit sans nul doute la plus complexe des BD « Signé » lues et critiquées jusqu’à présent.

« Joe… c’est l’homme le plus riche et puissant de la ville et même au-delà. Il se fait que personne ne l’a vu depuis vingt ans. Un vrai mystère. Alors, il se raconte des choses. Rumeurs ou vérités ? Il est devenu un mythe. »

Liens de sang, Yves H. (scénario) et Hermann (dessins). Le Lombard, coll. Signé, 2012 (2000 pour la première édition). 56 pages.

Les autres BD « Signé » :