Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, de Daniel Pennac (1985)

Au bonheur des ogres (couverture)Benjamin Malaussène est l’aîné en charge d’une petite tribu joyeusement bordélique depuis la dernière fugue de leur mère. Il est aussi bouc émissaire pour un grand magasin. Et quand des bombes explosent sous son nez dans le dit magasin, des regards suspicieux commencent à se tourner vers sa tête de coupable.

La langue est extraordinaire. Derrière une narration énergique qui ne perd pas de temps, on sent l’amour des mots, le choix du terme adéquat, on sent la poésie et l’influence de la littérature (bon nombre d’auteurs sont d’ailleurs cités et le titre lui-même est un clin d’œil à Zola).
Mais plus que cette belle prose, c’est le ton adopté par Daniel Pennac qui m’a particulièrement plu dans ce premier épisode de la vie des Malaussène, c’est la voix de son héros. L’humour y est omniprésent et subtil, souvent cynique et second degré. Descriptions et comparaisons, jeux de mots, remarques à mi-voix, c’est truculent et délicieux à lire.
Le plus étonnant est la façon dont cela transforme totalement l’ambiance du roman. En effet, les mésaventures du Magasin et les découvertes réalisées par Benjamin sur les victimes ne sont pas extrêmement joyeuses. Certaines sont même franchement atroces. Pourtant, je suis certaine que je garderai davantage le souvenir de la folklorique famille que celui des horreurs sanglantes.

La famille Malaussène est le second élément contribuant au plaisir de la lecture : Benjamin, cinq frères et sœurs et un chien épileptique. Farfelus et atypiques, ses membres sont très différents dans leur caractère et leurs loisirs, mais ils sont unis autour de leur grand frère dont les histoires acadabrantesques les ravissent. Les retrouver sera sans nul doute l’une de mes principales motivations pour poursuivre cette saga afin de connaître la suite de leurs péripéties et des déboires de Benjamin.

Evidemment, tout est exagéré dans ce roman, tant les personnages que les situations. Mais c’est ce qui lui donne un côté déjanté totalement magique. En outre, cette loufoquerie n’empêche pas Pennac de parler avec justesse de la famille, de l’amour, de la différence, de la société et de la vie en général. Malgré sa malchance et son cynisme affiché, Benjamin considère le monde avec énormément de tendresse.

Energique combinaison de comédie, de chronique familiale et d’enquête policière, Au bonheur des ogres est un roman très divertissant, totalement savoureux et extrêmement bien écrit.

« Dans le journal que je viens d’acheter, on s’étend longuement sur le « monstrueux attentat du Magasin ». Comme un seul mort ne suffit pas, l’auteur de l’article décrit le spectacle auquel on aurait pu assister s’il y en avait eu une dizaine ! (Si vous voulez vraiment rêver, réveillez-vous…) Puis le journaleux consacre tout de même quelques lignes à la biographie du défunt. C’est un honnête garagiste de Courbevoie, âgé de soixante-deux ans, que le quartier pleure à chaudes larmes, mais qui « par bonheur » était célibataire et sans enfants. Je n’hallucine pas, j’ai bien lu « par bonheur célibataire et sans enfants ». Je regarde autour de moi : le fait que le Dieu Hasard bute « par bonheur » les célibataires en priorité, ne semble pas perturber le petit monde familial du métropolitain. »

« Le début d’une idée commence à germer quand j’enfile la première jambe de mon pantalon. Ça se précise à la seconde. Ce n’est pas loin d’être l’idée du siècle quand je boutonne ma chemise. Et je jubile tellement en laçant mes godasses qu’elles partiraient sans moi réaliser ce projet de génie. »

Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, Daniel Pennac. Gallimard, coll. Folio, 1988 (Gallimard, 1985, pour la première édition). 286 pages.

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Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici (2017)

Jeux de miroirs (couverture)Jeux de miroirs, tel est le titre d’un étonnant manuscrit qui prétend faire la lumière sur le meurtre du professeur Wieder, référence dans le domaine de la psychologie cognitive, jamais élucidé depuis les années 1980. Mais lorsque l’agent littéraire Peter Katz tente de contacter l’auteur, il découvre que Richard Flynn est décédé et que personne ne sait où se trouve la suite du roman. Peter Katz décide donc de faire appel à un journaliste d’investigation pour écrire la suite.
Peter Katz, l’agent littéraire, John Keller, le journaliste d’investigation, et Roy Freeman, le policier à la retraite, prennent successivement la parole et tentent chacun leur tour d’élucider cette affaire.

La quatrième de couverture annonce un « suspense haletant » que je n’ai pas retrouvé dans le roman. Il n’y a pas non plus de rebondissements exceptionnels et inattendus au fil du récit. Si cette histoire n’a pas besoin de ça pour plaire (d’ailleurs, je ne crois pas que l’objectif de l’auteur ait été d’offrir aux lecteurs un roman à suspense), je trouve ça un peu dommage de le vendre ainsi. Ce roman qui m’a rappelé La vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker est en réalité plus subtil et nous emmène dans les recoins de la mémoire pour y décortiquer les souvenirs des uns et des autres. Mais qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est construit par le cerveau ? Quels sont les pouvoirs de l’esprit ? Jusqu’où peut-il fabriquer ou altérer des souvenirs ? Des questions passionnantes à mon goût.

La fin de la première partie est relativement frustrante. En effet, elle est quasiment essentiellement composée du début du manuscrit de Richard Flynn, ce qui place les protagonistes de cette affaire non résolue, et je me demandais si l’on connaîtrait réellement le fin mot de cette histoire. Par la suite, ce n’est qu’une succession de témoignages non concordants, de mensonges, de fausses pistes, d’amnésies et de manipulations… A croire que le mystère Wieder est destiné à rester intact. (Mais rassurez-vous, E.O. Chirovici ne nous fait pas ce coup-là et l’assassin et ses motivations nous seront dévoilés.) Le fait de revivre ces événements au travers des souvenirs des différents protagonistes est véritablement passionnant et nous permet d’avancer progressivement dans l’histoire.

Trois narrateurs pour démêler les confessions et les mensonges des différents témoins, une plongée dans les arcanes de l’esprit, une écriture fluide et agréable, Jeux de miroirs est un roman prenant avec lequel j’ai passé un très bon moment. (Par contre, si vous cherchez un polar véritablement haletant, passez votre chemin.)

« Découvrir enfin la vérité au sujet d’une affaire qui vous a longtemps obsédé, c’est un peu comme perdre un compagnon de voyage – un compagnon bavard, indiscret et envahissant jusqu’à friser l’impolitesse, mais dont la présence vous est devenue familière dès votre réveil. C’est l’effet que produisait sur moi l’affaire Wieder depuis plusieurs mois. »

Jeux de miroirs, E.O. Chirovici. Les Escales, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet. 314 pages.

Une forêt obscure, de Fabio M. Mitchelli (2016)

Une forêt obscure (couverture)Pendant qu’à Montréal, Luka Ricci, désespéré d’accéder à la célébrité, assassine son amant d’un soir avant de poster la vidéo sur Internet, la police de Juneau, capitale de l’Etat de l’Alaska, découvre deux adolescentes en état de choc, mutiques et portant des traces de coups. Au milieu, le chasseur Daniel Singleton, violeur et tueur en série, s’amuse depuis sa cellule en dévoilant des informations au compte-goutte.

Ce roman est librement inspiré du meurtre commis par Luka Rocco Magnotta en 2012, ainsi que des crimes de Robert Christian Hansen, qui a violé et assassiné 17 femmes entre 1971 et 1983.

 

Dans Une forêt obscure, nous avons donc une double enquête. La première est menée à Montréal par Louise Beaulieu, une jeune flic pleine de fougue et de franchise, accro aux jeux en ligne ; la seconde par Carrie Callan, fille d’un policier assassiné par un criminel jamais identifié et mère de la petite Clara qui souffre de progeria. Les deux affaires se rejoindront et les deux policières exhumeront de terribles secrets.

Une forêt obscure n’est pas un policier où l’on cherche à identifier les coupables. On sait dès le début qui ils sont car les narrateurs sont alternés (et les coupables aussi peuvent être narrateurs). Le roman porte sur l’enquête, sur les fils que tirent les deux policières pour remonter jusqu’à eux. Et en même temps, on découvre d’autres secrets que certains espéraient voir enfouis à jamais.

Il utilise des faits réels (comme dans son roman La compassion du diable que je n’ai pas lu où il s’inspirait des crimes de Jeffrey Dahmer), mais ses personnages de fiction sont tout aussi forts que les personnages réels. Ses deux héroïnes forment un duo de choc qui est loin d’être parfait car toutes deux ont leurs faiblesses. L’auteur s’approprie totalement la vie et les crimes de Magnotta et d’Hansen et nous propose ainsi un mélange faits réels/fiction très réussi.

 

Fabio M. Mitchelli plante son décor avec finesse et a vraiment instillé une ambiance particulière à son livre. Une ambiance froide, pesante, avec ce soleil d’Alaska qui ne se couche jamais vraiment, cette luminosité quasi permanente qui engourdit, qui épuise. Il nous immerge dans cette région profondément traumatisée par la catastrophe de l’Exxon Valdez qui, s’échouant sur les côtes alaskiennes, provoqua une immense marée noire en 1989. « Une catastrophe écologique et psychologique qui avait marqué au fer rouge toute une population… » La forêt de Tongass est également très présente, elle est presque un personnage à part entière. Elle fascine et pèse en même temps.

De la même manière, il retranscrit cet accent québécois inimitable, ce qui donne vraiment plus de corps à Louise et au récit.

Une forêt obscure est un roman très noir, très sombre, marqué par le poids des secrets, des douleurs, des noirceurs de chacun. Il parle du déni, des failles de chacun, du fait que tout le monde peut, un jour, basculer. Il n’y a pas énormément de scènes de violence, de meurtres, alors que les crimes de chacun sont légions ; en revanche, c’est très pesant psychologiquement.

 

Les rencontres entre Daniel Singleton, alias Robert Hansen, et Louise sont un clin d’œil très appuyé à Hannibal Lecter et au Silence des Agneaux. C’est amusant au début, mais c’est un peu trop appuyé à mon goût peut-être.

Un thriller choral que j’ai trouvé très réussi, avec des personnages à la psychologie et au passé très fouillés, des révélations jusqu’au bout et un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort.

 « Elle savait que le soleil allait très bientôt illuminer Juneau presque vingt heures sur vingt-quatre. Des journées infinies, l’illusion d’un monde étincelant en permanence, un piège pour l’étranger qui débarquait en Alaska en cette saison pour la première fois. »

« L’enfance, c’est un miroir qui absorbe les images, les émotions, et qui les reflétera plus tard dans votre vie d’adulte. C’est un miroir derrière lequel il aurait fallu rester caché et ne pas grandir. L’enfance, c’est une blessure qui se referme et qui s’infecte à mesure que l’on devient adulte. »

« A Juneau, les secrets devaient demeurer des secrets. »

Une forêt obscure, Fabio M. Mitchelli. Robert Laffont, coll. La Bête Noire, 2016. 399 pages.

Les Autodafeurs, tome 2 : Ma sœur est une artiste de guerre, de Marine Carteron (2014)

Les Autodafeurs, tome 2 (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

Tout va mal pour la famille Mars ! Entre de nouvelles pertes dans leurs rangs et un Auguste assigné à résidence, il devient urgent pour eux de fuir. Mais en attendant, nos trois Mousquetaires, Auguste, Néné et Bart, décident de percer le secret des laboratoires Godeyes Scan.

Dans ce second tome, la menace se précise : Gus, Cés et le lecteur avec eux en apprennent davantage sur le plan des Autodafeurs (et en découvrant l’identité de leur Grand Chef) tandis que Gus découvre l’héritage de son père, son carnet de Bord.

Auguste et Césarine changent. Chacun déteint un peu sur l’autre et tous deux évoluent énormément psychologiquement parlant.

Gus prend conscience de ses responsabilités, de l’inéluctabilité du combat à venir. Il abandonne son image de beau gosse, ne se soucie plus de son allure. Il mûrit et se met à réfléchir un peu plus. Il doit accepter qu’une vie d’ado banal est désormais impossible pour lui et surtout, il doit faire son deuil de tous ceux qu’il a perdu. Plein de colère et de peine, il a à présent un côté très touchant qu’il possédait moins auparavant.

Pendant ce temps, Césarine dévore L’art de la guerre du stratège chinois Sun Tzu et se met aux arts martiaux. Et se révèle être un adversaire redoutable. Ainsi, elle participe réellement (et avec efficacité) à la lutte, en appliquant à la lettre les conseils de Sun Tzu. Césarine est devenue une artiste de guerre à la logique implacable.

Les autres personnages ne sont pas oubliés. Les talents de hackers de Néné sont à nouveau indispensables et vont d’ailleurs lui permettre de se venger de ceux qui l’ont persécuté pendant des années. Bart sera lui aussi plus présent, faisant preuve d’un courage impressionnant. De plus, on en apprend davantage sur la grand-mère maternelle de nos deux héros, absente du premier opus.

Marine Carteron arrive à entremêler des problèmes d’adolescents (concernant l’amour d’une jolie fille, le bal de fin d’année… des soucis parfaitement idiots aux dires de Césarine) à ceux de la Confrérie concernant le devenir des bibliothèques mondiales. Tout est lié et chacun a un rôle à jouer.

Je suis décidément totalement conquise par les chapitres narrés par Césarine. Sa façon de voir le monde, sa méthodologie, ses découvertes avec son amie Sara… Elle transmet beaucoup d’émotions, ce qui est plutôt fort pour quelqu’un qui les enfouit au plus profond de son cœur ! Elle est vraiment là où on ne l’attend pas et a souvent une longueur d’avance sur son grand frère. Un personnage à la fois attendrissant et stupéfiant : unique !

A la fin de ce tome, on se demande vraiment comment ils vont s’en sortir car leur situation n’est pas glorieuse et les forces en présence semblent très inégales. Les Autodafeurs semblent progresser à grand pas vers leur objectif de contrôler l’information à travers le monde. Marine Carteron nous attrape à chaque chapitre et à chaque final, nous laissant en haleine, avides d’en savoir davantage !

Avec une menace qui se précise, un futur qui s’assombrit et des personnages qui, malgré tout, ne perdent pas leur sens de l’humour (Césarine étant involontairement la plus hilarante de tous), Ma sœur est une artiste de guerre est à la hauteur du premier volet des aventures d’Auguste et Césarine.

« Celui qui a le contrôle du passé contrôle le futur. Celui qui a le contrôle du présent contrôle le passé. » George Orwell, 1984

« Je ne sais pas ce qui se passa dans ma tête à ce moment-là.

Probablement l’allusion à mon père, un ras-le-bol général pour tout ce qui m’était arrivé ces derniers mois, une frustration monstrueuse de me sentir nul, bête et inutile.

A moins que ce soit un trop-plein de rage contre les Autodafeurs qui l’avaient volé ma famille, contre ma famille qui me volait mon enfance et contre moi-même qui n’étais pas à la hauteur de ce que l’on attendait de moi.

D’un seul coup, cette rage et cette peine que je gardais enfouies au fond de mon cœur entrèrent en fusion avec la moindre cellule de mon cerveau et transformèrent mon corps en une machine de guerre implacable et violente.

Je n’étais plus Auguste Mars mais une boule de haine vibrante contre laquelle les cent cinquante kilos de maître Akitori ne pesaient pas plus qu’une plume. »

Auguste

« Je leur ai dit que je savais ce que ça faisait d’avoir plein de choses qui bouillonnaient à l’intérieur sans qu’on puisse mettre des mots dessus. Que je savais à quel point ça faisait mal, ça rongeait et ça faisait monter la colère, et que je voyais bien qu’elles en étaient à ce stade toutes les deux. Je leur ai dit que je voyais ça à leurs yeux qui s’évitaient, à leurs mots qui hésitaient, à leurs mains qui se cachaient pour ne pas se frôler. Je leur ai parlé de la mouche qui se cognait dans les parois de verre du bocal de mamie et comment elle s’était envolée, légère, quand j’avais brisé sa prison. Je leur ai parlé des mots qu’on garde et qui paralysent, des mots qu’on avale et qui étouffent, des mots qu’elles avaient la chance de pouvoir utiliser alors que moi je ne pouvais pas. Je leur ai dit que soit elles étaient autistes, soit elles étaient idiotes… mais qu’elles ne pouvaient pas être les deux en même temps.

Pour moi c’était un très long discours. Ça m’a fatiguée, alors quand j’ai eu fini je les ai laissées se débrouiller toutes les deux et je suis allée compter les carreaux du carrelage de l’entrée pour me reposer. »

Césarine

Les Autodafeurs, tome 2 : Ma sœur est une artiste de guerre, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2014. 380 pages.

Les Autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien, de Marine Carteron (2014)

Les Autodafeurs, tome 1 (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

A la mort de leur père, Auguste et Césarine Mars voient leur vie basculer. Ils apprennent que leur famille est engagée dans un conflit séculaire qui oppose la Confrérie et les Autodafeurs. Les premiers luttent pour le triomphe de la vérité et de la connaissance tandis que les seconds tentent de manipuler les consciences par le biais de l’obscurantisme. Au centre de ce combat : les livres.

 

On pourrait dire que ce premier tome pose l’histoire, le contexte. On découvre La Confrérie et leurs ennemis de toujours : les Autodafeurs. Pendant ce temps, Auguste se fait des ennemis personnels : les BCG (alias Bernard-Gui, Conrad et Guillaume Montagues). Toutefois, on est également immédiatement plongé dans l’action et il y a beaucoup de suspense tandis que les révélations se succèdent à un rythme fou. Les pages se tournent toutes seules.

Un livre d’aventures, certes, mais qui est également bourré d’humour. Entre les remarques (idiotes, dirait Césarine) de Gus et celles totalement décalées de sa sœur, on ne s’ennuie pas.

 

Car Marine Carteron nous présente ici des personnages merveilleux. A commencer par Césarine. Cette jeune autiste, pardon, artiste Asperger de sept ans, est futée, maligne et complètement essentielle à cette histoire qu’elle fait souvent avancer. Avec ses yeux noirs emplis d’une sagesse infinie, sa logique diabolique et sa franchise déroutante, elle est, je crois, le personnage auquel je me suis le plus attachée depuis un certain temps. Elle donne beaucoup à la narration un caractère unique.

Gus, narrateur principal de cette histoire, est, quant à lui, un adolescent de quatorze ans. Il soigne son look, cherche le regard des filles, bref, un ado banal qui tombe de haut en découvrant l’héritage qui est le sien ! Il est davantage dans l’action que sa petite sœur et ses réactions sont souvent impulsives.

Néné est également impayable. Avec son allure dépareillée (un comble pour Gus qui soigne la sienne), il débarque un peu comme un ovni, mais cet écolo va être un allié indispensable pour les Mars, notamment grâce à des talents insoupçonnés par son nouvel ami.

Pour compléter le trio des Mousquetaires, je demande Bart et son admirable loyauté vis-à-vis une vieille amitié d’enfance. Car Bart est le quatrième fils Montagues… Son rôle se joue donc dans l’ombre de sa famille qu’il espionne pour le compte de la Confrérie.

Et n’oublions pas la petite Sara qui, atteinte de trisomie, est la première à faire ressentir des émotions à Césarine : apprendre à sourire, découvrir le manque de quelqu’un… L’émotion est très forte lorsque Cés parle de son amie.

Enfin, quel plaisir de lire un livre avec autant de personnages de femmes fortes : entre la mère de Gus et Cés, leur grand-mère paternelle, Cés (plus d’autres personnages féminins à découvrir dans les deux tomes suivants !), les femmes sont bien représentées et n’ont rien à envier aux hommes en terme de combat ou de logistique de guerre.

 

J’adore la manière dont l’auteure s’est approprié l’Histoire. Elle remonte à Alexandre le Grand et glisse l’aura de la Confrérie ou l’ombre des Autodafeurs derrière bon nombre d’épisodes de notre histoire. L’Inquisition et les dictatures sont des périodes dominées par les Autodafeurs tandis que la Confrérie se cache derrière les grandes découvertes, le siècle des Lumières, etc. Ça aurait pu être un peu gros, mais non, on y croit, tout fonctionne parfaitement !

Ce qui m’a également fait adorer ces livres, c’est le discours sur les livres et le savoir. Sur leur importance, sur sa place dans la société, sur la liberté que donne la connaissance… Le projet des Autodafeurs de les faire disparaître n’en apparaît que plus glaçant. Il y un très beau chapitre, très profond au début du roman, notamment ponctué par des écrits de l’Irakien Al-Jahiz datant du VIIIe siècle

 

Le livre au cœur de l’histoire, beaucoup d’humour, des personnages plus qu’attachants : Mon frère est un gardien est une merveille et un immense coup de cœur ! Avec un final explosif et encore de nombreuses questions sans réponses, ce premier tome ne donne qu’une envie : se jeter sur le second !

 

« Notre rapport au savoir est fragile. Si nous devions compter uniquement sur nos propres forces et sur le nombre d’idées se présentant à notre esprit, nous aboutirions au résultat suivant : nos connaissances seraient maigres, les projets s’écrouleraient, l’esprit de décision s’évanouirait, l’opinion personnelle deviendrait stérile, les idées perdraient toute valeur, l’énergie intellectuelle s’émousserait et les esprits se scléroseraient. »

Al-Jahiz

« Comment pouvait-on être assez salaud pour utiliser ses enfants ainsi ? Ce type était encore pire que ce que je pensais et je me sentis responsable de la vie pourrie de Bartolomé menait depuis des années par ma faute.

Allongé sur sa civière, le visage détruit par ses frères, son treillis déchiré et taché de sang, Bart ressemblait plus à un pitoyable SDF qu’à un héros de film américain et je pris conscience tout à coup que l’héroïsme pouvait avoir bien des visages.

Son courage valait beaucoup plus que celui de bien des hommes. »

« – Depuis toujours, une organisation parallèle à la nôtre, dont les membres se font appeler les « Autodafeurs », tente de retrouver nos archives pour les détruire.

– Ça, tu me l’as déjà dit ; moi, ce que j’aimerais savoir, c’est POURQUOI ils veulent les détruire !

– Parce que l’homme mauvais a toujours eu besoin d’avancer dans l’ombre et le mensonge, et que la vérité contenue dans ces manuscrits leur fait peur.

– Ben alors, pourquoi vous ne les publiez pas tout simplement ? demandai-je avec naïveté.

– Oh mais nous le faisons, c’est même le rôle du Propagateur. Mais tu sais, Auguste, rien n’est plus dangereux que de dévoiler la vérité à des hommes qui ne sont pas prêts à l’entendre.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que l’histoire nous a appris à être prudents dans nos révélations, pour éviter les bains de sang qu’elles peuvent occasionner. »

Les Autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2014. 329 pages.

Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel (2015)

Feuillets de cuivre (couverture)Regardez cette couverture comme elle est belle ! Comment résister ? Ce livre m’a hurlé « Ouvre-moi ! » dès que mes yeux sont tombés sur lui qui reposait, seul, sur une table de la bibliothèque. Et quand, en le retournant, on lit : « Si une bibliothèque est une âme de cuir et de papier, Feuillets de cuivre est sans aucun doute une œuvre d’encre et de sang. », on ne peut pas ne pas obéir à cet ordre. Donc. Je l’ai emmené et je l’ai lu. Et je l’ai aimé.

Dans Feuillets de cuivre, Ragon, employé à la Sûreté, personnage obèse et cultivé, est confronté à de nombreux crimes à travers la capitale. Pour résoudre ces enquêtes parfois très glauques, Ragon a un outil : la littérature.

 

La première partie du roman va jusqu’en 1899 tandis que la seconde commence en 1901. Ce passage au XXe siècle marque également d’un fil rouge dans les enquêtes. Entre 1872 et 1899, les crimes sont variés et apparemment sans aucun lien entre eux. On trouve un meurtre dans une chambre close, un journal codé, des meurtres de prostituées à la Jack l’Eventreur, etc., et les résoudre permet à Ragon de monter tranquillement les échelons de la Sureté. Dès 1901, un personnage fait son apparition : l’Anagnoste. Ce personnage – qui tient son nom de celui donné à l’esclave ou affranchi chargé de faire la lecture à haute voix dans l’Antiquité – devient peu à peu la Némésis, l’ennemi parfait de Ragon. Il reprend les anciennes enquêtes de Ragon, ce qui rend cette seconde partie bien plus intéressante.

 

Je ne connais pas trop la littérature steampunk, mais quoi qu’il en soit, Feuillets de cuivre n’est pas une accumulation de machines à vapeur et de personnages portant des lunettes de protection (c’est peu ou prou l’image que j’avais en entendant « steampunk »).

Fabien Clavel nous replonge dans un Paris qui a existé : celui de l’affaire Dreyfus, de l’incendie du métro du 10 août 1903… Mais quelques éléments attirent l’attention : des rituels magiques, un prototype d’hélicoptère qui survole les canaux de Paris, les étranges propriétés de l’éther (« un fluide universel capable de transporter la lumière, notamment dans le vide »), un médium qui entre en possession, etc.

Feuillets de cuivre est également une ode à la littérature. Toutes les enquêtes ont un lien avec les livres, des auteurs, des œuvres ou bien l’objet livre en lui-même. Edmond de Goncourt donne un coup de pouce à Ragon, Maupassant a fréquenté la clinique Blanche où la femme de Ragon passera ses derniers jours, un mystérieux criminel laisse derrière lui de morbides réécritures de classiques. Tous les auteurs du XIXe sont là : de Hugo à Baudelaire en passant par Zola, Balzac, Dumas et tant d’autres. N’oublions pas non plus Jules Verne et Eugène Sue.

Quant à Ragon, cet amoureux des livres, il est un mélange de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot. J’ai donc vraiment adoré toutes ces références, ces réécritures, ces apparitions.

 

C’est un roman vraiment bien construit : il ressemble au premier abord à un recueil de nouvelles, mais le fil rouge apparaît peu à peu. Tout est fait avec subtilité. La magie, le paranormal, l’Anagnoste… tout prend forme petit à petit.

La préface d’Etienne Barillier et la postface d’Isabelle Perier sont vraiment très intéressantes et très agréables à lire (pour une fois la préface ne spoile rien tandis que la postface enrichit véritablement la lecture).

 

Un roman très érudit qui peut intéresser aussi bien les amateurs de polars désireux de découvrir un style véritablement original, les amoureux de Paris et/ou de la littérature, les connaisseurs du genre steampunk, ou tout simplement, tous les curieux !

 

« Une bibliothèque, c’est une âme de cuir et de papier. Il n’y a pas de meilleur moyen pour fouiller dans les tréfonds d’une psyché que de jeter un œil aux ouvrages qui la composent. La sélection, le rangement, le contenu, même la qualité de la reliure : tous les détails sont importants. Me croiriez-vous si je vous disais que j’ai résolu toutes mes enquêtes à partir de livres ? »

« N’oubliez jamais cela, Fredouille : tout est dans les livres. Notre vie n’est qu’un feuillet détaché de l’ouvrage gigantesque du monde. »

« Quels points communs entre Notre-Dame de Paris de Hugo, Salammbô de Flaubert et Les Mystères de Paris de Sue ? Tous étaient des romans français écrits au siècle dernier. Pour le reste, les époques, les lieux, les styles des récits différaient.

Trois récitations, trois œuvres, trois morts.

La pensée du commissaire ne pouvait se détacher de cette obsédante trinité. »

Feuillets de cuivre, Fabien Clavel. ActuSF, coll. Les trois souhaits, 2015. 338 pages.

Un souffle, une ombre, de Christian Carayon (2016)

Un souffle, une ombre (couverture)Marc-Edouard Peiresoles, historien et professeur de fac, se replonge dans un drame qui a marqué son enfance. Une nuit d’août 1980, quatre adolescents sont sauvagement agressés alors qu’ils campent sur l’îlot au milieu du lac de Basse-Misère. Trois d’entre eux trouvent la mort tandis que la quatrième restera à jamais traumatisée, physiquement et psychiquement. Après des erreurs judiciaires et des fausses accusations, un tueur et violeur en série est finalement arrêté : les meurtres de Basse-Misère lui sont attribués, mais cela ne convainc pas tout le monde…

Pour Marc-Edouard, à l’origine, Basse-Misère est un sujet de recherche qui aborde la mémoire et la peur. Mais il s’émerge tant et tant dans cette affaire qu’il finit par exhumer de nouveaux éléments. Des indices qui le rapprocheront du vrai tueur, celui que l’enfant qu’il était avait surnommé Konitz. A partir de ce moment-là, l’enquête devient plus prégnante.

 

Il m’a fallu du temps pour rentrer dans le récit, j’ai même eu un peu peur en voyant tout ce qu’il me restait à lire… mais au fil des pages, l’intrigue devient plus profonde, on sympathise avec Marc-Edouard. Et, dans la seconde moitié du roman, l’ombre du tueur se fait de plus en plus menaçante. A partir du moment où tout se met en place, où le narrateur comprend l’horrible vérité, on est capturé par le livre.

L’auteur réussit à nous faire sentir cette peur qui a envahi la région suite à ce triple meurtre. On perçoit qu’il y a un monde d’avant et un monde d’après. Le premier montre une ville prospère, un club nautique réputé, des festivités annuelles au bord du lac, etc. Dans le monde d’après, la ville est sur son déclin, les usines ferment, on évite le lac, et la méfiance et la peur s’installent dans toutes les maisons.

 

J’ai également beaucoup aimé que Marc-Edouard se rende auprès des familles, des parents directement touchés par le drame. Cela donne une humanité, une véritable présence à ces adolescents dont on connait si bien la mort mais finalement peu la vie.
Les personnages sont d’ailleurs parfaitement réalistes. Des qualités, des défauts, des histoires personnelles. Le narrateur est plein de doutes, d’angoisses, ses vies personnelle comme professionnelle ne sont pas les belles réussites dont il aurait rêvé.

A mon goût, il y avait un peu trop de répétitions : l’histoire de cette nuit terrible est ressassée encore et encore, les successives accusations sont relatées plusieurs fois, celle de Gilles Mahous, puis de Bernard Bardy… Cela crée quelques longueurs.

Un bon polar dont j’ai aimé les paysages, l’atmosphère de plus en plus pesante et les personnages.

« Au-delà du fond de l’affaire, je me souviens davantage de l’atmosphère de ces quelques mois, mais aussi des années qui ont suivi. La ville était assiégée par l’inquiétude. Elle respirait à peine, effrayée, en permanence sur le qui-vive, persuadée qu’un autre drame ne tarderait pas à se produire. Une ombre planait sur nous, menaçante. Je la devinais partout, chez tout le monde, et elle semblait me suivre jusque dans mon sommeil. »

Un souffle, une ombre, Christian Carayon. Fleuve, coll. Fleuve noir, 2016. 539 pages.