Miss Charity, de Marie-Aude Murail (2008)

Miss Charity (couverture)Miss Charity Tiddler est née dans une bonne famille de haute société anglaise. Cela implique de bien se tenir, de bien présenter, d’être sage et surtout de ne pas vouloir travailler pour vivre. Une vie bien ennuyeuse entre des parents qui l’ignorent et Charity passe la majeure partie de son temps avec sa bonne, Tabitha et se consacre à ce qu’elle aime : les lapins, les crapauds, les souris, les oiseaux, qu’elle recueille dans une étrange ménagerie. Elle aime aussi réciter Shakespeare, courir dans les champs, arpenter la campagne du Kent et inventer des petites histoires au sujet de ses protégés.

Marie-Aude Murail s’inspire de la jeunesse de Beatrix Potter pour donner vie à la dynamique Charity. D’où un contexte historique parfaitement documenté. Les us et coutumes de la bourgeoisie, la place des femmes, les théâtres qui présentaient alors les pièces de Wilde et de Shaw, la campagne anglaise… Nous sommes immergés dans une Angleterre du XIXe siècle plus vraie que nature.

Beatrix Potter

C’est toutefois très romancé et Charity n’est pas tout à fait Beatrix. D’une fillette attachante et maladroite, elle deviendra une jeune femme bien déterminée à suivre ses désirs – dans sa vie personnelle, dans son art, dans ses affaires professionnelle – et à faire reconnaître son intelligence dans un monde d’hommes. Elle est entourée de personnages inoubliables, fantasques, encourageants, loyaux que sont sa gouvernante française, sa bonne écossaise, le précepteur allemand de son cousin, un comédien un peu voyou et bien d’autres.
Voilà pourquoi, même si l’on devine assez vite la fin de l’histoire, tous les éléments précédents et le fait de les suivre sur de longues années contribuent à la pointe de regret au moment de fermer le livre. C’est drôle, c’est un peu triste parfois, c’est excellent.

Les aquarelles dans Miss Charity

Malgré sa taille, le roman se dévore. Merci à l’écriture vivante et entraînante de Marie-Aude Murail et à la plongée dans la tête de Charity grâce au récit à la première personne. Petite surprise : les dialogues présentés comme dans une pièce de théâtre avec le nom du personnage inscrit avant son texte (il y a d’ailleurs parfois de petites didascalies). Etonnant, mais en rien perturbant.
Les aquarelles de Philippe Dumas contribuent également à donner de la légèreté au roman et font souvent des clins d’œil à celles de Beatrix Potter. Sans dire que je les trouve magnifiques, elles sont toutes simples et illustrent à merveille l’histoire en capturant un paysage, un animal, une situation.

Le croirez-vous, il me semble bien que Miss Charity est mon premier roman de Marie-Aude Murail ! En tout cas, c’est une magnifique rencontre tant avec l’autrice qu’avec ses personnages menée par une héroïne moderne pour son temps, une amoureuse de la nature indépendante et pleine d’imagination.

Les illustrations de Beatrix Potter

« Lydia
C’est Charity Tiddler qui aurait bien besoin de consulter un médecin.
Philip
Qu’est-ce qu’elle a? Est-elle malade?
Lydia
Elle est folle. Elle récite du Shakespeare au milieu de tout un ramassis de bestioles
J’ignore d’où elle tenait son information, mais je dus reconnaître que que c’était un assez bon résumé de ma vie. 
»

« Mademoiselle
Croyez-vous, Cherry, qu’un jour quelqu’un pourra faire oublier à Herr Schmal la perte de sa femme et de ses enfants ?
Moi
J’ai eu beaucoup de chagrin à la disparition de Daring Number One. Vous ne l’avez pas connu, mais c’était un crapaud remarquable. Je n’ai pas pu l’oublier. Mais je me suis attachée à Darling Number Two d’une façon tout à fait satisfaisante, aussi bien pour lui que pour moi.
Mademoiselle, l’air désespéré

En effet, c’est encourageant. »

« Juliette Capulet avait quatorze ans et il me semblait que, si on lui avait offert à son anniversaire « Le Livre des Nouvelles Merveilles », elle eût mieux employé son temps. Elle aurait pu apprendre comme moi-même que les sporophytes sont des plantes asexuées d’un commerce plus reposant que les Montaigu. »

Miss Charity, Marie-Aude Murail, illustré par Philippe Dumas. L’Ecole des Loisirs, 2008. 562 pages.

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Le Siècle, tome 3 – Aux portes de l’éternité, de Ken Follett (2014)

Aux portes de l'éternité (couverture)Après La chute des géants  et L’hiver du monde, Aux portes de l’éternité vient clôturer la trilogie de Ken Follett intitulée Le Siècle. Ce troisième tome commence en 1961 et couvre la fin du XXe siècle jusqu’en 1989, dates de la construction et de la démolition du mur de Berlin. Ken Follett confirme ici sa dextérité en emmêler la réalité et la fiction.

Comme dans les deux premiers livres, on se replonge dans l’Histoire avec plaisir. On assiste à la construction du mur de Berlin, à l’armement de Cuba avec des missiles soviétiques, au blocus américain, à la lutte de Martin Luther King pour les droits civiques, à la mort de JFK, etc.
On sent que la documentation a dû être gigantesque et qu’il y a eu un gros travail pour retransmettre autant d’informations dans un récit aussi agréable à lire. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup appris sur des épisodes historiques dont j’avais connaissance superficiellement.
En revanche, j’ai eu l’impression que les dernières années étaient un peu bâclées. Les présidents Carter, Reagan ou encore Bush père se succèdent sans que nous ne les voyions arriver ou repartir. J’ai eu l’impression que Ken Follett soit ne s’avait pas trop quoi dire sur la fin des années 1980 (à part la démolition du « mur de la honte »), soit qu’il avait hâte de finir son livre. Une fin un peu moins rapide aurait été appréciable.

Toutefois, si l’Histoire est passionnante, on s’intéresse également aux histoires des familles qui nous font revivre cette période. Et c’est bien là le charme de cette saga, de la plume de Ken Follett. Que ce soit les Dewar ou les Pechkov-Jakes aux Etats-Unis, les Franck en Allemagne, les Dvorkine-Pechkov en URSS, on accroche à leurs péripéties personnelles. On se prend d’affection pour tous ces personnages dont on a aimé les parents et les grands-parents dans les deux volumes précédents (et on a parfois la tristesse d’en voir disparaitre certain-es).
Au début, la Guerre Froide est véritablement au cœur du roman et nous suivons donc principalement George et Dimka (le premier aux Etats-Unis, le second en URSS), deux personnages très intéressants du fait de leur antagonisme. Toutefois, Walli, Dave ou encore Jasper prennent peu à peu de l’importance en grandissant et permettent d’aborder des sujets autres que celui de la politique comme la musique, l’amour libre, la drogue…
La multitude de personnages permet à l’auteur d’offrir tout un panel d’opinions sur un même sujet. Par exemple, Dimka et Tania, frère et sœur, ont des points de vue très différents sur le soviétisme. Ou bien Cameron Dewar ne partage absolument pas les positions politiques de sa famille.

On peut seulement reprocher à Ken Follett la facilité d’offrir à tous ses protégés des carrières exceptionnelles, du talent (dans le domaine artistique, journalistique, politique…) et des physiques à couper le souffle.

A la fois trilogie historique et saga familiale, Le Siècle offre une plongée vivante et passionnante dans l’Histoire du XXe siècle. L’histoire avance avec fluidité, partagée entre des descriptions jamais pesantes et des dialogues intelligents.

« – Tu es une parasite sociale.
– Tu m’empêches de trouver du travail, puis tu me menaces de la prison parce que je n’ai pas de travail. Tu vas finir par le faire envoyer dans un camp, oui ? Comme ça, j’aurai un emploi, à cette différence près que je ne serai pas payée. J’adore le communisme, il est d’une logique imparable ! Pourquoi les gens cherchent-ils à tout prix à lui échapper, franchement, je me le demande. »

« Le régime est-allemand avait fait ce que tout le monde avait cru impossible : il avait construit un mur en plein cœur de Berlin.
Et Rebecca se trouvait du mauvais côté. »

« – Malgré les difficultés que nous devons affronter aujourd’hui et que nous affronterons demain, je fais un rêve.
Jasper sentit que King avait abandonné son texte préparé, car il ne cherchait plus à manipuler les émotions du public. Il semblait au contraire chercher ses mots au fond d’un puits profond et glacial de douleur et de chagrin, un puits creusé par des siècles de cruauté. »

« La population n’avait presque aucun moyen d’accéder à la vérité dans une société fermée. Les Russes mentaient à tout-va. La quasi-totalité des documents produits en Union soviétique était fallacieuse : les chiffres de production, les analyses de politique étrangère, les comptes rendus d’interrogatoires de suspects, les prévisions économiques. Les gens murmuraient entre eux que la seule page du journal qui disait la vérité était celle des programmes de radio et de télévision. »

Le Siècle, tome 3 : Aux portes de l’éternité, Ken Follett. Le Livre de Poche, 2016 (2014 pour l’édition originale. Editions Robert Laffont, 2014, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque, Odile Demange, Nathalie Gouyé-Guilbert et Dominique Haas. 1277 pages.

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, de Ruta Sepetys (2011).

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre (couverture)Le 14 juin 1941, Lina est arrêtée par le NKVD avec sa mère et son petit frère Jonas. Cette fille d’intellectuels lituaniens de 15 ans, passionnée de dessin, est déportée et entame un long et tragique voyage à travers la Russie. Deux arrêts majeurs : le premier dans un kolkhoze de l’Altaï, en Sibérie, puis à Trofimovsk, au Pôle Nord. Là, elle doit travailler dur pour gagner sa ration de pain. Pour survivre, Lina s’appuie sur son immense courage, sur l’amour de sa mère et de son frère et sur l’espoir de revoir son père qu’elle guide grâce à de petits dessins qui passent de main en main. Elle peut aussi compter sur Andrius, 17 ans, déporté en même temps qu’elle.

Il s’agit là du premier roman de Ruta Sepetys, découverte avec Le sel de nos larmes. Elle s’est inspirée de l’histoire de son père qui a fui la Lituanie dans sa jeunesse et de témoignages recueillis lors de nombreuses rencontres avec des Lituaniens qui ont fui, qui ont été déportés, qui ont survécus.

J’ai beaucoup aimé ce roman qui aborde le sujet de l’annexion des pays Baltes et des souffrances de leur population. A la fin du récit, dans une « note de l’auteure », on apprend que « les trois Etats Baltes ont perdu plus du tiers de leur population pendant le génocide soviétique », ce qui est tout simplement ahurissant et révoltant. On sent vraiment que Ruta Sepetys s’est beaucoup documentée pour rendre son récit aussi proche du réel que possible.

La dureté et l’horreur des conditions de déportation et de travail. Le manque de nourriture, d’hygiène, de soins. La promiscuité, les maladies, les poux. L’espoir, le renoncement, l’amour, la solidarité. Tout cela est dans ce roman poignant, fort et important.

Ruta Sepetys utilise des mots simples, qui n’en sont pas moins touchants dans leur simplicité, pour raconter les épreuves, la faim, la saleté et les humiliations, mais aussi pour raconter les souvenirs heureux de Lina, les moments de joie éphémère que les déportés parviennent à trouver pour se soutenir et pour trouver le courage de survivre une journée de plus, le refuge qu’est l’art pour Lina.

En revanche, si je me suis attachée à Lina avec sa force et sa fougue, c’est un peu moins le cas des autres personnages, aussi sympathiques et touchants soient-ils. Ce sont toujours des personnages très nuancés, notamment le Chauve et Kretzky qui tardent à révéler leurs bons côtés. Sur ce point, j’ai préféré Le sel de nos larmes où j’avais vraiment apprécié chacun des personnages.

On découvre également que Ruta Sepetys n’a pas résisté à faire un lien entre deux personnages de Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et Le sel de nos larmes, mais je n’en dirai pas plus ! Voilà ce qu’en disait l’auteure lors d’une rencontre Babelio organisée pour la sortie de son troisième roman : « Lorsque j’ai terminé mon premier roman, j’étais si attachée aux personnages que je voulais absolument les revoir. Ils habitaient mon esprit et mon corps tout entier et je ne pouvais imaginer les laisser derrière moi aussi vite. Pour cette raison, quelque peu enfantine peut-être, j’ai décidé d’en choisir un et de le situer dans mon second roman. Une petite fantaisie que je me suis permise. »

Un roman historique où l’horreur se confronte à la joie des souvenirs passés et à l’espoir qui ne s’éteint jamais totalement.

« Je fermai la porte des toilettes et entrevis mon visage dans la glace. Je n’avais pas la moindre idée de la vitesse à laquelle il allait changer, se faner. Si je l’avais seulement pressenti, j’aurais fixé avec attention mon image, j’aurais essayé de la mémoriser. C’était la dernière fois que je pouvais me regarder dans un véritable miroir ; je n’en aurais plus l’occasion avant une décennie, et même plus. »

« – Notre sens de l’humour, déclara Mère dont les yeux étaient mouillés de larmes. Ils ne peuvent pas nous le prendre, n’est-ce pas ? »

« A présent, peut-être parce que j’avais été contrainte de faire le portrait du commandant, je dessinais tout ce que je voyais ou ressentais. Dans certains de mes croquis, comme dans ceux de Munch, la douleur irradiait ; dans d’autres, il y avait plus qu’une note d’espoir : un ardent désir de vivre. »

« Le mauvais temps perdurait, impitoyable. A peine une tempête de neige était-elle derrière nous qu’une autre survenait. Ne gelions en permanence sous des couches et des couches de neige et de glace, bref, nous menions une vie de pingouins. »

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, Ruta Sepetys. Gallimard jeunesse, coll. Scripto, 2011 (2011 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bee Formentelli. 423 pages.

Le sel de nos larmes, de Ruta Sepetys (2016)

Le sel de nos larmes (couverture)L’histoire se passe durant l’hiver 1945. Alors que les Nazis sentent le vent de la défaite souffler sur eux, ils mettent en place une grande opération d’évacuation par la mer. C’est l’Opération Hannibal qui doit permettre à des Allemands privilégiés, à des soldats blessés, mais aussi à des milliers de civils d’Europe de l’Est de fuir vers l’Ouest pour échapper aux Soviétiques qui s’avancent vers eux. Parmi la flotte réquisitionnée pour cette opération se trouve le paquebot de croisière Wilhelm Gustloff.

Dans Le sel de nos larmes, Ruta Sepetys s’empare de cette histoire méconnue pour la raconter à travers le destin de quatre adolescents (ou jeunes hommes/femmes) ayant entre 15 et 21 ans. Joana est une Lituanienne qui dispense ses connaissances médicales à tous ceux qui en ont besoin. Florian, plein de secrets, vient de Prusse-Orientale. Alfred Frick est un matelot allemand de 17 ans, avide de prouver sa valeur et son utilité pour le Führer. Quant à la Polonaise Emilia, elle est la plus jeune du quatuor, fuyant les Nazis qui voudraient la voir morte, fuyant les Russes qui sèment la mort et la terreur sur leur passage.

 

Tous sont attachants. Joana par sa générosité, Florian par les faiblesses que l’on sent et qu’il nous dévoile parfois sous son assurance affichée, Emilia par sa force. En revanche, le personnage d’Alfred a généré chez moi des sentiments contradictoires : certes, il est méprisable et odieux, mais il est aveuglé par le discours nazi et désespéré par le désir de plaire, d’être quelqu’un. J’ai à ce propos beaucoup aimé la voix que lui offre l’auteure : elle fait passer bien des choses à travers ce ton pompeux et guindé, qui contraste avec la manière dont les autres lui parlent. On sent immédiatement que le jeune matelot n’est pas aussi important qu’il voudrait nous le faire croire et qu’il fait seulement partie de cette foule aveuglée par les propos d’Hitler. Ruta Sepetys a énormément creusé la psychologie de ses personnages qui ne sont jamais superficiels, Alfred en est un bon exemple.

Tous cachent des traumatismes et des secrets qui se dévoilent au fil du roman.

Ce ne sont pas encore des adultes, mais ce ne sont pas des adolescents non plus. Ils font partie de toute cette jeunesse qui, à cause des horreurs vues et vécues, n’ont pas eu d’enfance ou d’adolescence. Ils ont été contraints de grandir à toute vitesse.

A travers Joana, Florian et Emilia et les nombreux autres personnages intéressants qui les entourent (le Poète de la Chaussure, le Petit Garçon Perdu, Eva la Désolé), c’est aux milliers de réfugiés que Ruta Sepetys pense et offre une voix. On revit avec eux les fuites désespérées, les longues marches, les souffrances liées au froid, à la faim et aux douleurs.

 

Et surtout, grâce à Ruta Sepetys, j’ai découvert un autre épisode de la guerre, une tragédie humaine. Nous connaissons tous le nom du Titanic, pourquoi pas celui du Wilhelm Gustloff, du « Willy G. » comme il était surnommé ? Combien d’épisodes aussi horribles sont relégués au rang d’anecdotes tant cette guerre a été riche en horreur ? Plus de 10 000 personnes étaient sur ce navire, la majorité n’a pas survécu au naufrage, comment cela peut tomber dans l’oubli ? De plus, d’autres navires de l’opération Hannibal ont été torpillés, montant le nombre de morts à plus d’une dizaine de milliers.

(Je pense à l’effrayante histoire de l’île de Nazino, découverte dans Toutes les vagues de l’océan, de Victor del Arbol. J’ai ressenti le même choc du genre : « Mais pourquoi je n’en ai pas entendu parler avant ? »)

De la même manière qu’elle raconte le vécu des réfugiés, elle décrit avec une grande précision le navire, les préparatifs, la vie sur le bateau ainsi que l’arrivée et l’installation précaire des 10 000 personnes ayant embarqué.

Elle raconte des détails atroces dont on ne peut avoir idée : la terreur, la culpabilité, la faim, la tristesse… tout cela étant au-delà des mots. Cette guerre – comme toutes les guerres – était tellement abominable et la détresse poussait les gens à commettre des actes que l’on ne peut imaginer aujourd’hui.

 

Le livre se dévore. Les chapitres sont courts et on alterne rapidement les points de vue, ce qui lui donne un rythme rapide. Si l’on a lu la quatrième de couverture, la fin est connue, on sait que le navire fait naufrage. Pourtant, les rebondissements sont nombreux, les relations entre les personnages sont bien creusées, donc je suis restée en haleine jusqu’à la fin. Fin où les événements se précipitent et la lecture se fait plus avide.

J’ai vraiment adoré ce livre. Historiquement, il est passionnant : il aborde la Seconde Guerre mondiale d’un autre point de vue, éclaire un événement méconnu et donne une voix aux milliers de civils jetés sur les routes. Quant à l’histoire de ces quatre personnages, elle est très bien construite, complexe et ne tombe jamais dans les clichés (sauf éventuellement cet amour naissant qui n’est cependant nullement niais). A lire, vraiment !

Un grand merci à Babelio et à Gallimard jeunesse pour cette découverte.

 

« La culpabilité n’a de cesse de vous poursuivre. » (Joana)

« Le destin n’a de cesse de vous poursuivre. » (Florian)

« La honte n’a de cesse de vous poursuivre. » (Emila)

« La peur n’a de cesse de vous poursuivre. » (Alfred)

« La brutalité des uns et des autres était révoltante. Leurs actes d’une inhumanité scandaleuse. Bien entendu, personne ne voulait tomber entre les mains de l’ennemi. Le problème, c’est qu’il était de plus en plus difficile de distinguer qui était le véritable ennemi. » (Joana)

« J’ai entendu dire qu’un escadron d’auxiliaires féminines de la marine s’apprête à rejoindre le vaisseau. Plus de trois cents jeunes filles en uniforme. Elles auront certainement besoin de mon assistance.
Je permettrai au plus jolies de m’appeler Alfred. Aux plus jolies seulement. » (Alfred)

« Je suis devenue très habile à faire semblant. Si habile que la frontière entre vérité et fiction s’est brouillée, effacée. Et quelques fois, quand je me montre particulièrement habile à ce jeu, je me leurre moi-même. » (Emilia)

« Au moment même où l’on croit que la guerre nous a pris tout ce qui nous était le plus cher au monde, on rencontre quelqu’un et on se rend compte qu’on a toujours plus à donner. » (Florian)

 

Un site est dédié au Wilhelm Gustloff et ce reportage du National Geographic est également très intéressant : de nombreuses personnes sont interviewées et certaines de leurs anecdotes, certains des détails qu’elles racontent font écho à ce que l’on trouve dans Le sel de nos larmes.

Le sel de nos larmes, Ruta Sepetys. Gallimard jeunesse, coll. Scripto, 2016. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bee Formentelli. 477 pages.

 

Toutes les vagues de l’océan, de Victor del Arbol (2015)

Toutes les vagues de l'océan (couverture)Gonzalo Gil, petit avocat vivant sous l’égide de son puissant beau-père, trompé par sa femme, éloigné – bien que vivant sous le même toit – de son fils, menait une existence plutôt banale, plutôt triste jusqu’au jour où un inspecteur l’informe du suicide de sa sœur, qu’il ne voyait plus depuis des années, et de l’accusation de meurtre qui pèse sur elle. Elle aurait vengé la mort de son fils en assassinant le mafieux russe responsable.

Certes, ce livre est publié dans la collection Actes noirs ; certes, il a reçu le Grand prix de littérature policière 2015 ; certes, la couverture est noire. Mais ce n’est pas un polar classique avec un inspecteur qui mène une enquête et qui cherche un tueur. Certes, il y a deux morts liées à un meurtre pour l’un, à un suicide pour l’autre, mais c’est bien plus qu’un polar. C’est avant tout le prétexte à une incroyable fresque historique qui traverse 70 ans d’Histoire.

Parallèlement aux recherches, aux questions et aux doutes de Gonzalo, on revit l’Histoire aux côtés d’Elias Gil, son père. Dans les années 1930, Elias, la vingtaine, est un jeune ingénieur espagnol plein d’enthousiasme et de confiance envers le régime communiste. Toutefois, pour quelques doutes exprimés dans ses lettres à son père, il est déporté à Nazino avec plus de 6 000 personnes. Nazino où ils furent abandonnés sans nourriture et sans outils. Nazino ou « l’île des cannibales ». Nazino ou l’enfer sur Terre. Nazino dont je n’avais jamais entendu parler. Entre la cruauté sans limite d’Igor et l’amour désespéré d’Irina, Nazino marque à jamais ceux qui y sont envoyés et transforme les caractères. Le destin d’Elias, d’Irina, d’Igor et de leurs descendants aurait sans doute été différent sans Nazino.

Le rythme ne faiblit pas. Après Nazino, c’est le régime de Franco et la guerre civile espagnole, c’est l’Occupation française par les nazis.

Les personnages sont denses et travaillés : ils ont tous de multiples facettes. Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises personnes (même s’il y a évidemment des actions que l’on désapprouve avec nos yeux détachés). Les protagonistes de Toutes les vagues de l’océan ont été jetés dans les vagues de l’Histoire et ont été contraint de faire des choix dans des conditions extrêmes pour ne pas être totalement broyés. Certains se battent pour ne pas se laisser envahir par leur part d’ombre, toujours grandissante face aux horreurs dont ils ont été témoins. Ceux qui furent adulés sous un régime deviennent les pestiférés du suivant, les criminels peuvent devenir les héros du jour, celui qui était victime devient bourreau, rien n’est définitivement acquis.

Victor del Arbol tisse sa toile et, en même temps que Gonzalo, le lecteur découvre le passé familial, les rancœurs, les secrets enfouis, les hontes trop longtemps tues, les pièces du puzzle qui, lentement, se mettent en place.

Toutes les vagues de l’océan est un ouvrage incroyable et terrible. Tout en entremêlant les destins de tous ses protagonistes, Victor del Arbol prend son lecteur et le jette au milieu des guerres, des idéologies et des résistances qui ont marqué le XXe siècle. 600 pages d’une écriture magistrale pour revivre ce siècle dans toute son atrocité.

Un très gros coup de cœur que je ne peux que conseiller chaleureusement.

« L’esclave le plus fidèle est celui qui se sent libre. »

« La première goutte qi tombe est celle qui commence à briser la pierre.

La première goutte qui tombe est celle qui commence à être océan. »

Toutes les vagues de l’océan, Victor del Arbol. Actes Sud, coll. Actes noirs, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’espagnol par Claude Bleton. 608 pages.

Mon traître (2008) et Retour à Killybegs (2011), Sorj Chalandon

Deux livres pour parler de l’amitié d’Antoine, luthier parisien, avec Tyrone Meehan, membre respecté de l’IRA (Irish Republican Army) jusqu’à la révélation de près de vingt ans de traîtrise auprès des services britanniques. Antoine et Tyrone, alter ego de Sorj Chalandon et Denis Donaldson.

Mon traître, en 2008, épouse le point de vue d’Antoine. Sa découverte de l’Irlande, sa fascination pour l’IRA, son amitié avec certains de ses soldats, son admiration sans bornes pour Tyrone… et finalement, la déception et surtout l’incompréhension lorsque l’inconcevable est révélé.

Trois ans plus tard, Retour à Killybegs nous place du côté de Tyrone. Son enfance, son chemin au sein de Sinn Féin et de l’IRA jusqu’à son assassinat. Et entre les deux, les raisons de sa collaboration avec l’ennemi de toujours.

Le premier apporte un regard extérieur à Tyrone, mais aussi à l’IRA ou aux Anglais. Certes, Antoine est un sympathisant, un homme captivé et impliqué, mais le regard ainsi porté sur Tyrone, le regard qui devient celui du lecteur, est à la fois tendre et profondément admiratif. Dans le second, on passe de l’autre côté du regard, vers celui qui les reçoit. Et on comprend comment il les reçoit.

 

Retour à Killybegs est plus approfondi, plus nuancé, plus ambigu encore que Mon traître. Dans ce dernier, Sorj Chalandon s’interrogeait surtout sur sa place dans ce pays, dans ce contexte, parmi ces gens-là. Antoine n’était pas quelqu’un de forcément objectif. Désirant se sentir Irlandais, il n’avait pas l’expérience de la guerre, de la détention, des privations, que Tyrone apporte. Son traître, son ancien ami n’ayant apporté aucune justification, il ne fait que des suppositions. Dans Retour à Killybegs – qui, de même, n’est finalement que des hypothèses –, il propose une compréhension de cet acte, des pistes pour comprendre comment un héros devient un « salaud » aux yeux du monde. Chantage, fatigue, volonté d’aider le processus de paix… comment savoir ?

Le résultat apparaît comme un travail de journaliste avec dates, lieux et chronologie des événements combiné avec une véritable œuvre littéraire. Histoire irlandaise et récit intime entremêlés. Le résultat m’a transportée. L’écriture puissante m’a promenée parmi ces mâchoires serrées, cette violence de la résistance, cette fraternité. Odeurs de poudre, de bière, de crasse et de fumée. Chants guerriers et violons mélancoliques.

Deux livres, deux points de vue. Le premier raconte un héros, le second raconte un homme. Une vie, des épreuves, une détresse. Et en réalité, pas de héros, pas de salaud, rien que des hommes pris dans le maelstrom de la guerre qui déchire tout.

 

Mon traître (couverture)« Quelque chose de plomb dans les yeux, dans le front, dans la voix, même. Une dureté infinie. Ces visages, j’apprendrais à les connaître, d’année en année et de colères en drames. Je les verrais partout. Je les reconnaitrais. Devant moi, chaque Irlandais portera un jour ce masque de guerre. »

 

« J’étais différent. J’étais quelqu’un en plus. J’avais un autre monde, une autre vie, d’autres espoirs. J’avais un goût de briques, un goût de guerre, un goût de tristesse et de colère aussi. J’ai quitté les musiques inutiles pour ne plus jouer que celles de mon nouveau pays. »

(Mon traître)

Retour à Killybegs (couverture)« Toute ma vie, j’avais recherché les traîtres, et voilà que le pire de tous était caché dans mon ventre. Je ne l’avais pas vu venir celui-là. »

 

« Il était pour moi à la fois l’étranger et mon peuple. Celui qui m’avait vu et celui qui ne me verrait plus jamais. Il était le petit Français et toute cette Irlande qu’il suivait pas à pas. Il était un peu de Belfast, un peu de Killybegs, un peu de nos vieux prisonniers, de nos marches, de nos colères. Il était le regard de Mickey, le sourire de Jim. Il était de nos victoires et de nos défaites. Il avait tant et tant aimé cette terre qu’il en était. »

(Retour à Killybegs)

Mon traître, Sorj Chalandon. Grasset, 2008. 288 pages.

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon. Grasset, 2011. 333 pages.

La dernière frontière, d’Howard Fast (1941)

La dernière frontière (couverture)La dernière frontière, c’est l’histoire « d’un incident, d’un tout petit incident, dans l’histoire d’une grande nation ». Ce sont trois cents Cheyennes qui quittent le Territoire indien en 1878 pour retourner chez eux, dans les Black Hills, au nord, là où il y a de l’herbe verte et des bois, où il y a du gibier à chasser, où tout n’est pas envahi par la poussière sèche.

« Il y a environ un siècle et demi, on appelait l’Oklahoma le Territoire indien. Étendue poussiéreuse, brûlante et cuite au soleil, de terre sèche, d’herbes jaunies, de pins rabougris et de rivières asséchées, telle était la région destinée à être – comme l’indiquait son nom – le Territoire des Indiens. »

Une insurrection intolérable pour le Bureau des Affaires Indiennes, pour les forts militaires alentours, pour le gouvernement. S’ensuit une grande chasse à l’homme. Des centaines, des milliers d’hommes à pied, à cheval et en train, armés de revolvers, de carabines et de canons, venant du sud, du nord, de l’est et de l’ouest, courant derrière un village famélique. A peine cent guerriers, des femmes, des enfants et des vieillards sans ressources, si ce n’est leur foi inénarrable en leur terre.

Howard Fast nous emmène pour un incroyable voyage de plus de 1 500 kilomètres à travers les États-Unis. Il nous place du point de vue des Blancs, nous ne faisons qu’observer les gestes des Cheyennes sans connaître réellement leurs pensées et, pourtant, il nous place de leur côté. J’ai été fascinée par le soif de liberté, par leur amour pour leur terre, et surtout, par leur opiniâtreté à la retrouver. Comment ne pas être assommée devant le courage de ces hommes, femmes et enfants, que le vent semble peu à peu effacer au fur et à mesure que la famine sévit, que les privations les affaiblissent ?

En 1941, c’est une violente critique de la politique menée par de grands hommes d’État que livre Howard Fast. Massacre des bisons, anéantissement des peuples, déformation de la terre pour y installer télégraphe et chemin de fer, il montre la marche destructrice de l’homme colonisateur sans respect pour ce qui se trouve sur le sol qu’il foule. Mais, malgré cet engagement, il n’oublie pas de tenir en haleine le lecteur grâce à une véritable plume de romancier.

Je souhaiterais retranscrire l’intégralité de l’avant-propos qui est le meilleur avant-propos que je n’ai jamais lu. En trois pages, Howard Fast nous raconte les Indiens, l’arrivée des Blancs, la conquête progressive de l’Amérique, la métamorphose des colonies en nation. Et il nous la raconte avec une écriture cinématographique. Les images surgissent en tête comme pour le prologue d’un film. Les mots sont ceux d’une voix off qui se déroulerait au-dessus des terres américaines. On y verrait, par flash rapides, des Indiens à la chasse ou en guerre, un ou dix navires accostant à l’est et, peu à peu, les villages qui s’installent et s’étendent, les terres cultivées qui se déploient, la voie ferrée qui traverse les États-Unis… Les bisons massacrés. Les Indiens qui reculent. Un traité signé, puis déchiré. L’exil, l’enfermement dans une terre hostile.

Un livre qui se déroule comme un film, un livre sur la fin d’un monde que l’on qualifie de sauvage pour un monde dit civilisé, un livre qui est comme un réquisitoire contre cette conquête impitoyable et aveugle. Révoltant, dur, poignant, c’est un véritable appel à la liberté bien que celle-ci semble définitivement écrasée au nom de la loi et de l’autorité.

« … pourquoi un groupe minoritaire dans notre République ne peut-il légalement occuper le pays qu’il a habité pendant des siècles ? Ne voyez-vous pas que le problème dépasse celui de votre responsabilité, ou de la mienne, ou celle de l’agence ? Nous sommes une nation faite de centaines de minorités liées par ce simple principe que tous les hommes ont été créés égaux – politiquement s’entend, pour qu’il n’y ait pas d’équivoque sur le terme. Actuellement, toutes les forces armées des États-Unis dans la région des Plaines se consacrent à un but unique, l’anéantissement des habitants d’un village indien, dont le seul crime est d’avoir voulu vivre en paix dans son propre pays. »

« Perdue dans sa ruée à travers les étendues désertiques du Kansas du nord-ouest et au sud-ouest du Nebraska, l’odyssée du village indien était pourtant suivie par les yeux de toute l’Amérique : les hommes de Washington attendaient la conclusion d’une histoire désagréable, les journalistes se préparaient à sortir leur papier d’une façon ou d’une autre, les voyageurs alertés guettaient les Cheyennes le long de la voie ferrée transcontinentale, les lecteurs de journaux espéraient voir l’apogée de l’histoire à sensation, la vengeance de Custer, la nation délivrée du souvenir même de ces Peaux Rouges qui avaient jadis appelé ce pays le leur. »

La dernière frontière, Howard Fast. Gallmeister, coll. Totem, 2014 (1941 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine de Palaminy. 320 pages.