L’invention de Hugo Cabret (2007) et La boîte magique d’Houdini (1991), de Brian Selznick

Pour l’avant-dernière critique de l’année, je vous propose de retrouver Brian Selznick après Le musée des merveilles et Les Marvels. Promis, c’est la dernière fois… jusqu’à son prochain roman. Aujourd’hui, ce sera une double chronique avec deux histoires pleines de magie. Mes critiques seront plus brèves que d’habitude car j’ai déjà longuement parlé de ses précédents ouvrages.

  • L’invention de Hugo Cabret

L'invention de Hugo Cabret (couverture)Orphelin, Hugo Cabret est seul responsable des horloges de la gare depuis la disparition de son oncle. Outre cette passion pour les mécanismes en tous genres qu’il comprend, manipule et assemble presque instinctivement, Hugo partage une autre obsession avec son père décédé dans un incendie : la restauration d’un vieil automate. Ce dernier et un carnet de croquis l’amèneront à rencontrer un vieux marchand de jouets aigri et une amoureuse des livres jusqu’à ce que tous les mystères soient éclaircis.

Dans ce roman, on retrouve les thèmes chers à Brian Selznick : se trouver une place dans le monde et une famille. Si Hugo était proche de son père, son oncle n’a jamais été d’un grand soutien pour lui, même s’il a été son mentor en lui apprenant à prendre soin des horloges. Au fil des événements et parce qu’il n’a jamais abandonné la tâche qui l’habitait, Hugo finit finalement par se trouver une famille qui lui ressemble et qui le comprend. Semblable à Ben,  Joseph et Victor, les héros des autres romans de Brian Selznick, c’est un garçon rêveur et débrouillard qui gagne rapidement la tendresse des lecteurs.

Après – même si je devrais plutôt dire avant – New-York (Le musée des merveilles) et Londres (Les Marvels), Hugo Cabret sonne comme une déclaration d’amour à Paris. C’est également une ode au cinéma des premiers temps, à Méliès et aux rêves. Car, bien que l’histoire soit fictionnelle, l’un des personnages principaux est en effet Georges Méliès dans les dernières années de sa vie. Il était alors marchand de jouets à la gare Montparnasse et son œuvre était tombée dans l’oubli après la Première Guerre mondiale. Brian Selznick nous fait redécouvrir, en même temps qu’Hugo, toute la magie fantasmagorique de ses films.

Annonçant ses futurs romans « en mots et en images », Hugo Cabret est en grande partie composé de dessins toujours aussi splendides et expressifs. Cependant, si les images sont importantes, elles ne le sont pas autant que dans les deux ouvrages suivants et ne racontent pas tout à fait d’histoires à elles toutes seules. Malgré l’émergence de leur côté narratif, le texte a encore le premier rôle et explicite parfois des images comme si l’auteur n’était pas certain de pouvoir s’y fier entièrement.
En plus des dessins, d’autres éléments ont été insérés en guise d’illustrations : des dessins de Georges Méliès, des images de films (de Méliès évidemment, mais aussi L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat de Louis Lumière ou Monte là-dessus avec Harold Lloyd) ainsi qu’une photographie d’époque sur un accident survenu à la gare Montparnasse.

Superbe histoire, pleine d’aventures et de poésie, de tendresse qui ne cache cependant pas tout à fait les tristesses de la vie, L’invention de Hugo Cabret rend hommage au septième art et à la magie. Un ouvrage original et magnifique capable de conquérir le cœur des petits comme des grands.

« – Tu as remarqué que toutes les machines sont créées dans un but précis ? demande-t-il à Isabelle. Elles sont conçues pour nous amuser, comme cette souris ; pour donner l’heure, comme les horloges ; pour nous émerveiller, comme l’automate. C’est peut-être ce qui m’attriste quand je trouve une machine cassée. Qu’elle ne soit plus en état de remplir sa fonction.
Isabelle prend la souris, la remonte de nouveau et la pose.
– Au fond, c’est peut-être pareil pour les gens, continue Hugo. Quand ils n’ont plus de but dans la vie… en un sens, ils sont cassés.
– Comme Papi Georges ?
– Peut-être… peut-être que nous pourrons le réparer. »

« Je m’imagine que le monde est une machine géante. Tu sais, dans les machines, il n’y a pas de pièces en trop. Elles ont exactement le nombre et le type de pièces qui leur sont nécessaires. Alors, je me dis que, si l’univers entier est une machine, il y a bien une raison pour que je sois là. Et toi aussi, tu as une raison d’exister. »

L'invention de Hugo Cabret 5

L’invention de Hugo Cabret, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle. 533 pages.

  • La boîte magique d’Houdini

Après la prestidigitation qui habitait Hugo Cabret, parlons un peu d’escapologie, l’art de l’évasion !

La boîte magique d'Houdini (couvertureLe rêve de Victor ? Devenir magicien et, comme Houdini, traverser des murs et s’échapper des coffres les plus solides. Le jour où il croise son idole, il lui demande de lui apprendre. Souriant, Houdini promet de lui écrire…

Traduit pour la première fois en français en 2016, La boîte magique d’Houdini est le premier livre de Brian Selznick, publié en 1991.
Soyons honnête, cela se sent.
Tout d’abord, c’est un livre jeunesse très classique dans sa forme, loin de l’originalité des trois autres. Les images illustrent le texte, mais ne racontent rien. On reconnaît le coup de crayon de Brian Selznick, mais je ne le trouve pas aussi abouti que dans les romans suivants où ses illustrations sont tout simplement à tomber.
Ensuite, il est extrêmement court (surtout placé à côté des pavés qui ont suivi (oui, oui, j’arrête les comparaisons !)). L’histoire en elle-même fait 70 pages et les quarante suivantes proposent plusieurs bonus :

  • Une biographie d’Houdini: presque plus intéressante que le roman, le personnage, que je connais finalement très peu, m’a fasciné par son talent, mais aussi pour le combat longtemps mené contre les faux médiums ;
  • La naissance de l’histoire à travers les idées et étapes qui ont conduit à sa création, les recherches et les premières esquisses : une intéressante plongée dans le travail de l’artiste.

En découvrant la genèse de l’histoire, on sent rapidement que ce petit texte devait tenir à cœur à son créateur, lui-même passionné par Houdini (d’ailleurs, le Victor adulte, dans la scène du grenier, ressemble drôlement à Brian Selznick). Conclusion : des petits bonus plutôt enrichissants.

Malgré sa brièveté, Brian Selznick parvient encore une fois, en quelques phrases seulement, à nous faire ressentir une grande sympathie pour le personnage de Victor. Son enthousiasme et sa ténacité à recommencer encore et encore ses tours de magie (ratés) au grand dam de sa mère et de sa tante se révèlent véritablement attendrissants.

Une petite histoire sympathique, enfantine mais aussi très personnelle, mais qui permet d’en apprendre un peu plus sur le grand Houdini. Parfait pour de jeunes lecteurs !

« – Comment je peux faire pour sortir de la malle de ma grand-mère en moins de vingt secondes ? Pour retenir ma respiration dans mon bain sans manquer d’air ? Pourquoi je ne peux pas traverser un mur comme vous ? Comment vous vous évadez des prisons ? Comment vous vous libérez des menottes ou des cordes, et faites disparaître des éléphants ? Comment…
– Félicitations, jeune homme, l’interrompt Houdini en souriant. Personne ne m’a jamais posé autant de questions en si peu de temps. Serais-tu un magicien par hasard ?
 »

La boîte magique d’Houdini, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2016 (1991 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Agnès Piganiol. 111 pages.

Le compte-rendu de la rencontre Babelio avec Brian Selznick

Les Marvels, de Brian Selznick (2015)

Les Marvels (couverture)Après Le musée des merveilles, je reviens vous parler de Brian Selznick avec son nouveau livre, Les Marvels (et ce n’est sûrement pas la dernière fois que vous verrez son nom sur ce blog puisque j’ai acheté au salon de Montreuil L’invention de Hugo Cabret et La boîte magique d’Houdini.

L’histoire commence en 1766, avec une pièce de théâtre jouée sur un bateau avec le jeune Billy dans l’un des rôles principaux. Il est le point de départ d’une lignée de cinq générations d’acteurs, les Marvels, et d’un récit en images qui nous mène jusqu’en 1900. Nous faisons ensuite un bond de cent ans et, passant à une narration en mots, nous retrouvons le jeune Joseph, égaré dans Londres après avoir fui son pensionnat. Dans chaque pièce de l’étrange demeure de son oncle Albert Nightingale, un homme bougon et renfermé, il découvre les traces des Marvels et décide de percer le mystère de sa famille.

J’ai retrouvé avec bonheur « un récit en mots et en images », une nouvelle fois émerveillée par la richesse du récit seulement composé de dessins. Ce livre en devient une pure œuvre d’art. J’ai pris un immense plaisir à côtoyer ses comédiens dans ce magnifique théâtre londonien. Brian Selznick utilise intelligemment des coupures de journaux pour nous donner les seules informations que le dessin ne peut pas nous donner comme le nom des personnages. Seul petit regret : que certains dessins soient parfois un peu cachés par la pliure, rendant certains détails peu visibles.
L’ouvrage est esthétiquement envoûtant. Les gros plans sur les visages sont juste sublimes et d’une belle expressivité. Quant aux décors, ils nous plongent en un clin d’œil dans un autre univers. En effet, après le musée, Brian Selznick invoque à nouveau des lieux hors du temps, hors du monde avec le théâtre et la maison d’Albert Nightingale. Anciens et éternels, ils sont porteurs de rêves et magie.

L’histoire est à la fois plus complexe et tout aussi touchante que celle du Musée des merveilles. C’est un récit sur la famille et sur notre place dans le monde. Les personnages des deux romans que j’ai lus se sentent différents de leur famille. Rose et Ben, dans Le musée des merveilles, étaient des sourds avec des parents entendants et Joseph se sont trop rêveur pour ses riches parents qui sillonnent le monde pour gérer des banques ou occuper d’autres postes dans le genre. Cette thématique de « trouver sa place » me parle énormément car ce sont des questions que je ne cesse de me poser. Voilà pourquoi, à mon avis, j’ai été aussi sensible à ces histoires.
L’un des points qui m’a également énormément touchée dans Les Marvels est la façon dont est traitée l’homosexualité dans ce récit. Si certains personnages sont gays, ce n’est absolument pas le sujet du livre. Les mots « gay » ou « homosexuel » ne sont même jamais écrits (de la même manière que le mot « hétérosexuel » est rarement écrit lorsqu’un roman met en scène un couple composé d’un homme et d’une femme). Deux hommes s’aiment et ce n’est pas plus sujet à discussion que s’il s’agissait d’un homme et d’une femme. Ils ont des problèmes, mais être gay n’en fait pas partie. C’est très agréable et apaisant de lire une histoire où l’homosexualité ne conduit à aucun drame, n’est caution à aucun événement triste. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à ce que cela me fasse un tel bien.

Les personnages sont tous plus marvelous les uns que les autres, mais ce qui est aussi magique, c’est que le récit de Brian Selznick s’inspire d’une histoire et d’une maison véritables, Dennis Severs’ House, située à la même adresse et que j’ai bon espoir d’aller visiter en janvier. Si tel est le cas, je vous en reparlerai dans mon bilan mensuel.

Derrière cette magnifique couverture violette et or se cache un livre unique et étonnant, traversé par mille émotions, qui révèle un bel hommage à l’imagination, aux histoires, à la magie nichée dans le réel, à l’amour, au deuil et à la famille.
Un dernier mot, dernière tentative pour vous empêcher de passer à côté de cette œuvre magnifique : lisez Les Marvels.

Et je ne résiste pas à l’envie de partager la petite vidéo réalisée par l’équipe de Babelio !

« Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas. »

« Etait-ce son imagination ou entendait-il vraiment des murmures dans les autres pièces, des pas qui allaient et venaient, des martèlements de sabots de chevaux dehors dans la rue ? On aurait dit que d’autres cloches sonnaient quelque part au loin. Joseph voulu se lever et regarder par la fenêtre, même si au fond de lui il était sûr que les rues seraient vides. Il n’y aurait pas de chevaux. C’était comme si le monde était rempli de fantômes… »

« Joseph regarda de nouveau Frankie, stupéfait de voir à quel point il avait déjà approché certains éléments de l’histoire sans la connaître. Les mots « Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas » lui étaient apparus comme un avertissement, mais peut-être étaient-ils une incitation à aller plus loin, finalement. »

«  – Marcher le long de ce fleuve, c’est comme marcher sur un chemin chargé d’histoire, dit-il. C’est comme feuilleter un recueil sans fin d’histoires oubliées. Mais il y a d’autres évènements qui attendent d’être racontés et qui seront oubliés un jour, eux aussi. Quoi qu’il en soit, tout cela est enfoui sous vos pieds, en ce moment. »

Les Marvels, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diane Ménard. 668 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Ligue des Rouquins 
lire un livre dans lequel un personnage est roux

Le musée des merveilles, de Brian Selznick (2011)

Le musée des merveilles (couverture)Publié sous le titre Wonderstruck, ce roman a tout d’abord été traduit en français sous le titre Black Out (j’avoue d’ailleurs avoir une préférence pour cette édition, couverture rigide et unique (j’entends par là « qui n’est pas l’affiche du film »)) avant de connaître une renaissance avec un nouveau titre, Le musée des merveilles, à l’occasion du film du même nom réalisé par Todd Haynes.
C’est l’histoire de deux enfants. Rose en 1927 et Ben en 1957 sont tous les deux sourds. Tous les deux, ils vont se rendre à New-York en quête de leur passé, et peu à peu, leur histoire va s’entremêler.

J’avais souvent vu les livres de Brian Selznick, auteur notamment de L’invention de Hugo Cabret, sans jamais les ouvrir. Aussi quand Babelio m’a gentiment envoyé ce livre ainsi que Les Marvels, j’ai eu la surprise de constater que les images n’étaient pas seulement là pour accompagner le texte. Il s’agit d’« un roman en mots et en images ». Ainsi, l’histoire de Ben est classiquement racontée en mots, comme un roman habituel, mais celle de Rose est uniquement composée d’images. Cette succession de dessins au crayon, en noir et blanc, a rapidement fait naître un film dans mon esprit au fil de ma « lecture ». Ces illustrations, riches en petits détails, se suffisent largement à elles-mêmes. Les 636 pages se dévorent en quelques heures car le tout est d’une grande fluidité.

Rose part à la recherche de sa mère, la grande absente de sa vie qui a confié à d’autres l’éducation et la surveillance de sa fille handicapée, tandis que Ben part à la recherche d’un père dont on ne lui a jamais parlé avec pour seul indice un livre dédicacé et un vieux marque-page. L’histoire est un peu simple et l’issue en est assez prévisible, mais elle recèle malgré tout une montagne de douceur et d’intelligence. Les personnages vont se croiser et peu à peu les images de Rose illustreront les mots de Ben, proposant un beau final à ce récit atypique.

Ce livre nous place dans la peau de deux personnages sourds. On ressent parfois violemment la difficulté de communiquer, d’appréhender le monde lorsque le son est coupé. Rose m’a également fait prendre conscience d’un aspect de l’histoire du cinéma que je n’avais jamais envisagé. 1927, époque charnière : passage du cinéma muet au parlant. 1927, sortie du célèbre film d’Alan Crosland, Le chanteur de jazz, qui comporte un passage parlé. Or, pour les sourds, c’est un choc qui les exclut des salles de cinéma.

En dépit de l’apparente simplicité du récit, Black Out / Le musée des merveilles est une belle et tendre histoire sur la surdité et la famille tandis que l’univers du musée crée une bulle hors du monde. Et surtout, ses illustrations délicates et sa forme totalement originale valent vraiment le coup d’être découvertes.

Une immense merci à Babelio, aux éditions Bayard et à Brian Selznick pour les livres et pour l’excellente rencontre qui a suivi leur lecture !

« Bientôt, il était de nouveau devant le diorama. A bout de souffle, il s’agenouilla et plongea son regard dans les yeux des loups. Ils semblaient brûler de secrets que Ben était sûr de ne jamais découvrir. »

« Ben songea que, peut-être, chacun de nous était un cabinet de curiosités. »

Le musée des merveilles, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2017 (2011 pour l’édition originale. Bayard jeunesse, 2012, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle. 636 pages.

Quartier Western, de Téhem (2010)

Quartier Western (couvertureSouvenir de vacances avec Quartier Western ou La Réunion des années 1970 vue en BD par Téhem (Téhem qui est aussi l’auteur des petites bandes dessinées Tiburce qui mettent en scène un petit Blanc des Hauts farceur et désobéissant).

Dans Quartier Western, on suit plusieurs personnages sur un temps très court (une journée de 1976).  Le « prologue » les met tous en scène une première fois dans la boutique du Chinois Ha-Fok tandis que les trois chapitres suivants s’attachent des personnages bien précis pour nous faire suivre leurs déambulations. Les mêmes événements reviennent donc plusieurs fois perçus de différents points de vue. Enfin, un quatrième chapitre les réunit tous une dernière fois pour la conclusion de cette journée épique.
Cette construction est très entraînante. Tout se met en place peu à peu et nous sommes les seuls à posséder toutes les clés de ce récit. Que fait tel personnage à tel endroit, comment telle chose est-elle arrivée, etc.

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Si son dessin peut, à première vue, sembler gentil avec ces personnages animaux, Téhem propose en réalité un portrait complet de la Réunion dans toute sa mixité : il croque les différentes ethnies (Cafres, Créoles, Zoreils, Malbars, etc.), le catholicisme inculqué avec des baffes et l’hindouisme, la richesse de certains et la pauvreté des autres… Ses personnages parlent tous créoles et l’usage de cette langue musicale contribue énormément à nous faire voyager jusqu’à la Réunion.

Quant aux « héros » et à l’intrigue, ils ne le sont pas du tout, gentils. Le rhum coule à flot et fait naître bien des démons (coup de cœur pour le caméléon au cerveau rongé par ses rhums arrangés maison), les différends se règlent à coups de sabre à canne, le curé court après ses jeunes ouailles délinquantes. Malgré tout, on ne peut pas leur en vouloir et ils sont tous attachants à leur façon. Ils tentent tous de se dépatouiller comme ils peuvent dans une société pas toujours facile : Téhem ne fait pas l’impasse du racisme, de la pauvreté, ni même des viols…

Qui aurait cru qu’une BD avec des animaux puisse être à la fois  aussi drôle, aussi grinçante et apparemment aussi juste – puisque les libraires réunionnais m’ont dit qu’elle leur avait rappelé leur enfance – ? Quoi qu’il en soit, le dessin en noir et blanc de Téhem donne vie à des personnages très différents et très expressifs et le scénario parfaitement maîtrisé nous plonge dans ces tranches de vies le temps d’une journée inoubliable.

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Quartier Western, Téhem. Des bulles dans l’océan, 2010. 125 pages.

Shutter Island : critique du livre, du film et du roman graphique

Je vais parler de Shutter Island, une histoire déclinée sous trois formes différentes :

  • Le roman de Dennis Lehane (2003, Payot & Rivages) ;
  • Le roman graphique dessiné par Christian De Metter (2008, Casterman) ;
  • Le film de Martin Scorsese (2010, États-Unis).

États-Unis, années 1950, les marshals Teddy Daniels et Chuck Aule sont envoyés sur l’île de Shutter Island pour enquêter sur la disparition de Rachel Solando. Mais Shutter Island n’est pas une île ordinaire et Rachel pas une femme comme les autres. Shutter Island abrite un hôpital psychiatrique recueillant les malades mentaux les plus délirants et les plus dangereux du pays. Pas de doux dingues là-bas, mais des meurtriers, des infanticides, des violeurs et des pyromanes.

 

Shutter Island, roman de Dennis Lehane (2003)

La langue française manque de terme parfois. Notamment pour qualifier un livre comme celui-ci. Les Anglais pourraient le qualifier de « page-turner » ou de « unputtable book ». Je l’ai pris, je l’ai lu, je l’ai posé une fois arrivée à la dernière page. (Ça s’est presque passé comme ça.) Lehane maîtrise vraiment son sujet. Pas forcément de gros cliffhanger à la fin de chaque chapitre, mais une tension qui monte peu à peu et nous pousse imperceptiblement à nous s’accrocher de plus en plus au bouquin.

La situation, le lieu, le moment, les personnages prêtent évidemment à cela. Un hôpital semblable à une prison dans lequel les criminels seraient utilisés sans respect pour le code de Nuremberg. Un phare désaffecté dans lequel se déroulerait d’atroces expériences. Une tempête isolant encore davantage cette île inhospitalière. Des médecins dont on ne sait si leur amabilité est une façade ou une réalité, une disparition impossible. Un héros hanté par son passé. Et caetera.

Mais, malgré cette possible « facilité », Lehane nous manipule sans cesse. Il nous fait aller là où il veut pendant tout le récit. Jusqu’à la fin qui est des plus inattendues. Même si j’avais quelques intuitions, je n’aurais jamais imaginé qu’il pouvait aller si loin. Il nous emmène là où il veut même s’il nous donne plein d’indices. J’aime être ainsi baladée, que l’auteur m’entraîne sur des chemins inattendus, qu’il me surprenne, me bouscule. Ainsi une seconde lecture donne à voir une autre histoire où tous les rôles sont inversés.

Il introduit également une réflexion sur la psychiatrie, l’esprit, les traitements infligés aux malades. Le pouvoir de l’esprit et les maladies mentales me fascinent, autant dire j’ai été servie.

Vraiment, moi qui lis peu de polars ou de thrillers, de « shocker » comme Lehane qualifie son roman, j’ai été complètement accrochée par Shutter Island et, étrangement, je n’avais pas envie de dire au revoir à Teddy Daniels, Chuck, Cawley et tous les malades.

Une fois que vous connaîtrez la fin, parcourez à nouveau le livre : tout est à reprendre, tout est à réinterpréter. C’est tout simplement génial de la part de Lehane ! Deux romans pour le prix d’un !

« Vous y pensez, des fois ?

– A votre esprit ?

– Non, à l’esprit en général. Le mien, le vôtre, celui des autres… Au fond, il fonctionne un peu comme un moteur. Oui, c’est ça. Un moteur très fragile, très complexe. Avec des tas de petites pièces à l’intérieur, des engrenages, des boulons, des ressorts. Et on ne sait même pas à quoi servent la moitié d’entre elles. Mais si un engrenage se grippe, rien qu’un… Vous y avez déjà réfléchi ?

– Pas ces temps-ci, non.

– Vous devriez. Au fond, c’est pareil qu’une voiture. Un engrenage se grippe, un boulon casse et tout le système se détraque. Vous croyez qu’on peut vivre avec ça ? (Il se tapota la tempe.) Tout est enfermé là-dedans et y a pas moyen d’y accéder. Vous, vous contrôlez pas grand-chose, mais votre esprit, lui, il vous contrôle, pas vrai ? Et s’il décide un jour de pas aller au boulot, hein ? (Quand il se pencha vers eux, les deux hommes virent les tendons saillir sur sa gorge.) Ben, vous êtes baisé. »

(Peter Breene à Teddy Daniels et Chuck Aule)

« Si on vous juge dément, alors tous les actes qui devraient prouver le contraire sont interprétés comme ceux d’un dément. Vos saines protestations constituent un déni. Vos craintes légitimes deviennent de la paranoïa. Votre instinct de survie est qualifié de mécanisme de défense. C’est sans issue. L’équivalent d’une condamnation à mort, en quelque sorte. Une fois que vous êtes ici, vous n’en sortez plus. »

 Shutter Island, Dennis Lehane. Rivages, coll. Rivages/Noir, 2006 (2003 pour l’édition originale. Payot & Rivages, 2003, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. 392 pages.

Shutter Island (couverture)

 

Shutter Island, roman graphique de Christian De Metter (2008)

Christian De Metter illustre fidèlement et magnifiquement le roman de Lehane. Les illustrations sont superbes avec ces tons sépia, verts, sombres, qui donnent un effet passé qui colle totalement avec les années 1950, cadre du récit, et avec l’atmosphère qui règne à Shutter Island. J’ai adoré l’idée de ne donner de la couleur qu’aux rêves de Teddy Daniels. L’ambiance est oppressante, anxiogène, et De Metter a su faire en sorte que le lecteur n’ait qu’une envie : quitter ce caillou avec Teddy et Chuck.

Peu de choses à dire sur l’histoire qui est celle du roman. Je n’ai relevé qu’une liberté prise par rapport au texte original, la disparition de la rencontre avec Rachel dans la grotte, mais, cette exception mise à part, tous les rebondissements sont là.

Une œuvre graphique magnifique qui fait plus que simplement illustrer le roman, qui l’enrichit !

Shutter Island, Dennis Lehane (scénario), Christian de Metter (dessin). Payot & Rivages/Casterman, 2008. 119 pages.

Shutter Island roman graphique (couverture)

 

Shutter Island, film de Martin Scorsese, avec Leonardo Di Caprio, Mark Ruffalo et Ben Kingsley (2010)

Scorsese a réussi son coup avec Shutter Island. L’adaptation est brillante et restitue presque parfaitement le livre. Les temps forts sont respectés et les détails supprimés n’enlèvent rien à la compréhension de l’histoire, mais tout de même, une petite déception. Où sont passées toutes les énigmes laissées par Rachel Solando ? Il n’en reste qu’une petite ligne qui n’est qu’une question et non réellement un code : « Qui est 67 ? ».

L’un des passages du livre que j’ai trouvé captivant était la migraine de Teddy qui éclate sur plus de trois pages. Les images utilisées, la violence de la douleur, l’aveuglement, ce phénomène à l’origine inconnue m’ont accrochée au livre. Le film ne pouvait pas rendre cette force et la scène dure moins d’une minute et se résume à un éclairage éblouissant. Cela m’a rappelé l’incapacité du film Le Parfum à rendre les descriptions des odeurs, pourtant fabuleuses dans le roman de Patrick Süskind.

En revanche, voir le film en connaissant la fin donne à voir un second film. Toutes les réactions  ou les paroles des autres personnages sont interprétées différemment.

J’ai simplement apprécié la nuance apportée par la dernière phrase de Teddy Daniels. Je ne peux pas développer sous peine de dévoiler la chute, mais elle introduit une nuance dans l’état mental du personnage qui est intéressante.

Quant aux acteurs… Je n’ai rien de particulier à dire sur Di Caprio qui, totalement crédible dans son rôle de marshall torturé par son passé et les remords, prouve une nouvelle fois son talent d’acteur. Ben Kingsley fait un Dr Cawley compatissant et compétent.

Mais Mark Ruffalo… Non, il m’a insupportée pendant tout le film. A vrai dire, je crois qu’aucune de ses performances ne m’a jamais convaincue (Blindness, The Kids Are All Right, Avengers, Iron Man 3… et je ne me rappelle même plus de lui dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou Zodiac). Chuck Aule est le mec sympathique qui inspire la confiance. J’avais beaucoup aimé ce personnage qui tempère les éclats de Teddy, qui nous aide à en apprendre davantage sur Teddy en lui posant les questions que nous avons envie de lui poser (« Qui est Andrew Leaddis ? ») et qui évolue également. Mark Ruffalo m’a juste donné l’impression d’être un rigolo avec un sourire idiot. Quant à la voix française… quelle horreur.

Un bon film au twist final incroyable, mais qui ne peut égaler le livre.

« Les blessures peuvent créer des monstres. »

« Qu’est-ce qu’il y a de pire pour vous ? Vivre en monstre ou mourir en homme de bien ? »

Shutter Island, réalisé par Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley… Film américain, 2010. 2h10.

Shutter Island film (affiche)