Dans le désordre, de Marion Brunet (2016)

Dans le désordre (couverture)Jeanne, Basile, Alison, Lucie, Jules, Tonio, Marc. Ils sont sept. Ils ne se connaissaient pas jusqu’à cette manif qui a dégénéré. Ils décident de  rester ensemble et s’installent dans un squat pour lutter, pour refuser, pour changer le monde. Dès le premier regard, entre Jeanne et Basile, c’est comme une évidence. A deux, ils découvrent l’amour.

C’est assez difficile pour moi de chroniquer ce roman. Cette lecture fut tellement forte. D’une part, j’étais scotchée à cette histoire ; de l’autre, j’étais obligée de faire des pauses tant elle me remuait.

Ces sept jeunes (et moins jeunes) sont tellement vrais. Ils disent non. Non au système, non à l’Etat, non à une triste vie passée à se laisser marcher dessus. Ils ont des rêves grands, beaux, certains diraient utopiques, des rêves d’égalité, de paix, de partage. Ils veulent d’une vie différente, une vie qu’ils auraient choisie. Une vie où ils seraient libres.
Ensemble, ils guérissent des anciennes blessures laissées par leur passé, par leurs parents parfois. Ils construisent leur révolution, leur petite société. Ils laissent le passé derrière pour, tous ensemble, regarder devant eux. Ils sont beaux avec leurs espoirs, leurs certitudes, leurs défauts. Marion Brunet nous propose de rencontrer sept caractères, sept personnages incroyablement réalistes qui trouveront tous une place dans nos cœurs car ils sont tous touchants à leur manière.

J’adore leur famille atypique, leur quotidien dans le squat. Toutefois, si cela fait rêver sur le papier, si je trouve que les habitats partagés sont une idée intéressante, je ne pense pas que je pourrais vivre ainsi. Je suis trop renfermée, j’ai mes habitudes, mes tocs, j’ai trop besoin de calme et de solitude pour pouvoir vivre ainsi à plusieurs. Je rêve aussi d’une autre vie, mais pas en commun (je serais plutôt comme le père de Jeanne, solitaire en forêt). Cependant, c’était bien de rêver autre chose le temps d’une lecture. Marion Brunet nous fait voir qu’une autre existence est possible. Marginale peut-être, mais belle tout de même.

L’écriture est vivante. Elle sort des tripes. Elle est poétique, brutale, sensuelle, flamboyante. C’est magnifique. Il y a de l’espoir, de l’amitié, de l’amour, mais aussi de la rage, de la tristesse, de la frustration. C’est réaliste, c’est chaud, c’est franc et, au final, c’est incroyablement percutant.

Et la fin… Cette fin ! Magnifique, déchirante. Evénement incroyable : j’ai pleuré sur mon bouquin (c’est tellement extrêmement rare que j’aurais du mal à citer les autres livres qui ont eu cet effet-là sur moi), mais elle était tellement belle, tellement parfaite. On reste assommé un moment, mais finalement, l’espoir renaît.

Un gigantesque coup de cœur et un coup de poing inattendu. Les personnages sont sublimes, l’histoire m’a emportée, les idées m’ont fait rêver, l’écriture est incroyable et d’une grande qualité. Une lecture qui ne me quittera pas de ci-tôt. S’il vous plaît, ne réservez pas ce livre aux adolescents, il parlera à tout le monde.

« La rumeur est immense et fait vibrer Jeanne, comme un début de fièvre. Les frissons lui remontent le long du dos, griffent sa nuque. Quelque chose va se passer bientôt, quelque chose qui gronde et qui menace. Elle le sait, sûr et certain. Ça sent la rage et la sueur des énervés. Des filles frappent sur des rideaux de fer, en rythme, avec des morceaux de bois arrachés à une palissade : un tambour oppressant, le blam-blam-blam qui accélère lentement – une annonce. Le ciel s’est assombri, la nuit est proche, comme l’hiver. »

« Jeanne savoure l’instant, au milieu de la petite meute pensante, discordante sans doute mais qui rêve d’amorcer un siège, une lutte. Elle ne cherche pas d’échappatoire. Il y a longtemps qu’elle refuse la bouillie fade d’une vie calibrée et d’un système dégueulasses, déjà mort – Marc a tellement raison. Le cynisme ne suffit plus, et elle a envie d’écraser du talon sa lucidité triste. Elle veut faire partie de l’agitation, du grand Tout qui bourdonne : entrer dans la danse. Mais pas toute seule, non. La solitaire en elle se laisse amadouer par l’élan, par les autres. »

Dans le désordre, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2016. 251 pages.

Les Ferrailleurs (tomes 1 et 2), d’Edward Carey (2013-2014)

Les Ferrailleurs, tome 1, Le Château (couverture)Nous sommes à la périphérie de Londres en 1875. Une étrange demeure appelée le Château des Ferrayor se dresse dans une mer d’ordures venues de Londres. C’est là que vit Clod, un garçon solitaire et mélancolique qui possède un étrange don : il entend parler les objets. Il faut dire que l’extravagante famille des Ferrayor a une relation plus que particulière avec les objets, souvent totalement inintéressants à première vue. La vie du jeune Clod est bouleversée par l’arrivée d’une nouvelle servante, Lucy Pennant, une orpheline du Faubourg.

Les Ferrailleurs est un roman qui prend son temps. La mise en place de cet univers si particulier se fait lentement. On peut être quelque peu frustré du temps que met l’action à décoller, mais en ce qui me concerne, j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir tranquillement ce monde étrange. L’imaginaire d’Edward Carey est complètement délirant et incroyablement riche. A la fois gothique et magique, c’est également un monde très sale, puant et fuligineux, que l’on soit au château comme dans le faubourg. Et pourtant, j’ai été conquise.

Les personnages sont fabuleux, étranges et complexes. Les Ferrayor sont totalement fous, très bien campés, avec des caractères variés et on aimerait tout savoir sur eux. J’ai beaucoup aimé le regard incrédule que pose Lucy sur eux. Pour elle qui a les pieds sur terre, leur manière de vivre et les règles qu’on lui impose sont pour le moins déconcertantes. Si elle m’a agacée par certains côtés, j’ai apprécié le caractère bien trempé de Lucy qui n’a pas la langue dans sa poche. Tout le contraire du timide Clod pour lequel j’ai ressenti beaucoup de sympathie. Au début, plutôt faible et timoré, il mûrit au fil de ses (més)aventures et découvertes. C’est le personnage qui m’a le plus touché dans ces deux tomes.

Le fait que les chapitres alternent les points de vue de Clod et de Lucy (plus quelques autres personnages de temps en temps) apporte une richesse à la narration et nous permet d’en savoir plus, d’en voir plus, sur la famille et leur domaine.
Je tiens également à souligner que Les Ferrailleurs sont des romans extrêmement bien écrits. J’ai trouvé que le vocabulaire était d’une richesse fabuleuse et le style agréablement désuet. Cela contribue énormément à nous plonger dans cet univers du XIXe siècle et dans cette prétendue grandeur des Ferrayor.

Au début de chaque chapitre, Edward Carey nous offre un portrait délicieusement lugubre d’un personnage du roman. Ces illustrations, toujours en noir et blanc, sont accompagnées de plans du château pour le premier tome et du faubourg pour le second. Ce sont d’ailleurs ces couvertures sombres (très « à la Tim Burton ») qui m’ont attirée.

Les Ferrailleurs, tome 2, Le Faubourg (couverture)Quand on arrive à la fin du premier tome – et  quelle fin ! elle est juste parfaite –, on ne peut avoir qu’une seule hâte : celle de découvrir le second ! C’est ce que j’ai fait, je l’ai tout simplement dévoré. On change de cadre, ce qui permet à Edward Carey d’approfondir son univers. Aussi bon et dépaysant que le premier, plus sombre également, Le Faubourg est beaucoup plus dans l’action que Le Château. Le cadre est maintenant Fetidborough, le triste, gris et dangereux Faubourg qui a vu naître Lucy. Cependant, l’action n’empêche pas la réflexion et des questions qui étaient déjà légèrement présentes dans le premier tome prennent une importance bien plus considérable. Les thèmes de ces réflexions : l’identité, l’asservissement, le travail, la lutte des classes…

Les Ferrailleurs garantissent une plongée immersive dans un univers unique à la fois biscornu et glaçant. Je ne vous en dis pas plus sur l’histoire pour vous laisser le plaisir de la découverte, mais je ne peux que vous inciter à les lire. Ce sera forcément une lecture atypique !

J’attends avec beaucoup d’impatience la sortie du troisième tome qui nous emmène cette fois dans La Ville le 22 mars prochain !

Les Ferrailleurs, tome 1, Le Château« La demeure des Ferrayor, notre château, notre palais, était construit, je le voyais maintenant, non pas avec des briques et du mortier, mais avec du froid et de la douleur, ce palais était un édifice de méchanceté, de noires pensées, de souffrances, de cris, de sueur et de crachats. Ce qui collait le papier peint sur nos murs, c’étaient des larmes. Quand notre demeure pleurait, elle pleurait parce que quelqu’un d’autre dans le monde se souvenait de ce que nous lui avions fait. »
Tome 1, Le Château

« Les hommes dans les guerres perdent leur âme, elle est foulée aux pieds, je l’ai vu, il n’y a plus d’individus, rien qu’une masse, une grande masse qui court à son anéantissement. »
Tome 2, Le Faubourg

Les Ferrailleurs, tome 1 : Le Château, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2015 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 452 pages.

Les Ferrailleurs, tome 2 : Le Faubourg, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 373 pages.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon (2011)

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce (couverture)C’est La petite communiste qui ne souriait jamais qui m’a donné envie de découvrir un peu plus Lola Lafon. J’avais tant aimé ce livre que c’est avec une pointe d’appréhension que j’ai ouvert celui-là. « Et si je n’accrochais pas ? Et si Nadia refusait de laisser un peu de place pour quelqu’un d’autre ? »

Mais Nadia a accepté de me partager avec la narratrice, surnommée Voltairine, avec Emile et avec la Petite Fille au Bout du Chemin. Les deux premières, liées par la danse, mais aussi par un événement terrible qui les a tuées pour les faire renaître. La troisième qui les entraîne dans une rébellion qu’elles n’auraient jamais envisagée. La Petite Fille au Bout du Chemin, terriblement lycéenne, « abracadabrante jusqu’au bout » comme disait Mireille Havet.

 « La Folle. La Morte. La Taularde. Les trois dégueulasses. Les filles de rien du tout. L’Elfe ratée. La Tarée. La Revenante. Les Petites Filles au Bout du Chemin. »

J’ai côtoyé Emile sur un lit d’hôpital alors qu’elle venait de mourir subitement pour renaître ensuite, j’ai découvert l’histoire de Voltairine au fil de ses confidences écrites, j’ai rencontré la Petite Fille au Bout du Chemin à la sortie d’une séance à la Cinémathèque. Trois filles flamboyantes, perdues et fortes, ne recherchant qu’une chose : la liberté. Liberté pour les étrangers, liberté pour les femmes, liberté pour ceux qui ne collent pas à la norme.
Les héroïnes de Lola Lafon sont poignantes car elles semblent chercher quelque chose qui finalement n’arrive jamais. Elles ont férocement envie de vivre, de vivre leur vie et non celle qu’on tente de leur imposer. Cette férocité, elle est dans l’écriture de Lola Lafon. Sauvagement poétique. Au rythme des mots, sur la partition des pages, Mademoiselle Non alias Sylvie Guillem, les Enervés de Jumièges et l’anarchiste Voltairine de Cleyre viennent danser autour de nos trois Petites Filles.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce est un manifeste pour la liberté. Déchirez les liens qui vous enserrent ! Ne laissez pas la société vous dicter votre conduite ! Donnez un sens à votre vie ! Levez la tête et cessez de regarder vos pieds ! « Mais qui a coupé vos nerfs ? »
On s’interroge sur nos vies, sur notre quotidien, sur les choses qui importent. Un soupçon de politique et on réfléchit sur les décisions prises chaque jour en haut lieu, sur les discours éternellement répétés. Efficace. Pas de déception, juste un amour renouvelé pour la littérature et une émotion plus forte que les mots que je possède.

Tourbillonnant et puissant, ce livre est une claque. Un souffle révolté à la fois nerveux et lucide qui secoue et dévaste tout en fortifiant. Une tempête annoncée dès la première page : « Ceci est le journal de ta mort subite. »

« Jusqu’à là, j’ai vécu sans ponctuation d’aucune sorte, comme nous le faisons tous. Une vie de journées enchaînées. S’il n’y a pas de point, de respiration ou même de parenthèses, on répète indéfiniment, on radote sous oxygène. »

 « Comme épitaphe, je veux bien : « A eu de temps en temps l’âme déchiquetée et l’a pendue à un fil comme si on pouvait la sécher au soleil. » »

 « Je suis prêt à me faire une entorse sur scène pour le plaisir de l’instant. Ce qui est beau, dans un saut, c’est l’élan, l’impulsion, la volonté de le conduire au maximum, de le rendre éclatant. Pour la réception au sol, on verra bien ce qui se passera… »
Nicolas Le Riche

  « Qu’ils le fassent. Qu’ils inspectent et commentent les Événements. Qu’ils en cherchent les indices, des raisons. Qu’ils soulignent les mots suspects. Écrits, prononcés. Qu’ils colmatent tout ça de lois hâtives et préventives appliquées comme des compresses acides à nos vies, de petits animaux féroces lâchés  entre nos jambes. L’époque est dure aux voleuses de feu, Voltairine. Bientôt, sans doute, ils diront que tout ça n’a pas existé. Ils diront de nous que nous n’avons pas eu lieu. Ils diront de nous que nous sommes un bruit qui court et ça n’a pas d’importance car ils n’ont jamais pris garde aux bruissements d’ailes. »

 Un CV de fille « banal et exemplaire » :
« Encouragée à la docilité dès son plus jeune âge, félicitée pour sa douceur son écoute sa patience et ses jolis pieds. Anorexique comme il se doit de douze à dix-neuf ans environ, quoi encore… Cicatrise mal. Allergique et dubitative. Déclarée socialement apte à être pénétrée, elle se lasse assez tôt des frottements de muqueuses et se fourre des mots et des images là-dedans jusqu’à ce que tout ça commence à déborder sérieusement et que les proches – ah ce mot ce mot – lui conseillent de faire quelque chose. »

 « Voltairine, nous allons déchirer nos carnavals absurdes cette nuit. Puis nous nous attaquerons à  nos cicatrices. »

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon. Actes Sud, coll. Babel, 2011 (Flammarion, 2011, pour l’édition en grand format). 429 pages.

Egalement de Lola Lafon : La petite communiste qui ne souriait jamais

Le Lycéen, par Bayon (1976)

Le LycéenBayon. Jamais entendu parler avant qu’un professeur ne me le présente et ne me prête ce livre. C’est d’ailleurs plutôt rigolo d’imaginer un professeur emballé et se reconnaissant totalement, dans ouvrage faisant une critique si véhémente du lycée !

Le Lycéen est paru pour la première fois en 1976, mais a connu quatre rééditions au fil des ans au fur et à mesure que l’auteur ajoutait, retirait ou retravaillait sa copie. L’histoire : le combat contre les adultes, contre les professeurs, contre l’autorité. D’un côté, les devoirs, les colles, les conseils de discipline ; de l’autre, le vol, la triche, les graffitis, bref, le bordel ! De 1965 à 1968, entre Tokoin (à Lomé, capitale du Togo), Henri-IV et le lycée Michelet de Vanves, le narrateur et ses copains (une vraie Cour des Miracles, ceux-là !) font les 400 coups et en font voir de toutes les couleurs à ceux qui voudraient les mettre dans « le droit chemin ». Viré, d’un collège à un autre, sa violence et sa colère le suivent et ne le lâchent pas.

Le Lycéen fait le portrait de ces révoltés, de ces insoumis avec une puissance dans le langage qui transmet la haine de l’école et de ces dirigeants. J’avoue avoir eu du mal à entrer dans le roman, mais je reconnais que c’est un livre composé de 400 pages de puissance et qui possède un réel style littéraire. Un livre méconnu à découvrir !

Le Lycéen, Bayon. Grasset, 2000 (1976 pour la première édition). 416 pages.