Deux Mini Syros Soon : L’enbeille et L’envol du dragon

L'enbeille (couverture)L’enbeille, d’Eric Simard (2016)

L’enbeille se sent agressée dès qu’on l’approche. Son dard surgit alors du bas de son dos pour piquer… Pourra-t-elle un jour le maîtriser ?

Je vous avais parlé l’année dernière du petit livre fabuleux qu’était L’enfaon, il était temps pour moi de découvrir une autre histoire de cette même série. Sans être un coup de cœur comme L’enfaon, L’enbeille n’en est pas moins une petite histoire pleine de justesse et d’émotions.

L’enbeille ne supporte pas d’être examinée, touchée et, au moindre stress, son dard sort. Elle décide donc de fuir le centre et de trouver un endroit solitaire où celui-ci ne sera plus une menace, mais voilà que L’enlézard décide de la suivre… L’enbeille est une jeune fille dont l’anxiété pourra parler à bien des gens (en tout cas, ce fut le cas pour moi) : en quelques mots, Eric Simard nous fait comprendre les déchirements qui la traversent, ses doutes et ses craintes. Quelques péripéties et une petite aventure qui dessinent une jolie histoire célébrant le triomphe de l’amitié et de la confiance, que ce soit en soi ou en les autres.

« Il n’en faut pas beaucoup pour que je me sente agressée. Au moindre contact, à la moindre parole qui me contrarie, mon aiguillon vibre en moi et veut surgir. C’est plus fort que moi, je ne contrôle pas cette réaction. C’est pour cette raison que les infirmiers rappellent régulièrement aux autres humanimaux du centre qu’ils ne doivent surtout pas me déranger.
(…)
Aujourd’hui, j’ai onze ans et ceux qui m’entourent se méfient de moi. Je n’ai pas d’amis. »

L’enbeille, Eric Simard. Syros, coll. Mini Syros Soon, série Les Humanimaux, 2016. 42 pages.

L'envol du dragon (couverture)L’envol du dragon, de Jeanne-A Debats (2011)

J’ai découvert ce livre sur le blog La tête en claire (qui partage d’ailleurs mon coup de cœur sur L’enfaon) où elle nous disait «  je n’ai pas envie de vous parler du livre, je voudrais surtout que vous vous plongiez dedans sans rien en savoir comme ce fut mon cas. Je peux seulement vous dire qu’il y a des dragons dedans… ». Comme je suis bonne élève, c’est exactement ce que j’ai fait, je n’ai même pas regardé le résumé, et je ne peux que vous inciter à faire de même. Il s’agit tout simplement d’une petite merveille !
Si vous voulez malgré tout quelques détails, en voici.

Valentin est terriblement malade et, pour fuir ce corps affaibli, pour oublier ses douleurs, il s’évade dans un jeu vidéo dans lequel il incarne un jeune dragon. Il n’a plus qu’un seul but : parvenir à voler.

Une nouvelle fois, Syros propose un texte absolument magnifique. Il ne faut que quelques phrases à Jeanne-A Debats pour poser ses personnages qui n’ont rien de superficiels. La relation père-fils est bouleversante au possible tant sont grandes et belles la compréhension et l’empathie montrées par le père de Valentin vis-à-vis de ce qu’éprouve son fils.
En jonglant entre les passages durs et pesants dans la chambre hantée par la maladie et l’allégresse des moments de jeu, l’autrice crée un contraste foudroyant qui rend chaque retour à la réalité pesant.

Comme avec L’enfaon (promis, c’est la dernière fois que je cite ce titre… pour cet article), la SF – ici, ce jeu vidéo totalement immersif grâce à une puce implantée dans le cerveau qui fait croire à celui-ci qu’il est réellement celui d’un dragon ! – est brillamment utilisée pour parler du quotidien, de notre réalité avec ses coups durs et ses moments de grâce (comme lorsque l’on accomplit un rêve).

Un concentré de tendresse et de tristesse pudique et néanmoins étonnamment puissant qui nous réserve une poignante surprise dans ses dernières lignes.

« Il ne faut pas m’en vouloir si je ne cherche pas à faire de nouvelles connaissances. Je n’ai pas beaucoup de temps, or il en faut pour s’attacher aux gens. »

« La puce d’interface à la base de ma nuque me chatouille un peu, puis, d’un seul coup, les murs et les draps disparaissent, mon corps rabougri devient léger comme une plume… »

L’envol du dragon, Jeanne-A Debats. Syros, coll. Mini Syros Soon, 2011. 41 pages.

Sandman, volume 3 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman 3 (couverture)Je ne comptais absolument faire un article sur ce troisième volume de Sandman. En ayant déjà écrit deux pour les deux premiers tomes, j’avais nommé mon fichier word « Sandman – Mini-critiques » en pensant n’écrire que quelques lignes sur les prochains opus et le publier lorsque j’aurais enfin fini. Et puis, j’ai commencé à écrire…

J’avais entendu du mal de cette troisième intégrale (lecture laborieuse, histoire peu intéressante…), voilà sans doute pour quelle raison j’ai longtemps repoussé ma lecture. A tort car celle-ci s’est révélée aussi captivante que les précédentes.

L’histoire principale, la plus longue divisée en plusieurs chapitres, s’intitule « Le jeu de soi ». C’est une histoire de femmes, qui parle aussi beaucoup d’identité. Barbie, Wanda, Thessalie, Hazel et Foxglove, le Coucou : une bimbo d’apparence très superficielle, une transsexuelle, une sorcière millénaire, un couple de lesbiennes et une fillette avide de découvrir le monde… Toutes se révèlent très attachantes, fortes et chouettes à suivre. Elles prouvent toutes qu’il ne faut pas se fier aux apparences et qu’un univers absolument merveilleux peut se cacher à l’intérieur de n’importe qui. C’est un aspect de Sandman que j’apprécie beaucoup, cette capacité de mettre en scène aussi bien des hommes que des femmes, ces dernières étant aussi intelligentes et crédibles (et cruelles parfois) que les premiers.
L’intérêt des annexes – qui n’est à mes yeux plus à prouver – se fait une nouvelle fois ressentir. En effet, nous avions déjà croisé Barbie (alors en couple avec Ken) ainsi que Judy, l’ex-petite amie de Foxglove, dans la première intégrale. Si ma mémoire ne me permet malheureusement pas de me souvenir de détails comme cela, je trouve absolument génial de recroiser des personnages ou leurs proches, étendant l’univers et accroissant l’influence de Sandman sur chaque vie terrestre (et non terrestre d’ailleurs).

 

Neil Gaiman continue de nous plonger dans l’Histoire (et à travers elle, les pouvoirs du Sandman) en nous emmenant à la rencontre de révolutionnaires français, du jeune Marco Polo, de l’empereur romain Auguste, devenu clochard le temps d’une journée, et d’un autre empereur plus surprenant – et inconnu pour moi jusqu’alors –, Sa Majesté Impériale Norton Ier. De son vrai nom Joshua Norton, il s’était autoproclamé en 1959 empereur des Etats-Unis.
Petite anecdote dont tout le monde se fout : je m’émerveille parfois des hasards des lectures. Dans l’une des histoires, l’un des personnages évoque Jack Talons-à-Ressorts (Spring-Heeled Jack en anglais). Un homme dont je n’avais jamais entendu parler avant de lire – à peine deux semaines avant ma lecture de Sandman – le quatrième tome d’Axolot qui racontait entre autres l’histoire de ce mystérieux personnage, connu pour ses griffes, son rire diabolique et, logiquement, ses bonds gigantesques.

 

Même si son caractère et ses relations avec ses frères et sœurs se dessinent un peu plus lors d’un concours dans lequel l’entraînent Délire, Désir et Désespoir (« Trois septembres et un janvier »), Sandman est finalement assez peu présent. Evidemment, il intervient toujours d’une façon ou d’une autre dans les aventures des différents protagonistes, mais elles ne tournent pas autour de lui. Le Rêve peut se manifester de bien des manières.

 

Graphiquement, deux histoires se détachent du lot.
La première est « Le Théâtre de minuit » : toute de teintes sépia, un peu floues, c’est malheureusement l’une des parties qui m’a le moins intéressée. On refait un petit bond dans le passé, lorsque Sandman était encore emprisonné, pour découvrir ce que se passait au-dessus de sa tête et la multitude de personnages a bien failli me perdre.
La second tourne autour de Désir et non pas de Sandman. Intitulée « Les fleurs de l’Amour », elle a été imaginée pour une anthologie en 1997 et il s’agit apparemment de sa première réédition. Le dessin – plus peinture que dessin d’ailleurs – la rend unique. Visuellement sublime, elle est aussi touchante car elle nous présente un Désir plus tendre que d’ordinaire.

 

Des histoires parfois sombres à souhait, des personnages bien campés et passionnants, un univers qui continue sa croissance… Bref, Sandman continue de conquérir mon cœur !

Sandman, volume 3 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2013 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 431 pages.

Mes chroniques précédentes : intégrale 1 et intégrale 2

Le monarque de la vallée, de Neil Gaiman (2004)

Le monarque de la vallée (couverture)Deux ans après les événements racontés dans American Gods, Ombre a entamé un voyage solitaire. Dans un pub du nord de l’Ecosse, il est accosté par un drôle de docteur qui le fait engager comme vigile lors d’une étrange soirée dans une grande maison perdue dans la vallée. Cette requête est étrange : que lui veulent donc ces gens ?
Cette nouvelle a tout d’abord été publiée dans le recueil Des choses fragiles (Au Diable Vauvert, 2009).

Avoir lu American Gods n’est, je pense, pas forcément un prérequis, la nouvelle peut se lire indépendamment. Mais c’est quand même un plus pour comprendre le personnage, les allusions aux événements passés, les rêves d’Ombre, les histoires de dieux…

Rapidement plongé dans le vif du sujet, on sent tout de suite qu’il se passe des choses étranges, les personnages semblent tous bizarrement décalés. Rêves, cauchemars, réalité, légendes et vieilles croyances, tout se mêle dans cette étrange histoire qui voit se côtoyer des humains et des monstres, la cruauté n’étant pas forcément du côté attendu. Le nord de l’Ecosse, froid et venteux, est le lieu idéal pour faire revenir d’étranges créatures.

Les pages, les mots, les dessins, tout joue sur le mariage du noir et du blanc. Il m’a fallu quelques pages pour apprécier les dessins de Daniel Egnéus, mais j’ai fini par goûter à ces ombres et lumières. Elles étoffent l’ambiance parfois étrange et onirique, parfois sinistre et macabre du roman. Cela sert parfaitement le propos du livre et je pense que je m’offrirai l’édition pareillement illustrée d’American Gods (ça tombe bien, je ne le possède pas car je l’avais simplement emprunté).

Une magnifique et intrigante couverture, une histoire sombre, parfois cauchemardesque, des illustrations qui ont su capturer l’esprit Gaiman… Le monarque de la vallée est une excellente nouvelle pour prolonger American Gods.

Merci à Babelio et aux éditions Au Diable Vauvert pour cet envoi !

« Eux, ce sont ceux qui ont perdu, jadis. Nous avons gagné. Nous étions les chevaliers, eux les dragons, nous étions les tueurs de géants, eux les ogres. Nous étions les hommes, eux les monstres. Et nous avons gagné. Ils connaissent leur place, à présent. L’important est de ne pas les laisser l’oublier. C’est pour l’humanité que vous vous battrez, cette nuit. On ne peut pas les laisser prendre l’avantage. Pas même un tout petit peu. C’est nous contre eux. »

Le monarque de la vallée, Neil Gaiman, illustré par Daniel Egnéus. Au Diable Vauvert, 2017 (2004 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Michel Pagel. 110 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Mystère du Val Boscombe :
lire un livre se passant à la campagne

Sandman, volume 2 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman 2 (couverture)A la fin de la première intégrale, véritable découverte et coup de cœur, Morphée s’était à nouveau imposé comme le véritable Maître des Rêves après sa longue captivité et, ayant retrouvé tous ses attributs, avait remis de l’ordre parmi ses turbulents sujets. Cette seconde intégrale comprend les recueils « Le Pays du rêve » et « La Saison des brumes ».

« Le Pays du rêve » présente quatre histoires indépendantes qui nous permettent de découvrir d’autres facettes de Sandman, de son royaume, de son passé et de ses pouvoirs. J’ai un faible pour « Un rêve de mille chats », dans lequel une chatte explique à une assemblée de chats que si mille d’entre eux rêvaient simultanément d’un monde meilleur, ils deviendraient maîtres de leur vie, maîtres sur les humains. On apprend ainsi que l’influence du Maître des rêves s’étend à tout ce qui rêve.
Mais il y a aussi l’horrible histoire de la muse Calliope, séquestrée et violée parce qu’un écrivain a « besoin d’idées », qui nous apprend qu’elle est la mère du fils de Sandman, un fils qui n’était autre que le poète Orphée. Il y a « Le Songe d’une nuit d’été » qui nous ramène auprès de Shakespeare. Honorant la moitié de son marché avec Sandman, il joue sa célèbre pièce devant le peuple de Féérie, devant les véritables Obéron et Titania… quitte à ignorer son propre fils. Il y a aussi l’Elémentale, recluse dans son appartement, si puissante qu’elle ne peut se tuer malgré sa volonté de mourir.
Un fil conducteur de ses histoires pourrait être les désirs de chacun. Or, la concrétisation de ces souhaits ne se révèle jamais véritablement heureuse et montre également la cruauté humaine.

« La Saison des brumes », quant à elle, est une longue histoire cohérente comprenant six chapitres, un épilogue et un prologue. Morphée se rend aux Enfers pour libérer Nada, une mortelle qu’il a aimée autrefois et qu’il a punie à des milliers d’années de torture pour avoir blessé son orgueil. Sur place, il découvre Lucifer abandonnant son poste et chassant morts et démons avant de fermer les Enfers. L’ange déchu lui remet la clé des lieux, ce qui attire rapidement chez le Seigneur du Royaume des Cauchemars une foule de divinités (égyptiennes, nordiques, nippones…), démons ou autres fées convoitant le monde des morts.

Ce qui m’a plu dans cette histoire :

  • La découverte de nouveaux personnages: les divinités, les démons, mais aussi les autres Infinis qui se réunissent au cours d’une houleuse réunion de famille dans le prologue (les rencontrer était l’un de mes désirs suite à ma lecture de l’intégrale 1 ; à présent, je voudrais en savoir toujours plus sur eux, notamment la Mort et le Délire) ;
  • Les intrigues (dignes d’une cour royale), les négociations, les menaces en vue d’obtenir la clé des Enfers ainsi que les différents invités, tantôt truculents, malicieux, étranges, agaçants… ;
  • Le chapitre sur un pensionnat anglais envahi par ses anciens élèves et professeurs décédés et chassés des Enfers;
  • Et surtout, la façon dont Gaiman joue avec nos attentes pour mieux nous surprendre. Cela fonctionne vraiment et c’est très agréable d’être ainsi menée en bateau.

J’apporterais toutefois une nuance sur la fin de « La Saison des brumes » que je trouve un peu facile – quoiqu’inattendue – car Sandman est « sauvé » par le Créateur et ainsi dispensé de faire un choix. Cependant, à la lumière de l’interview avec Gaiman en fin de volume, je comprends et respecte ce choix.

Bien qu’un peu longues, les annexes sont véritablement enrichissantes et je trouverais dommage de passer à côté car elles mettent en lumière la richesse de l’œuvre de Gaiman. Les références à l’histoire, la littérature, la musique ou autres domaines de l’art, sont multiples et il est passionnant de parcourir à nouveau le volume à la découverte de ces pépites manquées ou inconnues.
Les annexes contiennent également deux scripts (pour « Le Songe d’une nuit d’été » et un chapitre de « La Saison des brumes ») ainsi que les crayonnés correspondants. N’ayant pas de connaissances particulières sur le monde de la bande-dessinée, j’ai trouvé plaisant de découvrir comment s’agençaient les rôles du scénariste et du dessinateur (du moins, comment eux procédaient car je suppose que tous les artistes ne travaillent pas de la même manière).

Sandman… Quel extraordinaire et envoûtant univers, sorti d’une imagination foisonnante, rempli de mille et un détails, de mille et une idées ! Histoires courtes ou longues, Neil Gaiman excelle dans les deux exercices et toutes sont toujours aussi prenantes, oniriques, folles, et, parfois, dérangeantes. Les illustrations, si elles divergent un peu de celles qui m’avaient séduite dans l’intégrale 1, sont encore une fois parfaitement adaptées aux mots de Gaiman. Ce volume est un peu plus court que le premier et j’ai été vraiment triste d’arriver si vite à la fin.

Je ne suis pas sûre d’écrire une critique pour chacun des tomes suivants, mais je suis tellement ravie de ma découverte et de cette seconde intégrale qui tient toutes les promesses de la première que je n’ai pas pu m’en empêcher. Découvrez Sandman !

 Sandman, volume 2 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2013 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 462 pages.

Sandman, volume 1 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman(couverture)Si vous me suivez régulièrement, vous savez tout le bien que je pense des romans de Neil Gaiman – au cas où : je les adore –, il fallait donc que je teste ses talents dans un autre genre, les comics. Je précise que je suis totalement inculte en matière de comics pour deux raisons (et sans doute pétrie de présupposés, je l’avoue) : la principale étant que je n’accroche pas aux dessins que je trouve (de ce que j’en ai vu) globalement lisses avec cette colorisation très unie et la seconde étant qu’il y en a trop, tout simplement, et que je n’ai pas particulièrement envie de me jeter dans cet univers sans fin. Ce sera donc une critique de néophyte. Venons-en à ce Sandman que je craignais de ne pas aimer (spoiler : J’AI AIMÉ !)

Sandman, Morpheus, Kai’ckul, quel que soit son nom, est un Infini, Seigneur du Songe et Maître des Rêves. En 1916, il est capturé par des petits magiciens qui visaient sa sœur, la Mort pour l’empêcher de nuire. Pendant soixante-dix ans, il est retenu captif jusqu’à ce que ses geôliers commettent une erreur, lui permettant de s’évader. A travers les rêves et les cauchemars des hommes, il retourne mettre de l’ordre dans son royaume, laissé à l’abandon depuis sa disparition.
Cette première intégrale comprend les recueils « Préludes & Nocturnes » (9 histoires) et « La Maison de poupées » (7 histoires).

Sandman 2

Sandman est à la frontière du fantastique et de l’horrifique (avec une pointe de super-héros) et on retrouve bien la touche Gaiman dans des scènes particulièrement angoissantes, glauques et morbides (voir l’histoire « 24 heures » avec Docteur Destin, alias John Dee, un fou échappé d’Arkham qui joue avec l’esprit, les pulsions et les folies des habitués d’un café ou « Collectionneurs » qui nous plonge dans une convention de tueurs en série).
Au milieu de l’action et de la vengeance, de l’horreur et du sang, « Le bruit de ses ailes » (chapitre n°8) est une histoire d’ambiance, calme et douce dans laquelle Sandman suit sa sœur, la Mort, une attachante jeune femme, à la rencontre des récemment décédés.
Toutes les histoires ne se valent pas et certaines sont plus prenantes que d’autres. On sent parfois des différences de ton, d’ambiance comme si Neil Gaiman cherchait sa voix dans les premiers chapitres. La première histoire a été particulièrement difficile à suivre pour moi car elle présente beaucoup d’éléments et paraît un peu brouillonne, mais une fois passée, on sait où on va, qui est qui, et la lecture devient fluide (j’y suis même revenue un peu plus tard et elle m’a semblée beaucoup plus claire !). Gaiman enchâsse les récits, introduit de nouveaux personnages – toujours plus originaux – et ne perd jamais son lecteur. Et confirme une nouvelle fois son talent de conteur.

Sandman 4

Je craignais le graphisme, mais mes inquiétudes se sont révélées infondées. Les dessinateurs de Sandman proposent ici une œuvre plus sombre et plus riche que l’idée que je me faisais du dessin de comics. De plus, je trouve assez agréable l’homogénéité du style en dépit des changements de dessinateurs. J’ai particulièrement eu un coup de cœur pour les couvertures de chaque chapitre qui présente des personnages à travers des portraits oniriques et torturés.

Et je dois dire qu’il m’intrigue, ce Sandman. On le découvre peu à peu. Son caractère, attachant même s’il ne fait rien pour – il est consciencieux au possible, il ne se déride jamais (si, il rit une fois dans ce volume), il est austère (personnellement, il m’a beaucoup rappelé Thorn, pour les lecteurs et lectrices de La Passe-Miroir…). Son passé – « Contes dans le sable » raconte ses amours malheureuses avec une reine africaine tandis que « Hommes de bonne-encontre » se focalise sur son amitié et sa rencontre centennale avec un homme auquel il a accordé l’immortalité. Sa famille, les autres Infinis – la Mort, le Désir, et j’espère découvrir ses autres frères et sœurs dans les prochains tomes.

Sandman 3

Interviews avec Neil Gaiman, sur son projet, ses idées, chapitre par chapitre… Les suppléments sont très intéressants et m’ont apporté de nombreux éclairages, notamment par rapport aux références à d’autres comics ou bien à des personnages connus des fans qui sont passés dans ce volume pour faire un coucou (comme John Constantine). Des détails qui me sont évidemment passés sous le nez et qui doit rendre la lecture encore plus riche pour un connaisseur. Cette ultime partie apporte ainsi des informations bienvenues pour saisir pleinement la complexité de Sandman.

Une œuvre dense et mature, sombre et captivante, un univers qui s’annonce vaste, à la frontière mouvante entre le rêve et la réalité. Neil Gaiman a encore frappé, je n’ai qu’une envie : découvrir la suite des aventures de ce personnage atypique.

« Si mon rêve était vrai, alors, tout ce que nous savons, tout ce que nous croyons savoir est faux. Ça signifie que le monde est à peu près aussi solide et fiable qu’une couche d’écume à la surface d’un puits d’eau noire qui plonge sans fin, et il y a dans ses profondeurs des choses auxquelles je ne veux même pas penser. Ça signifie que nous sommes des poupées. Nous n’avons aucune idée de ce qu’il se passe réellement, nous nous imaginons que nous contrôlons notre vie, alors qu’à une feuille de papier de là, des choses qui nous rendraient fous si nous y réfléchissions trop jouent avec nous, nous déplacent d’une pièce à l’autre, et nous rangent le soir quand elles sont fatiguées, ou qu’elles s’ennuient. »

Sandman, volume 1 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2012 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 496 pages.