La parenthèse 9ème art – Elma, Monsieur Blaireau et Madame Renard, Bichon

Je vous propose trois séries de BD jeunesse qui sont toutes beaucoup trop mignonnes ! Attention, la lecture de ces ouvrages risque de vous faire craquer devant des bouilles bien trop adorables.

***

 Elma, une vie d’ours (2 tomes),
d’Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin)
(2018-2019)

Elma est une enfant joyeuse, espiègle et râleuse qui vit dans la forêt avec un ours qu’elle considère comme son père. Mais celui-ci cache un secret : la fillette est promise à un grand destin et elle devra un jour rejoindre le village des humains. Or, ce jour approche et il est temps de se mettre en route.

Ce sont les magnifiques dessins qui m’ont attirée vers cette bande-dessinée en deux volumes. Lumineux, chaleureux, colorés, avec un petit côté géométrique entre ces petits points, ces traits et ces courbes, je suis totalement admirative et enchantée par le trait de Léa Mazé. Le bleu éclatant de la fourrure de l’ours et de la crinière d’Elma tranche harmonieusement sur les couleurs de la forêt automnale. Il y a de la vie, il y a du mouvement, il y a de la grâce dans ces dessins-là. J’avoue en avoir pris plein les yeux et ne pas avoir été déçue de ce côté-là.

Ce qui n’est pas entièrement le cas côté scénario. Ce périple met en lumière la relation tendre et taquine des membres de cette famille atypique et leur affection mutuelle est vraiment touchante tandis que la petite fille se révèle aussi adorable que son « père » est fascinant.
Cependant, j’ai trouvé l’intrigue un peu rapide et un peu creuse. Tout va si vide, et presque si facilement, que l’enjeu paraît assez élémentaire (en plus de l’aspect vu et revu du truc : la prophétie, la destinée salvatrice, le secret, l’adoption…).

Une version quelque peu revisitée du Livre de la jungle qui s’est révélée une très chouette lecture pour ses personnages sympathiques à la complicité attendrissante et surtout ses dessins sublimes. Dommage donc que la simplicité d’un scénario trop peu développé et la brièveté de ces deux tomes viennent contrebalancer cet enchantement.

Elma, une vie d’ours, Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin). Dargaud.
– Tome 1, Le grand voyage, 2018, 40 pages ;
– Tome 2, Derrière la montagne, 2019, 44 pages.

***

Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes),
de Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin)
(2006-2016)

Quand Madame Renarde et sa fille Roussette débarquent chez Monsieur Blaireau et ses trois enfants – Glouton, Carcajou et Cassis –, ce n’est pas la guerre à laquelle on pourrait s’attendre. Pourtant, quels points communs entre renardes et blaireaux ? Qu’importe, les enfants s’adoptent et les parents décident de vivre ensemble, ce qui annonce un quotidien plutôt mouvementé !

J’avais lu les deux ou trois premiers tomes de cette BD il y a fort longtemps et, quand je les ai vu à la bibliothèque, je me suis dit qu’il était temps, premièrement, de les relire et, deuxièmement, de lire la suite. Parce que j’avais beaucoup aimé à l’époque.
Et vous savez quoi ?
C’est toujours le cas.

Les six tomes de Monsieur Blaireau et Madame Renarde peuvent être conseillés pour de jeunes lecteurs. Peu de pages, grandes cases, bulles aérées, péripéties tendres et amusantes, amitié, famille… des thématiques qui ne sont pas sans rappeler les albums. C’est donc une bonne série pour mettre un premier pied dans le monde de la bande dessinée.

« Adorable » est un terme très approprié pour décrire ces histoires du quotidien. La fraternité, la famille recomposée, les différences, les concessions nécessaires à une cohabitation agréable, la solidarité, les rires et petits bonheurs, les dissensions, le partage, le respect… des thématiques tendres qui parleront à bon nombre d’enfants (et de grands aussi !). Si les intrigues restent toujours plutôt positives (les disputes ne durent jamais bien longtemps et il n’arrive rien de véritablement dramatique), il n’y a rien de niais ou de ridicule dans ces histoires. Les autrices ont su capter des moments très réalistes et touchants qui font peu à peu grandir nos jeunes protagonistes.

Les enfants sont vraiment attachants, chacun ayant leur caractère bien trempé. Roussette, énergique et courageuse ; Glouton, tranquille, manuel et gourmand ; Carcajou, intelligent, vif, parfois autoritaire ; et Cassis, le bébé qui grandit peu à peu (et qui est bien mignonne dans son attachement à ses frères et sa sœur adoptive). Ce joyeux mélange fait parfois des étincelles, mais leurs différences ne font que souligner leur affection réciproque tout en leur permettant de réaliser qu’elles font aussi leur force, leur permettant de s’adapter à bon nombre de situations.

Les illustrations sont particulièrement agréables et fournissent également une bonne dose de tendresse. Les dessins sont doux, bucoliques et joliment colorés. Aisément identifiable grâce à des caractéristiques propres, les personnages sont expressifs et leurs couleurs réciproques sont magnifiques (je n’y peux rien, j’ai adoré ce noir et blanc côtoyant ce roux si lumineux). Les aquarelles d’Eve Tharlet nous emmènent dans cette forêt idyllique avec ses clairières et ses cours d’eau que sublime le passage des saisons.

J’ai été une nouvelle fois sous le charme de cette série. Tant pour les histoires que pour les dessins, tant pour ces renardes que pour ces blaireaux. Ces BD, sous couvert d’anthropomorphisme, font écho à des situations tout à fait courantes dans lesquelles se reconnaîtront les jeunes lecteurs·rices. C’est tendre, c’est doux, c’est familial, c’est un joli coup de cœur !

Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes), Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin). Dargaud. 32 pages
– Tome 1, La rencontre, 2006 ;
– Tome 2, Remue-ménage, 2007 ;
– Tome 3, Quelle équipe !, 2009 ;
– Tome 4, Jamais tranquille !, 2010 ;
– Tome 5, Le carnaval, 2012 ;
– Tome 6, Le chat sauvage, 2016.

***

Bichon (3 tomes),
de David Gilson
(2013-2017)

Ce n’est qu’avec sept ans de retard que je découvre enfin Bichon, un garçon qui se fout de ce que pense les autres, qui se déguise en princesse, voue une admiration sans limite à Princesse Ploum, aux dessins animés et à Jean-Marc du CM2 et passe son temps à jouer et discuter avec les filles.

A l’heure où j’écris cette petite chronique, je n’ai pas encore lu le troisième tome des aventures de Bichon (de toute évidence bloqué chez quelqu’un qui ne s’est pas encore remis des fêtes et qui a oublié de le ramener à la bibliothèque), mais j’ai déjà fondu et refondu devant les deux premiers.

Bichon est ultra attachant. Il est ultra touchant. Il est attendrissant, joyeux, candide et naturel. Tellement lui-même, absolument unique et détaché du regard des autres qu’on ne peut que l’adorer dès le premier instant. Il ne se formalise pas de ce que les adultes et enfants autour de lui pense tant il est obnubilé par ce qui le passionne : un nouveau cartable rose (« En fait, c’est un rose plutôt mauve… ») l’enthousiasme tant qu’il ne prête pas attention à pourquoi sa mère est soudain en train de se battre avec une rabat-joie. Il ne comprend pas pourquoi certaines personnes voient ses goûts et ses passions comme un problème et il a bien raison. Voilà un petit bonhomme de huit ans dont on ferait bien d’écouter le message !

Autour de lui gravitent plein de personnages : sa mère bien décidée à laisser son Bichon s’épanouir, Mimine sa turbulente petite sœur turbulente, le fameux Jean-Marc, ses copines de classe, son chat Pilipili… Mais le monde est aussi peuplé de gens fermés à la différence, à l’instar de cette fameuse casse-pieds qui, de toute évidence, hante les supermarchés pour vérifier que filles et garçons vont bien dans leurs rayons ou la mère d’une de ses copines qui voit d’un mauvais œil ce petit garçon qui joue à la poupée. (Pour revenir sur une touche plus guillerette, il y a aussi de nombreuses héroïnes et héros de dessins animés que je me suis fait une joie de traquer au fil des pages ! Car notre ami Bichon n’est pas le seul à être féru d’animation.)

Portraits de la maman de Bichon, de ses amies Myriam et Agnès
et de son héroïne fétiche, Princesse Ploum.
(source : page Facebook de 
Bichon)

Bref, voilà des BD sensibles, drôles, pétillantes, aussi douces et lumineuses que le dessin de David Gilson ! Cependant, il ne faut pas oublier leur intelligence qui permet d’aborder des sujets actuels et importants : le respect des choix de chacun (que ce soit pour les jouets, les vêtements ou les amoureux), les stéréotypes de genre, la sexualisation des objets destinés aux enfants…

Bichon (3 tomes), David Gilson. Glénat, coll. Tchô !. 48 pages.
– Tome 1, Magie d’amour…, 2013 ;
– Tome 2, Sea, Sweet and Sun…, 2015 ;
– Tome 3, L’année des secrets, 2017.

Voilà, c’est déjà/enfin (barrez la mention superflue) fini !
Bonnes lectures à vous !

Spécial albums coups de coeur – Le secret du Rocher noir et Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough

Je vous propose ici deux albums qui m’ont vraiment tapé dans l’œil en novembre. Vous connaissez sans doute le second – Rébecca Dautremer ? qui ça ? – mais peut-être pas le premier qui vaut néanmoins le détour.

***

Le secret du Rocher noir, de Joe Todd-Stanton (2017)

Le secret du rocher noir (couverture)Erine aimerait accompagner sa maman pêcheuse en mer, mais celle-ci refuse, jour après jour, à cause de la légende du Rocher noir, accusé de causer la perte de bien des bateaux en changeant de place ! La petite fille est curieuse et, un jour, parvient à se glisser en douce sur le bateau…

L’histoire en elle-même est très prenante : poussée par son courage et sa curiosité, Erine part à l’aventure pour finalement passer un message de paix et de solidarité. S’ouvrant à la différence, poussant au-delà des apparences menaçantes, elle va finalement agir pour protéger la nature.
La mise en page est très agréable. Sur les pages épaisses, les illustrations s’étalent tantôt en pleine page, tantôt en vignettes. Le texte est court et l’on se laisse porter par le rythme de cette histoire.

Mais ce sont les illustrations qui m’ont mis des étoiles plein les yeux. J’avais hâte de tourner cette couverture cartonnée, parsemée de dizaines de petits poissons en relief. Les illustrations de Joe Todd-Stanton subliment la mer, les profondeurs et, surtout, la faune qui la peuple (les méduses sont magnifiques par exemple). Au fil des pages, toutes sortes d’espèces font leur apparition : dauphins, phoques, seiches, méduses, pieuvre géantes et, bien entendu, mille et un poissons. Ces créatures de toutes tailles, couleurs et formes créent une mosaïque multicolore, un ballet fascinant et mystérieux autour de cet être de pierre, protecteur de cette diversité. On ne se lasse pas de les détailler pour en découvrir toutes les richesses. Les couleurs et les contrastes sont magnifiques et offrent un superbe album sur le monde sous-marin.
(Petit dilemme personnel : vous mettre les plus belles ou ne pas révéler la suite de l’histoire ? J’ai opté pour le second choix, donc les plus jolies pages restent à découvrir.)

Un album sublime, poétique et optimiste dans lequel une petite fille ouvre les yeux des adultes et les incite à protéger l’océan et ses habitants.

Le secret du Rocher noir, Joe Todd-Stanton. L’École des Loisirs, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Isabelle Reinharez. 38 pages.

***

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, de Rébecca Dautremer (2018)

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough (couverture)Ce n’est pas la première fois que Rébecca Dautremer m’enchante avec l’un de ses albums très grands formats. Contrairement à d’autres, je suis loin de connaître toute son œuvre, mais je prends toujours plaisir à les lire. Et l’histoire de Jacominus n’a pas fait exception à la règle.

S’absorber dans cette histoire d’un quotidien finalement banal mais globalement heureux – et pour une fois, il est agréable de croiser quelqu’un d’ordinaire. Douze scènes, douze instantanés, douze heures, un tour d’horloge, une existence. Suivre le chemin de l’enfance, du deuil, de la paternité, de l’amitié, de la vieillesse. Se souvenir d’un petit rien, une odeur, un son, un instant, une présence. Savourer les mots. Y revenir encore une fois. Se reconnaître dans un petit lapin.

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough 2

Se plonger dans les immenses tableaux et s’attarder longtemps sur chaque page. Caresser du regard la douceur des illustrations. Admirer la multitude de petits détails qui se cachent dans ses grandes planches. Souligner du doigt la courbe d’un arbre ou les mailles d’un gilet de laine. Observer de près fleurs et feuilles mortes.

Tendresse. Poésie. Sensibilité. Émotion. Simplicité. Vie.

Plus qu’un album, un petit bijou.

 Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, Rébecca Dautremer. Sarbacane, 2018. 52 pages.

Les autres livres chroniqués de Rébecca Dautremer :

Trois BD, trois autrices : Un autre regard, La tectonique des plaques et Underwater

Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement, tome 1,
d’Emma (2017)

Un autre regard, tome 1 (couverture)Je suivais déjà depuis quelques temps le blog d’Emma (je l’ai d’ailleurs citée à de nombreuses reprises dans mes « C’est le 1er… »), j’ai donc été ravie de l’opportunité de découvrir cette BD grâce à Babelio.

La manipulation, les violences policières et celle des opprimé.es, la maternité, l’épisiotomie, le regard des hommes sur les femmes, le clitoris… voilà les thèmes divers et variés abordés par la blogueuse Emma.

Le ton est sérieux, mais n’est pas dénué d’humour. Emma dénonce des tabous et des problèmes dans l’air du temps et elle le fait très bien. Les anecdotes qu’elle raconte permettent d’aborder différents sujets avec intelligence. Les planches sont suffisamment longues pour ne pas frustrer le lecteur et peuvent donner des idées pour approfondir certains thèmes par la suite.

Les dessins minimalistes laissent la place au texte et au fond et l’on constate rapidement que des efforts sont encore à faire pour vaincre le sexisme de notre société. Comme souvent face à ce genre d’ouvrage, j’ai sifflé d’exaspération lorsqu’elle rapporte des remarques des plus insupportables.

Un livre intelligent et incisif !

Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement, tome 1, Emma. Massot éditions, 2017. 110 pages.

***

La tectonique des plaques,
de Margaux Motin (2013)

La tectonique des plaques 135 ans, mère célibataire, les sorties entre copines, l’alcool, les gaffes de sa petite fille, une histoire d’amour toute neuve avec l’un de ses meilleurs potes, un changement de vie… Bref, la vie quotidienne de Margaux Motin.

J’ai pris cette BD un peu au hasard à la bibliothèque, sans trop savoir de quoi elle parlait (je ne connaissais que le nom de Margaux Motin, nullement son travail). La surprise a été plutôt bonne pour moi qui cherchais une lecture légère.

Il y a quelque chose de très authentique, beaucoup d’autodérision, une pointe de vulgarité, et beaucoup d’amour finalement (pour sa fille dont la perspicacité et les tirades donnent lieu à de beaux moments, ses copines, son copain – le temps que ça dure –, pour la vie tout simplement). L’humour est très présent – des fois, ça marche, des fois, ça tombe à plat – et certaines planches m’ont beaucoup amusée, parfois parce que je m’y reconnaissais en dépit du fait que je ne suis on ne peut plus différente de Margaux. Si j’ai tout de suite adoré l’excentricité rafraîchissante du personnage, il m’a fallu quelques pages pour apprécier son côté Parisienne un peu égocentrique, très « fringues et maquillage » et ce sont les histoires « à la maison » qui m’ont aidée à l’aimer.

Plus maligne qu’une simple succession de gaffes, La tectonique des plaques est la confession touchante d’une pointe de folie, d’un cœur immense et d’un cerveau qui carbure un peu trop. Les dessins, croqués sur le vif, sont en parfaite adéquation avec le dynamisme général de la BD. Un mélange trash et tendre pour un agréable moment de loufoquerie.

La tectonique des plaques, Margaux Motin. Editions Delcourt, coll. Tapas :-*, 2013. 192 pages.

Challenge Voix d’autrices : une bande-dessinée

***

Underwater, le village immergé, tomes 1 et 2,
de Yuki Urushibara (2009-2011)

Lorsqu’elle s’évanouit sous le soleil de plomb qui étouffe le Japon, Chinami se retrouve dans un petit village au bord d’une rivière à la fraîcheur bienfaisante où elle fait la rencontre de Sumio qui vit là, seul avec son père. Les secrets qu’elle va y découvrir va bouleverser toute sa famille.

Cette duologie mêle plusieurs points de vue issus des différents membres de la famille : Chinami, sa mère, sa grand-mère… Leurs récits et leurs souvenirs s’entrecroisent et se complètent pour former un tout (dans le tome 1 du moins, ce qui l’a rendu plus passionnant que le second). L’on découvre ainsi progressivement les liens qu’entretient la famille avec le village abandonné.

Histoire familiale délicatement ciselée, Underwater aborde les sujets du deuil, de la résilience, de la mémoire, des souvenirs douloureux et heureux. Comment s’occuper des vivants sans oublier les morts ? Comment laisser partir les fantômes et poursuivre sa vie ? La météo – au début, caniculaire d’un côté, pluvieux de l’autre – semble être un indicateur du chemin parcouru par les personnages, chacun à leur manière, chacun à leur rythme.

Suffisamment vrais et travaillés pour que l’on se sente proche d’eux, les personnages sont une réussite, accrue par la belle expressivité des dessins. Ceux-ci sont également immersifs lorsqu’ils nous montrent le village, sa rivière et sa cascade. La mort annoncé de celui-ci ne fait que renforcer le sentiment de mélancolie lorsque l’on visite ce paradis perdu détruit par la modernité.

Underwater (planche)

Attirée par les douces aquarelles des couvertures, j’ai été captivée aussi bien par l’histoire difficile mais si banalement humaine des personnages que par le destin de ce village enchanteur et hors du temps. Une touche d’onirisme, un zeste de légende, une bonne dose de poésie et beaucoup d’humanité. Une belle lecture.

Underwater, le village immergé, Yuki Urushibara. Editions Ki-oon, coll. Latitudes, 2016 (2009 et 2011 pour les éditions originales). Traduit du japonais par Thibaud Desbief. 248 et 248 pages

Challenge Voix d’autrices : un manga

 

Goražde, de Joe Sacco (2000)

Gorazde (couverture)Dans Goražde, Joe Sacco raconte les souffrances des habitants de cette petite ville de Bosnie – enclave bosniaque au milieu du territoire serbe – au cours de la guerre qui ravagea le pays de 1992 à 1995. S’étant rendu sur place à de nombreuses reprises, il a vécu avec eux, il les a écoutés pour pouvoir raconter leur histoire.

Cette bande dessinée journalistique est passionnante et le travail de Joe Sacco est admirable. Il combine savamment témoignage, impressions personnelles et informations factuelles, ce qui permet de raconter parallèlement la guerre de Bosnie et les conditions de vie des habitants.
L’histoire de l’ex-Yougoslavie, son éclatement et la guerre qui a suivi est diaboliquement complexe et je m’y perds totalement. Qui a fait quoi, qui contrôle quel territoire, qui veut tuer qui, quel est tel ou tel parti… C’est un vrai imbroglio pour moi. Ce n’est pas une période très étudiée au lycée et les guerres ne sont pas un sujet vers lequel je me dirige souvent, donc mes lacunes sont immenses. Joe Sacco parvient néanmoins l’exploit de rendre cela digeste et presque compréhensible.

On découvre de près la vie pendant cette guerre ethnique. Les privations, l’isolement, la sensation d’abandon – îlot menacé, ignoré de Sarajevo, du gouvernement, de l’ONU, des médias. Les visions d’horreur (les morts, les tortures, les viols et autres atrocités). Les voisins, hier amis, aujourd’hui ennemis… La guerre semble loin de nous, de nos vies, de notre quotidien, de nos possibles, mais finalement elle ne l’est pas tant que ça.
Sacco rend tout cela encore plus dur en commençant par prendre le temps de nous présenter ceux qu’il a rencontrés et qui sont devenus ses amis. On apprend à connaître Edin, Riki et les Vilaines et les souffrances ne sont dès lors plus anonymes. Cela oriente également le parti pris de l’auteur qui nous offre un point de vue bosniaque et musulman uniquement (et non serbe).
Il traite les épreuves qu’ils ont vécues avec pudeur et humanité. Il montre évidemment des scènes horribles, mais n’en rajoute pas et utilise souvent la suggestion.

Le trait est très réaliste. Dans une annexe, l’auteur met en miroir des photos prises sur place et ses dessins. On voit alors la précision du dessin des bâtiments, des véhicules et des vêtements. De même, les visages sont très travaillés et expressifs. J’avoue avoir eu du mal justement avec les visages de Joe Sacco, et surtout avec les dents. Elles attrapaient parfois mon œil à la place de tel ou tel autre détail plus intéressant. Mais j’ai fini par m’y faire et plus ou moins passer outre.
La seule chose que Sacco représente de manière presque caricaturale, c’est lui-même. Yeux dissimulés par des lunettes aux verres opaques, lèvres épaisses, posture souvent voûtée, il détonne parmi les locaux. Dans une interview en annexe, il explique qu’il se dessine « sans [se] prendre la tête », mais je trouve que cela souligne sa différence avec les gens de Goražde. Comme il le dit souvent, lui est libre de partir quand il veut retrouver la sécurité, la nourriture abondante, les loisirs du quotidien dont sont privés les autres.

Les annexes permettent de découvrir comment la BD s’est construite. Joe Sacco raconte son intérêt pour ce conflit, son premier voyage, les démarches nécessaires, ses différents allers-retours et ses relations avec les locaux. Des croquis et des photographies expliquent sa manière de travailler tandis qu’une interview approfondit encore un peu sa démarche et certains choix relatifs à la narration ou au dessin.

Goražde est une bande dessinée dense – tant par la quantité de texte que par le foisonnement en noir et blanc de ses illustrations – et se lit doucement. C’est aussi un témoignage essentiel sur cette guerre et sur le quotidien des habitants de cette petite enclave. Un ouvrage à la fois instructif et humain.

Goražde, Joe Sacco. Rackham, coll. Blackbeard, 2014 (2000). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphanie Capitolin, Sidonie Van den Dries et Corinne Julve. 227 pages + 60 pages non paginées.

Famille (presque) zéro déchet : ze guide, de Jérémie Pichon et Bénédicte Moret (2016)

Famille (presque) zéro déchet (couverture)Voilà une petite chronique sur un livre dont j’ai parlé lors du premier « C’est le 1er, je balance tout » : il s’agit donc de Famille (presque) zéro déchet. De quoi ça parle ? Sans surprise, de ce mode de vie qu’est le zéro déchet.

Plus de 350 kg de déchets par an et par Français, des continents d’ordures qui dérivent dans les océans, beaucoup trop d’espèces animales éteintes ou en voie de disparition, des publicités partout qui poussent toujours plus à la consommation, des légumes ou de la viande qui parcourent des kilomètres avant d’arriver dans notre assiette… Le bilan n’est pas joyeux et pourtant chacun peut agir et protester à son humble mesure. Consommer local, acheter en vrac, privilégier les primeurs et les bouchers aux produits des supermarchés, fabriquer ses produits d’entretien… Tout ça, c’est possible ! Et en prime, outre aider la planète, on préserve sa santé, on réduit son porte-monnaie et les aliments auront plus de goût.

famille-presque-zero-dechet-5
Après avoir partagé leur expérience sur le blog Famille (presque) zéro déchet, Jérémie Pichon, Bénédicte Moret et leurs deux enfants se sont lancés dans l’édition de ce livre très complet et passionnant.

J’ai été complètement séduite à la fois par le guide et par ce mode de consommation plus responsable. Je pense que, pour une initiation au zéro déchet, le guide de Jérémie Pichon et Bénédicte Moret est tout simplement parfait.

Famille (presque) zéro déchet 3

Il est tout d’abord vraiment motivant et engageant car il présente les choses simplement : grâce à eux, devenir zéro déchet ne semble pas être un défi irréalisable. Divisé en plusieurs sections (courses, cuisine, hygiène de la maison et du corps, enfants, etc.), il donne plein de solutions et d’alternatives pour tous les moments du quotidien : recettes, conseils, exemples, adresses web…

De plus, le discours n’est absolument pas moralisateur et nous sommes rassurés tout au long du livre : il ne faut pas s’accabler de reproches parce qu’on a eu un coup de mou, il ne faut pas chercher à tout changer en même temps car on risque d’être rapidement débordé et donc découragé, etc. Bref, il faut être indulgent envers soi-même ! Après tout, Jérémie Pichon et Bénédicte Moret savent de quoi ils parlent puisqu’ils sont passés par là eux aussi.

Famille (presque) zéro déchet 2

Il reste également très instructif et révèle certains éléments peu rassurants : coût du traitement des déchets, composition des produits ménagers ou de ceux dits de beauté, devenir des ordures non recyclables… Cela dit, ces explications ne sont jamais pesantes et on ne se noie pas dans des listes de chiffres ou de composants chimiques incompréhensibles. En bref, il est très pédagogique.

De plus, les illustrations de Bénédicte Moret, alias Bloutouf, sont rigolotes  et apportent de la couleur et de la gaieté à l’ouvrage. Et c’est bien comme ça – avec bonne humeur – qu’il faut adopter ce mode de vie.

Famille (presque) zéro déchet 4

Famille (presque) zéro déchet : un super guide qui déculpabilise, qui fait rire et qui motive ! Je vous le conseille car il est très instructif et présente ce mode de vie de façon particulièrement abordable et stimulante.

Il existe également un guide tout spécialement pour les enfants : Les Zenfants (presque) zéro déchet : ze mission. Les explications, richement illustrées, sont percutantes et les conseils simples peuvent facilement être mis en oeuvre avec un peu de motivation. C’est un livre à mettre entre les mains de vos enfants à partir de 8 ans pour qu’ils puissent à leur tour être acteur et sauver la planète aux côtés de Compostman, Greengirl et autres héros du quotidien. Avec ce guide qui leur est tout spécialement dédié, les enfants peuvent enfin concrètement agir avec leurs parents.

Les Zenfants (presque) zéro déchet (couverture)

« Le mot le plus important à coller à ce bilan est REFUSER. Refuser de se faire emballer, suremballer. Refuser un système qui dégénère, nous coûte cher et hypothèque les chances de nos enfants à vivre aussi bien que nous ou nos parents. Refuser de brûler des déchets organiques. Refuser un sac plastique. Refuser de faire comme les autres. Refuser est le début du changement. Refuser, c’est renoncer. Mais franchement, on s’en fout royalement de ne plus manger de chips en sachet à l’apéro. Bien au contraire. »

 « Faisons le point. La surface de la Terre est de 510 millions de km2, à 7 milliards d’individus, cela nous laisse en théorie 7,6 ha de surfaces bioproductives disponibles pour chacun. Retirons du compte les océans, la Sibérie et autres déserts inhabitables, ce chiffre passe à 1,7 ha. Que l’on doit partager avec l’ensemble des autres êtres vivants (oiseaux, mammifères…) et les forêts.
A l’heure actuelle, nous consommons plus que ces 1,7 ha d’espaces productifs. C’est-à-dire plus que ce que la Terre peut nous donner et cela ne lui laisse pas le temps nécessaire pour se régénérer. Nous épuisons nos ressources. Chaque année, nous vivons à crédit à partir du mois de juillet environ. »                  

« Le problème du monde c’est que les personnes intelligentes sont pleines de doutes, alors que les personnes stupides sont pleines de certitudes. »
Charles Bukowski

Famille (presque) zéro déchet : ze guide, Jérémie Pichon et Bénédicte Moret. Editions Thierry Souccar, 2016. 256 pages.

Les Zenfants (presque) zéro déchet : ze mission, Jérémie Pichon et Bénédicte Moret. Editions Thierry Souccar, 2016. 96 pages.