L’habitude des bêtes, de Lise Tremblay (2017)

L'habitude des bêtes (couverture)Alors que la saison de la chasse approche, les vieilles querelles ressurgissent au prétexte que les loups protégés par le parc national déciment les troupeaux d’orignaux. Pendant que chasseurs et gardes-chasses s’observent en chiens de faïence, Ben doit faire face à la maladie de son chien et à sa mort annoncée qui le renvoie à sa propre vieillesse.

Ce sera, je pense, une courte chronique pour un livre bref – 125 petites pages – mais qui touche au cœur. Je me suis installée sous mon plaid et je n’ai pas pu le lâcher avant de l’avoir fini. C’est une histoire de vie qui se lit d’un souffle. C’est une histoire humaine qui peut parler à tout le monde. La vie, la mort, la vieillesse. Une poignée de personnages autour d’une histoire de chien mourant et de loups trop envahissants pour certains.

J’ai été émue par la vieille Mina qui refuse l’hospice et clame sa volonté de choisir sa fin. Par Rémi le taiseux, en retrait de la société pour ne pas, pour ne plus être blessé. Par Odette la vétérinaire en plein doute sur le perron de la retraite. Par Ben dont la vie et le caractère fut bousculée par un chien. Par la sensible Carole aux problèmes incompris de sa famille dont le bonheur nouveau m’a enchantée. Par ce chien qui a tout changé, qui a appris à son maître à aimer même s’il ne comprenait pas. Les portraits sont délicats, lentement esquissés au fil des chapitres.
Et puis, tout autour, la nature canadienne. La forêt peuplée d’orignaux et de loups. Le lac se métamorphosant selon les saisons. L’été tardif, l’automne, la neige. Les grands espaces et cette sensation de liberté et de solitude apaisante.

Les premiers chapitres sont déstabilisants. Lise Tremblay va droit au but par son écriture, mais je me suis interrogée en même temps quel était ce but justement avant de me laisser porter, bercée par la plume de l’autrice. L’écriture est précise, les mots disent tout ce qu’il faut savoir, rien de plus rien de moins. C’est étrange, j’ai envie de dire que ce texte m’a semblé réconfortant. Même si l’atmosphère est tendue dans ce village canadien sur lequel règne une famille de chasseurs, la cabane au bord du lac m’est apparue comme un cocon.
C’est une histoire banale. Finalement, il ne se passe rien à l’échelle du monde ou du pays, pas grand-chose à celle de la région. Mais ces événements bouleversent les protagonistes, et nous avec. La vieillesse qui prend de la place, les ailes de la mort qui frôle une octogénaire, la perte d’un chien adoré, l’inimitié entre deux familles. Les doutes, les peines, les joies toutes simples, les rancunes, les regrets. Les habitudes des bêtes donc, qu’elles aient deux ou quatre pattes.

Un texte simple, doux et rude à la fois. Une respiration.

« J’avais été heureux, comblé et odieux. Je le savais. En vieillissant, je m’en suis rendu compte, mais il était trop tard. Je n’avais pas su être bon. La bonté m’est venue après, je ne peux pas dire quand exactement. Je ne peux pas dire non plus que cette conversion m’a rendu plus heureux. »

« Le jour se levait, le lac apparaissait et les épinettes dessinaient à nouveau ses contours. Je savais que tout ça me serait enlevé et je me révoltais. Je me jugeais aussi. Ce n’était pas la peur de la mort, c’était l’incapacité à accepter de ne plus pouvoir admirer le lac, de ne plus voir sa couleurs changer, de ne plus le regarder se figer pendant l’hiver et de ne plus surveiller le moment de sa libération au printemps. Et tout ça m’était atrocement douloureux. Plus douloureux que tout ce que j’avais vécu. »

L’habitude des bêtes, Lise Tremblay. Delcourt, 2018 (2017 pour l’édition originale). 124 pages.

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Une forêt obscure, de Fabio M. Mitchelli (2016)

Une forêt obscure (couverture)Pendant qu’à Montréal, Luka Ricci, désespéré d’accéder à la célébrité, assassine son amant d’un soir avant de poster la vidéo sur Internet, la police de Juneau, capitale de l’Etat de l’Alaska, découvre deux adolescentes en état de choc, mutiques et portant des traces de coups. Au milieu, le chasseur Daniel Singleton, violeur et tueur en série, s’amuse depuis sa cellule en dévoilant des informations au compte-goutte.

Ce roman est librement inspiré du meurtre commis par Luka Rocco Magnotta en 2012, ainsi que des crimes de Robert Christian Hansen, qui a violé et assassiné 17 femmes entre 1971 et 1983.

 

Dans Une forêt obscure, nous avons donc une double enquête. La première est menée à Montréal par Louise Beaulieu, une jeune flic pleine de fougue et de franchise, accro aux jeux en ligne ; la seconde par Carrie Callan, fille d’un policier assassiné par un criminel jamais identifié et mère de la petite Clara qui souffre de progeria. Les deux affaires se rejoindront et les deux policières exhumeront de terribles secrets.

Une forêt obscure n’est pas un policier où l’on cherche à identifier les coupables. On sait dès le début qui ils sont car les narrateurs sont alternés (et les coupables aussi peuvent être narrateurs). Le roman porte sur l’enquête, sur les fils que tirent les deux policières pour remonter jusqu’à eux. Et en même temps, on découvre d’autres secrets que certains espéraient voir enfouis à jamais.

Il utilise des faits réels (comme dans son roman La compassion du diable que je n’ai pas lu où il s’inspirait des crimes de Jeffrey Dahmer), mais ses personnages de fiction sont tout aussi forts que les personnages réels. Ses deux héroïnes forment un duo de choc qui est loin d’être parfait car toutes deux ont leurs faiblesses. L’auteur s’approprie totalement la vie et les crimes de Magnotta et d’Hansen et nous propose ainsi un mélange faits réels/fiction très réussi.

 

Fabio M. Mitchelli plante son décor avec finesse et a vraiment instillé une ambiance particulière à son livre. Une ambiance froide, pesante, avec ce soleil d’Alaska qui ne se couche jamais vraiment, cette luminosité quasi permanente qui engourdit, qui épuise. Il nous immerge dans cette région profondément traumatisée par la catastrophe de l’Exxon Valdez qui, s’échouant sur les côtes alaskiennes, provoqua une immense marée noire en 1989. « Une catastrophe écologique et psychologique qui avait marqué au fer rouge toute une population… » La forêt de Tongass est également très présente, elle est presque un personnage à part entière. Elle fascine et pèse en même temps.

De la même manière, il retranscrit cet accent québécois inimitable, ce qui donne vraiment plus de corps à Louise et au récit.

Une forêt obscure est un roman très noir, très sombre, marqué par le poids des secrets, des douleurs, des noirceurs de chacun. Il parle du déni, des failles de chacun, du fait que tout le monde peut, un jour, basculer. Il n’y a pas énormément de scènes de violence, de meurtres, alors que les crimes de chacun sont légions ; en revanche, c’est très pesant psychologiquement.

 

Les rencontres entre Daniel Singleton, alias Robert Hansen, et Louise sont un clin d’œil très appuyé à Hannibal Lecter et au Silence des Agneaux. C’est amusant au début, mais c’est un peu trop appuyé à mon goût peut-être.

Un thriller choral que j’ai trouvé très réussi, avec des personnages à la psychologie et au passé très fouillés, des révélations jusqu’au bout et un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort.

 « Elle savait que le soleil allait très bientôt illuminer Juneau presque vingt heures sur vingt-quatre. Des journées infinies, l’illusion d’un monde étincelant en permanence, un piège pour l’étranger qui débarquait en Alaska en cette saison pour la première fois. »

« L’enfance, c’est un miroir qui absorbe les images, les émotions, et qui les reflétera plus tard dans votre vie d’adulte. C’est un miroir derrière lequel il aurait fallu rester caché et ne pas grandir. L’enfance, c’est une blessure qui se referme et qui s’infecte à mesure que l’on devient adulte. »

« A Juneau, les secrets devaient demeurer des secrets. »

Une forêt obscure, Fabio M. Mitchelli. Robert Laffont, coll. La Bête Noire, 2016. 399 pages.

Contes traditionnels du Québec, collectif de 8 conteurs (Ouï’Dire, 2014)

Contes traditionnels du QuébecDécouvertes au cours des Oralires du Chat Noir 2014 à Clermont-Ferrand, les éditions Ouï’Dire font un merveilleux travail dans le monde du livre sonore. Contes de qualité, enregistrements soignés, elles sont vraiment à découvrir. Amoureux du conte, amateur de livres audio, lecteur persuadé que c’est pour les aveugles et les enfants, oreille lambda, découvrez les éditions Ouï’Dire.

Issus de la collection La puce à l’oreille, ces Contes traditionnels du Québec regroupent huit conteurs, huit histoires, huit voix, huit univers :

  • La princesse embêtée en trois paroles, de Jocelyn Bérubé ;
  • Ti-Fine, la femme plus rusée que le diable, d’Alexis Roy ;
  • L’Invisible, de Robert Seven Crows ;
  • Le trempeur de couteau, de François Lavallée ;
  • L’ours des rosiers, de Nadine Walsh ;
  • Jos Bezeau, de Simon Gauthier ;
  • Rose Latulippe, de Renée Robitaille ;
  • Le miroir, de Michel Faubert.

Beaucoup d’histoires de Diable, de mensonges et de tromperies, de la magie et de la sorcellerie, un peu d’amour… de l’émerveillement sans cesse. Des conteurs actuels pour des contes traditionnels ou comment faire du neuf avec du vieux. On ressent les origines des légendes québécoises : débarquées du Vieux Continent, on retrouve des traces de nos contes européens, mais elles sont enrichies par les traditions amérindiennes. L’Invisible, par exemple, évoque clairement une Cendrillon transportée chez les Indiens micmac.
Ces récits sont des délices auditifs grâce à la profondeur du québécois. Pas seulement lié à leur accent unique, mais également à leur vocabulaire et à leur langue si imagée.
L’enregistrement est parfait. Les voix sont claires et ne trébuchent pas. L’accompagnement sonore – quand il est là – se fait discret : ouverture et fermeture de la plupart des contes, propre à chacun, de rares bruitages. Il accompagne et rehausse vraiment délicatement le plus important : la narration.

Rose Latulippe est particulièrement envoûtante. J’ai été ensorcelée par Renée Robitaille, figée devant la danse effrénée de Rose et du Diable. J’ai vu Rose, éclatante, passée de cavaliers en cavaliers jusqu’à ce grand inconnu, j’ai vu briller son regard, j’ai vu son rictus, j’ai ressenti la morsure qu’il a donné à Rose, j’ai vu le parquet exploser. J’ai vu. Avec mes oreilles.
L’ours des rosiers est une sorte de Belle et la Bête. Parce que le père, après être allé à la grande ville, a osé cueillir une fleur pour sa cadette, celle-ci, la petite Nichouette, doit épouser un ours, propriétaire du massif en question. Une bête, une fleur, trois filles et leur père, un voyage, un mariage… La Belle et la Bête. Cette légende m’a séduite par sa conteuse. J’ai adoré le ton chantant, rythmé et rimé de Nadine Walsh.

Une pépite Ouï’Dire. La découverte des légendes d’un pays. Et la magie des contes qui, par de simples mots, donne à voir et à ressentir.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Ouï’Dire.

« C’est pas cher, pis, j’fais du crédit… Profite maintenant, paie plus tard… Gratis de ton vivant, paiement à ta mort… »

Ti-Fine, la femme plus rusée que le diable, Alexis Roy

« Le jour, c’est un ours. Le soir, c’est un prince… Le jour, une bête, le soir, un homme… une autre sorte de bête… »

L’ours des rosiers, Nadine Walsh

Contes traditionnels du Québec, collectif de 8 conteurs. Ouï’Dire, coll. La puce à l’oreille, 2014. 1h.