Déracinée, de Naomi Novik (2015)

Déracinée (couverture)Agnieszka vit dans le petit village de Dvernik, dans une vallée menacée par le Bois, grouillant de créatures malfaisantes et de pouvoirs pernicieux. Leur seul espoir contre lui : le Dragon. Mais la protection de ce puissant sorcier a un prix : tous les dix ans, une fille de dix-sept ans doit l’accompagner dans sa tour pour le servir. Cette année, Agnieszka fait partie des candidates, mais elle sait – ils savent tous – que c’est sa meilleure amie, la fabuleuse Kasia qui sera choisie. Sauf que…

Sauf que nous autres lecteurs, nous savons bien qu’ils se trompent tous.

Puisant son inspiration dans les contes polonais de l’enfance de l’autrice, Déracinée est une fresque grandiose et captivante. On y retrouve tous les éléments de la fantasy : un univers moyenâgeux, des sorciers, une entité maléfique, des rois et des princes, une reine prisonnière, des créatures étranges, de la magie en veux-tu en voilà, etc. Malgré ce schéma classique, je ne me suis pas ennuyée ou lassée une seule seconde, et cela en partie, je crois, grâce au regard et à la narration immersive d’Agnieszka.

Car j’ai immédiatement aimé Agnieszka (l’autrice précise dans les remerciements – ce qui m’a laissé tout le temps de ma lecture pour mal le prononcer – que ça se prononce ag-NIÈCH-ka). Outre le fait qu’elle possède une personnalité véritablement attachante et un bon sens de la répartie (ah, les échanges piquants entre Agnieszka et le Dragon !), on la voit évoluer et mûrir : Déracinée peut être considéré comme un roman initiatique par deux aspects (l’un magique, l’autre personnel). Premièrement, elle prend conscience de ses propres pouvoirs : elle s’initie donc à la magie, doit apprendre à la maîtriser, doit trouver son chemin. Deuxièmement, elle mûrit émotionnellement parlant : séparée de ses parents et de sa chère Kasia, elle apprend à connaître le Dragon, elle apprend à se connaître, elle découvre le désir et l’amour, elle affronte le Bois, elle doit souvent remettre en question ce qu’elle croyait savoir (du Dragon, de la magie, de la cour, du Bois, etc.), elle est régulièrement confrontée à des choix difficiles. Malgré tout, elle reste toujours proche de l’ancienne Agnieszka, notamment grâce à son amitié indéfectible envers Kasia.

Ensuite, l’univers, entre la fantasy et le conte de fées. Foisonnant, riche, empli de magie et de croyances. L’immersion a été totale et immédiate. La plume de Naomi Novik est très visuelle et très vivante. Que ce soit au village, dans la tour du Dragon, à la cour du roi ou dans le Bois, les décors se sont à chaque fois dressés devant moi et j’aurais aimé rester en Polnya un peu plus longtemps.
J’ai été totalement charmée par la manière dont la magie est invoquée : c’est un cheminement, une épreuve qui aspire l’énergie des sorciers et sorcières et qui peut se révéler mortelle. Agnieszka et le Dragon ont toutefois des approches bien différentes. Pour lui, la magie relève presque de la science, avec des formules bien articulées et des dosages définis, la précision étant de mise à tous les instants. Mais elle, elle a une façon naturelle, presque sauvage de considérer la magie, comme s’il s’agissait d’une promenade dans les bois. Elle suit ainsi les traces de Jaga (que l’on pourrait aussi appeler Baba Yaga), devenue une légende, un personnage de chanson.

« C’est juste… une façon de faire. Il n’y en a pas qu’une seule. (Je désignai ses feuillets noircis.) Vous essayez de trouver un chemin là où il n’y en a pas. C’est comme… glaner dans les bois, déclarai-je subitement. Il faut se faufiler parmi les arbres et les fourrés, et ça change chaque fois. »

Le « méchant de l’histoire », le Bois, est un personnage à part entière et il s’est révélé particulièrement réussi. Peuplé de créatures malintentionnées, soufflant une pourriture immonde qui détruit les récoltes et corrompt les âmes, sa noirceur semble sans limite. Il est toujours un peu là, pesant sur la vie des villageois, s’infiltrant à la cour du roi, se glissant dans les cœurs. Malfaisant et fourbe certes, mais il est également terriblement attirant, intrigant, captivant. La raison de son existence, révélée à la fin dans de très beaux chapitres, est parfaite et totalement dans la continuité de l’histoire. Je suis donc ravie.

Mi-fantasy mi-conte, Déracinée est un ténébreux roman qui émerveille par son univers, sa magie et ses personnages (et encore je n’ai pas parlé du Dragon, de Kasia, d’Alosha, de Marek et de tous les autres : agaçants, touchants, effrayants, tantôt humains tantôt monstrueux, tous sont à connaître). J’ai été emportée de la première à la dernière page. Mon gros coup de cœur du roman va au Bois, entité extraordinaire qui impose sa sombre présence tout au long du roman.

« Si j’avais jusqu’alors été une élève médiocre, j’étais désormais devenue redoutable d’une tout autre manière. Je prenais toujours de l’avance dans les livres que nous étudiions, et j’en empruntais d’autres dans sa bibliothèque lorsqu’il avait le dos tourné. Je mettais le nez dans tout ce que je pouvais trouver. Je lançais des sorts à moitié, puis les abandonnais et passais à autre chose ; je me jetais dans des invocations sans être certaine d’en avoir la force. Je courais comme une folle dans la forêt de la magie, repoussant les ronces sans me soucier des griffures ou de la terre, sans même regarder où j’allais. »

Déracinée (VO : Uprooted), de Naomi Novik. Pygmalion, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Kuntzer. 505 pages.

La Mort est une femme comme les autres, de Marie Pavlenko (2015)

La Mort est une femme comme les autres (couverture)Emm fauche les humains les uns après les autres, jour et nuit, sur tous les continents. Autant dire qu’elle abat un sacré boulot. Mais un jour, elle craque. Elle ne peut plus bouger, elle ne veut plus accomplir ce travail millénaire. C’est le burn out. Sur Terre, le résultat n’est pas vraiment la vie éternelle dont rêvaient les humains car la douleur est toujours là. Les hôpitaux sont surpeuplés : certains ont les organes dehors tandis que les maladies continuent de ronger et d’affaiblir leurs organismes.
Emm, poussée par sa Faux, sort arpenter la ville. Elle rencontre Suzie et Anatole. La première est atteinte d’un cancer du pancréas incurable, le second est un médecin des soins palliatifs débordé, harcelé par sa mère, qui tombe amoureux de Suzie au premier regard. Elle croise également la route de Germain Toluelle, le voisin de Suzie, 87 ans, qui lui fait découvrir le plaisir des premières fois.

La Mort est une femme comme les autres (mention très bien pour le titre) est un texte très court qui se dévore littéralement. J’ai adoré les personnages imaginés par Marie Pavlenko. Emm, parfois cruelle, parfois touchante, toujours décalée. La Faux, bavarde et cynique, un véritable prolongement de la Mort. Suzie, forte et fragile à la fois. Anatole Paladru, pas très courageux, pas très aimable envers cette Emm décidément trop étrange. Le vieux Germain, partagé entre sa sensation de devoir partir et son talent pour apprécier tous les petits bonheurs de la vie. Il y a peu de personnages, mais ils ont une réelle profondeur, ils ont des qualités et des défauts, comme tout le monde, et on peut facilement se sentir proche d’eux, les comprendre, compatir…

Je me suis beaucoup amusée en découvrant les situations tarabiscotées dans lesquelles se retrouve Emm. La Mort chez le psy, la Mort donnant la vie à l’hôpital… J’aurais aimé qu’il y en ait plus, mais cela aurait peut-être fait naître des longueurs dans le récit et une certaine lassitude pour moi.
A ces scènes un peu folles sont entremêlées des réflexions d’Emm : sur la mort, sur la société, sur la mesquinerie et les supplications geignardes des humains, mais aussi sur la vie maintenant qu’elle l’expérimente au côté des humains, sur les petits plaisirs, sur les moments de gentillesse… C’est une comédie, mais une comédie très bien construite, très intelligente. Et vous, voudriez-vous être immortel si vous le pouviez ? La vie ne vaut-elle pas la peine d’être vécue parce qu’elle est courte ?

L’humour peut ne pas plaire à tout le monde, mais il correspond plutôt bien au mien. J’ai vraiment aimé le côté sarcastique de la Faux (que j’adore en fait). L’écriture est très fluide avec un langage courant et de belles métaphores, les pages se tournent toutes seules.
La fin peut paraître un peu téléphonée, mais elle est bien amenée, donc je n’ai pas de reproches à lui faire.

193 pages survoltées, pleines de plaisir, d’humour noir, de folie, qui fait réfléchir sur la mort, mais surtout sur la vie.
Un grand merci à Babelio et aux éditions Pygmalion pour ce livre et l’excellente rencontre qui a suivi.

« C’est la meilleure de l’année ! Moi, cruelle ? Ils me supplient tout le temps de les épargner, et maintenant que je m’exécute, ça ne va toujours pas ! Ils ne sont jamais contents, jamais contents ! »

« Emm avait du mal à comprendre Suzie, mas elle essayait. L’humanité trimait depuis sa naissance. La souffrance était son lot. Et la mort, la cerise sur le gâteau. Elles étaient inévitables. Pourquoi les redouter ? »

« (…) on ne doit pas avoir peur de mourir car nous sommes des étincelles. Quand nous naissons, nous sommes déjà morts à l’échelle de la planète. Une fraction de seconde, voilà ce qu’est l’homme. »

« Ce qui est bien dans la vie, c’est de ne pas se lasser. Des premières fois, on peut en avoir jusqu’au dernier jour ! »

« Mourir, c’est la fin. Le monde continue de tourner, sans nous. C’est être exclu du monde, renoncer aux chemins que nous n’avons pas eu le temps d’emprunter. Il y a cette idée de gâchis. On voudrait s’accomplir et être heureux mais on se dissout dans le quotidien, on se laisse dévorer par un travail chiant, des soucis sans intérêt, et au final, on passe à côté de notre vie. Enfant, elle est illimitée, potentiellement multiple. Elle ressemble à un chêne millénaire, imposant, touffu. Puis on grandit, on se confronte à des choix, et l’arbre se rabougrit. Un jour, on est vieux et on se rend compte que le chêne s’est transformé en ficus nain. »

La Mort est une femme comme les autres, Marie Pavlenko. Pygmalion, 2015. 192 pages.