Un hiver en enfer, de Jo Witek (2014)

Un hiver en enfer (couverture)Edward Barzac est un adolescent mal dans sa peau. Sa vie : des rituels à chaque instant, le harcèlement que lui font subir Sébastien Traval et Stéphane Bosco dans son lycée pourtant de si bonne réputation, l’Institut Saint-Nicolas, une autre vie dans les jeux vidéo en ligne. Et son père. La seule personne qui compte à ses yeux, la seule personne avec qui il partage des bons moments. Fragile psychologiquement, sa mère fait de fréquents séjours en institutions et, quand elle est à la maison, elle n’est guère plus qu’un fantôme. Elle n’a jamais eu de gestes d’amour pour lui.

Le jour où son père décède dans un accident de voiture, sa mère se métamorphose. La voilà devenue mère poule, mère aimante, mère possessive… mère dangereuse ?

J’ai découvert Jo Witek il y a peu, avec Peur express et – dans un autre genre – avec Mentine et c’est une bibliothécaire qui m’a recommandé celui-ci.

Les personnages évoluent dans ce qui devient peu à peu un thriller psychologique, plus qu’un thriller bourré d’action.

Plongé dans les pensées d’Edward, on s’attache tout de suite à cet ado mal dans sa peau, isolé, sans amis. Les épreuves que traverse Edward peuvent être celles de beaucoup de jeunes, qu’il s’agisse de la perte d’un parent ou du harcèlement scolaire. Mais jusqu’où peut aller sa violence suite à la perte déchirante de son père ? Quant à Rose, sa mère, pourquoi, comment a-t-elle perdu sa froideur pour devenir si aimante ? Est-ce qu’elle ment, est-ce qu’elle joue ?

Ce face-à-face oppressant est brillamment mené par Jo Witek.

L’ambiance devient de plus en plus pesante. Voilà qu’ils quittent leur belle demeure de la région parisienne pour s’installer dans leur chalet de Courchevel. Les rares soutiens d’Edward – son ancienne nourrice, la vieille cuisinière, un ami…  – disparaissent peu à peu de sa vie. Sa mère l’isole, le protège, le surveille. Qui est fou dans cette histoire ? Sa mère comme Edward le pense ? Edward qui serait devenu paranoïaque à la mort de son père ? Nous sommes tant immergés dans son esprit que l’on est tout à fait partant pour croire en la bonne fois d’Edward, mais se peut-il que tout soit si « simple » ?

Un thriller bien asphyxiant avec tous les ingrédients, notamment des personnages ambigus et une tension croissante maîtrisée…

 

« Les gosses n’étaient pas toujours en sécurité dans leur maison, car c’était là que pour certains leur vie se faisait bousiller à jamais. Une violence sans témoins, bien calfeutrée derrière les doubles rideaux. »

« Sa mère avait accepté qu’Henry-Pierre les rejoigne au chalet pour les vacances d’hiver. Il n’y comprenait plus rien. Cela n’avait pas de sens, plus de sens. Autour de lui, les murs de sa chambre se mirent à vaciller comme s’ils étaient faits de papier mâché. Comme si la pluie à l’extérieur pénétrait dans sa chambre, faisant couler les parois, emportant ses certitudes. »

Une interview de Jo Witek au sujet d’Un hiver en enfer sur le site des éditions Actes Sud Junior.

Un hiver en enfer, Jo Witek. Actes Sud Junior, 2014. 333 pages.

 

La surface de réparation, d’Alain Gillot (2015)

La surface de réparation (couverture)L’histoire d’un solitaire, sportif à la carrière stoppée avant l’heure, qui va s’ouvrir au monde, au autres, à sa famille en lambeau grâce à la rencontre avec son neveu atteint du syndrome d’Asperger.

J’ai beaucoup aimé la rencontre avec Léonard le jour où sa mère l’abandonne à Sedan chez son oncle, Vincent, pour aller suivre un stage professionnel. Ces deux-là – d’un côté, ce jeune garçon de 13 ans au visage de marbre, timide, obsédé par les règles, surdoué des échecs et extrêmement intelligent, et, de l’autre, ce vieux loup solitaire, qui refuse tout contact avec sa famille, hors du monde qu’il a décidé être le sien – doivent s’apprivoiser. J’ai été fascinée par la manière dont Léonard théorise le foot (est-ce possible en réalité ?) alors que je refuse d’ordinaire tout contact avec le sport et que j’ignore tout des actions en foot.

Et puis, Madeleine reprend Léonard. Et le roman perd de son intérêt. Tandis que Madeleine s’enfonce dans un projet de bar rémois, manipulée par un type violent, les problèmes s’accumulent pour Vincent : sa mère malade d’un cancer généralisé, sa brouille avec Catherine, la belle et intelligente psychiatre qui devenait son ami, etc. L’impression qu’il m’en reste est celle d’un roman superficiel.

L’idée est bonne, intéressante et nous fait rapidement entrer dans le roman, mais j’aurais préféré que la relation des deux, de l’adolescent et de l’adulte, et la manière dont Vincent fait évoluer son propre comportement, soient au cœur du récit au lieu d’être bazardées aussi rapidement.

 

Même si tout arrive un peu rapidement, les personnages sont bien ficelés et on ne tombe pas dans un manichéisme primaire. Tous évoluent avec plus ou moins de facilité et parviennent à trouver une paix intérieure en s’ouvrant aux autres et à la différence.

Quand j’ai vu l’équipe de foot de Vincent et Léonard arriver dans les buts, j’ai imaginé la situation clichée où l’étrange étranger est rejeté et violemment malmené par les autres adolescents. Mais non, à part une légère dispute qui part en vrille le premier jour, Alain Gillot nous dit que l’intégration et l’acceptation de la différence sont possibles et le Martien devient rapidement l’arme imparable de l’équipe de Sedan.

L’écriture est fluide, le livre se dévore et, malgré cette légère déception et une fin un peu trop « happy ending », j’ai passé un bon moment de lecture.

 

« C’est la théorie des boîtes… Avoir peu de boîtes, savoir toujours exactement où elles sont, permet à l’homme de s’adapter rapidement à son environnement, mais par contre, cette simplicité le limite, car elle est terriblement réductrice. Accepter d’en augmenter le nombre, se poser la question de leur pertinence, en inventer de nouvelles quand la nécessité s’en fait sentir, cela prend plus de temps, c’est certain, mais permet une infinité de possibilités supplémentaires. »

La surface de réparation, Alain Gillot. Flammarion, 2015. 222 pages.

Histoire sans héros, de Jean Van Hamme (scénario) et Dany (dessins), (1977) suivi de Vingt ans après (1997)

Histoire sans héros (couverture)Deux histoires dans un ouvrage. La première (Histoire sans hérosraconte le crash d’un avion au milieu de la forêt vierge et la lutte menée par les survivants pour sauver leur vie. La seconde (Vingt ans après) reprend les mêmes protagonistes qui, menacés par ODESSA, un réseau clandestin d’anciens nazis, doivent retourner sur les lieux de l’accident.

Au premier abord, lorsque j’ai feuilleté l’album, le style graphique ne m’a que moyennement plu : les hommes étaient trop virils et les femmes des pin-up. Cependant, à la lecture, même si je ne peux me dire séduite par ces illustrations, j’ai découvert qu’elles servaient parfaitement certaines scènes, notamment celles de nuit où les personnages sont rassemblés autour du feu. A l’instar des dialogues qui laissent transparaître la psychologie des protagonistes, les visages de Dany montrent leurs émotions.

Si je ne suis malheureusement pas convaincue par les dessins, l’histoire – évoquant pour moi une sorte de transposition de Dix petits nègres d’Agatha Christie au fin fond de la forêt amazonienne avec ces personnages qui meurent un à un – m’a complètement embarquée grâce à cet éventail de personnalités prêtes à tout pour survivre. Les personnages présents sur scène (une quinzaine environ) sont évidemment très différents et tous ont leurs forces et leurs faiblesse, tous sont potentiellement une aide ou une menace pour les autres.

Ni blancs, ni noirs, ce sont simplement des hommes et des femmes confrontés à une situation difficile, voire mortelle. Comment réagir ? Se battre pour sa vie ou toutes les vies ? Attendre ou agir ? Cela ressort davantage dans la première histoire : nos héros (qui n’en sont pas) sont enfermés dans une sorte de huis-clos, opprimés par les arbres géants et les lianes et leur psychologie est mise en avant au même titre que les rebondissements. La suite relève davantage du récit d’aventure, palpitant certes, mais moins original même si les rebondissements sont fréquents.

 Bien que ce ne soit pas le genre de BD qui m’attire habituellement, j’ai passé un bon moment avec ce diptyque un peu moins bourrin que ce à quoi je m’attendais…

«  Ces hommes, ces femmes, brutalement plongés dans un univers hostile, sentaient les ombres de la mort et de la peur se glisser parmi eux… »

« Les chaînes de l’homme se brisent dans la douleur, il sait ce qu’il doit faire… »

Histoire sans héros (1977 pour la première édition), suivi de Vingt ans après (1997 pour la première édition), Jean Van Hamme (scénario) et Dany (dessins). Le Lombard, coll. Signé (2008). 127 pages.

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