Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre (2013)

Au revoir là-hautAu revoir là-haut (récompensé par le Prix Goncourt 2013) est l’histoire de deux soldats qui sortent vivants de la Grande Guerre : Albert Maillard et Edouard Péricourt. Le premier en réchappe avec des angoisses perpétuelles, le second avec une jambe qui boîte et la mâchoire arrachée. C’est aussi celle du lieutenant Pradelle, un « héros » qui obtient le grade de capitaine pour avoir arraché une dernière position boche quelques jours avant l’armistice.
Les deux premiers vont tenter de retrouver une place dans une société qui ne veut pas d’eux tandis que le troisième deviendra un homme respecté et riche. De novembre 1918 à juillet 1920, de mensonges en arnaques, on voyage dans ces années que l’on oublie souvent entre la Première guerre mondiale et les Années Folles, celles de l’après-guerre.

Ce livre m’a particulièrement intéressée par le fait qu’il ne se concentre pas sur les années de guerre qui sont celles dont on entend le plus parler. Il raconte bien sûr toute l’horreur des tranchées avec les rats, les corps abandonnés et pourrissants, l’attente, l’épuisement, la peur viscérale de mourir. Mais il nous montre surtout la manière dont étaient traités les poilus« A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. »et celle dont la guerre a profité aux industries« Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »
Il faut se débarrasser des stocks (véhicules, pièces détachées, matériaux…), mais il faut surtout s’occuper des morts. Les rassembler dans le « plus petit nombre possible des grands cimetières possibles » implique la fabrication de cercueils et de croix, l’exhumation des cadavres le long du front, leur transport et leur réinhumation. Et il faut les célébrer. Avec des monuments aux morts, dans chaque village.
Il y a un paradoxe entre la gratitude envers les soldats victorieux proclamée par le gouvernement et la réalité de la vie des soldats : démobilisation lente à venir, difficulté à trouver un emploi, de l’argent, aides pratiquement inexistantes… « Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants. » La manière dont sont accueillis les soldats est terrible : on leur a proposé 52 francs ou un manteau qui se révélait être une vieille vareuse qui déteignait sous la pluie.

Les personnages ne sont pas héroïques ; ils tiennent davantage de l’antihéros. Pradelle est une véritable crapule tandis qu’Albert est plutôt pathétique : il ne semble pas particulièrement intelligent, il est empêché par sa peur et son indécision, mais il est tout de même débrouillard finalement. Quant à Edouard, il est totalement exubérant, extravagant, mais profondément triste. Leur vie, leurs épreuves, leur relation même, ont quelque chose de tragique et ils sont touchants, mais on ne tombe pas dans le pathos et l’on ne pleure pas sur eux car ils sont inventifs et se débrouillent pour survivre.

L’ironie du ton que Pierre Lemaitre adopte souligne parfaitement la cruauté et l’absurdité de la guerre, de cette immense boucherie, mais également celle de la hiérarchie : « La vie d’Albert tient à peu de chose : il ne sera pas fusillé parce que, ce mois-ci, ce n’est pas à la mode. »

Il y a un « vous » : le narrateur s’adresse au lecteur. Il nous révèle des éléments de l’intrigue qui nous donne l’impression que l’on en sait plus que les protagonistes – on sait par exemple dès la troisième page qu’Albert va mourir –, mais en réalité, il ne nous dit que ce qui l’arrange pour nous surprendre davantage par la suite.
Car ces cinq cent cinquante pages se dévorent à toute allure. Avec une écriture directe et efficace sans doute issue de son passé d’auteur de polars, Pierre Lemaitre nous livre un roman avec un suspense incroyable. Les rebondissements s’enchainent jusqu’à la dernière page et j’ai été littéralement happée par le roman.

C’est un livre plein d’humour – humour noir évidemment – avec des personnages hauts en couleur, mais très réalistes et très humains. Quel plaisir à lire et quel choc, ce bouquin-là !

Il donnera lieu à une suite où l’on retrouvera l’un des personnages secondaires de ce roman. Cette suite se déroulera dans les années 40 et j’espère qu’il trouvera une intrigue aussi originale, aussi passionnante, aussi neuve que celle-ci.

Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre. Albin Michel, 2013. 566 pages.

Fritz Haber, T.1 à 3, par David Vandermeulen (2005-2010)

Fritz Haber 1Une bande dessinée pour une fois ! Trois plutôt… La série Fritz Haber de David Vandermeulen est composée pour l’instant de trois volumes qui devraient être rejoint dans les années à venir par deux ou trois autres épisodes qui formeront à eux tous une biographie du chimiste allemand Fritz Haber. Les volumes déjà parus s’intitulent :

  1. L’esprit du temps (2005)
  2. Les Héros (2007)
  3. Un vautour, c’est déjà presque un aigle… (2010)

 

Un peu d’histoire…

Fritz Haber 2Qui est Fritz Haber ?

Né en 1868, ce chimiste allemand était un homme plein d’ambition et il fut l’un des premiers à réfléchir sur le développement de l’industrie chimique et l’utilité de cette science pour la guerre : on l’appellera le « père de l’arme chimique », celui qui travailla sur les gaz toxiques (le chlore notamment) utilisés durant la Première Guerre Mondiale. Nationaliste, fier de sa nationalité, il rejeta sa judaïté qui le tourmenta longtemps pour se convertir au protestantisme. Il sut toutefois se lier d’amitié avec les figures juives, Albert Einstein (pourtant pacifiste) et Haïm Weizmann (qui deviendra président de l’État d’Israël). L’année 1915 eut pour lui un goût doux amer : d’un côté, le suicide de son épouse – chimiste également, écœurée par ce qu’elle considérait comme une perversion de la chimie, elle désapprouvait son utilisation comme arme –, de l’autre, des victoires militaires grâce au gaz moutarde notamment. Toujours en s’interrogeant sur l’identité juive allemande. Voilà ce que racontent les trois premiers volumes.

Et après ?

En 1918, il reçoit le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac (le procédé Haber), utilisé pour les engrais et les explosifs. Continuant ses travaux sur les gaz, il mit au point le Zyklon B qui sera utilisé des années plus tard dans les chambres à gaz des camps d’extermination. Mais quand Hitler arrive au pouvoir, il écarte les juifs de la fonction publique (fonction publique à laquelle appartenaient scientifiques et universitaires) et Fritz Haber est condamné à l’exil en 1933 pour mourir un an plus tard.

 

Maintenant que nous sommes tous des experts en Fritz Haber, qu’en est-il de la bande dessinée ?

Fritz Haber 3C’est une bande dessinée riche à tous points de vue. Graphique, c’est un véritable régal pour les yeux (j’ai d’ailleurs eu l’occasion de voir une cinquantaine de superbes originaux en lavis javel et encre sépia ainsi que des agrandissements qui avaient déjà été exposés à Angoulême, à Lausanne ou encore à Aix-en-Provence. Magnifique). Historique, l’érudition et la réflexion sont exceptionnelles : les dialogues sont fidèles aux écrits des grands personnages.

 

Mais ce n’est pas une œuvre qui se laisse aborder facilement ; ce n’est pas une BD que l’on peut lire en deux minutes. Le dessin, blanc et sépia, est réaliste, mais parfois flou, ce qui offre des contrastes surprenants. Contrastes engendrés également par les tâches lumineuses créées par la javel sur les aquarelles sépia. David Vandermeulen ne place pas ses dialogues dans des bulles, mais dans des cases totalement rédigées ou bien sous forme de sous-titres. Ensuite, chaque début de chapitre possède sa citation (littéraire, philosophique, historique…) et pour étudier à fond la bande dessinée, il faudrait se pencher sur chaque citation et la mettre en relation avec ce qui suit. Un autre point un peu ardu de la bande dessinée est le parallèle fait entre la vie de Fritz Haber et celle de Siegfried, le héros des Nibelungen : j’ai été très surprise quand, sans un mot, je me suis retrouvée face à des planches mettant en scène un homme à cheval ! Mais cette comparaison ne fait qu’augmenter la qualité de la bande dessinée. David Vandermeulen a décidément placé la barre très très haut…

 

Un chef d’œuvre graphique et historique qui éclaire un personnage clé mais trop ignoré et trop méconnu..

« C’est dans une époque comme la nôtre que l’on voit à quelle triste espèce animale nous appartenons ! Tout cet héroïsme sur commande me paraît si vil et méprisable… Je préfèrerais être taillé en pièce plutôt que de prendre part à cette abomination ! Le nationalisme allemand est une maladie infantile, c’est la rougeole de l’humanité ! »

Le blog de l’auteur sur Fritz Haber : fritz-haber.over-blog.com

Fritz Haber, tome 1 : L’esprit du temps, David Vandermeulen. Delcourt, coll. Mirages 2005. 156 pages.

Fritz Haber, tome 2 : Les héros, David Vandermeulen. Delcourt, coll. Mirages 2007. 156 pages.

Fritz Haber, tome 3 : Un vautour, c’est déjà presque un aigle, David Vandermeulen. Delcourt, coll. Mirages 2010. 156 pages.