Apple and Rain, de Sarah Crossan (2014)

Apple and Rain (couverture)Pourquoi – pourquoi ? – ce livre a-t-il dormi dans ma PAL depuis deux ans et demi – comme me le rappelle impitoyablement le ticket de caisse de Waterstones glissé à l’intérieur – alors que mon amour pour l’œuvre de Sarah Crossan n’est plus à prouver ? Cette question, que je me pose pour plus de la moitié des livres de ladite PAL, n’aura jamais de réponse précise.

Apple and Rain, c’est l’histoire d’Apple (et de Rain, vous y croyez ?). Apple qui n’attend qu’une chose : le retour de sa mère partie onze ans plus tôt. Apple qui voit l’incroyable se produire. Apple qui rêve à un futur radieux, qui quitte une grand-mère trop stricte pour emménager chez cette belle et cool et unique maman. Apple qui déchante. Apple qui apprend. Apple qui écrit des poèmes grâce au meilleur des professeurs d’anglais.
(Et Rain, et Rain ?, me demanderez-vous. Rain, je vous laisse la découvrir par vous-même. (Et c’est là que je réalise que ça ne va pas être simple d’écrire une chronique sans en parler, mais je vais y arriver).

Avec ce livre, j’ai renoué avec deux plaisirs. Celui de relire un livre en anglais et celui de retrouver la plume de Sarah Crossan.

Pour le premier point, j’ai été ravie de constater la fluidité de ma lecture. J’ai cherché quelques mots, mais c’était rarement car ils bloquaient ma compréhension de l’histoire, plutôt parce qu’ils m’interpellaient, m’amusaient ou autre et que je voulais une traduction exacte. Entre Stranger Things regardée en VOSTFR, les Orphelins Baudelaire reregardée en VOST anglais, la suite du premier tome d’Harry Potter lu par des personnalités anglophones et ce livre, j’ai commencé à penser davantage en anglais qu’en français, ce qui est assez perturbant quand même. (Je raconte ma vie, mais je suis chez moi quand même…). Bref, c’était chouette.

Pour le second, il y a une petite différence avec mes précédentes lectures de cette autrice, c’est qu’il s’agit d’un livre en prose « classique ». Pas de vers libres ici. Pourtant, c’était aussi beau que ses autres romans. De plus, la poésie dispose malgré tout d’une place de choix.
Pendant qu’Apple se bat avec la vie, la poésie est au programme des cours d’anglais. Les poèmes suivent en filigrane le parcours d’Apple et les états d’esprit qui l’animent. Pour chaque « grande thématique », les élèves devront écrire un texte sur eux-mêmes, sur ce qui les effrayent, ce qu’ils aiment, etc., et Apple se découvrira un talent tout particulière et une harmonie avec les poètes·ses étudié·es.
(Rectification : je disais que je n’avais pas eu de problèmes pour ma lecture, mais il y a une toute petite exception : le chapitre sur les « nonsense poems » avec le Jabberwocky de Lewis Carroll – pour lequel on peut trouver des traductions sur internet – et un texte s’en inspirant écrit par Apple et Rain – pour lequel on ne peut pas trouver de traductions sur internet. Je confesse, j’ai essayé de comprendre et j’ai laissé tomber. Mon anglais n’est clairement pas au niveau de ce genre de jeux de langue.)

Que puis-je ajouter d’autre que je n’ai pas déjà dit dans mes autres chroniques ? Ce livre enfonce simplement le clou et confirme ce que je savais déjà : Sarah Crossan a vraiment ce talent sidérant pour écrire de belles histoires. Pas dans le sens cucul du terme. Simplement, ce sont des histoires tellement…. vibrantes.

J’ai adoré le goût doux-amer de ce roman qui raconte la déception, l’amertume, l’inquiétude. Qui raconte le désenchantement vis-à-vis d’une mère idéalisée ou d’une amie. Une histoire qui raconte comment les choses que l’on pouvait croire immortelles finissent.
Contrebalançant cette tristesse un peu aigre, il y a l’espoir. De rencontrer des personnes spéciales, uniques. De sortir grandie des épreuves, peut-être dotée d’une meilleure connaissance de soi et de ses talents. D’avoir gagné plus que ce qu’on a perdu. D’un futur plus apaisé.

Et puis, il y a ces personnages. Apple, Rain, Del… je n’avais pas envie de les quitter. Livre après livre, Sarah Crossan apparaît comme indubitablement douée pour peindre des duos (sœurs/frères/ami·es…) particulièrement lumineux et enthousiasmants. Je me fais avoir à chaque fois : immanquablement, je tombe sous le charme.
Si Rain est attendrissante (un chouïa inquiétante aussi parfois) et Del le genre de personnage que l’on ne peut qu’aimer spontanément, Apple est plus complexe, plus imparfaite. Ses décisions semblent parfois étranges ou hâtives, mais cela n’apparaît pas pour autant comme aberrant : elle a treize ans, elle est perdue, elle se trompe parfois, c’est inévitable. Ça ne fait que contribuer au réalisme du personnage.

Encore une fois, Sarah Crossan signe un magnifique bouquin, avec une histoire parfois solaire, parfois acide, qui donne envie de vivre encore un petit peu plus longtemps aux côtés d’Apple and Rain.

« And then I look at the flat paper bag and at Del and Rain picking their sweets. And I go from feeling happy to feeling like my heart is a stick of rock. Before now I didn’t even know I needed cheering up. I thought I was OK. I thought I was perfectly fine and that Rain was the one with the problem.
I load up my bag with cola bottles and realise Del was right – I’m a big sweet-and-sour fan.  »

Apple and Rain, Sarah Crossan. Bloomsbury, 2015 (2014 pour la première édition). En anglais. 328 pages.

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Le Dit du Genji, de Murasaki-shikibu (XIe siècle)

Le Dit du Genji (coffret)Voilà une chronique difficile à écrire. Parce que j’ai énormément de choses à vous dire et que je ne sais pas où commencer (d’ailleurs, je vais rapidement vous perdre vu la longueur de l’article), parce que j’ai peur de ne pas rendre hommage à ce livre, parce que c’est un roman atypique qui détonne complètement parmi mes lectures habituelles (non, je ne suis pas familière des récits japonais du XIe siècle).

Le Dit du Genji est une œuvre millénaire. Ecrit au XIe siècle, il raconte la vie politique mais surtout amoureuse du Prince Genji. Considéré comme le premier roman psychologique, il est attribué à une femme dont le vrai nom nous est resté inconnu. En effet, Murasaki est le nom du personnage féminin principal tandis que Shikibu se rapporte à la fonction de son père (de l’autrice donc) qui était un lettré à la cour.

Le Dit du Genji (couverture)

  • Les us et coutumes d’une époque

 Présenté comme une histoire vraie, Le Dit du Genji nous offre une plongée dans le Japon de l’époque de Heian (794-1185) dans la cour impériale sise dans la ville du même nom (l’actuelle Kyôto). Le Genji étant un Prince de sang, nous nous familiarisons peu à peu avec les usages de la cour et les protocoles.
Riche en détails, le récit donne une bonne place aux us et coutumes de l’époque : les fêtes religieuses, les conjurations lors de maladies, les mariages, les entrées en religion, les abdications (j’ai d’ailleurs été surprise par le fait que les empereurs laissent volontiers la place à leur successeur, il n’y a pas du tout de lutte pour le pouvoir dans le roman, ce qui change des histoires de dirigeants avides et accrochés à leur trône) et même une célébration de l’entrée dans la vieillesse… à quarante ans (eh oui, il n’est pas surprenant de trouver, dans une œuvre aussi vieille, quelques éléments qui détonnent avec notre quotidien).
En revanche, nous restons dans un milieu de nobles et la peinture du Japon du XIe siècle n’est nullement complète. Les paysans et autres gens du commun sont présentés soit avec condescendance, soit comme un tableau bucolique (ce qui n’en est souvent pas moins condescendant d’ailleurs…).

« Des années et des mois durant, il lui avait été loisible de la voir à sa convenance, quand elle-même lui témoignait sa passion ; or, dans l’orgueilleux nonchaloir de son cœur, il ne s’était alors guère montré empressé. Et puis, lorsqu’il en était venu à soupçonner qu’elle était affligée d’une tare redoutable, il en avait été dégrisé et leurs liens s’étaient relâchés ; mais voici que cette entrevue insolite faisait dans son esprit revivre les jours d’antan et qu’il découvrait, avec un trouble infini, le sentiment qu’il éprouvait encore à son égard. Des images du passé, de l’avenir, se pressaient dans son esprit, et il céda à ses larmes. La femme retenait les siennes, décidée à ne point laisser paraître sa propre faiblesse, mais son attitude montrait que c’était au-dessus de ses forces ; de plus en plus ému, il lui remontra qu’il était temps encore de renoncer à son départ. »
– Livre X, L’arbre sacré –

  • La place des femmes

Je parlais des éléments qui surprendront, voire choqueront, un lecteur ou une lectrice du XXIe siècle. En voici un autre : le traitement des femmes. « Ça y est, elle commence son laïus féministe. » Eh bien oui, mais je précise dès à présent que je ne condamne pas catégoriquement le roman pour une simple raison : il a été écrit il y a mille ans.

Le Genji, homme d’une beauté presque surnaturelle, grand séducteur, a, au fil du récit, de multiples maîtresses, dont certaines deviendront des épouses officielles. Il n’hésite pas à les harceler pour obtenir ce qu’il veut : une tentative de viol initie ainsi sa première histoire d’amour, il presse tant une autre qu’elle tombe malade, l’esprit jaloux d’une amante délaissée vient torturer son épouse…
De mon point de vue de femme du XXIe siècle, ce n’est donc pas toujours un personnage recommandable (son petit-fils, le Prince Parfumé, sera de ce point de vue là encore plus insupportable) mais ce n’est absolument pas présenté ainsi. Sa beauté est si éclatante que le monde est sans cesse en admiration devant lui, chacun – hommes et femmes – lui passera (presque) tout, chacun le trouvera touchant dans sa détresse (comprendre « quand une femme lui résiste un peu ») et tant pis pour la femme concernée qui se retrouve seule contre le monde entier (par exemple, lorsqu’il force la porte de la chambre de la demoiselle d’Akashi, cette dernière est seule pour s’opposer à lui car il a l’accord du père de la jeune fille qui souhaite pour elle un mariage grandiose). Mais ça, c’est seulement la façon dont j’ai vu les choses en lisant entre les lignes car le Genji, surnommé le Prince Radieux, n’est jamais vraiment déprécié dans le récit.

« Il avait, ce disant, l’air si sombre qu’il en donnait le frisson :
              « S’il m’est interdit
              désormais et pour toujours
              de vous rencontrer
              combien de vies faudra-t-il
              que je passe en gémissant
Votre salut de même, pour sûr en sera entravé ! »
A cette déclaration, elle ne put retenir un soupir :
« Que votre rancœur
allât en des vies futures
jusqu’à me poursuivre
serait sachez-le la preuve
de votre frivolité. »
Elle avait dit ces mots avec un apparent détachement qui lui fit sentir qu’il était inutile d’insister, mais ce qu’elle devait penser lui rendait tout aussi pénible cet entretien, aussi s’en fut-il, à peine conscient. »

– Livre X, L’arbre sacré –

Je continue d’ailleurs ma parenthèse féministe.
Le mot « viol » ne sera jamais prononcé – nonobstant la notion de consentement, on parlera plutôt de « liaison » –, l’acte n’est même jamais présenté comme tel (et la langue est telle que ce n’est parfois pas évident de ne pas passer à côté), mais en ce qui me concerne, aussi implicite que ce soit, c’est bel et bien ce dont il s’agit.
Je ne nierai pas que la façon dont les femmes sont regardées, étudiées, évaluées et en même temps surprotégées est parfois agaçante. Par exemple, elles ne doivent pas être vues des autres (même le fils du Genji ne découvrira le visage de Murasaki, sa belle-mère, qu’en l’épiant en secret) mais si l’une d’elles se laisse apercevoir, c’est elle qui en sera blâmée même si l’homme a forcé sa porte ou ne cesse de la poursuivre de ses assiduités comme on dit.
Elles sont soumises à une pression perpétuelle. Sans protecteur masculin, elles risquent une vie peu reluisante, mais elles doivent faire très attention à leur mariage sans qu’elles aient vraiment leur mot à dire dans le choix de leur époux. Le mot d’ordre : ne surtout pas déchoir, ne pas céder à un homme, etc. Ainsi le Prince Huitième conseillera à ses filles de vivre recluses dans la montagne lorsqu’il ne sera plus et de « s’épargner ainsi les fâcheux éclats de la médisance. »
De même – et je terminerai là-dessus –, la grossesse à onze ans pour la fille du Genji choque un peu.

Attention, je ne veux pas donner l’impression d’écrire un réquisitoire. Non seulement, ce n’est pas une succession de viols, mais surtout il faut vraiment effectuer une remise en contexte. D’ailleurs, même si l’on exigeait beaucoup des femmes – ce qui n’a pas vraiment changé –, elles sont tout de même globalement respectées. Il est d’ailleurs surprenant, en lisant ce livre si raffiné, si avisé sur ce qui agite les cœurs et les esprits des hommes et des femmes, de mettre en parallèle l’histoire de l’Europe alors en plein Moyen-âge.
Je me dois tout de même de réhabiliter un peu le personnage du Genji. Ce dernier est tendrement épris de Murasaki : tous deux ont une relation complice et émouvante. (C’était pourtant mal parti : il en a fait sa protégée toute jeune et celle-ci, devenue grande, est quelque peu tombée des nues en apprenant qu’il voulait l’épouser.) Il la placera toujours au-dessus des autres, s’inquiétera de ses sentiments (notamment lorsque l’Empereur l’obligera à épouser l’une de ses filles) et lui demandera souvent son avis. En outre, passées les erreurs orgueilleuses de la jeunesse, il est, étonnamment peut-être, d’une grande fidélité envers les femmes qu’il a aimées. Il ne les abandonne pas et fait construire une grande demeure pour leur offrir à toutes confort et sécurité. Il accepte les défauts de chacune et leur rend régulièrement visite même si certaines relations amoureuses se transforment en amitié respectueuse. De même le Commandant Suave sera par la suite plein de respect pour les femmes et se révélera incapable de mal agir.

« Il avait cru qu’il faisait encore nuit noire, or déjà l’aube était proche, et si maintenant il tremblait qu’on ne le surprît c’était par égard pour la femme ; que celle-ci parut souffrante, ainsi qu’on le lui avait dit, il en avait compris la cause, et le malaise qu’il avait ressenti en en découvrant le signe indiscutable qui, à la confusion de la dame, marquait sa taille, avait contribué pour une bonne part à son renoncement, tout autant, songea-t-il, que cette irrésolution dont il était coutumier, mais se montrer impitoyable ne pouvait le satisfaire davantage ; à supposer même qu’il eût cédé aux troubles impulsions du moment et se fût laissé aller à quelque geste inconsidéré, jamais il n’eût retrouvé la paix du cœur, et quand bien même il eût, à toute force, voulu entretenir avec elle une secrète intrigue, c’était se préparer à soi-même bien des avanies et jeter la femme dans un complet désarroi, se dit-il encore ; mais en dépit de ces sages réflexions, il ne parvenait à se dominer, à cette heure où il était la proie de sa malencontreuse passion. Qu’il fût persuadé qu’il ne pourrait plus vivre sans la voir relevait d’un état d’esprit décidemment bien fâcheux ! »
– Livre XLIX, Sarments de vigne vierge –

  • Des thèmes souvent universels…

En dépit des siècles qui nous séparent de l’écriture du roman, celui-ci aborde des thèmes universels et immortels tels que l’amour – le Genji recherche durant de nombreuses années l’amour absolu et la femme parfaite –, mais aussi, via le fils du Genji, l’adolescence, la relation avec un père strict qui exige de lui qu’il étudie avec sérieux et régularité. En effet, par la voix du Genji, Murasaki-shikibu évoque l’importance des études, délaissées par les nobles de l’époque. En cela, son personnage n’est pas du tout représentatif des mœurs de l’époque.
En outre, présentant les arts et loisirs qui occupaient les loisirs des membres de la cour impériale, l’autrice offre également quelques leçons pour les lecteurs et lectrices de l’époque : parfums, accords de couleurs pour vêtements, littérature de fiction et dits historiques, calligraphie…

Murasaki-shikibu n’hésite pas à bousculer un peu son époque en parlant de choses qui choquaient la distinction et la retenue polie de l’aristocratie de l’époque. Elle parle d’accouchement, de la laideur d’une femme de haut rang ou du corps pourrissant d’une autre (ne vous attendez pas à entendre parler d’asticots ou de fluides s’échappant de la dépouille, tout reste toujours très subtil et est davantage affaire de couleurs et de rigidité). L’humour n’est d’ailleurs pas absent. Par exemple, le jeu de séduction dans lequel s’embourbe le Genji avec une femme de cour âgée qui ne recule devant rien est (tendrement) moqueur.

  • … dans un écrin de sensibilité et de raffinement

 L’intériorité des personnages tient une place cruciale dans ce roman qui n’est aucunement une histoire d’action. Murasaki-shikibu offre à ses personnages, principaux ou secondaires, de multiples facettes. Elle dissèque les relations amoureuses, celles qui embellissent ou qui s’essoufflent avec le temps, la jalousie, le désir et les frustrations, les doutes et les lassitudes.

Le récit, lent et méditatif, illustre parfaitement l’expression « mono no aware », que j’avais déjà rencontrée dans les livres de Minh Tran Huy, et qui désigne, pour reprendre les termes de l’avant-propos du Dit du Genji, « la tristesse inhérente à la beauté du monde » ou « la beauté poignante des choses fragiles ». De nombreux protagonistes sont sujets à la mélancolie et conscients de la nature éphémère de toutes choses du monde, que ce soit leur propre existence, la vie des plantes et autres êtres vivants, les sentiments ou encore les positions sociales. « L’impermanence de toutes choses en ce monde » se révélera, avec le désir de « se retirer de ce siècle dégénéré », être le leitmotiv du Genji (et du Commandant Suave par la suite). Son exil, bien que temporaire, le confrontera à l’expérience de la solitude est renforcera cette certitude que rien n’est assuré.

« Il était toutefois plus que jamais pénétré de la conviction de l’impermanence de cette vie et, constatant que l’Empereur avait désormais acquis un peu plus de maturité, il songeait sérieusement, semblait-il, à renoncer au monde. A considérer les exemples des temps jadis, il était constant que ceux qui, avant l’âge, s’étaient distingués en accédant aux rangs et titres les plus altiers, n’avaient pu longtemps en disposer. En ce règne, se disait-il, sa position et la faveur dont il jouissait passaient la mesure. Pour un temps, il avait été réduit à néant, et c’était en compensation des épreuves subies durant sa disgrâce que jusqu’à ce jour sa vie se trouvait prolongée. Dorénavant il avait tout lieu de craindre pour sa prospérité, voire pour son existence. »
– Livre XVII, Le concours de peintures –

C’est un roman empli de douceur, d’élégance et de raffinement. Les saisons et la nature y tiennent un rôle très important, ce qui confère au roman une tonalité très contemplative et reposante. Elles ne sont d’ailleurs pas invoquées en vain ou simplement pour « faire joli », mais, subtiles métaphores, sont souvent porteuses de sens. (Mais j’y reviendrai (non, je n’ai pas du tout fini…).)
Les titres de chapitres, et les surnoms de femmes, donnent le ton : « La belle-du-soir », « Jeune grémil », « La fête aux feuilles d’automne », « Ce mince nuage… », « Jeunes herbes », « Sarments de vigne vierge », etc. Les protagonistes vont d’ailleurs régulièrement admirer les fleurs omniprésentes qui poussent ici et là. La résidence de la Sixième Avenue où le Genji installe ses femmes est divisée en quatre demeures. Celles de l’été et de l’hiver sont pour les femmes de rang de moindre importance tandis que le printemps et l’automne, considérés comme les plus belles saisons, sont réservées à celles possédant le rang le plus élevé, dont Murasaki. Son inauguration, donne lieu à de splendides descriptions de ce qui m’est apparu comme un lieu enchanteur avec ses cours d’eau, ses plantes et ses arbres qui se pareront de leurs plus belles couleurs à telle ou telle saison. La description des saisons, des fleurs et des cérémonies mois après mois trouve son paroxysme dans le livre-chapitre 41, « Illusions », très lent et poétique puisqu’il s’agit du dernier dans lequel apparaît le Genji.

              « Le pin qui étendait
              son ombre tutélaire
              s’est-il desséché
              ses aiguilles s’éparpillent
              en cette année qui s’achève »

– Livre X, L’arbre sacré –

  • Une lecture parfois difficile

 Je ne vais pas vous mentir, ma lecture a tout d’abord été assez laborieuse et très lente. Il m’a fallu un mois pour arriver à bout du premier livre, mais beaucoup moins pour les deux suivants. En effet, l’écriture est extrêmement poétique et précieuse, ce qui la rend très exigeante. Elle demande de la concentration, non seulement à cause de la minutie et de l’élégance avec lesquelles les phrases sont construites, mais aussi pour comprendre pleinement l’histoire.
Tout n’est pas explicite (en tout cas pas pour une lectrice du XXIe siècle) : par exemple, il n’est pas dit « ils se marièrent », non, on te parle de nuits passées ensemble et de petits gâteaux et, trois pages plus loin ou dans une légende d’illustrations, on parlera de la femme comme d’une épouse. La première fois, je suis revenue en arrière pour voir ce que j’avais raté. En fait, je n’avais rien raté sauf le fait qu’un mariage est officialisé lorsque l’homme passe trois nuits auprès de sa promise, s’en va avant l’aube les deux premières et partage avec elles des gâteaux le troisième matin. Ce n’est pas évident (la première fois parce qu’une fois au courant, ça va mieux) lorsqu’on ne sait pas que cette succession d’événements est synonyme de mariage.

De même, les personnages s’expriment souvent en courts poèmes, des wakas, pour exprimer leurs sentiments, leur tristesse, leur amour… Et comme je le disais plus haut, ils le font souvent avec des métaphores puisées dans la nature (les arbres et les fleurs, les nuages…). Au bout d’un moment, on sait que tel élément est une image pour tel autre, mais n’étant familière de la poésie (et encore moins japonaise), il m’a fallu un petit temps d’adaptation. Signe de leur culture, ils font également régulièrement appel à des poèmes célèbres à l’époque, références qui m’étaient bien entendu totalement inconnues.

Enfin, il n’y a pas ou peu de prénoms et de noms. A l’exception d’un ou deux subalternes, les hommes sont uniquement désignés par leurs titre (des titres qui évoluent et passent de l’un à l’autre en fonction des promotions, des titres qu’ils sont plusieurs à avoir comme les Princes par exemple…) tandis que les femmes – Murasaki exceptée – sont généralement identifiées par des surnoms (Belle-du-jour, Parure Précieuse, Oie-sauvage-au-séjour-des-nues, dame du « séjour où fleurs au vent se dispersent »). Les surnoms rendent tout de même les femmes bien plus faciles à reconnaître, sauf pour ce qui est des princesses et anciennes princesses d’Isé et de Kano et des Dames de la Chambre ou du Clos aux Glycines/au Paulownia/etc., ce qui a été un casse-tête du début à la fin pour moi.

Heureusement, ma lecture s’est fluidifiée progressivement pour mon plus grand plaisir et j’ai profité de ce texte ensuite avec beaucoup de confort, mais il est vrai que la langue et le style tranchent vigoureusement avec mes lectures habituelles. J’ai également fortement apprécié la présence des annexes réunies dans un petit livret. Les résumés de chaque chapitre, les arbres généalogiques (avec les noms japonais, points de repère fixes pour suivre les changements de grades et de titres) et les petites biographies de chaque personnage m’ont été d’une aide précieuse.

« Songeant aux ténèbres qui envahiraient le cœur de la mère quand elle l’imaginerait en d’autres mains, il en souffrait pour elle, aussi passa-t-il la nuit à lui renouveler ses assurances.
« De quoi me plaindrais-je, pourvu que vous l’éleviez à une condition moins misérable que la mienne ! » disait-elle, cependant qu’elle se défendait de verser des larmes pitoyables qui l’eussent ému. La petite demoiselle, dans son innocence, était impatience de monter en voiture. La dame sa mère la porta elle-même dans ses bras jusqu’à l’endroit où le char était rangé. Le babillage maladroit de l’enfant avait un charme exquis, et quand, tirant sa mère par la manche, elle l’invita à monter, celle-ci, au comble de sa détresse, dit :
« Séparée de force
de la jeune pousse du pin
au destin lointain
un jour me sera-t-il donné
d’en voir l’ombrage altier » »

– Livre XIX, Ce mince nuage… –

  • La découverte d’illustrations absolument fascinantes : les Genji-e

 Cette superbe édition, fruit du travail des éditions Diane de Selliers, est également fascinante pour ses illustrations. Je m’attendais à des parallèles avec des œuvres diverses de peintres japonais puisque le coffret porte la mention « illustré par la peinture traditionnelle japonaise », mais il s’agit en réalité – et ce n’est pas un reproche, cela s’est au contraire révélé être une totale découverte absolument passionnante – des Genji-e, des peintures illustrant des passages du roman.
En effet, Le Dit du Genji a immédiatement remporté un franc succès et était admiré avant même son achèvement. Il a inspiré lecteurs et artistes au fil des siècles. Une suite a été écrite au XIIe siècle, des critiques et commentateurs y ont trouvé un inépuisable sujet, tandis qu’en 1277, des nobles ont tenté de reproduire le concert féminin offert par le Genji dans le roman. Mais surtout, de nombreux peintres l’ont illustré. Les plus vieilles peintures retrouvées et présentées dans l’ouvrage datent de 1130-1140. La préface sur les Genji-e, très intéressante, présente l’histoire du genre et quelques artistes tout en donnant quelques précieuses explications sur la manière de « lire » les images.

Les Genji-e est un genre très codifié. Il était interdit de montrer directement une statue religieuse (ainsi, un Bouddha est signifié par des pétales de lotus) tandis que les visages des nobles sont représentés de manière très lisse, sans défaut ni relief. De même, les peintres se montraient réticents à montrer une demeure délabrée, des vêtements modestes ou un faciès laid si tout cela appartient à un noble… se heurtant ainsi au texte beaucoup moins farouche de Murasaki-shikibu. Toutefois, les peintures laissent une place non négligeable à l’expression personnelle de chaque artiste et c’est un aspect fascinant à observer : voir comment différents artistes ont illustré une même scène. Certains sont plus ou moins fidèles au texte, d’autres montrent un intérêt qui pour les scènes intimes et familiales, qui pour les grandes démonstrations d’apparat… Le récit est véritablement embelli par ses images d’un grand raffinement.
Je ne vais pas nier que les légendes des Genji-e se sont avérées cruciales pour percevoir toute la symbolique qui irrigue ces œuvres. Elles sont très enrichissantes et permettent d’appréhender correctement les peintures et de ne pas passer à côté de l’essentiel (ce qui aurait été le cas pour moi, avec mon regard d’Occidentale, sans ses précisions). En outre, elles aident parfois à comprendre certains événements décrits avec tant de subtilité (entre les codes et l’étiquette) que j’ai parfois manqué de passer à côté (l’histoire du mariage par exemple).

  • Les dix livres d’Uji 

J’ai été surprise de découvrir que le roman ne s’arrêtait pas avec la mort du Genji. Celui-ci étant entré en religion, il disparaît du récit car son statut de religieux est incompatible avec celui de personnage de récit romanesque selon les codes de l’époque. Les derniers chapitres laissent la place à la nouvelle génération avec le petit-fils du Genji, le Prince Parfumé, et son presque-fils, le Commandant Suave. Les dix derniers sont appelés « les dix livres d’Uji » et racontent leur rivalité amoureuse. J’ai cru ne pas pourvoir me faire à ce changement – je venais tout de même de passer deux mois avec le Genji – mais finalement les deux protagonistes ont su éveiller des sentiments tels que je me suis vraiment immergée dans leur histoire. D’un côté, on a donc le Prince Parfumé qui m’a sans cesse exaspérée. Ce personnage, insupportable de sans gêne et d’égoïsme, m’a souvent fait râler à haute voix, malheureusement, il n’a pas réagi à mes injonctions le priant de ne pas se comporter comme un idiot. De l’autre, le Commandant Suave, sensible à l’extrême, tellement réservé et malchanceux en amour que je n’ai pu qu’éprouver de la compassion pour lui. Définitivement, j’ai été de son côté et, la fin étant ouverte, j’espère vraiment que les choses se sont, par la suite, améliorées pour lui (oui, les personnages sont vivants pour moi).

  • Une lecture atypique et inoubliable

Tournant la dernière page, j’ai été prise par des émotions parfois contradictoires. La joie et la fierté d’être arrivée jusqu’au bout, la tristesse de dire adieu à ce livre – je n’avais jamais mis autant de temps à lire un seul livre en continu – ou encore le désir de m’y replonger (pour mieux profiter de la première partie dont la lecture avait été laborieuse). Pendant quelques jours, je me suis sentie désœuvrée, abandonnée sans ce roman-fleuve pour me tenir compagnie. Le livre lu ensuite – La Cité exsangue  – en a d’ailleurs pâti et je lui ai reproché sa brièveté. En effet, qu’est-ce que 300 pages contre 1300 avec trois colonnes de texte par page ?
Malgré les siècles qui nous séparent – induisant forcément des éléments en désaccord avec mes convictions (la situation des femmes ne me fait guère rêver, même si l’on connaît bien pire de nos jours, de même que les pudeurs et déshonneurs des personnages ne me parlent pas directement) – et en dépit de l’exigence du texte, ce fut clairement une lecture atypique, subtile et délicate, emplie de beauté et de douceur. Littérature et poésie, arts et philosophie, connaissance et mise à nu des femmes et des hommes, récit fictionnel et richissime documentation sur les mœurs de l’époque… un chef d’œuvre.

Je ne peux que saluer le travail absolument merveilleux – et pharaonique – des éditions Diane de Selliers, ne serait-ce que pour l’œuvre iconographique (de la recherche à travers le monde des Genji-e aux commentaires de chacune des peintures), ainsi que la traduction de René Sieffert qui lui a demandé vingt ans de labeur.

« « Je vais à la tombe de Sa Majesté. Auriez-vous quelque message ? » dit-il.
Elle ne put parler tout de suite, puis après avoir longuement hésité :
« Mon soutien n’est plus
celui qui vit est chassé
de ce monde de misère
qu’en vain j’ai voulu fuir
et en larmes passent mes jours »
Dans son trouble extrême, il lui était impossible d’exprimer de façon cohérente les pensées qui l’assaillaient :
« Lors de son trépas
je croyais avoir épuisé
toutes les tristesses
or voici que le destin
me frappe une fois encore » »

– Livre XII, Suma –

Le Dit du Genji, Murasaki-shikibu. Editions Diane de Selliers, coll. La petite collection, 2008 (écrit au XIe siècle). Traduit du japonais par René Sieffert. 1302 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre de plus de 500 pages

Nuage, écrit par Alice Brière-Haquet et illustré par Monica Barengo (2016)

Nuage (couverture)Il y a des jours où le moral est en berne, où la mélancolie est de sortie, où l’on manque d’envie… C’est ce dont parle cet album en invoquant la jolie métaphore d’un nuage enveloppant et encombrant.

C’est un album plein de poésie et de finesse. Il parle des sentiments avec pudeur et justesse. Bien qu’empli d’un spleen tout à fait baudelairien, cet album n’oublie pas de nous insuffler une note d’espoir. Car les nuages toujours finissent par s’estomper, par s’éloigner, et la joie, le plaisir de vivre, le bonheur peuvent enfin refaire leur entrée dans nos vies.

Toutefois, je reconnais que je n’ai pas été aussi touchée que d’autres lecteurs ou lectrices. Je pense notamment à Moka d’Au milieu des livres qui a rédigé une magnifique chronique que je vous invite à découvrir instamment.

Un album doux et sensible qui parlera sans doute davantage aux adultes qu’aux enfants de par sa thématique bien qu’il puisse être lu par petits et grands. N’oublions pas les illustrations sépia de Monica Barengo qui sont, elles aussi, pleines de délicatesse.

« Il y a des matins comme ça
où ça ne va pas,
on ne sait pas pourquoi.

Dès le réveil,
un nuage dans la tête
nous cache le soleil.

On voudrait l’ignorer,
se contenter de passer…

Mais son ombre se pose
même sur les jolies choses. »

Nuage, Alice Brière-Haquet (autrice) et Monica Barengo (illustratrice). Editions PassePartout, 2016. 32 pages.

Miroirs et fumée, de Neil Gaiman (2003)

Miroirs et fumée (couverture)Introduit par un poème, Miroirs et fumée est un recueil composé de 30 textes de Neil Gaiman qui avaient déjà été publiés dans des anthologies ou des revues.

J’ai déjà chroniqué quelques livres de Neil Gaiman (Coraline, Neverwhere…) qui est un auteur que j’adore, donc quand j’ai retrouvé Miroirs et Fumée au fond d’une étagère, ce fut une bonne surprise (parce que je n’ai aucune idée de comment il est rentré en ma possession, j’ai dû le trouver il y a longtemps…) et un bon moment de lecture en perspective. Mais je dois bien l’avouer, j’ai été plutôt désappointée.

Ces nouvelles et ces poèmes narratifs abordent des sujets très variés. Gaiman parle des légendes, de la mer, de sexe, touche à la SF et au fantastique, propose parfois un texte plus humoristique, réaliste, érotique ou bien très sombre.
Il rend hommage à de grands auteurs comme Michael Moorcock, Oscar Wilde (en cachant dans l’introduction une nouvelle qui revisite l’histoire de Dorian Gray) ou encore H.P. Lovecraft en situant à Innsmouth, la ville imaginaire inventée par Lovecraft deux de ses nouvelles : « La Spéciale des Shoggoths à l’ancienne » (les shoggoths étant également des monstres nés de l’imagination de l’auteur de L’Appel de Cthulhu) et « Une fin du monde de plus ».

Il y a des nouvelles vraiment superbes. Des perles. La dernière, « Neige, verre et pommes », qui revisite le conte de Blanche-Neige est vraiment ma préférée. J’ai déjà lu des romans qui se réapproprient des contes et notamment Blanche-Neige (Le livre des choses perdues dans le domaine de la fantasy, Poison pour une version plus adulte), mais l’idée de Gaiman de renverser les rôles entre la reine et Blanche-Neige (la « méchante » n’est pas celle que l’on croit !) est vraiment excellente.
« Changements » – nouvelle de SF sur le thème du changement de sexe –, « On peut vous les faire au prix de gros » – un homme banal prend contact avec des assassins – ou encore « Mignons à croquer » – parfaitement glaçant – sont certains des textes qui m’ont le plus touchée. D’autres m’ont laissé des images très fortes comme « Une fin du monde de plus » par exemple.

Les nouvelles ne sont pas un genre que j’affectionne, je suis assez difficile et je me lasse assez vite. Et malheureusement, ça a été le cas avec Miroirs et fumées où j’ai vraiment eu du mal avec certaines nouvelles. Notamment « Le bassin aux poissons et autres contes » qui est la première sur laquelle j’ai buté. Comme d’autres après elle, je l’ai trouvé trop longue et je n’ai pas du tout adhéré à l’histoire. J’ai trouvé certaines nouvelles un peu faibles, tant au niveau de l’histoire que de l’écriture.
Les poèmes ne m’ont pas emballée non plus. Est-ce dû à la traduction ? Peut-être. Au fait que je suis relativement récalcitrante aux poèmes ? Sûrement. Certaines histoires étaient plutôt sympas, comme « La reine des épées », mais elles auraient sans doute été mieux, plus développées, sous une forme non poétique.
Il y a donc certaines nouvelles que j’ai fini par lire en diagonale et d’autres qui s’effaceront très vite de ma mémoire.

Dans l’introduction, des commentaires de Gaiman sur les textes à suivre nous en disent un peu plus sur le contexte dans lequel elles ont été écrites, les références… C’est intéressant, on visualise un peu le processus d’écriture ou la source des certaines idées.

Un recueil à la qualité variable, qui me laisse plutôt une impression de déception, bien qu’il se soit achevé sur une merveilleuse et horrifiante nouvelle dont je vous recommande la lecture.

« Les histoires sont, en quelque sorte, des miroirs. Nous les employons pour nous expliquer comment le monde fonctionne et comment il ne fonctionne pas. Comme des miroirs, les histoires nous préparent au jour qui doit venir. Elles distraient notre attention de ce qui est tapi dans l’ombre. »
« Une introduction »

« (…) et je me suis demandé d’où viennent les histoires
C’est le genre de question qu’on se pose quand on invente des choses pour gagner sa vie. Je ne suis toujours pas convaincu que ce soit une activité digne d’un adulte, mais il n’exige pas de se lever trop tôt le matin. (Quand j’étais enfant, les adultes me disaient de ne pas inventer des histoires, me mettant en garde contre ce qui se passerait si je continuais. D’après ce que je vois, ça consiste à beaucoup voyager à l’étranger et à ne pas se lever trio tôt le matin.) »
« Une introduction »

« Et ensuite, l’enfant touchait le loquet, le couvercle se soulevait, avec la lenteur d’un coucher de soleil, une musique commençait à jouer, et le diable émergeait. Pas avec une détonation et un bond : ce n’était pas un diable à ressort. Mais de façon délibérée, mesurée, il s’élevait hors de sa boîte, faisait signe à l’enfant de s’approcher, plus près, et souriait.
Et là, au clair de lune, il leur disait des choses dont ils ne se souvenaient jamais complètement, des choses qu’ils ne parvenaient jamais à oublier tout à fait. »
« Ne demandez rien au diable »

« Il est des mots qui ont de l’effet sur les gens ; des mots qui font rougir de plaisir, d’exaltation ou de passion le visage des gens. Environnement peut être un tel mot ; occulte en est un autre. Pour Peter, c’était prix de gros. Il se redressa sur sa chaise. « Parlez-m’en », demanda-t-il avec l’assurance coutumière au consommateur expérimenté. »
« On peut vous les faire au prix de gros »

Miroirs et fumée, Neil Gaiman. J’ai Lu, 2003 (1998 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 381 pages.

Trois livres d’Eric Wantiez (textes) et Marie Deschamps (illustrations)

Une critique pour trois livres que je ne veux pas dissocier, trois ouvrages qui ont attiré mon regard à Angoulême, qui m’ont séduite et qui m’ont transportée dans leurs pages.

Sous la plume d’Eric Wantiez et sous le pinceau de Marie Deschamps sont tour à tour nés :

  • Pierre et Lou (2009)
  • Nino (2011)
  • Un secret (2012)

Tous trois sont édités chez Comme une orange.

Pierre et Lou (couverture)Pierre et Lou et Nino se ressemblent énormément. Dans l’histoire en premier lieu. Deux histoires d’amour entre des personnages réservés ou différents. Quatre humains, quatre animaux (qui parlent comme dans les contes), sages témoins de leurs rencontres, de leurs émois et de leurs hésitations. Un oiseau pour un amoureux des jardins et un chat pour une timide dessinatrice, un écureuil pour une fille de la ville et un lion pour un funambule. Chacun d’entre eux, l’amour les révélera et ils s’apercevront qu’ils ne sont pas invisibles et inintéressants comme ils le pensaient.

L’imagination d’Eric Wantiez est pleine de tendresse et de poésie. Nino est un peu plus long, un peu plus écrit que Pierre et Lou, mais aucun n’est simpliste. Le ton est juste et touchant, ce qui les rend accessibles à tous les publics.

Nino (couverture)Marie Deschamps, l’illustratrice, s’affranchit des codes de la bande-dessinée avec des cases de toutes tailles, verticales ou horizontales, et, souvent, pas de case du tout. Des pages entièrement illustrées repoussent le texte en haut ou en bas.

La finesse de son trait sied à merveille à ces histoires douces et sensibles. J’ai été séduite par la bichromie (exceptionnellement ponctuée de touches vermeilles) de ces deux romans graphiques, Pierre et Lou étant dominé par les couleurs bleutées, Nino par des tons violets. De plus, les personnages sont véritablement adorables et toucheront les enfants comme les adultes (qui, j’espère, seront toujours des enfants).

Un secret (couverture)Un secret se démarque davantage de ses grands frères. Format à l’italienne, dessin en noir et blanc, ce n’est plus uniquement une histoire d’amour que l’on découvre, mais une histoire de vie. Comme une promenade sur la rivière… Dix années clés de la vie du narrateur, de 1970 où son grand-père lui confia un secret à 2032 où il le transmit à son propre petit-fils. Amitiés et amours éphémères, perte et angoisse, vie de famille… Un récit sur le temps qui passe et les priorités que l’on établit tous. Sur la difficulté de parler à ses proches et la transmission aussi.

J’ai été fascinée par ces oiseaux des rivières, hérons et martins pêcheurs, esquissés en quelques traits qui ponctuent le récit, chapitre après chapitre. Il y a une sobriété et une simplicité dans le dessin qui correspondent très bien aux visages qu’ils tracent, à ces êtres simples, loin de toutes extraordinaires aventures.

Bandes dessinées, romans graphiques ou illustrés, albums ou contes ? Peu importe la classification, trois ouvrages atypiques par leur forme et pleins de sensibilité que je recommande chaudement. Alors sortez de chez vous, saisissez votre corde et traversez le rideau des saules pour découvrir Pierre et Lou, et Nino, et le petit garçon devenu grand-père de Un secret.

Vivement leur prochaine collaboration intitulée Le Printemps d’Oan !

 

« Il sait maintenant qu’on ne connaît pas tous les possibles. »

Pierre et Lou

« Marion et l’écureuil l’ont vu en même temps. En même temps, ils ont levé la tête et ils l’ont deviné, tout là-haut, minuscule sur ce fil tendu entre deux mâts. C’était un funambule. Il ne semblait marcher sur rien, suspendu comme par miracle dans le vide.

– On dirait qu’il danse, a murmuré Marion.»

Nino

« Les secrets sont faits pour être partagés. Mais attention ! On ne doit pas les partager avec n’importe qui ! Seulement avec des gens de confiance… Parce qu’un secret, c’est un grand trésor. »

Un secret

Un secret, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2012. 94 pages.

Nino, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2013 (Scutella, 2011, pour la première édition). 80 pages.

Pierre et Lou, Eric Wantiez (scénario) et Marie Deschamps (dessin). Comme une orange, 2015 (Scutella, 2009, pour la première édition). 88 pages.