Colorado Train, de Thibault Vermot (2017)

Colorado Train (couverture)Durango, 1949. Une bande de gosses au pied des Rocheuses grandit plus ou moins innocemment. Jusqu’au jour où la brute du village disparaît. Seul indice : un bras à moitié dévoré… Les adultes piétinant sans succès, les enfants mènent l’enquête, attirant sur eux l’attention du tueur. Humain ou Wendigo ?

Difficile de ne pas sentir l’influence de Stephen King en lisant ce roman. L’explosion de fureur du père de Suzy au second chapitre rappelle quelque peu un Jack Torrance (Shining) perdant les pédales, mais c’est surtout Ça qui s’impose à la comparaison.
Une bande de gamins (dont une seule fille, un garçon un peu gros, un autre à lunettes, un autre qui est surnommé Georgie…). Des familles parfois un peu dysfonctionnelles. Un adolescent tyrannique, ayant redoublé plusieurs fois. Un monstre qui dévore les enfants. Une ville abandonnée peuplée d’adultes abattus. Un château d’eau. Voilà qui fait quelques points communs tout de même.

J’avoue que ce que j’interprète comme un hommage un tantinet trop marqué tempère quelque peu mon enthousiasme, mais heureusement, la sauce a tout de même pris et l’ambiance m’a finalement happée. Pesante et un peu malsaine.
J’ai tout particulièrement apprécié les passages dans la tête du tueur, étincelles de folie, lucidité malfaisante. A mon goût, ce sont les chapitres les mieux écrits : je les ai lu plusieurs fois chacun pour m’imprégner de ces mots noirs et dérangés. En outre, ils permettent de le suivre en parallèle des pérégrinations des enfants, nous offrant quelques miettes de connaissances que ces derniers n’ont pas, augmentant le suspense. De plus, en dépit de ça, l’auteur parvient à garder un bon moment un flou intéressant autour de ce personnage qui évoque pour les enfants un Wendigo ou un Croque-Mitaine.

Outre la plume, parfois très sombre – images cruelles ou frisson qui se glisse dans la nuque –, parfois contemplative de Thibault Vermot, je retiendrai également cette immersion au cœur de l’Amérique profonde et de cette ville un peu abandonnée sur laquelle plane encore l’ombre de la guerre et des soldats brisés qui en sont revenus (on est assez loin des Américains triomphants, sauveurs de l’Europe). Durango n’est pas une ville du bonheur et les différents personnages, adultes ou enfants, permettent d’évoquer plusieurs problèmes sociaux et caractères, ce qui crée un panel psychologique assez intéressant. Entre la mère célibataire, le poids d’un père violent (qu’il soit physiquement présent ou non, la pauvreté, l’ignorance, la société décrite ici n’est pas exempte de maux (ce qui rappelle une nouvelle fois Ça dans lequel Pennywise n’était pas forcément le plus grand méchant).

La petite bande est sympathique et l’on prend plaisir à côtoyer ces enfants intelligents, curieux, drôles et solidaires. Toutefois, ils ne m’ont toutefois pas marqués comme le club des Ratés de Ça tout simplement car la cohabitation n’aura pas été bien longue (rapport au nombre de pages, tout ça) et que, malheureusement, les personnages finissent par s’effacer derrière l’action. Pas sûre que leurs prénoms me restent longtemps en tête.

En dépit de quelques reproches, Colorado Train n’en est pas moins un thriller efficace qui se révèle assez addictif dès que l’on y plonge le bout du nez. Allez, ne serait-ce que pour l’atmosphère très noire et glauque, le voyage dans une Amérique pauvre et marquée par la guerre et les chapitres de la « Chose », je vous invite à découvrir cet Exprim’-là. Un premier roman prometteur !

« Rien de nouveau sous le soleil.
Il y a un temps pour coudre
et un temps pour déchirer.
Un temps pour guérir –
et un temps pour tuer.

J’ouvre l’œil lorsque la faim me tord le ventre.
Dans le ciel du Colorado, une seule étoile brille comme un œil attentif et curieux.
Je relève mon chapeau. Il est minuit.
Alors, sous la lune qui rit, je cours à travers champs et saute dans le premier convoi qui passe.
J’élève un hanneton qui dort et parfois se réveille, tournant tout autour de la boîte de mon crâne.
Ils m’ont chassé des villes.
Je sors la carte de mes poches. Des rails minuscules, des balafres pour guides.
La lune fait briller les noms.
La lune – elle rit pour se moquer de mon ombre, trop grande et difforme… Je la salue d’un coup de chapeau ! »

« Plus tard, quand ils eurent le courage de reparler de tout ça, George dit à Durham :
– La chose qui nous poursuivait… C’était quoi ? T’y as repensé ?
– C’était la Peur, mon pote. La Peur qui s’apprêtait à nous déchirer les tripes. »

Colorado Train, Thibault Vermot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 362 pages.

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Deux Mini Syros Soon : L’enbeille et L’envol du dragon

L'enbeille (couverture)L’enbeille, d’Eric Simard (2016)

L’enbeille se sent agressée dès qu’on l’approche. Son dard surgit alors du bas de son dos pour piquer… Pourra-t-elle un jour le maîtriser ?

Je vous avais parlé l’année dernière du petit livre fabuleux qu’était L’enfaon, il était temps pour moi de découvrir une autre histoire de cette même série. Sans être un coup de cœur comme L’enfaon, L’enbeille n’en est pas moins une petite histoire pleine de justesse et d’émotions.

L’enbeille ne supporte pas d’être examinée, touchée et, au moindre stress, son dard sort. Elle décide donc de fuir le centre et de trouver un endroit solitaire où celui-ci ne sera plus une menace, mais voilà que L’enlézard décide de la suivre… L’enbeille est une jeune fille dont l’anxiété pourra parler à bien des gens (en tout cas, ce fut le cas pour moi) : en quelques mots, Eric Simard nous fait comprendre les déchirements qui la traversent, ses doutes et ses craintes. Quelques péripéties et une petite aventure qui dessinent une jolie histoire célébrant le triomphe de l’amitié et de la confiance, que ce soit en soi ou en les autres.

« Il n’en faut pas beaucoup pour que je me sente agressée. Au moindre contact, à la moindre parole qui me contrarie, mon aiguillon vibre en moi et veut surgir. C’est plus fort que moi, je ne contrôle pas cette réaction. C’est pour cette raison que les infirmiers rappellent régulièrement aux autres humanimaux du centre qu’ils ne doivent surtout pas me déranger.
(…)
Aujourd’hui, j’ai onze ans et ceux qui m’entourent se méfient de moi. Je n’ai pas d’amis. »

L’enbeille, Eric Simard. Syros, coll. Mini Syros Soon, série Les Humanimaux, 2016. 42 pages.

L'envol du dragon (couverture)L’envol du dragon, de Jeanne-A Debats (2011)

J’ai découvert ce livre sur le blog La tête en claire (qui partage d’ailleurs mon coup de cœur sur L’enfaon) où elle nous disait «  je n’ai pas envie de vous parler du livre, je voudrais surtout que vous vous plongiez dedans sans rien en savoir comme ce fut mon cas. Je peux seulement vous dire qu’il y a des dragons dedans… ». Comme je suis bonne élève, c’est exactement ce que j’ai fait, je n’ai même pas regardé le résumé, et je ne peux que vous inciter à faire de même. Il s’agit tout simplement d’une petite merveille !
Si vous voulez malgré tout quelques détails, en voici.

Valentin est terriblement malade et, pour fuir ce corps affaibli, pour oublier ses douleurs, il s’évade dans un jeu vidéo dans lequel il incarne un jeune dragon. Il n’a plus qu’un seul but : parvenir à voler.

Une nouvelle fois, Syros propose un texte absolument magnifique. Il ne faut que quelques phrases à Jeanne-A Debats pour poser ses personnages qui n’ont rien de superficiels. La relation père-fils est bouleversante au possible tant sont grandes et belles la compréhension et l’empathie montrées par le père de Valentin vis-à-vis de ce qu’éprouve son fils.
En jonglant entre les passages durs et pesants dans la chambre hantée par la maladie et l’allégresse des moments de jeu, l’autrice crée un contraste foudroyant qui rend chaque retour à la réalité pesant.

Comme avec L’enfaon (promis, c’est la dernière fois que je cite ce titre… pour cet article), la SF – ici, ce jeu vidéo totalement immersif grâce à une puce implantée dans le cerveau qui fait croire à celui-ci qu’il est réellement celui d’un dragon ! – est brillamment utilisée pour parler du quotidien, de notre réalité avec ses coups durs et ses moments de grâce (comme lorsque l’on accomplit un rêve).

Un concentré de tendresse et de tristesse pudique et néanmoins étonnamment puissant qui nous réserve une poignante surprise dans ses dernières lignes.

« Il ne faut pas m’en vouloir si je ne cherche pas à faire de nouvelles connaissances. Je n’ai pas beaucoup de temps, or il en faut pour s’attacher aux gens. »

« La puce d’interface à la base de ma nuque me chatouille un peu, puis, d’un seul coup, les murs et les draps disparaissent, mon corps rabougri devient léger comme une plume… »

L’envol du dragon, Jeanne-A Debats. Syros, coll. Mini Syros Soon, 2011. 41 pages.

The Imaginary (VF : Amanda et les amis imaginaires), d’A.F. Harrold, illustré par Emily Gravett (2014)

The Imaginary (couverture)Amanda et Rudger sont les meilleurs amis du monde. Ensemble, ils vivent chaque jour de nouvelles aventures : grimper des montagnes, explorer des grottes, découvrir des planètes lointaines… Tout cela vient de l’imagination d’Amanda… et Rudger aussi. Personne d’autre que la fillette ne voit Rudger, jusqu’au jour où arrive Mr Bunting. Mr Bunting qui, selon les rumeurs, mange les amis imaginaires.

Avec ce livre, je renoue avec la lecture en anglais et j’y ai pris un immense plaisir, ce qui me poussera peut-être à aller piocher un peu plus souvent dans ma pile de livres en anglais. Il se lit très facilement et j’ai beaucoup apprécié. Je regrette un peu d’avoir laissé ce livre de côté depuis si longtemps (je l’ai depuis avant sa parution en français) simplement parce que je n’étais pas sûre d’être encore capable de lire en anglais.

Première réflexion qui m’a suivie pendant toute ma lecture : il y a du Neil Gaiman dans The Imaginary. Comme dans L’océan au bout du chemin ou Coraline, seuls les enfants peuvent voir les choses cachées du monde comme les imaginaires ou à sentir la malfaisance d’un personnage. Le sinistre Mr Bunting semble parfaitement humain (avec des goûts vestimentaux douteux certes), mais cette apparence humaine cache un monstre et Amanda et Rudger sont les seuls à se méfier instinctivement de lui et de son étrange compagne. Comme dans Coraline, deux mondes se superposent, cohabitant généralement sans trop d’interactions.

The Imaginary est un très beau roman sur l’imagination, l’amitié et les souvenirs, mais aussi sur la perte et l’oubli. Tout bascule pour Rudger lorsqu’Amanda est blessée. Peut-il vivre si personne ne pense à lui, ne croit en lui ? La réponse est non et Rudger, recueilli par une bande d’amis imaginaires, découvre, dans une drôle de scène, une sorte de Pôle Emploi des imaginaires. Si The Imaginary parle souvent de ces souvenirs qui s’effacent petit à petit, cet oubli contre lequel il est difficile de lutter lorsque l’on devient adulte, c’est également une ode à l’amitié indéfectible partagée par Amanda et Rudger. Cette amitié, leur force à tous les deux, est très touchante et apporte un souffle joyeux et tendre à ce roman.

The Imaginary (image)

Avec des personnages sont forts et intéressants psychologiquement et une intrigue bien bâtie, The Imaginary est pas seulement un livre qui fait réfléchir, c’est aussi un roman plein de suspense et d’aventures. Il y a beaucoup de tension dans certaines scènes, comme celle où des coupures d’électricité interrompent une partie de cache-cache avec la babysitter. Comme autrefois face à la fausse mère (Coraline) ou Ursula Monkton (L’océan au bout du chemin), j’ai été totalement prise par l’histoire, impatiente de connaître la suite et la fin et de savoir comment ils se débarrasseraient de l’affreux Mr Bunting.

Les illustrations d’Emily Gravett sont magnifiques et en parfaite harmonie avec le texte. Combinant noir et blanc et couleurs, réel et imaginaire, elles sont très douces et nous embarquent en un clin d’œil dans son univers. Avec son crayon, l’illustratrice nous monde la gentillesse de Rudger, la vivacité d’Amanda, le côté angoissant de l’acolyte de Mr Bunting, l’horreur de la bouche de celui-ci… L’objet est très beau avec sa couverture rigide et c’est un plaisir de s’immerger dans cette histoire.

The Imaginary (image)Un roman à la fois beau et étrange, merveilleux et effrayant, rempli de poésie et d’aventures. Un univers entre le rêve et le cauchemar et un lugubre personnage qui font fortement écho à Neil Gaiman. Quant à moi, j’ai tenté de faire revenir mon ancien ami imaginaire, mais de toute évidence, je fais trop partie des grands et je ne me souviens plus de son apparence, ni de nos aventures, seul son nom me reste (mais je ne sais pas l’écrire !).

The Imaginary (image)

« Rudger is Amanda’s best friend. He doesn’t exist, but nobody’s perfect. »

« Imagination is slippery, Rudger knew that well enough. Memory doesn’t hold it tight, it has trouble enough holding on to the real, remembering the real people who are lost. »

« L’imagination est fuyante, Rudger ne l’ignorait pas. La mémoire peine à la retenir, elle a assez de mal comme ça à s’accrocher au réel, à se souvenir des personnes réelles qui ont disparus. »

The Imaginary (VF : Amanda et les amis imaginaires), A.F. Harrold (textes) et Emily Gravett (illustrations). Bloomsbury, 2014. 220 pages.

Le secret de Grayson, d’Ami Polonsky (2014)

Le secret de Grayson (couverture)Depuis des années, Grayson se donne l’apparence de ce que les autres veulent qu’il soit. Mais lors de sa sixième, lors que Finn, le professeur de littérature, monte une pièce de théâtre, il se lance… et décroche le rôle principal : il sera la déesse grecque Perséphone. C’est le premier pas qui lui permettra de devenir qui il est vraiment depuis toujours.

En ce moment, c’est George (d’Alex Gino, à l’Ecole des Loisirs) qui est partout. Mais comme la récente chronique de Lupiot ne m’a pas du tout donné envie de le lire, je me suis tournée vers Grayson…

 … qui m’a convaincue. J’ai trouvé là un roman sensible et juste (sachant que je ne sais pas réellement ce que peuvent ressentir les Grayson du monde entier). Je me suis attachée à cet adolescent torturé et indécis et il m’a touchée tout au long de son parcours qui, petit pas par petit pas, lui permet de s’affranchir des normes sociales et familiales. De toute manière, je ne vois pas comment on peut lui rester indifférent.e.

J’ai trouvé vraiment belles et sincères certaines relations qu’il a su nouer avec les autres filles de la pièce, avec son prof de littérature ou avec son oncle. Finalement, ce bouleversement intérieur lui permet de s’accepter et de s’ouvrir aux autres. Et lui qui était jusqu’alors solitaire et renfermé parvient enfin à trouver des gens qui l’aiment comme il est. Il a eu le courage de se révéler – or il est terrifiant de sortir de la carapace protectrice que l’on s’est créée – mais ce dépassement de soi lui a apporté plus de bien-être que de souffrance.

Cependant, rien n’est facile, personne n’irait prétendre cela, car sa prise de conscience implique de nombreuses conséquences pour lui, mais aussi pour ceux qui l’entourent. Et les réactions ne seront pas toujours ouvertes et sympathiques. Il y aura toujours des gens bornés, moqueurs, arriérés qui n’accepteront pas la différence, qui rejeteront ce/ceux qu’ils ne comprennent pas.

Toutefois, je garde de ce roman un souvenir plutôt positif et optimiste et j’apprécie beaucoup que ce soit cette tonalité qui ressorte. J’avais peur que la méchanceté du monde s’exprime avec plus de violence encore. Cela dit, je ne peux pas passer la réaction de la tante Sally qui est des plus odieuses et totalement écœurante d’égoïsme car, quoi qu’elle dise, elle craint davantage le qu’en-dira-t-on que les conséquences pour son neveu. Bref, elle est détestable à mes yeux. Et vive l’oncle Evan.

Un roman bien écrit (mention spéciale au chapitre sur le soir de la représentation : c’est original et particulièrement intelligent), émouvant et plein de douceur qui aborde de manière réussie la question du genre. J’ai ressenti un vrai bonheur à voir Grayson retrouver confiance en lui et gagner l’amitié des autres en étant lui-même (même si ce n’est qu’un personnage de roman, oui, je suis contente pour lui !). Et comme dirait le petit Brett, le jeune cousin de Grayson, qu’est-ce que cela peut bien faire si Grayson préfère porter une jupe qu’un pantalon ?

« Eh bien, je pense que pour faire preuve de courage, il faut avoir peur. Le courage, c’est quand on a quelque chose d’important à faire, et qu’on a peur, mais qu’on le fait quand même. »

Le secret de Grayson, Ami Polonsky. Albin Michel jeunesse, coll. Litt’, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 333 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Hommes Dansants :
lire un livre appartenant au genre « Jeunesse »

Découverte de la collection Petite Poche chez Thierry Magnier : une claque

Thierry MagnierGrâce à Dans ta page et à sa super critique, j’ai découvert la collection Petite Poche chez Thierry Magnier. J’en ai acheté deux et je suis tombée juste après sur un autre titre à la bibliothèque. Ça a été un coup de foudre.
C’est pourquoi je vais vous parler de trois livres dans cette critique : Lettres d’un mauvais élève, de Gaia Guasti, Je suis le fruit de leur amour, de Charlotte Moundlic et L’auteur de mes jours, de Jo Hoestlandt.

  • Lettres d’un mauvais élève, de Gaia Guasti

Lettres d'un mauvais élève (couverture)

Ce court roman épistolaire est constitué de sept lettres qu’un mauvais élève écrit à ses parents, sa déléguée de classe qui l’a humilié, un professeur, la Ministre de l’éducation, une inconnue enceinte dans le bus, sa petite sœur et son ancienne institutrice qui l’a toujours soutenu. Alors, nous parlons de cancre, mais attention, rien avec un Ducobu ou un Titeuf. Il n’a rien de comique. Au contraire, c’est particulièrement dur. Ce qui l’envahit n’est pas de l’indifférence même s’il fait comme si. Il est empli d’un sentiment de nullité, d’une déprime noire. On le sent comme pris dans un cercle vicieux : comment s’en sortir à présent que tout le monde a baissé les bras, que tout le monde s’est habitué, que personne n’attend plus rien de lui ? C’est sombre et triste et pourtant c’est la réalité. Ces lettres, toutes remâchées dans sa tête (sauf la dernière qu’il osera écrire), sont un véritable cri du cœur.

« Moi, en revanche, je ne m’habitue pas. Jamais. Bien sûr, je fais semblant de m’en moquer. Mais à chaque fois, lorsque je sors ce foutu bulletin et que je le pose sur la table, c’est la même histoire, la même boule au ventre qui me reprend, la même envie de tout balancer par la fenêtre. »

« Mais est-ce que vous savez ce que ça fait lorsque pendant des années, huit heures par jour, vous vous sentez un crétin fini ? »

  • Je suis le fruit de leur amour, de Charlotte Moundlic

Je suis le fruit de leur amour (couverture)

Elle est née de l’amour passionnel de ses parents. Ses parents si beaux, si intelligents, si aimés, si amoureux. Elle les adore, les adule, même si elle ne les voit que de loin en loin, même si c’est sa tante qui l’élève. Avec notre regard extérieur, on se rend vite compte que, si le couple est peut-être parfait, la famille ne l’est pas car leur amour à deux est exclusif et fermé au reste du monde. Mais elle, elle nous raconte toutes ses incompréhensions, tous ses espoirs de fillette, tout son désir de plaire, d’être vue et aimée de ces parents si exceptionnels. D’être à leur hauteur. C’est terrible, cette terreur de ne pas être assez bien et de ne pas être aimée, et pourtant, ce sont des peurs compréhensibles que bon nombre d’entre nous auront ressentis un jour. Et Charlotte Moundlic choisit des mots justes, qui touchent la corde sensible sans pourtant en faire trop. 48 pages, et on ressort chamboulée.

« Je suis leur fille mais c’est drôle, je ne suis pas pareille. Je me demande comment deux personnes aussi parfaites ont pu donner naissance à quelqu’un comme moi. »

« Je suis un peu triste qu’ils ne soient jamais avec moi mais ce n’est pas grave puisque forcément ils m’aiment à la folie, je suis le fruit de leur si bel amour. »

  • L’auteur de mes jours, de Jo Hoestlandt

L'auteur de mes jours (couverture)

Quand il s’aperçoit que son père, auteur pour la jeunesse, reprend ses péripéties quotidiennes pour raconter des histoires, le fils entre dans une grande colère. Il n’en peut plus d’être observé à chaque instant. Il décide de se libérer du regard paternel. Mais finalement, n’a-t-il pas lui aussi besoin de tout cet amour et de toutes ses attentions ?
Le personnage ressent des émotions contradictoires comme on en ressent souvent. Il voudrait d’une part plus de liberté, mais il est également secrètement ravi de cette forme de connivence entre son père et lui-même. J’ai moins aimé ce roman-ci que j’ai trouvé un peu en-deçà des deux autres. Sans doute parce qu’il est plus léger et que je n’ai pas reçu d’électrochoc comme à la lecture des deux premiers. Toutefois, il n’en est pas moins intelligent et se penche sur une relation père-fils compliquée, mais réaliste.

« Et puis, tout d’un coup, plus de grenouille, plus d’araignée, plus de petit éléphant, le héros de papa était devenu un enfant, qui cachait ses livres sous son lit ! Exactement comme moi ! C’est là que j’ai compris que mon père, pour écrire ses histoires, me volait ma vie, par petits morceaux bien choisis. »

La collection Petite Poche semble donner la parole à ceux qui l’ont rarement. A ceux qui se font discrets, ceux qui souffrent intérieurement, silencieusement. J’ai reçu une énorme baffe en découvrant les enfances ignorées, malheureuses, gâchées des deux premiers romans. Une claque qui fait du bien et qui m’a donné l’envie de découvrir d’autres titres de cette petite mais puissante collection. Une littérature de jeunesse qui bouscule, qui fait réfléchir et qui ne prend pas les enfants pour des idiots, voilà qui me touche énormément.

Lettres d’un mauvais élève, Gaia Guasti. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2016. 48 pages.

Je suis le fruit de leur amour, Charlotte Moundlic. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015. 48 pages.

L’auteur de mes jours, Jo Hoestlandt. Editions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2006. 48 pages.

L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur, de Séverine Gauthier (scénario) et Clément Lefèvre (dessin) (2016)

L'épouvantable peur d'Epiphanie Frayeur (couverture)« Voici Epiphanie. Elle a huit ans et demi.
Et voici sa peur, elle a huit ans aussi.
En huit ans, Epiphanie n’a pas beaucoup grandi.
Sa peur, SI. »

Depuis presque toujours, la peur d’Epiphanie la suit comme une ombre. Alors pour tenter de s’en débarrasser, la fillette entame un voyage initiatique dans une forêt tortueuse à la recherche de celui ou celle qui lui permettra de guérir de sa peur.

Avec Epiphanie et sa peur, on rencontre toute une galerie de personnages hauts en couleur : un guide qui a perdu son sérieux, un docteur Psyche pas très efficace, un coiffeur zozotant, un chevalier (presque) sans peur, un dompteur bien trop sûr de lui, une minuscule cristallomancienne… Tous tenteront de l’aider et, si le résultat n’est pas immédiat, ses rencontres la feront peu à peu grandir et lui permettront de résoudre elle-même son problème
L’album baigne dans une douce loufoquerie à Lewis Carrol. Et cela ne nuit nullement à la justesse et l’intelligence du propos. Il faut également préciser que c’est extrêmement bien écrit et que l’on se régale avec la plume fine et malicieuse de Séverine Gauthier.

lepouvantable-peur-depiphanie-frayeur-extrait-1Immédiatement séduite par ce titre qui roule si bien sur la langue et par la couverture au Salon de Montreuil, je n’ai pas résisté à l’acheter plus de cinq secondes lorsque j’ai découvert le travail de Clément Lefèvre. On pourrait s’attendre à quelque chose de terrifiant, d’oppressant, mais non. Les dessins sont tous doux, lumineux, très colorés et… fantaisistes. Un seul œil, de grandes oreilles, des tentacules… Les personnages sont à l’image de leurs propos : souvent cocasses et extravagants. Quant à la peur d’Epiphanie, cette ombre-dragon est fascinante par ses évolutions.
Le format évolue de planche en planche pour le plus grand plaisir des yeux : pages (voire doubles pages) remplies de mille et un détails, enchaînement de petites cases qui se dévorent, bandelettes, etc.

Deux petits bonus : quelques phobies saugrenues découvertes par le docteur Psyche (qui a la thérapie adéquate évidemment !) et un jeu de l’oie retraçant le parcours d’Epiphanie.

Une écriture et des illustrations magnifiques, un conte initiatique et insolite, un univers abracadabrant… L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur est une véritable perle !

« Pourquoi tu fais ça ? Tu prends toujours tellement de place. Je n’arrive plus à respirer. Tu ne me laisses jamais respirer. Tu dois t’en aller. Tu dois me laisser. Tu… tu me fais mal. »

L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur, Séverine Gauthier (scénario) et Clément Lefèvre (dessin). Soleil, coll. Métamorphose, 2016. 92 pages.

lepouvantable-peur-depiphanie-frayeur-extrait-2

Monstres pense-bête, de John Kenn Mortensen (2014)


Aujourd’hui, un tout petit post pour un tout petit livre avec de tous petits dessins à l’intérieur.
Monstres pense-bête 1 (couverture)
C’est Lupiot du blog Allez vous faire lire (qui est tellement génial qu’il faut aller le découvrir tout de suite si vous ne connaissez pas) et sa liste de livres « à la Tim Burton » qui m’ont fait découvrir ce dessinateur danois qui utilise comme support assez original… les post-it. 13x8cm lui sont parfaitement suffisants pour faire naître des monstres de toutes sortes.
Monstres pense-bête 5
Ses monstres sont souvent poilus, toujours dentus (si si, ça se dit), avec toute une panoplie de tentacules, d’ailes ou de nez crochus. Terrestres, aquatiques, volants, cachés dans les bois ou les maisons, ils menacent souvent de petits et frêles humains. Et si certains semblent relativement sympathiques, d’autres sont soit franchement répugnants, soit totalement flippant.
Son monstrueux catalogue évoque tour à tour Max et les Maximonstres, Quelques minutes avant minuit (du génialissime Patrick Ness), Tim Burton ou encore les Sans-Visages du Voyage de Chihiro.
Monstres pense-bête 6
Composés de petits traits tous fins, les dessins de Mortensen, extrêmement riches et détaillés pour leur taille, nous font entrer dans un univers cauchemardesque et sombre à souhait.Monstres pense-bête 3

Monstres pense-bête 4
Il existe une seconde compilation, Un poil plus de monstres pense-bêtes, et vous pouvez également visiter le blog de John Kenn Mortensen pour découvrir toujours plus de monstres.Un poil plus de Monstres pense-bête (couverture)

« Je suis né au Danemark en 1978. J’écris et je dirige des émissions pour les enfants. J’ai des jumeaux et presque plus de temps pour autre chose, mais, parfois, je dessine encore un monstre ou deux sur une feuille pense-bête.
C’est une fenêtre ouverte sur un monde nouveau, à base de fournitures de bureau.
John Kenn »

Monstres pense-bête, John Kenn Mortensen.Warum, 2014 (2011 pour l’édition originale). 80 pages.

Monstres pense-bête 3

Et c’est en cette charmante compagnie que je vous laisse pour quatre semaines au moins car je pars en vacances à la Réunion (ouiiii !) et je compte bien laisser de côté téléphone et ordinateur (et, par conséquent, le blog).
C’est les valises pleines de livres de là-bas (je l’espère) et avec beaucoup de choses à vous dire sur les livres lus pendant ces vacances que je reviendrai en métropole (je l’espère aussi).
A bientôt et bonnes lectures à tous !