Spécial Lupano avec Les vieux fourneaux et Le loup en slip

Je vous propose de découvrir deux séries de bandes dessinées (même si la seconde est plus proche de l’album à mon goût) signées Wilfrid Lupano. Des critiques sociales à la fois habiles et hilarantes à côté desquelles il serait dommage de passer sans s’arrêter…

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Les vieux fourneaux, de Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin) (2014-2018)

Les vieux fourneaux, ce sont cinq bandes dessinées (pour l’instant) dont j’entends parler depuis fort longtemps sans forcément trouver l’occasion de les lire. C’est chose réparée enfin et quel régal.

Résumé de l’éditeur : « Pierrot, Mimile et Antoine, trois septuagénaires, amis d’enfance, ont bien compris que vieillir est le seul moyen connu de ne pas mourir. Quitte à traîner encore un peu ici-bas, ils sont bien déterminés à le faire avec style : un œil tourné vers un passé qui fout le camp, l’autre qui scrute un avenir de plus en plus incertain, un pied dans la tombe et la main sur le cœur. Une comédie sociale aux parfums de lutte des classes et de choc des générations, qui commence sur les chapeaux de roues par un road-movie vers la Toscane, au cours duquel Antoine va tenter de montrer qu’il n’y a pas d’âge pour commettre un crime passionnel. »

C’est typiquement le genre d’histoires de vie que j’adore. Prenez trois petits vieux – Pierrot, l’anarchiste et manifestant acharné au sein du collectif de malvoyants « Ni Yeux Ni Maître » ; Antoine, l’ancien syndicaliste ; et Emile dit Mimile, l’ex-rugbyman globe-trotteur qui tempère les éclats de ses compagnons – et une jeune femme, Sophie, petite-fille d’Antoine ayant repris le petit théâtre de marionnettiste « Le Loup en slip » (tiens, tiens) de feue sa grand-mère. Ajoutez un grand groupe pharmaceutique qui règne sur la région, quelques secrets de famille, des combats pour lutter contre l’oppression, des amours de jeunesse…
Et ce qui en sort, ce sont des BD intelligentes au propos actuel doublé d’une bonne tranche de rire en dépit des sujets sérieux abordés. Luttes sociales, injustices, trahisons amoureuses, vieillesse, transmission… Tout cela forme une fresque sociale absolument fascinante. Les dialogues sont merveilleusement savoureux et j’avoue avoir éclaté de rire plusieurs fois. Les caractères bien trempés de nos protagonistes donnent forcément lieu à des frictions et les réparties fusent de tous côtés. Impertinents, entêtés, revanchards, truculents, impossibles, nos trois vieux se révèlent souvent insupportables, mais surtout irrésistibles.

Le dessin ne me bouleverse pas vraiment, mais l’expressivité des personnages et le réalisme des décors facilitent l’immersion dans les planches de Cauuet et le charme de nos vieillards encore bien dynamiques fait le reste.

C’est truculent, rocambolesque, tendre, c’est superbement écrit, bref, ce sont de petites pépites et je suis officiellement fan de ces Vieux fourneaux qui tournent encore bien pour leurs âges.

Les vieux fourneaux (5 tomes), Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin). Dargaud, 2014-2018.
– Tome 1, Ceux qui restent, 2014, 56 pages ;
– Tome 2, Bonny and Pierrot, 2014, 56 pages ;
– Tome 3, Celui qui part, 2015, 64 pages ;
– Tome 4, La magicienne, 2017, 56 pages ;
– Tome 5, Bons pour l’asile, 2018, 56 pages.

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Le loup en slip, de Wilfrid Lupano (scénario), Mayana Itoïz (dessin et couleurs) et Paul Cauuet (participation amicale et artistique) (2016-2019)

Le loup est l’ennemi n°1. Celui qui soude tous les habitants de la forêt dans une peur collective. Normal avec son pelage hirsute, ses dents comme des pioches et son regard fou ! Jusqu’au jour où il leur rend visite… Non seulement il porte un slip absurde, mais surtout il ne fait plus peur du tout ! Que faire si l’ennemi n’en est pas un ?

(Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire le tome 4, Le loup en slip n’en fiche pas une, donc ma petite chronique ne portera que sur les trois premiers volumes.)

En ouvrant ces ouvrages, j’ai tout d’abord pris un immense plaisir à observer les grandes planches de Mayana Itoïz. S’étalant sur des doubles pages, ces scénettes colorées de la vie quotidienne de la forêt offrent moult détails à découvrir. Et le texte est aussi enthousiasmant que le dessin. Rythme, rimes… on aurait presque envie de chantonner certains passages.

Quant au contenu, pas de doute, on reconnaît bien la patte des auteurs des Vieux fourneaux avec ces histoires à la fois drôles et, en même temps, très critiques vis-à-vis de la société. Si les plus jeunes lecteurs se bidonneront devant les aventures de ce loup pas comme les autres, un autre niveau de lecture comblera les plus âgés. Car Le loup en slip, c’est aussi un petit camouflet à l’encontre de notre société. Ça parle d’entraide, de solidarité plutôt que d’esprit de compétition, d’ouverture à l’autre en faisant fi des apparences (merci, la chouette !), de préjugés, de générosité… Dans ces fables touchantes, le loup, le grand méchant loup, se révèle le plus gentil de tous, ne laissant personne derrière lui. Un loup défenseur des pauvres et des handicapés ? Eh bien, oui, ça existe !

Trois albums très bien écrits, réjouissants, futés. A conseiller à tous les âges !
(De plus, croiser Pierrot, Antoine, Mimile et Sophie en fin d’album, ça ne se refuse pas !)

Le loup en slip (4 tomes), Wilfrid Lupano (scénario), Mayana Itoïz (dessin et couleurs) et Paul Cauuet (participation amicale et artistique). Dargaud, 2016-2019.
– Tome 1, Le loup en slip, 2016, 36 pages ;
– Tome 2, Le loup en slip se les gèle méchamment, 2017, 40 pages ;
– Tome 3, Slip hip hip !, 2018, 40 pages ;
– Tome 4, Le loup en slip n’en fiche pas une, 2019, 40 pages (non lu).

Docteur Sleep, de Stephen King (2013)

Docteur Sleep (couverture)Danny Torrance a grandi. Et ses démons aussi. Des démons dont il ne pensait pas hériter. Retrouvant une certaine sérénité dans un hospice du New Hampshire, sa vie est à nouveau bouleversée lorsqu’il rencontre Abra Stone, une jeune fille dont le Don phénoménal est convoité par des individus plus que louches.

Il y a quelques mois, je lisais Shining et c’était un gros coup de cœur. Loin de me donner envie de me jeter sur Docteur Sleep, cela me faisait redouter la lecture de cette suite. Serait-elle à la hauteur ? Était-elle vraiment nécessaire ?

En ce qui concerne la première question, la réponse est malheureusement… pas vraiment. Ce qui ne veut pas dire que cela fut une mauvaise lecture, loin s’en faut. Il faut dire que la barre était haute. Docteur Sleep n’a pas réussi à distiller cette atmosphère inquiétante, pesante, que fournissait l’Overlook. Je n’ai jamais ressenti de tension, ni eu peur pour les personnages. C’est un récit très différent dans son ambiance. Néanmoins, moi qui n’étais pas convaincue par l’idée de retrouver un Danny adulte, j’ai été totalement convaincue et emballée par le personnage que nous propose King. Danny a suivi les traces de son père et la bouteille est devenue sa compagne alors qu’il erre à travers les États-Unis. Apportant avec elle déchéance, gueules de bois à répétition et mauvaises actions. Toutefois, contrairement à Jack Torrance, Danny va croiser les bonnes personnes et les Alcooliques Anonymes. Comme dans Shining, Stephen King est excellent quand il parle d’alcoolisme : je ne peux pas parler en connaissance de cause, mais on sent que lui parle en connaissance de cause. La lutte que Danny mène contre ce démon-là m’a semblé bien plus forte et ardue que celle contre les autres démons que l’on croise dans le bouquin.

La Tribu du Nœud Vrai, menée par Rose Claque, m’a rappelé Ça. Ces « démons vides » (un groupe de mots qui m’évoque les mêmes sensations que les « lumières mortes ») sont des créatures antiques errant sur la Terre depuis des centaines, des milliers d’années, tout comme Ça se terrait sous Derry depuis une éternité. Et à l’instar de Ça, leur survie dépend de leur nourriture : les enfants. En ce qui les concerne, leurs besoins sont moins physiques que psychiques et il ne se contente pas du premier gosse venu, mais la ressemblance est là. Cela enrichit une certaine mythologie d’êtres surnaturels, des vampires modernes, se mêlant aux humains, aux « pecnos », se nourrissant d’eux.

Si ce roman n’a pas réussi à me faire ressentir de la tension, il m’a absolument convaincue par les descriptions de personnages – réalistes, émouvants, sincères, humains – et les relations entre les différents protagonistes. Abra et Dan évidemment, mais aussi Abra et sa Momo (son arrière-grand-mère), Dan et Billy Freeman et Casey K. qui sont les deux personnes qui l’aident à sortir de la boue, ainsi que les relations entre les membres du Nœud Vrai. Celles-ci leur confèrent une véritable humanité et permet de nuancer ce portrait de chasseurs sans pitié : même si ce n’est qu’entre eux, ils forment une véritable famille dont les membres sont unis par des sentiments sincères.

Conclusion ? Si vous avez aimé Shining, ne vous privez pas du plaisir de découvrir Docteur Sleep, mais ne vous attendez pas à un copié-collé ou à ressentir les mêmes sensations. Si Docteur Sleep vous intéresse, lisez quand même Shining avant. Des personnages travaillés et touchants, si faillibles et si proches de nous, des relations puissantes et joliment racontées, un héros en souffrance qui trouve le moyen d’aider les autres, des scènes fortes qui restent en tête, voilà ce que j’ai aimé dans Docteur Sleep.

(Ce qui m’amuse, c’est que Docteur Sleep ne m’a jamais fait peur, mais mon cerveau y a pioché plein d’idées pour alimenter mes cauchemars depuis quelques semaines…)

« L’esprit est un tableau noir. L’alcool, la brosse à effacer. »

« Elle se disait que les choses ne pouvaient pas être pires mais elles peuvent toujours le devenir et bien souvent, elles ne s’en privent pas. »

« La vie est une roue, son seul boulot c’est de tourner, et elle revient toujours à son point de départ. »

« Laissez-moi terminer par une petite mise en garde : quand vous circulerez sur les autoroutes et routes d’Amérique, méfiez-vous de ces Winnebago et Bounder. On ne sait jamais qui peut se trouver à l’intérieur. Ni quoi. »

Docteur Sleep, Stephen King. Albin Michel, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nadine Gassie. 586 pages.

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Spécial Clémentine Beauvais : Brexit Romance et La Louve

 

(A la base, je voulais aussi ajouter à cette critique mon avis sur Songe à la douceur que je souhaite relire (et que je n’ai jamais chroniquer), mais je n’ai pas encore eu l’envie de m’y atteler, donc ce sera pour une autre fois.)

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Brexit Romance, de Clémentine Beauvais (2018)

Brexit Romance (couverture)Juillet 2017. Marguerite Fiorel, soprano de 17 ans, est à mille lieues de songer au Brexit quand elle se rend à Londres avec Pierre Kamenev, son professeur. Ce qui ne tardera pas à changer lorsque leur route croise celle de Justine Dodgson, organisatrice de mariages arrangés franco-britanniques. Le but : ouvrir les portes du Royaume-Uni aux premiers et obtenir le passeport européen pour les seconds.

Au risque de me faire lyncher, je dois avouer que je commence à me demander si je partage vraiment tout cet enthousiasme autour de Clémentine Beauvais. Si j’ai adoré Les petites reines que je recommande à tout le monde, qui est l’un de mes titres Exprim’ favoris, je n’ai pas été emballée par Comme des images malgré d’indéniables qualités et le si encensé Songe à la douceur fait partie de ses livres que je voudrais relire, histoire de déterminer si mon sentiment mitigé était dû au livre ou simplement à la cascade de critiques dithyrambiques qui pleuvaient alors sur la blogo. Bref, un bilan en demi-teinte pour l’instant et c’est alors qu’arrive Brexit Romance.

Encore une fois, c’est loin d’être un mauvais roman, je n’ai pas l’intention de l’enterrer sous mille critiques, mais le problème est que je l’ai refermé en me disant « c’est sympa, mais tout ça pour ça ? ». Autant dire que ce n’est guère enthousiasmant de fermer un livre avec cette terne impression. Du coup, j’ai vraiment hésité avant d’écrire une chronique, mais comme le blog me sert aussi d’aide-mémoire, j’aurai probablement bien besoin de lui pour me souvenir de ce roman.

Il y a un point que j’ai beaucoup aimé dans ce roman : il s’agit de tout ce qui tourne autour de la langue. Les anglicismes, les expressions intraduisibles dans une langue ou dans l’autre, les sous-entendus qu’un mot peut receler (sous-entendus peu perceptibles pour quelqu’un dont ce n’est pas la langue maternelle). Forcément, il y a de quoi créer des situations folkloriques. A cela s’ajoutent des portraits truculents qui jouent sur les traits de caractère locaux. Même s’ils sont parfois forcés au point d’en devenir clichés, ce n’en est pas moins amusant et c’est si bien écrit que ça passe comme une lettre à la poste.
J’avais souligné dans Les petites reines le côté féminisme du roman. Un aspect que l’on retrouve ici. Clémentine Beauvais utilise l’écriture inclusive (en utilisant le point médian notamment) et ses personnages dénoncent le slut-shaming, les expressions sexistes utilisées sans même s’en rendre compte, etc. Mais le féminisme n’est pas la seule thématique en filigrane, Brexit Romance parle aussi de politique, de choix, d’(in)égalité, de liberté, de relations humaines… Bref, de beaucoup de choses.

Porte-étendard de toutes ses réflexions qui rejoignent les miennes, Justine n’en est pas moins insupportable (à l’instar de ses amies dans la scène absolument aberrante de la soirée livre-vin-crochet). Sa façon de présenter ses idées se révèle agaçante, prétentieuse et totalement autocentrée. Cerise sur le gâteau, sa manie d’être scotchée à son téléphone – même lors d’une conversation avec une autre personne physiquement présente à côté d’elle, même au boulot – m’a donné envie de lui coller des baffes. Faute de pouvoir traverser le papier, je n’ai cessé d’admirer la patience surréaliste de ses interlocuteurs et de son patron. Son histoire avec Kamenev rappelle Orgueil et Préjugés sauf que la personne la plus jugeante, orgueilleuse et insultante est peut-être bien Justine, malgré le côté bourru, cynique et parfois trop franc de Kamenev.
En réalité, à part Kamenev justement (heureusement qu’il est là, lui !), je n’ai pas accroché à un seul personnage. Au mieux, ils et elles m’ont agacée (Justine et Cosmo en tête), au pire m’ont laissée indifférente (Marguerite par exemple). Pas terrible, tout ça…

C’est un roman très actuel. Peut-être trop actuel. Beaucoup de marques etd’applications (Instagram, Delivroo, WhatsApp, Uber…), le côté politisé du roman avec la présence de Marine Le Pen ou du parti politique UKIP, la problématique du Brexit…
(Je ne sais pas comment vieillira ce roman même si, après tout, on continue de lire des histoires se déroulant pendant la guerre contre la Prusse ou je ne sais quel évènement du passé, donc peut-être que dans cents ans, tout le monde aura oublié cette histoire de Brexit mais prendra encore son pied à lire des histoires là-dessus (s’il y a encore des humains pour lire à ce moment-là). Sauf que est-ce qu’à ce moment-là les lecteurs et lectrices potentiels sauront encore ce qu’est Snapchat ou WhatsApp (en ce qui me concerne, je ne le sais toujours pas…) ? Après, peut-être qu’on s’en fiche et que ce livre n’a pas vocation à être un classique qui traversera les décennies.)
Peut-être que c’est justement ce côté trop ancré dans notre présent qui m’a laissée un peu de marbre. Franchement, croiser Le Pen dans un bouquin n’est pas le genre de détail qui m’excite. Je soupe assez de ce genre de quotidien dans le monde réel pour le revivre dans un monde de papier. De même que la description de ce monde hyper connecté, des selfies, des likes… et tous ces trucs pour lesquels j’ai raté le train.

Conclusion ?
Les + : les jeux sur la langue, les personnages stéréotypés avec adresse et humour, le féminisme de ce roman, les dialogues et finalement tout ce qui touche à la plume de Clémentine Beauvais.
Les – : les personnages horripilants, les longueurs, la fin terriblement prévisible, ce monde qui tourne autour d’internet et de notre nombril – monde bien réel mais qui m’insupporte déjà assez dans la vie de tous les jours.

« Se rendant finalement compte du désarroi de ses interlocuteurs, Katherine s’arrêta entre un magasin Accessorize et un appareil de ressuscitation cardiaque, et redit, plus lentement :
We’ve got to take the Tube, I’m afraid.
‘Ah OK! C’est juste qu’on va devoir prendre le métro’, traduisit Marguerite. ‘Et elle a peur.’
‘Elle a peur ?’, répéta Kamenev.
‘Bah ouais, avec les terroristes et tout’, hypothétisa Marguerite.
Et elle se mit à frissonner, car si même les Anglais, avec leur flegme légendaire, avaient peur du métro, c’était qu’il devait être particulièrement dangereux. De fait, ils se virent entourés de nombreuses personnes en djellabas blanches, coiffées de voiles chatoyants ou de turbans bleu ciel, qui cachaient à grand-peine leur fanatisme religieux derrière de respectables attachés-cases en cuir ou d’innocents sacs plastique de chez Primark. »

Brexit Romance, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 456 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

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La Louve, de Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez (2015)

La Louve (couverture)Winter is coming. Et il est particulièrement rude cette année. Voilà pourquoi le père de Lucie a abattu un louveteau pour confectionner un manteau à sa fille. Sauf qu’il attire sur elle une malédiction de la Louve.

Deux mots simplement sur cet album qui m’a bien davantage emballée que le roman ci-dessus. Je ne connaissais pas l’histoire et le récit m’a surpris par son originalité. Je l’ai trouvé plein de poésie avec ces belles images du village sur sa falaise, de la sorcière-louve et de la colombe de glace. Je ne veux pas spoiler, donc je dirais simplement que le parcours de la narratrice m’a fascinée comme si cette histoire avait résonné avec mon cœur d’enfant.

Double pages, crayonnés, couleurs chaudes pour l’intérieur d’un foyer comme un abri contre les teintes froides du dehors… Antoine Déprez se fait plaisir et ses grandes pages illustrées nous emmènent plus profondément encore dans cette histoire. Les dessins sont tout en rondeur et apportent une douceur qui se marie très bien avec l’atmosphère ouatée du cœur de l’hiver.

Un très beau conte qui prouve que le nombre de mots ne fait pas la qualité.

 

La Louve, Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez. Editions Alice jeunesse, coll. Histoires comme ça, 2015. 40 pages.

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Colorado Train, de Thibault Vermot (2017)

Colorado Train (couverture)Durango, 1949. Une bande de gosses au pied des Rocheuses grandit plus ou moins innocemment. Jusqu’au jour où la brute du village disparaît. Seul indice : un bras à moitié dévoré… Les adultes piétinant sans succès, les enfants mènent l’enquête, attirant sur eux l’attention du tueur. Humain ou Wendigo ?

Difficile de ne pas sentir l’influence de Stephen King en lisant ce roman. L’explosion de fureur du père de Suzy au second chapitre rappelle quelque peu un Jack Torrance (Shining) perdant les pédales, mais c’est surtout Ça qui s’impose à la comparaison.
Une bande de gamins (dont une seule fille, un garçon un peu gros, un autre à lunettes, un autre qui est surnommé Georgie…). Des familles parfois un peu dysfonctionnelles. Un adolescent tyrannique, ayant redoublé plusieurs fois. Un monstre qui dévore les enfants. Une ville abandonnée peuplée d’adultes abattus. Un château d’eau. Voilà qui fait quelques points communs tout de même.

J’avoue que ce que j’interprète comme un hommage un tantinet trop marqué tempère quelque peu mon enthousiasme, mais heureusement, la sauce a tout de même pris et l’ambiance m’a finalement happée. Pesante et un peu malsaine.
J’ai tout particulièrement apprécié les passages dans la tête du tueur, étincelles de folie, lucidité malfaisante. A mon goût, ce sont les chapitres les mieux écrits : je les ai lu plusieurs fois chacun pour m’imprégner de ces mots noirs et dérangés. En outre, ils permettent de le suivre en parallèle des pérégrinations des enfants, nous offrant quelques miettes de connaissances que ces derniers n’ont pas, augmentant le suspense. De plus, en dépit de ça, l’auteur parvient à garder un bon moment un flou intéressant autour de ce personnage qui évoque pour les enfants un Wendigo ou un Croque-Mitaine.

Outre la plume, parfois très sombre – images cruelles ou frisson qui se glisse dans la nuque –, parfois contemplative de Thibault Vermot, je retiendrai également cette immersion au cœur de l’Amérique profonde et de cette ville un peu abandonnée sur laquelle plane encore l’ombre de la guerre et des soldats brisés qui en sont revenus (on est assez loin des Américains triomphants, sauveurs de l’Europe). Durango n’est pas une ville du bonheur et les différents personnages, adultes ou enfants, permettent d’évoquer plusieurs problèmes sociaux et caractères, ce qui crée un panel psychologique assez intéressant. Entre la mère célibataire, le poids d’un père violent (qu’il soit physiquement présent ou non, la pauvreté, l’ignorance, la société décrite ici n’est pas exempte de maux (ce qui rappelle une nouvelle fois Ça dans lequel Pennywise n’était pas forcément le plus grand méchant).

La petite bande est sympathique et l’on prend plaisir à côtoyer ces enfants intelligents, curieux, drôles et solidaires. Toutefois, ils ne m’ont toutefois pas marqués comme le club des Ratés de Ça tout simplement car la cohabitation n’aura pas été bien longue (rapport au nombre de pages, tout ça) et que, malheureusement, les personnages finissent par s’effacer derrière l’action. Pas sûre que leurs prénoms me restent longtemps en tête.

En dépit de quelques reproches, Colorado Train n’en est pas moins un thriller efficace qui se révèle assez addictif dès que l’on y plonge le bout du nez. Allez, ne serait-ce que pour l’atmosphère très noire et glauque, le voyage dans une Amérique pauvre et marquée par la guerre et les chapitres de la « Chose », je vous invite à découvrir cet Exprim’-là. Un premier roman prometteur !

« Rien de nouveau sous le soleil.
Il y a un temps pour coudre
et un temps pour déchirer.
Un temps pour guérir –
et un temps pour tuer.

J’ouvre l’œil lorsque la faim me tord le ventre.
Dans le ciel du Colorado, une seule étoile brille comme un œil attentif et curieux.
Je relève mon chapeau. Il est minuit.
Alors, sous la lune qui rit, je cours à travers champs et saute dans le premier convoi qui passe.
J’élève un hanneton qui dort et parfois se réveille, tournant tout autour de la boîte de mon crâne.
Ils m’ont chassé des villes.
Je sors la carte de mes poches. Des rails minuscules, des balafres pour guides.
La lune fait briller les noms.
La lune – elle rit pour se moquer de mon ombre, trop grande et difforme… Je la salue d’un coup de chapeau ! »

« Plus tard, quand ils eurent le courage de reparler de tout ça, George dit à Durham :
– La chose qui nous poursuivait… C’était quoi ? T’y as repensé ?
– C’était la Peur, mon pote. La Peur qui s’apprêtait à nous déchirer les tripes. »

Colorado Train, Thibault Vermot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 362 pages.

Deux Mini Syros Soon : L’enbeille et L’envol du dragon

L'enbeille (couverture)L’enbeille, d’Eric Simard (2016)

L’enbeille se sent agressée dès qu’on l’approche. Son dard surgit alors du bas de son dos pour piquer… Pourra-t-elle un jour le maîtriser ?

Je vous avais parlé l’année dernière du petit livre fabuleux qu’était L’enfaon, il était temps pour moi de découvrir une autre histoire de cette même série. Sans être un coup de cœur comme L’enfaon, L’enbeille n’en est pas moins une petite histoire pleine de justesse et d’émotions.

L’enbeille ne supporte pas d’être examinée, touchée et, au moindre stress, son dard sort. Elle décide donc de fuir le centre et de trouver un endroit solitaire où celui-ci ne sera plus une menace, mais voilà que L’enlézard décide de la suivre… L’enbeille est une jeune fille dont l’anxiété pourra parler à bien des gens (en tout cas, ce fut le cas pour moi) : en quelques mots, Eric Simard nous fait comprendre les déchirements qui la traversent, ses doutes et ses craintes. Quelques péripéties et une petite aventure qui dessinent une jolie histoire célébrant le triomphe de l’amitié et de la confiance, que ce soit en soi ou en les autres.

« Il n’en faut pas beaucoup pour que je me sente agressée. Au moindre contact, à la moindre parole qui me contrarie, mon aiguillon vibre en moi et veut surgir. C’est plus fort que moi, je ne contrôle pas cette réaction. C’est pour cette raison que les infirmiers rappellent régulièrement aux autres humanimaux du centre qu’ils ne doivent surtout pas me déranger.
(…)
Aujourd’hui, j’ai onze ans et ceux qui m’entourent se méfient de moi. Je n’ai pas d’amis. »

L’enbeille, Eric Simard. Syros, coll. Mini Syros Soon, série Les Humanimaux, 2016. 42 pages.

L'envol du dragon (couverture)L’envol du dragon, de Jeanne-A Debats (2011)

J’ai découvert ce livre sur le blog La tête en claire (qui partage d’ailleurs mon coup de cœur sur L’enfaon) où elle nous disait «  je n’ai pas envie de vous parler du livre, je voudrais surtout que vous vous plongiez dedans sans rien en savoir comme ce fut mon cas. Je peux seulement vous dire qu’il y a des dragons dedans… ». Comme je suis bonne élève, c’est exactement ce que j’ai fait, je n’ai même pas regardé le résumé, et je ne peux que vous inciter à faire de même. Il s’agit tout simplement d’une petite merveille !
Si vous voulez malgré tout quelques détails, en voici.

Valentin est terriblement malade et, pour fuir ce corps affaibli, pour oublier ses douleurs, il s’évade dans un jeu vidéo dans lequel il incarne un jeune dragon. Il n’a plus qu’un seul but : parvenir à voler.

Une nouvelle fois, Syros propose un texte absolument magnifique. Il ne faut que quelques phrases à Jeanne-A Debats pour poser ses personnages qui n’ont rien de superficiels. La relation père-fils est bouleversante au possible tant sont grandes et belles la compréhension et l’empathie montrées par le père de Valentin vis-à-vis de ce qu’éprouve son fils.
En jonglant entre les passages durs et pesants dans la chambre hantée par la maladie et l’allégresse des moments de jeu, l’autrice crée un contraste foudroyant qui rend chaque retour à la réalité pesant.

Comme avec L’enfaon (promis, c’est la dernière fois que je cite ce titre… pour cet article), la SF – ici, ce jeu vidéo totalement immersif grâce à une puce implantée dans le cerveau qui fait croire à celui-ci qu’il est réellement celui d’un dragon ! – est brillamment utilisée pour parler du quotidien, de notre réalité avec ses coups durs et ses moments de grâce (comme lorsque l’on accomplit un rêve).

Un concentré de tendresse et de tristesse pudique et néanmoins étonnamment puissant qui nous réserve une poignante surprise dans ses dernières lignes.

« Il ne faut pas m’en vouloir si je ne cherche pas à faire de nouvelles connaissances. Je n’ai pas beaucoup de temps, or il en faut pour s’attacher aux gens. »

« La puce d’interface à la base de ma nuque me chatouille un peu, puis, d’un seul coup, les murs et les draps disparaissent, mon corps rabougri devient léger comme une plume… »

L’envol du dragon, Jeanne-A Debats. Syros, coll. Mini Syros Soon, 2011. 41 pages.

The Imaginary (VF : Amanda et les amis imaginaires), d’A.F. Harrold, illustré par Emily Gravett (2014)

The Imaginary (couverture)Amanda et Rudger sont les meilleurs amis du monde. Ensemble, ils vivent chaque jour de nouvelles aventures : grimper des montagnes, explorer des grottes, découvrir des planètes lointaines… Tout cela vient de l’imagination d’Amanda… et Rudger aussi. Personne d’autre que la fillette ne voit Rudger, jusqu’au jour où arrive Mr Bunting. Mr Bunting qui, selon les rumeurs, mange les amis imaginaires.

Avec ce livre, je renoue avec la lecture en anglais et j’y ai pris un immense plaisir, ce qui me poussera peut-être à aller piocher un peu plus souvent dans ma pile de livres en anglais. Il se lit très facilement et j’ai beaucoup apprécié. Je regrette un peu d’avoir laissé ce livre de côté depuis si longtemps (je l’ai depuis avant sa parution en français) simplement parce que je n’étais pas sûre d’être encore capable de lire en anglais.

Première réflexion qui m’a suivie pendant toute ma lecture : il y a du Neil Gaiman dans The Imaginary. Comme dans L’océan au bout du chemin ou Coraline, seuls les enfants peuvent voir les choses cachées du monde comme les imaginaires ou à sentir la malfaisance d’un personnage. Le sinistre Mr Bunting semble parfaitement humain (avec des goûts vestimentaux douteux certes), mais cette apparence humaine cache un monstre et Amanda et Rudger sont les seuls à se méfier instinctivement de lui et de son étrange compagne. Comme dans Coraline, deux mondes se superposent, cohabitant généralement sans trop d’interactions.

The Imaginary est un très beau roman sur l’imagination, l’amitié et les souvenirs, mais aussi sur la perte et l’oubli. Tout bascule pour Rudger lorsqu’Amanda est blessée. Peut-il vivre si personne ne pense à lui, ne croit en lui ? La réponse est non et Rudger, recueilli par une bande d’amis imaginaires, découvre, dans une drôle de scène, une sorte de Pôle Emploi des imaginaires. Si The Imaginary parle souvent de ces souvenirs qui s’effacent petit à petit, cet oubli contre lequel il est difficile de lutter lorsque l’on devient adulte, c’est également une ode à l’amitié indéfectible partagée par Amanda et Rudger. Cette amitié, leur force à tous les deux, est très touchante et apporte un souffle joyeux et tendre à ce roman.

The Imaginary (image)

Avec des personnages sont forts et intéressants psychologiquement et une intrigue bien bâtie, The Imaginary est pas seulement un livre qui fait réfléchir, c’est aussi un roman plein de suspense et d’aventures. Il y a beaucoup de tension dans certaines scènes, comme celle où des coupures d’électricité interrompent une partie de cache-cache avec la babysitter. Comme autrefois face à la fausse mère (Coraline) ou Ursula Monkton (L’océan au bout du chemin), j’ai été totalement prise par l’histoire, impatiente de connaître la suite et la fin et de savoir comment ils se débarrasseraient de l’affreux Mr Bunting.

Les illustrations d’Emily Gravett sont magnifiques et en parfaite harmonie avec le texte. Combinant noir et blanc et couleurs, réel et imaginaire, elles sont très douces et nous embarquent en un clin d’œil dans son univers. Avec son crayon, l’illustratrice nous monde la gentillesse de Rudger, la vivacité d’Amanda, le côté angoissant de l’acolyte de Mr Bunting, l’horreur de la bouche de celui-ci… L’objet est très beau avec sa couverture rigide et c’est un plaisir de s’immerger dans cette histoire.

The Imaginary (image)Un roman à la fois beau et étrange, merveilleux et effrayant, rempli de poésie et d’aventures. Un univers entre le rêve et le cauchemar et un lugubre personnage qui font fortement écho à Neil Gaiman. Quant à moi, j’ai tenté de faire revenir mon ancien ami imaginaire, mais de toute évidence, je fais trop partie des grands et je ne me souviens plus de son apparence, ni de nos aventures, seul son nom me reste (mais je ne sais pas l’écrire !).

The Imaginary (image)

« Rudger is Amanda’s best friend. He doesn’t exist, but nobody’s perfect. »

« Imagination is slippery, Rudger knew that well enough. Memory doesn’t hold it tight, it has trouble enough holding on to the real, remembering the real people who are lost. »

« L’imagination est fuyante, Rudger ne l’ignorait pas. La mémoire peine à la retenir, elle a assez de mal comme ça à s’accrocher au réel, à se souvenir des personnes réelles qui ont disparus. »

The Imaginary (VF : Amanda et les amis imaginaires), A.F. Harrold (textes) et Emily Gravett (illustrations). Bloomsbury, 2014. 220 pages.

Le secret de Grayson, d’Ami Polonsky (2014)

Le secret de Grayson (couverture)Depuis des années, Grayson se donne l’apparence de ce que les autres veulent qu’il soit. Mais lors de sa sixième, lors que Finn, le professeur de littérature, monte une pièce de théâtre, il se lance… et décroche le rôle principal : il sera la déesse grecque Perséphone. C’est le premier pas qui lui permettra de devenir qui il est vraiment depuis toujours.

En ce moment, c’est George (d’Alex Gino, à l’Ecole des Loisirs) qui est partout. Mais comme la récente chronique de Lupiot ne m’a pas du tout donné envie de le lire, je me suis tournée vers Grayson…

 … qui m’a convaincue. J’ai trouvé là un roman sensible et juste (sachant que je ne sais pas réellement ce que peuvent ressentir les Grayson du monde entier). Je me suis attachée à cet adolescent torturé et indécis et il m’a touchée tout au long de son parcours qui, petit pas par petit pas, lui permet de s’affranchir des normes sociales et familiales. De toute manière, je ne vois pas comment on peut lui rester indifférent.e.

J’ai trouvé vraiment belles et sincères certaines relations qu’il a su nouer avec les autres filles de la pièce, avec son prof de littérature ou avec son oncle. Finalement, ce bouleversement intérieur lui permet de s’accepter et de s’ouvrir aux autres. Et lui qui était jusqu’alors solitaire et renfermé parvient enfin à trouver des gens qui l’aiment comme il est. Il a eu le courage de se révéler – or il est terrifiant de sortir de la carapace protectrice que l’on s’est créée – mais ce dépassement de soi lui a apporté plus de bien-être que de souffrance.

Cependant, rien n’est facile, personne n’irait prétendre cela, car sa prise de conscience implique de nombreuses conséquences pour lui, mais aussi pour ceux qui l’entourent. Et les réactions ne seront pas toujours ouvertes et sympathiques. Il y aura toujours des gens bornés, moqueurs, arriérés qui n’accepteront pas la différence, qui rejeteront ce/ceux qu’ils ne comprennent pas.

Toutefois, je garde de ce roman un souvenir plutôt positif et optimiste et j’apprécie beaucoup que ce soit cette tonalité qui ressorte. J’avais peur que la méchanceté du monde s’exprime avec plus de violence encore. Cela dit, je ne peux pas passer la réaction de la tante Sally qui est des plus odieuses et totalement écœurante d’égoïsme car, quoi qu’elle dise, elle craint davantage le qu’en-dira-t-on que les conséquences pour son neveu. Bref, elle est détestable à mes yeux. Et vive l’oncle Evan.

Un roman bien écrit (mention spéciale au chapitre sur le soir de la représentation : c’est original et particulièrement intelligent), émouvant et plein de douceur qui aborde de manière réussie la question du genre. J’ai ressenti un vrai bonheur à voir Grayson retrouver confiance en lui et gagner l’amitié des autres en étant lui-même (même si ce n’est qu’un personnage de roman, oui, je suis contente pour lui !). Et comme dirait le petit Brett, le jeune cousin de Grayson, qu’est-ce que cela peut bien faire si Grayson préfère porter une jupe qu’un pantalon ?

« Eh bien, je pense que pour faire preuve de courage, il faut avoir peur. Le courage, c’est quand on a quelque chose d’important à faire, et qu’on a peur, mais qu’on le fait quand même. »

Le secret de Grayson, Ami Polonsky. Albin Michel jeunesse, coll. Litt’, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 333 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Hommes Dansants :
lire un livre appartenant au genre « Jeunesse »