Quelques mots sur… Scrops !, Le héron de Guernica et Bonjour tristesse

Thématique involontaire, je vous présente aujourd’hui trois courts romans français qui font tous entre 150 et 160 pages.
De la SF, de l’histoire et un petit classique, il y en aura pour tous les goûts.

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Scrops !, de Maëlig Duval (2019)

Scrops ! (couverture)Physis, jeune planète artificielle aux tréfonds de la galaxie. Les humains y vivent en harmonie avec leur petit univers jusqu’à ce que Madeline disparaisse. Certains accusent les scrops, mignonnes créatures monotrèmes à poils et à bec, d’en être responsable. La planète-fille voudrait-elle se débarrasser de ses créateurs et créatrices ?

Je me dois de remercier Babelio et les éditions Gephyre – que je découvre en cette même occasion – de m’avoir envoyé ce livre qui me serait sans doute resté méconnu sans eux.

L’idée de base est extrêmement poétique. Imaginez une planète qui aurait très très envie de naître et de grandir ; imaginez un homme qui rêve de cette planète ; imaginez qu’il réunisse les meilleurs scientifiques, hommes et femmes, et que tous partent dans l’espace soigner leur planète comme on soigne une plante jusqu’à ce que celle-ci soit prête à les accueillir. L’introduction m’a embarqué directement dans un autre univers et les premières pages m’ont tout simplement fascinée. Les mots, le rythme, le concept… en quelques lignes, me voilà partie.
J’ai beaucoup aimé également le côté un peu dingue des créatures inventées par Maëlig Duval : les scrops sont les bestioles les plus loufoques qu’il soit. A vrai dire, cela m’a rappelé les bêtes qu’on inventait et dessinait étant enfants : souvent improbables, souvent bancals, souvent très colorés, visualisez-vous ?

Sur Physis, les humains tentent de mettre en place une nouvelle société, plus juste, plus équitable, mais le principe de toute utopie semble d’être dévoyée ou en tout cas d’abriter en son sein des éléments perturbateurs. Le roman de science-fiction s’en trouve mâtiné de polar avec cette enquête pour élucider le mystère de la disparition de la première femme – la première à avoir réussi à mettre au monde un enfant viable qui a survécu jusqu’à l’âge adulte. Nous suivons les différents personnages – Sab, Hugo, Geneviève, Victor… – pour comprendre peu à peu le dessous de ce complot.  Si le reste de l’histoire est tout aussi prenante que le début, la suite perd en onirisme… pour les retrouver dans les dernières pages.

 De très belles idées, un voyage dans l’espace, des créatures aux motivations floues, une enquête qui questionne notamment les relations familiales et l’évolution nécessaire (ou pas) pour vivre sur une autre planète. Poétique et original, c’est une très jolie découverte !

« Imaginons tout d’abord un homme fou. Mesurément fou, comme peuvent l’être les visionnaires. Un homme avec une certitude qui s’imposa à lui alors qu’il atteignait ses cinq ans, deux semaines et trois jours : une planète erre, dans les limbes, sans croûte, sans gaz ni noyau, et cette idée de planète veut exister si fort qu’elle lui demande, à lui, Will Puckman, Terrien âgé de cinq ans, deux semaines et presque trois jours, d’être son père, sa mère, son créateur.
Imaginons ensuite un homme immensément riche. Un homme dont l’argent peut acheter tout ce qui existe, et créer ce qui n’existe pas.
Songeons à présent, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité qu’il s’agisse du même homme.
Suspendons cet instant fugace et chuchotons à l’oreille du vieillard somnolent, de l’enfant assoupi, de l’adulte fatigué, chuchotons tout bas : si cet homme avait existé, cette histoire aurait été vraie. »

Scrops !, Maëlig Duval. Editions Gephyre, 2019. 158 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Le héron de Guernica, d’Antoine Choplin (2011)

Le héron de Guernica (couverture)26 avril 1937, le jour où Guernica fut bombardée. Avec Picasso, il y a eu Basilio, ce jeune peintre qui représente inlassablement les hérons cendrés. Il sera notre guide au cours de cette journée fatale, ce point de rupture pour la paisible cité de Guernica. Et comme Picasso, il interroge, du bout de son pinceau, la nécessité de témoigner de l’Histoire par le biais des arts.

Basilio et Pablo. Le jeune peintre amateur et le peintre célèbre dans plusieurs pays. Tous deux tenteront de représenter l’horreur des événements de Guernica. Le premier à travers sa fascination pour les hérons cendrés qui vivent non loin de la ville ; le second à travers l’immense tableau que tout le monde connaît.
Basilio ne cesse jamais vraiment de songer à ses toiles et ce qui le perturbe le plus est la question de la vie : comment représenter l’étincelle de vie qui parcourt chaque être vivant, même ceux qui, à l’instar des hérons, affectent une immobilité presque parfaite ? Son œuvre trouvera son aboutissement après les bombardements, après les morts et les blessures, après la perte et la souffrance.
Son personnage m’a plu. Il a quelque chose de très naïf, voire d’un peu simplet parfois, mais il est aussi d’une très grande sensibilité, ce qui transparaît tout particulièrement lorsqu’il est question de sa peinture.
On retrouve dans ce texte des éléments qui évoqueront irrésistiblement l’œuvre de Picasso : le cheval, le taureau, les flammes. Ici et là, le tableau saute aux yeux au travers des mots d’Antoine Choplin. Pourtant, celui-ci ne se complaît pas dans les scènes de corps démembrés, de sang, mais exprime néanmoins clairement l’horreur de la guerre et la destruction de la vie.

Guernica, Picasso

Je n’ai pas mille choses à en dire, j’ai beaucoup apprécié ce court roman entremêlant histoire et art ainsi que l’écriture, minimaliste, étonnement paisible, d’Antoine Choplin.

« Doucement, Basilio a relevé le torse, puis la nuque. Comme pour emprunter au héron quelque chose de son allure, de sa droiture, de son élégance hiératique.
Comme chaque fois, il s’émerveille de la dignité de sa posture. C’est ce mot qui lui vient à Basilio. C’est d’abord ça qu’il voudrait rendre par la peinture. Cette sorte de dignité, qui tient aussi du vulnérable, du frêle, de la possibilité du chancelant. »

« T’as vu ça, fait Basilio, le regard toujours tendu vers la trouée par laquelle s’est envolé le héron.
Hein, t’as vu ça, il répète et cette fois, il se retourne vers Rafael et voit son air maussade.
Tu me fais marrer, grogne Rafael.
Pourquoi ?
Et tu me demandes pourquoi. Alors celle-là.
Il force un éclat de rire.
T’as l’aviation allemande qui nous passe à ras la casquette et qui balance des bombes sur nos maisons et tu voudrais qu’on s’émerveille devant un héron qui s’envole.
Basilio, bouche bée.
T’es vraiment dingue, continue Rafael.
Basilio, silencieux, le regard fixe. »

Le héron de Guernica, Antoine Choplin. Editions du Rouergue, coll. La brune, 2011. 158 pages.

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Bonjour tristesse, de Françoise Sagan (1954)

Bonjour tristesse (couverture)L’été, une villa, le soleil, la mer. Des vacances parfaites pour Cécile, dix-sept ans, son père et la jeune maîtresse de ce dernier. Sauf que tout bascule lorsque le père – Raymond de son petit nom – invite Anne, femme cultivée, subtile, l’antithèse des adeptes des plaisirs faciles que sont ses trois hôtes.

Bonjour tristesse est un roman que j’avais déjà lu il y a quelques années – quand j’étais au lycée, je pense – mais dont je n’avais aucun souvenir. A la faveur de mon dernier déménagement, il s’est retrouvé rangé dans ma PAL car j’étais bien décidée à lui offrir une nouvelle chance (et à me rafraîchir la mémoire). Surprise, cette seconde lecture a été un vrai plaisir ! (Quant à savoir le souvenir qu’elle me laissera, il faudra m’en reparler dans quelques mois.) (Je parierais sur un souvenir confus quoique agréable.)

Je l’ai lu une après-midi en lézardant sous le soleil agréable car supportable de ce début avril et je me suis retrouvée dans cette atmosphère un peu alanguie, dans cette torpeur qu’évoque parfois l’autrice.
J’ai redécouvert un tout petit roman très fin, très psychologique. A travers Cécile, Françoise raconte l’amour, la sensualité, le désir, mais aussi la jalousie qui pousse aux intrigues et engendre des souffrances insoupçonnées, puis la culpabilité, les hésitations, le jeu de manipulation. Sous l’apparence d’une histoire banale de vacances au bord de la mer, Sagan vient distiller quelques gouttes malsaines avec un jeu de « mise en scène » qui prendra des proportions très tristes (sans surprise).

L’histoire est prenante et, bien que les personnages ne soient pas les plus sympathiques qui soient – les préoccupations de ces petits bourgeois me passent un peu au-dessus de la tête –, bien qu’il se dégage de ce récit quelque chose de désuet – ce qui était osé à sa parution est plutôt dépassé aujourd’hui –, on les comprend car leurs émotions restent humaines et immuables. J’avoue m’être passionnée pour les habitants de cette villa de la Côte d’Azur : ils m’ont souvent insupportée (certaines par leur légèreté, unetelle par son mépris, etc.), me faisant prendre parti tantôt pour Cécile, tantôt pour Anne, tantôt les vouant tous et toutes aux gémonies. J’ai aimé le contraste entre les bons vivants que sont Cécile et son père et Anne incarnation de la classe et de l’intelligence cultivée. J’ai aimé les portraits tracés par les mots de Sagan. J’ai aimé les doutes et les revirements de Cécile.

Un roman certes à replacer dans son contexte, mais une tranche de vie dont le côté dramatique se révèle dans les dernières pages, une analyse plutôt fine des sentiments humains et un récit étonnant lorsque l’on songe que l’autrice n’avait que dix-huit ans lors de sa parution.

« La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux pas dire « d’être moi-même » puisque je n’étais rien qu’une pâte modelable, mais celle de refuser les moules. »

« Je me rendais compte que l’insouciance est le seul sentiment qui puisse inspirer notre vie et ne pas disposer d’arguments pour se défendre. »

Bonjour tristesse, Françoise Sagan. Pocket, 2009 (Julliard, 1954, pour la première édition). 153 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman écrit à la première personne

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Bleu Blanc Sang, T1 : Bleu, de Bertrand Puard (2016)

Bleu Blanc Sang - 1 Bleu (couverture)Trois événements se produisent simultanément en ce 5 juin 2018. Une cérémonie funéraire se déroule à Notre-Dame en l’hommage du Président défunt : son propre frère, Patrice Tourre, est pressenti pour lui succéder. Un tableau d’une artiste inconnue du XVIIIe siècle est détruit au lance-roquette. Une autre toile de cette même artiste jusque-là obscure est vendue aux enchères pour la somme faramineuse de 53 millions de dollars. Mais qui est derrière ces événements ? Quelles forces s’affrontent dans l’ombre ? Pourquoi Justine Latour-Maupaz est-elle devenue l’artiste que l’on s’arrache ?

J’ai un peu entendu parler de cette trilogie sur les blogs et notamment du fait que les trois tomes sortaient simultanément (le 12 octobre 2016), ce qui est suffisamment rare pour être signalé. Ce brouhaha autour de Bleu Blanc Sang m’a intriguée, donc quand je l’ai vu dans la sélection de la dernière Masse Critique jeunesse de Babelio, je n’ai pas hésité et j’ai été choisi, donc merci Babelio, merci Hachette !

Les personnages sont parfaitement crédibles. Ils sont nombreux, mais on se les approprie rapidement. Certains sont plongés dans cette course aux tableaux contre leur gré, mais tous tentent de tirer leur épingle d’un jeu qu’ils ne comprennent pas toujours. J’ai beaucoup aimé le personnage d’un jeune militant appartenant à un groupement sans étiquette appelé Riposte dont le but est de « détruire les fondements de ce pays pour en construire des neufs ». A travers lui, Bertrand Puard fait une critique assez acérée de notre société.

L’histoire tourne autour de l’art, de la révolutionnaire Justine Latour-Maupas et de ses douze tableaux, mais prend place dans un monde de politique, de finances, d’affaires. Des sujets qui ne m’intéressent pas, mais pourtant, Bertrand Puard a su me faire rentrer dans ce monde de requins (bravo à lui). C’est aussi un univers impitoyable où les puissants s’affrontent, où l’argent permet beaucoup de choses. Et un univers où les rancœurs familiales sont légions. J’ai notamment été abasourdie par le mépris d’un père pour son cadet (je n’en dis pas plus).

L’écriture est très fluide, très vive. Les chapitres sont courts et alternent les points de vue, poussant le lecteur à lire un peu plus pour en savoir davantage. La fin ne fait pas exception et donne envie de se jeter littéralement sur le deuxième tome.
L’énigme progresse tellement dans ce tome que je me suis demandée comme l’auteur a pu écrire deux autres tomes, mais je ne me fais pas trop de soucis. Au vu de ce démarrage sur les chapeaux de roues, je suis certaine que Bertrand Puard nous réserve bien des surprises et des retournements de situation dans la suite de sa trilogie !

Une écriture qui nous embarque littéralement, 300 pages qui se lisent trop vite, des personnages qui prennent de l’ampleur au fil du récit, une intrigue bien construite entre art et pouvoir… Bleu est un thriller très très réussi qui donne envie de découvrir la suite !

 « Là était le nœud, la clef.
Oui, Hugo sentait monter une machination énorme, aux multiples strates, un scandale qui ferait tomber plusieurs têtes, peut-être des plus connues et respectées.
Et il n’allait pas laisser passer cette occasion. Depuis le temps qu’il rêvait de pouvoir les nettoyer, ces écuries d’Augias qui encombraient le monde !
Nettoyer les écuries d’Augias. Penser qu’un simple citoyen, à présent, avec l’aide d’Internet, pouvait le faire grâce à son seul discernement et à sa grande énergie ! N’était-ce pas une utopie de rêveur, de philosophe ?
Plus maintenant. »

Bleu Blanc Sang, T1 : Bleu, Bertrand Puard. Hachette Romans, 2016. 309 pages.

Mes critiques de Blanc et de Sang

Colorado, de Frédérique Toudoire-Surlapierre (2015)

Colorado (couverture)Frédérique Toudoire-Surlapierre, professeure de littérature en université, nous emmène pour un voyage, non pas au Colorado comme pourrait le laisser présager le titre de cet ouvrage, mais au pays des couleurs. Quelles sont les symboliques des couleurs dans la littérature, dans le cinéma ? Le rôle des impressionnistes ou de la religion ? Les représentations traditionnelles, les images, les concepts associés à telle ou telle couleur ?

Bleu, noir, blanc, rouge, vert, jaune. Romans, contes, photographies, films, peintures. Imiter le réel, s’en détacher. Quatre chapitres pour parler… de beaucoup de choses.

J’ai été par moment très intéressée, lorsqu’elle se penchait sur un livre, sur un film, voire sur un tableau pour l’examiner plus en profondeur. Les analyses des romans Moby Dick d’Herman Melville ou Le dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, du film La Ricotta de Pier Paolo Pasolini ou encore de l’impact du « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch sur la littérature (bien que je sois plutôt réfractaire à l’art moderne…) sont des moments où j’ai été davantage absorbée par l’ouvrage.

Malheureusement, ces passages n’étaient pas majoritaires et la « théorie », c’est-à-dire des enchaînements de phrases abstraites et tarabiscotées tant dans leur forme que dans leur fond, faisait retomber l’intérêt périodiquement suscité.

Le sujet traité – les représentations, significations des couleurs – était trop vaste pour être ainsi traité dans un ouvrage de 170 pages. Peut-être un focus sur l’une des facettes abordées ici aurait-il été plus pertinent et surtout plus intéressant. Le rôle du cinéma dans la codification des couleurs et les conceptions divergentes du 7e art apparues parallèlement à la couleur, par exemple. Ou son rôle dans la littérature et les contes. Ou tout autre aspect puisque l’auteure nous a montré dans cet ouvrage qu’ils sont multiples.

Ce que je retire de positif de ma lecture, c’est une envie de lire les romans mentionnés ou de voir les films cités. Je dois au moins à Colorado, faute d’un voyage véritablement agréable, un élargissement de mon horizon culturel !

« Quand vous sortez pour peindre, déclare Claude Monet, essayez d’oublier quels objets  vous avez devant vous, un arbre, une maison, un champ ou  quoi que ce soit. Pensez simplement que là, se trouve un petit carré de bleu, ici un rectangle de rose, ou encore un trait de jaune, et peignez-les, juste comme vous apparaissent leur couleur exacte et leur forme, jusqu’à ce que vous obteniez votre propre impression naïve de la scène devant vous. »

 « Les couleurs sont des parures du monde. » Ionesco

Colorado, Frédérique Toudoire-Surlapierre. Les éditions de Minuit, coll. Paradoxe, 2015. 174 pages.

Toile de dragon, Muriel Zürcher (textes) et Qu Lan (illustrations) (2014)

Toile de dragon (couverture)

Découverte montreuilloise, Toile de dragon raconte l’histoire de Thong-Li, un petit garçon qui s’occupe au marché en dessinant dans la poussière. Lorsqu’un vieux mendiant lui troque un magnifique poisson bleu contre un pinceau et de l’encre, il peut enfin réaliser son rêve : garder une trace de ses dessins ! Trop pauvre pour acheter du papier, il ne se décourage pas et commence à peindre sur des toiles d’araignée… Et son talent est si immense que l’empereur ne tolère pas qu’il ne soit pas à son service. Il l’envoie chercher pour qu’il peigne sur chaque toile de son immense palais et c’est le début des ennuis pour Thong-Li…

L’histoire, aux accents d’authentique conte chinois, est belle bien que classique. Liberté, beauté de la nature, art, mégalomanie… On se laisse prendre facilement à cette aventure. On est ravi de voir le rêve de Thong-Li se réaliser, on s’émerveille devant ses dragons que l’on imagine majestueux, on tremble avec lui devant la menace de mort lancée par l’empereur. Et quelle belle idée, peindre sur des toiles d’araignée ! Ne nous arrêtons pas sur le comment et laissons le rêve faire effet… Que de poésie jusqu’à la dernière page qui m’apparaît comme un mélange des poèmes « Liberté » et « Le cancre » de Jacques Prévert.

« Liberté

(…) Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffé d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom (…) »

« Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur »

« Et là, sur une toile d’araignée tendue entre deux vieux arbres, il peint. Son dessin s’offre aux caresses des éléments, aux regards des vivants. Le vent et les hommes retiennent leur souffle devant tant de beauté. Sur la toile, Thong-Li a dessiné la liberté. »

Elle-même d’origine chinoise, Qu Lan illustre magnifiquement cette histoire et le grand format de l’ouvrage les met particulièrement en valeur. Elle transcrit en image la délicatesse de ce jeune artiste, il est touchant dans sa joie comme dans sa détresse. Sous son pinceau, il s’épuise et dépérit peu à peu alors que l’empereur exige sans cesse plus de lui. Ses paysages brumeux, écumeux, transportent le lecteur sur les rivages lointains de la Chine. Son petit poisson scintillant parmi les carpes grises m’a fasciné à lui-seul : onirique apparition qui donne un ton rêveur dès les premières pages…

Une petite perle. Un texte empli de poésie et servie par une illustratrice talentueuse.

« Ceci est pour toi. Un bâton d’encre, une pierre pour l’écraser, un pinceau fin, et un conseil : veille à ne pas tracer les limites de ta liberté. »

 « Sache, Thong-Li, que toutes les beautés m’appartiennent. Je les garde enfermées en ma demeure. Toi, tu peindras un dragon sur les toiles d’araignée de chacune des mille et une pièces du palais. Si ton travail me donne satisfaction, tu vivras, vêtu de soie brodée, nourri de mets exquis, abreuvé de liqueurs rares. Mais si tu me déçois… je te ferai couper la tête ! »

Toile de dragon, Muriel Zürcher (textes) et Qu Lan (illustrations). Picquier jeunesse, 2014. 36 pages.

Quelques illustrations sur le site de Qu Lan 

Le dernier tango de Kees Van Dongen, de François Bott (2014)

Le dernier tango de Kees Van Dongen (couverture)Ouvrage présenté par les éditions Cherche-Midi pour la rentrée littéraire de septembre 2014, Le dernier tango de Kees Van Dongen raconte les dernières heures du peintre, dernières heures pendant lesquelles il se remémore son passé. Sa vie défile sous ses yeux et il côtoie à nouveau, le temps d’une dernière fête, ses amis, poètes, boxeurs, peintres qui ont vécu dans ce Paris insouciant des années 1920. Autour du vieillard s’affairent trois jolies femmes. Trois infirmières. L’occasion pour l’ancien séducteur de retrouver les fantômes de ses trois épouses, de ses maîtresses ainsi que de ses innombrables modèles. Le récit devient alors une ode aux corps des femmes, à leur beauté et à leurs charmes. Une ultime déclaration d’amour à toutes celles qui ont traversé – ou qui auraient pu – sa vie. Malgré la vieillesse et la maladie, mourir devient difficile, terrifiant. Pourquoi faut-il mourir alors que la vie est si belle ? Van Dongen nous dit qu’il ne s’est jamais ennuyé, qu’il n’a jamais rien regretté ; pourquoi un tel amoureux de la vie devrait-il la quitter ?

La forme est celle d’un long monologue. Comme j’ai pu l’exprimer suite à la lecture de Sagan 1954, j’apprécie moyennement cette littérature où l’on attribue à un personnage réel des pensées et des sentiments imaginés, fantasmés. Littérature très à la mode actuellement, chaque personnage historique/artiste/penseur y ayant peu à peu droit (la rentrée littéraire nous dévoilera également l’intimité de Descartes sous la plume de Christian Carisey dans Le Testament de Descartes). Nous sommes dans de la pure fiction et François Bott nous donne une version de Kees Van Dongen, sa version. Un vieil homme, certes un peu prétentieux, mais attachant dans son amour de la vie et des personnes qui l’ont entouré.

En revanche, le contexte historique et artistique est vérifié. Ce livre est une machine à remonter le temps. En quelques pages, on revisite les années 1920-1930 et les années folles. On croise Picasso, Jean Cocteau, le boxeur Jack Johnson ; l’une des trois infirmières lui rappelle le dernier amour de Raymond Radiguet, le mannequin Bronia Perlmutter ; une autre, la comédienne Maria Ricotti. On déménage de Montparnasse au 16e arrondissement tout en saluant les surréalistes de la place Blanche ou la « bande à Cocteau » du côté de la Madeleine.

Un livre agréable à lire bien que cet exercice d’écriture ne me séduise pas.

« Le vieux type disait qu’une jeune femme qui se farde, se maquille, ce n’est pas de la frivolité, c’est de la peinture : un tableau qui commence ou recommence… »

« Et maintenant, moi, Kees Van Dongen, j’étais comme Violetta, l’héroïne de La Traviata. Dans les lointains du souvenir, j’entendais les derniers bruits de la fête. C’était dans mes rêves perdus que je dansais mon dernier tango. »

Le dernier tango de Kees Van Dongen, François Bott. Cherche-Midi, 201 pages

Et si jamais …?, par Anthony Browne (2013)

Et si jamais..Anthony Browne n’était plus qu’un lointain souvenir d’enfance, celui d’avoir lu et aimé Une histoire à quatre voix.

Cette fois, pas de gorilles dans l’histoire, mais un petit garçon, Joe, invité à la fête d’anniversaire d’un copain. Sur le chemin, il s’inquiète et transmet ses angoisses à sa mère. Et si jamais les autres n’étaient pas gentils ? Et si jamais il ne s’amusait pas ?

Le texte est adapté à des jeunes enfants : court, simple et très facile à comprendre. Cet album exploite le thème de la peur de l’inconnu et des autres. Joe est si anxieux que sa mère, qui a tenté de le rassurer en route, s’alarme à son tour et se pose les mêmes questions. Tout ce qu’il voit devient angoissant. Les maisons sont sombres, lugubres sous le clair de lune. Leurs habitants sont étranges et peu rassurants : un homme avec des antennes d’extraterrestres, un énorme éléphant, une pièce infestée de serpents.

 « Et si jamais il y a PLEIN de monde là-bas ? » L’asociale agoraphobe que je suis se posera toujours cette question. Et finalement, une fois que l’on s’est jeté à l’eau, on s’aperçoit que rien de mauvais ne nous est arrivé. Au contraire.

L’album est construit de la même manière presque tout du long : quatre vignettes avec des phylactères montrant Joe et sa mère, un plan large d’une maison, puis l’intérieur de la maison en question qui s’étale sur une double page. Une succession de fenêtres qui sont autant de tableaux !

Les illustrations font le charme de cet album. On peut trouver mille petits détails sur chaque page : une lune semblable à un alien, une cheminée semblable à un haut-de-forme, un bosquet tête de chat, des garçons évoquant les frères Tweedle d’Alice au pays des merveilles, des peintures rappelant des tableaux connus (mais je n’arrive pas à remettre le doigt dessus…), etc. A vous de trouver les autres !

Merci aux éditions Kaléidoscope et à Babelio pour cette lecture qui m’a donné envie de redécouvrir l’univers à la fois familier et fantastique d’Anthony Browne.

Et si jamais …?, Anthony Browne. Kaléidoscope, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Elisabeth Duval. 34 pages.

Autre livre d’Anthony Browne : Une histoire à quatre voix