Sélection de livres courts : Le journal d’Edward, Avant Gwen, Le terrible Effaceur et Lettres timbrées au Père Noël

Un article fourre-tout.
Un livre très drôle et tout aussi philosophique. Un mini polar efficace. Un petit conte sympathique. Un album surprenant et savoureux.

 

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Le journal d’Edward, hamster nihiliste : 1990-1990,
de Miriam Elia et Ezra Elia (2012)

Le journal d'Edward (couverture)Le journal d’Edward est un petit livre qui trône fièrement sur mes étagères depuis quelques années maintenant, j’adore de temps à autre le reprendre pour une tranche de philosophie et d’humour noir.

Edward est un hamster, mais un hamster qui aime jeter ses pensées sur le papier, dans la solitude de sa cage. Entre espoirs de liberté, résignation face à une existence monotone, brèves rencontres, ce journal intime incongru et absolument unique est une perle de cynisme. Si certaines pages me font éclater de rire à chaque fois, le tout est néanmoins étonnamment transposable à nos vies – parfois si vaines – d’êtres humains. Nous nous reconnaîtrons tous et toutes en Edward. En tout cas, sa noirceur, sa mélancolie parfois dépressive, ses perpétuelles interrogations sur la futilité de son quotidien me correspondent totalement.

Venez vite découvrir Edward, l’infortuné hamster qui nous raconte sa vie malheureusement si brève avec un humour délicieusement sarcastique et une perspicacité universelle.

 

Le journal d’Edward, hamster nihiliste : 1990-1990, Miriam Elia et Ezra Elia. Flammarion, 2013 (2012 pour l’édition originale). Transcrit du langage Hamster par Miriam Elia et Ezra Elia, traduit de l’anglais par Rose Labourie. 91 pages.

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Avant Gwen,
de Dennis Lehane (2003)

Avant Gwen (couverture)Etonnante nouvelle entièrement racontée à la seconde personne du singulier. Narration surprenante et immersive au rythme scandé (que j’avais déjà rencontré il y a au moins un siècle dans un petit roman d’Ann Scott, Héroïne) qui nous plonge dans la peau d’un homme tout juste sorti de prison, récupéré par son malfrat de père. On comprend vite qu’il reste des affaires non réglées, des trucs louches, des trucs sales, et que cette histoire va mal se finir

Dennis Lehane économise ses mots, ménage ses révélations. Au compte-goutte, il laisse échapper des indices et ce n’est que dans les ultimes pages que nous comprendrons de quoi il retourne. Il se joue de nous, moque nos attentes. Quelques petites dizaines de pages et pourtant, nous avons une histoire complète, riche en émotions et en rebondissements. Une nouvelle noire, pessimiste quelle que soit la direction dans laquelle regarde ce « tu ».

Une nouvelle singulière qui se dévorera en quelques minutes, le temps d’une plongée dans l’enfer bien terrestre des désirs humains.

« Tu penses à tout ce temps perdu et au plaisir de se retrouver seul dans une chambre double devant la télé, tu penses à Gwen – tu as même l’impression, un bref instant, de sentir le goût de sa langue –, et tu penses aussi au chemin qui t’a amené jusqu’à ce motel aujourd’hui, après quarante-sept mois de prison – un chemin qui beaucoup jugeraient tortueux, bizarre, plein de tours et de détours, mais qui, pour toi, est un chemin comme un autre. Tu le suis aveuglément, ou parce que tu n’as pas le choix, tu découvres à quoi il ressemble au fur et à mesure, et où il va seulement quand tu arrives au bout. »

Avant Gwen, Dennis Lehane. Editions Rivages, coll. Noir, 2004 (2003 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. 51 pages.

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 Le terrible Effaceur,
de Marie-Sabine Roger (2015)

Le terrible Effaceur (couverture)Une vallée paisible et heureuse est bouleversée par la venue du terrible Effaceur. Avec sa terrible gomme, il efface toute trace de joie, d’amitié, de confiance ou de lumière. Jusqu’à ce qu’une enfant leur fasse redécouvrir la vie.

Un dictateur puissant, mais au fond, un seul homme contre la multitude. Un petit récit pour la liberté qui illustre cette interrogation que l’on a tous eu un jour en découvrant l’existence de la tyrannie : « mais pourquoi ne se sont-ils pas rebellés ? ». Un texte qui raconte la peur qui se niche insidieusement dans les cœurs, la défiance envers les autres qui paralyse, la tristesse qui s’abat sur les esprits et les condamne à la servitude. Qui raconte comment le souvenir des jours heureux est le seul remède contre la tétanie qui s’est emparée de leur cœur et de leur corps.

Des mots sonnant comme un poème pour un petit conte sur la haine et la solidarité, sur la peur et la vie.

« Un triste jour, surgit d’on ne sait où, sans doute d’un pays épuisé par la guerre, survient un homme. Un homme maigre et long comme un jour de misère, avec un regard fou de haine et de fureur. »

« Seul subsiste de lui son grand trousseau de fer.
On le suspend au mur, pour ne pas oublier qu’un homme plein de haine peut en vaincre dix mille, mais que le pire des tyrans ne pourrait empêcher un enfant de rêver. »

Le terrible Effaceur, Marie-Sabine Roger. Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015. 48 pages.

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Lettres timbrées au Père Noël,
d’Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol (2017)

Lettres timbrées au Père Noël (couverture)Laissez-moi, pour terminer, vous parler d’une lecture tout à fait de saison !

On connaissait les lettres au Père Noël et leurs listes de cadeaux souvent bien fournies. Voici maintenant les lettres de réclamation au Père Noël, pas contentes certes, mais tout aussi enthousiastes ! Eh oui, si votre cadeau n’est pas de votre âge, cassé ou tout simplement nul, n’hésitez pas à le faire remonter auprès du responsable !

Ces lettres sont de véritables pépites. Souvent drôles et touchantes, elles reflètent la diversité des personnalités de chaque enfant. Certaines sont engagées – féministe ou pacifiste – et d’autres sont tristement bouleversantes. Toutes parlent évidemment de Noël et des cadeaux, mais aussi de maladie, de genre, de divorce, d’inégalités sociales, de la mort d’un grand-père, de la naissance d’une petite sœur… autant d’événements, sombres ou lumineux, qui peuvent marquer la vie d’un enfant.

Chaque lettre (une vingtaine) s’étale sur une double page et c’est un régal de les découvrir l’une après l’autre. Les visuels sont travaillés, utilisant de multiples supports et outils (carton, page de cahier, dos d’une enveloppe, tissu, feutres, stylo, crayon gras, masking tape, etc.), variant typographie et vocabulaire. Si le résultat final est très coloré, j’ai apprécié que certaines lettres soient sobres. De la même façon que certaines sont soignées ou tachées, après tout, chacun.e son style !

 

Qu’elles viennent de France métropolitaine, de la Réunion, de Suisse ou de Belgique, ces Lettres multicolores et plein de petits dessins présentent une diversité – à la fois de forme que de fond – absolument fantastique et réjouissante. Un livre surprenant qui pourra être source de nombreuses réflexions et interrogations.

Merci à Camille (alias L’oiseau lit) qui m’a permis de découvrir ce très chouette ouvrage grâce à un concours organisé pour le premier anniversaire de son blog ! Je vous invite notamment à lire sa chronique sur ce même ouvrage !

Lettres timbrées au Père Noël, Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol. Talents Hauts, 2017. 40 pages.

Challenge Voix d’autrices : un album jeunesse

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Station Eleven, d’Emily St. John Mandel (2016)

Station Eleven (couverture)Quatrième roman de l’auteure canadienne Emily St. John Mandel, Station Eleven est une dystopie dans laquelle l’humanité a été décimée à 99% par une pandémie fulgurante. Les survivants doivent se débrouiller dans un monde où tout ce qu’ils connaissaient a disparu : l’électricité, les transports, l’eau courante, les frontières, Internet, l’essence… Parmi eux, une troupe de comédiens et de musiciens – La Symphonie Itinérante – parcoure la région des Grands Lacs pour jouer du Shakespeare ou de la musique classique.
Sur une période de plusieurs décennies – avant et après la pandémie –, on suit plusieurs personnages tous liés par un acteur, Arthur Leander, mort sur scène le soir où le monde bascula.

Certes, Station Eleven est un roman post-apocalyptique, mais ce n’est pas un livre d’action. L’histoire met l’accent sur l’humain. Parmi ceux que nous suivons – Arthur, Miranda, la première femme de celui-ci, Jeevan, un ancien paparazzi qui assista à sa mort et tenta de le sauver, Kirsten, une jeune femme qui jouait avec lui alors qu’elle n’avait que huit ans, ou encore Clark, son meilleur ami –, certains vivront, d’autres pas (je ne spoilerai pas en disant qui !). Leurs vies se croisent, se lient avec, comme toile de fond, deux BD intitulées… Station Eleven.

Emily St. John Mandel dit l’espoir, les regrets, la peur, la solidarité, les souvenirs. Elle fait des allers-retours entre le monde d’avant la pandémie et celui d’après. Avec Clark et Miranda, on revit également la progression des événements, les premiers jours de la fin de monde, quand tout vint peu à peu à manquer.
Les personnages sont tous vrais et on se sent très proches d’eux. Pas de héros, juste des hommes et des femmes avec des qualités et des défauts qui luttent pour vivre, pour survivre dans ce monde perdu.

Ce réalisme est également présent dans la manière dont l’après est abordé. Ici, pas de morts-vivants, juste un nouveau monde à appréhender. La survie, l’absence de choses qui nous semblent évidentes tant elles sont intégrées dans notre quotidien (l’électricité, Internet, l’eau courante, etc.), les dérives religieuses ou sectaires… La manière dont tout se dégrade et dont les ressources disparaissent m’a semblée parfaitement crédible.

Egalement réflexion sur le souvenir et sur la transmission, Station Eleven est un roman passionnant, servi par une écriture très agréable et fluide. Impossible de lâcher ce roman très bien construit dans lequel les pièces du puzzle se mettent progressivement en place.

« Si ç’avait été un autre que Hua, Jeevan ne l’aurait pas cru, mais il n’avait jamais connu un homme aussi doué pour l’euphémisme. Si Hua disait qu’il s’agissait d’une épidémie, c’est que le mot épidémie n’était pas assez fort. Jeevan fut soudain terrassé par la certitude que cette maladie décrite par son ami allait être la ligne de démarcation entre un avant et un après, un trait tiré sur sa vie. »

« Si l’enfer c’est les autres, que dire d’un monde où il n’y a presque plus personne ? Peut-être l’humanité s’éteindrait-elle bientôt, simplement, mais Kirsten trouvait cette pensée plus apaisante que triste. »

« – En tout cas, je ne sais pas comment vous supportez ça [d’explorer des maisons abandonnées].
Nous le supportons parce que nous étions plus jeunes que toi quand tout a pris fin, pensa Kirsten, mais pas suffisamment jeunes pour n’en garder aucun souvenir. Parce qu’il ne reste pas beaucoup de temps, que tous les toits s’effondrent et que bientôt ces vieilles constructions ne seront plus sûres. Parce que nous cherchons en permanence l’ancien monde, avant que toute trace en ait disparu. Mais ça semblait trop compliqué à expliquer, alors elle haussa les épaules au lieu de lui répondre. »

« Il marchait depuis cinq jours lorsqu’il finit par rencontrer quelqu’un. Au début, la solitude avait été un soulagement – il avait imaginé un monde livré à la barbarie, s’était imaginé mille fois dépouillé de son sac à dos et condamné à mourir sans provisions – mais, au fil des jours, la signification de ce paysage désertique commença à lui apparaître. La grippe de Géorgie avait été si efficace qu’il ne restait quasiment plus personne. »

Station Eleven, Emily St. John Mandel. Payot & Rivages, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé. 477 pages.

Faillir être flingué, de Céline Minard (2013)

Faillir être flinguéFaillir être flingué, c’est une quinzaine de personnages qui se croisent, qui se poursuivent, qui se battent, qui tombent amoureux, qui se tirent dessus, qui s’associent, qui se découvrent. On rencontre un voleur de chevaux, une contrebassiste, un éleveur de mouton, une tenancière de saloon, deux frères qui voyagent avec leurs bœufs, leur mère et le fils de l’un d’eux, une Chinoise, des Indiens, une guérisseuse, et bien d’autres personnages. Tout ce beau monde finit par se rassembler dans une ville qui pousse au milieu des plaines.

Nous sommes au début de la Conquête de l’Ouest, au beau milieu d’un Far-West encore peuplé par les multiples tribus indiennes, par les bisons et autres cowboys poussiéreux. Le chemin de fer n’est pas encore là et les échanges avec les Indiens ne sont pas que meurtriers : les hommes troquent et s’aident même s’ils se tuent parfois. Une terre où tout est à découvrir et où tous les rêves sont possibles. Il faut créer les échoppes, les commerces ; échanger, trafiquer, voyager pour s’approvisionner. C’est la fondation d’un pays, une histoire devenue mythe qui fait rêver les écrivains, les réalisateurs et le public.

J’ai entendu dire que l’on se perdait quelques fois parmi tous les personnages. Oui, éventuellement, quand on ne les a rencontré qu’une fois et qu’ils reviennent quelques chapitres plus loin ; après, ils sont assez particuliers, assez singularisés pour que l’on fasse une distinction entre eux. Je me suis totalement laissée embarquée par cette histoire, je n’ai pas vu le temps passer. Je lisais, il était neuf heures du soir et quand j’ai relevé la tête, il était onze heures : je suis restée dix secondes la bouche ouverte à me demander ce qui s’était passé.

On retrouve toutes les caractéristiques du western : le saloon, les Indiens, les revolvers, les chevaux et les bottes de cowboys, la diligence, un petit massacre ou deux, le barbier, les poignées de dollars. Mais les personnages sont hauts en couleur, résistants, volubiles ou taciturnes, drôles et attachants, dissimulant leur sensibilité sous leur rudesse. Au Far-West, les lois ne sont pas les mêmes que celles de la ville : les hommes blancs scalpent les Indiens aussi, les femmes tirent aussi bien que les hommes et dirigent les saloons (à l’instar de Vienna, alias Joan Crawford, dans Johnny Guitar).

Accompagnés de leurs bêtes (chevaux, moutons, bœufs), ils se dessinent dans un tableau contemplatif. La nature est omniprésente, tantôt amicale et fertile, tantôt dangereuse.

Céline Minard m’a donné soif des grands espaces, envie de courir en forêt ou dans les champs, d’écouter les oiseaux, le craquement sec des branches mortes sous les pieds, de sentir l’eau fraîche sur ma peau, l’air froid brûler ma gorge.

Parler de nature sauvage, de chevaux, de revolvers, fait venir dans mon esprit le nom de McCarthy, mais ce n’est en rien le même ton – il y a beaucoup plus d’espoir de s’en sortir, de vivre, dans Faillir être flingué –, en rien la même écriture – celle de Céline Minard est bien plus fluide – et en rien le même destin que vivent les personnages – ceux de McCarthy vivent moins longtemps ! Je pense à lui, mais ne les compare pas. Et je n’ai pas retrouvé dans ce livre tout ce que j’éprouve en lisant McCarthy (qui est, pour moi, l’un des – si ce n’est LE – plus grands écrivains américains contemporains).

« Il sourit en pensant qu’il lui suffisait d’avancer pour s’enrichir. D’avancer et de se baisser de temps en temps. Il décida d’en faire sa ligne de conduite et reprit son chemin le cœur léger. Il sifflait en chevauchant. »

 « La bourse de plumes était le seul bagage qu’il s’était autorisé depuis qu’il avait jeté sa mallette de cuir dans le brasier où brûlaient les corps des hommes, des femmes et des enfants qu’il avait tués. Il s’était juré devant le premier nid qu’il avait observé après sa renaissance, que la connaissance des oiseaux serait la seule science à laquelle il s’adonnerait pour le reste de sa vie. La collecte des contes, le seul passe-temps. Il avait fait serment de ne plus jamais approcher ses mains d’une lancette ou d’une seringue, ni son esprit d’une plaie. Ce savoir blanc dont il s’était fait le passeur et qui avait provoqué tant de mal autour de lui, il l’avait jeté dans les flammes. Avec le désir de domination qui le sous-tendait et dont il ne s’était pas douté avant de décimer un village entier et de voir de ses yeux vivants, les corps gonflés et souffrants de ceux qu’il avait voulu sauver, détruits par ses soins. Des corps qui, la veille, étaient pleins de santé. »

 « Jeffrey marchait à grands pas et repassait dans son esprit les objets indiens qu’il avait vus à l’occasion de la veillée funèbre et des préparatifs de l’attaque. Les bols peints, les bâtons ornés de perles, d’os, d’écus. Les coffres rutilants, les jambières brodées, les capes polychromes. Les panières, les sacs de peau, l’osier. Il y avait une âme dans chacune des choses façonnées par leurs mains, et assez de raffinements pour témoigner de la liberté sans effrayer les Blancs. Brad était persuadé qu’il était possible de développer un autre mode de relation que la guerre entre les deux mondes. »

Faillir être flingué, Céline Minard. Payot & Rivages, 2013. 336 pages.