Salle des pas perdus, de Julia Billet, lu par Kriss Goupil (CdL, 2015)

Salle des pas perdus (couverture, livre audio)Voilà trois ans que la vieille vit dans ma gare de Lyon. Elle y a ses habitudes, son coin pour dormir, ses copains de galère, les dames-pipi avec qui elle partage papotages légers et confidences… C’est son quotidien. Un quotidien bouleversé le jour où elle croise, dans la salle des pas perdus, une jeune fille qui semble différente de tous les autres gens. Elle la prend sous son aile et la renomme « Salomé ».

Au milieu du mouvement perpétuel de la gare et de tous ces voyageurs pressés qui ne s’arrêtent un instant uniquement pour mieux repartir, la vieille prend son temps. Elle capte des « bribes de mots, bribes de vies, juxtaposées ». La description de la vie des sans-abris est sans mélo. Elle paraît peut-être même un peu trop facile, un peu trop joyeuse parfois, même si les difficultés et les dangers sont parfois évoqués. Je me suis interrogée à plusieurs reprises sur le réalisme de cette image donnée du quotidien des SDF, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un livre également destiné à des jeunes ados, ce qui peut expliquer le ton choisi.

La souffrance des deux femmes est évoquée avec beaucoup de pudeur. Leurs dialogues sont simples, mais les silences en disent parfois davantage. Le passage où Salomé se confie enfin, au bout de plusieurs jours, est très émouvant. Elles ont deux générations d’écart, mais elles se comprennent parfaitement car toutes deux souffrent de la même solitude.

En revanche, la voix de Kriss Goupil ne me correspond absolument pas. Son timbre n’est pas de ceux que j’apprécierais écouter pendant des heures. Si douce qu’elle semble fausse, affectant un attendrissement démesuré pour les personnages, elle a fini par m’exaspérer.

Un roman tendre sur deux personnages en marge qui, cependant, ne m’a pas émue plus que ça peut-être à cause de la lecture qui en a été faite.

« La fille ne regarde pas, elle ne voit pas, elle a pourtant les yeux ouverts, mais sur l’intérieur. Elle ne perçoit rien de ce qui se passe autour d’elle. La vieille en est sûre, elle connaît ce regard du dedans, un regard qui a mal. »

Salle des pas perdus, Julia Billet, lu par Kriss Goupil. CdL, 2015 (L’Ecole des loisirs, 2003, pour l’édition papier). 2h05, texte intégral.

Poulbots, de Patrick Prugne (2014)

PoulbotsAprès Ici reposent tous les oiseaux et Félicien et son orchestre, voilà la troisième critique d’un ouvrage, qui se trouve être une BD, des éditions Margot : Poulbots de Patrick Prugne.

Nous sommes en juin 1905, sur la butte Montmartre. Celle-ci ne ressemble encore pas à Paris, c’est encore la campagne. Le « maquis » parsemé de pauvres cabanes de bois. Dans celui-ci et dans la rue vit une bande de gamins : L’Aspic, Paulo, La Ficelle, Trois-Pouces ainsi que la belle Manon, « la princesse du maquis » (que j’aurais aimé voir un peu plus développée peut-être…).

Alors que les familles miséreuses de la butte sont menacées d’expulsion, cette petite équipe va recevoir l’aide inattendu d’un petit bourgeois, Jean Noblard, le fils du promoteur immobilier qui doit transformer Montmartre en beau quartier.

Notamment parce qu’on les distingue facilement les uns des autres, je me suis rapidement attachée à cette bande de petits Gavroches, ces gamins des rues espiègles et frondeurs. Ils gardent une part d’innocence, de fraîcheur et de bonne humeur malgré les coups de leur père, la misère et la menace d’expulsion qui flotte au-dessus d’eux comme une épée de Damoclès. Ils confèrent à la BD un air de Guerre des Boutons. Les dialogues remplis d’argot ou d’expressions populaires sont un délice : « Tu… tu es en train de nous dire qu’on peut aller barboter la breloque dans ta canfouine ? »

Le Chat noir de SteinlenOn rencontre également plusieurs des artistes les plus célèbres de cette époque : le peintre et affichiste Théophile Steinlen à qui l’on doit la célèbre affiche de la « Tournée du Chat noir », le romancier Jules Renard et son Poil de Carotte ou encore le chansonnier et écrivain Aristide Bruant. Et bien sûr, le dessinateur Francisque Poulbot (1879-1946) qui puise son inspiration dans le quotidien des enfants de Montmartre et dénonce la misère, les injustices, l’alcoolisme… Dans la BD, un de ses amis dit de lui qu’« il voulait être peintre comme tout le monde et il est devenu dessinateur comme personne ». Son nom est devenu un nom commun qu’il a légué à tous les enfants pauvres de Montmartre, les poulbots qu’il a tant dessinés.

Un autre personnage historique de Montmartre fait son apparition : le vagabond et magouilleur Bibi-la-Purée, de son vrai nom André-Joseph Salis de Saglia.

Poulbot 1

– Dis, maman, si t’enlevais les petits bouchons, il boirait pas mieux ?

Cette bande dessinée au grand format (un bel objet, très soigné, comme tous les livres publiés aux éditions Margot) met en scène des personnages attachants aux visages expressifs. Il y a beaucoup de douceur dans le dessin de Patrick Prugne, un peu de nostalgie aussi. Les couleurs sont superbes, notamment pour ce qui est des scènes de crépuscule ou de nuit éclairées à la lanterne.

Pour terminer, 16 pages de croquis tirés des carnets de Patrick Prugne ainsi qu’une biographie de Poulbot complètent ce charmant voyage dans le Montmartre du début du XXe siècle.

Un élevage de grenouilles, un crapaud nommé Bismarck, une urne funéraire, une vertèbre royale ; il n’en faut pas plus pour que les poulbots se lancent dans une croisade pour protéger leur butte, avec un peintre comme observateur discret. Des héros irrésistibles pour une bande dessinée magnifique, tant par son histoire que par le dessin.

dessin de Poulbot

– Faut deux R à terrain. – Attendez au moins que ça soit sec !

« Ce jour-là, mon père venait de battre en retraite devant une poignée de gamins…
Le mythe s’effritait… »

« Eh ben, La Ficelle, qu’est-ce que tu fais là avec c’te tête en coin de rue ? »

« C’est les petits des grandes villes,
Les petits aux culs mal lavés,
Contingents des guerres civiles
Qui poussent entre les pavés. »
Les loupiots, Aristide Bruant

Poulbots, Patrick Prugne. Editions Margot, 2014. 80 pages.

From Hell : une autopsie de Jack l’Eventreur, d’Alan Moore et Eddie Campbell (2000)

From HellIl y a très longtemps, j’avais vu le film, réalisé par Albert et Allen Hughes, avec Johnny Depp et Ian Holm (2001). Ce fut une surprise d’apprendre il y a quelques mois qu’il était tiré d’un roman graphique. L’ayant trouvé à la médiathèque, j’ai attaqué sa lecture.

Ai-je besoin de rappeler l’histoire de Jack l’Eventreur, cet homme qui dans le Londres victorien assassina les prostituées de Whitechapel avant de disparaître sans laisser de traces ? Il ne laissa qu’une lettre (malgré de nombreux imitateurs) intitulée « From Hell », « De l’enfer ». Je ne révèlerai rien de l’hypothèse avancée par Alan Moore afin de ne gâcher à personne le plaisir de la découvrir.

From Hell est un sacré pavé avec ses 575 pages. Quatorze chapitres, un prologue, un épilogue et des appendices.

 

Chaque chapitre – un peu comme Fritz Haberest ouvert par une page noire et des citations. Contemporaines à l’histoire ou moderne, provenant de journaux, d’écrivains célèbres (Oscar Wilde ou Frank Kafka, par exemple), de livres de ripperologues, de poèmes (Milton, Yeats…), etc., elles annoncent le chapitre, donnent parfois le ton. Les chapitres peuvent plus ou moins longs, muets ou bavards, dynamiques ou lents, sanglants ou non.

Des épisodes de la vie de l’assassin se mêlent à ceux de ses victimes. Je l’ai dit : de son identité, je ne dirai pas un mot. Mais sa psychologie est particulièrement fouillée. Ses intentions, ses secrets, sa vie publique, ses illuminations, ses croyances nous sont dévoilées.

On découvre la vie dans le Londres de Victoria : la domination du pouvoir, les francs-maçons, et le quotidien des plus démunis, la solitude et la misère humaine. Ceux, ou je devrais plutôt dire, celles pour qui la vie signifie l’alcool, la prostitution et la peur des gangs qui leur extorquent de l’argent. Pourtant, les femmes ne sont pas les plus misérables : elles se battent pour survivre, pour payer le loyer, pour se nourrir alors que les hommes apparaissent souvent plus pitoyables. Ça grouille parfois, les personnages sont nombreux, il faut un petit moment le temps de faire leur connaissance et de les reconnaître. On rencontre John Merrick, alias Elephant-Man, William Blake ou encore Oscar Wilde.

 

Les appendices sont divisés en deux parties. Tout d’abord, précédées par deux plans de Londres et de Whitechapel, des annotations pour chaque chapitre, voire pour chaque planche du livre, éclaircissent les passages un peu nébuleux et expliquent les sources, les preuves, les spéculations, les inventions, les probabilités de chaque élément. Car malgré une part de fiction évidente, les auteurs se sont basés sur une enquête sérieuse prenant en compte des faits avérés et des documents réels. Ensuite, Le Bal des chasseurs de mouettes est un historique de la « ripperologie » et des différents suspects proposés par les auteurs. Nous commençons avec Walter Sickert en 1890 pour terminer avec From Hell.

Si le premier appendice est parfois très conséquent et un peu lourd en références, il n’en reste pas moins passionnant et témoigne de l’enquête réalisée par Alan Moore. De même le second illustre de manière assez drôle les spéculations et les fantasmes nés de ces meurtres. On apprend quand même un certain nombre de choses.

 

Les dessins  d’Eddie Campbell n’utilisent que du noir. Sombres, ils transmettent et servent à merveille l’ambiance de l’histoire. Ils sont parfois oppressants, si ténébreux que l’on ne voit pas bien ce qui se passe, comme si l’on était au fond d’une impasse au milieu d’une nuit sans lune. Certaines planches sont très lentes et donnent au lecteur le temps de s’imprégner d’une situation, elles accompagnent une discussion ou illustrent la stupéfaction d’un personnage comme frappé par la foudre suite à la découverte d’un corps. En alternant deux techniques (énormément de traits ou des aplats), Eddie Campbell fait le parallèle entre deux mondes : celui des riches auquel appartient l’assassin et celui des plus miséreux auquel appartiennent les victimes.

Un roman graphique passionnant, documenté, qui nous transporte à la fois dans le mythe de Jack l’Eventreur et dans les palais et les bas-fonds du Londres de la reine Victoria.

« Le seul lieu où les dieux et les monstres existent sans conteste n’est autre que l’esprit humain… »

From Hell : une autopsie de Jack l’Eventreur, Alan Moore (textes) et Eddie Campbell (dessin). Delcourt, coll. Contrebande, 2000 (1991-1996 pour l’édition originale en dix volumes). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Jannequin. 572 pages.