Kalavrita des mille Antigone, de Charlotte Delbo, lu par Isabelle Bouhet et Philippe Campiche (Ouï’Dire, 2014)

 

Kalavrita des mille Antigone (couverture)Ça s’est passé un samedi, jour de marché, dans le petit village de Kalavrita. Des soldats bottés, casqués et armés ont surgi, ont bloqué les rues, ont rassemblé les habitants. D’un côté, les femmes, les enfants et les vieillards. De l’autre, les garçons et les hommes de 16 à 70 ans. Ils conduisent ces derniers à la ravine. Et le bruit des mitraillettes éclate.

Plus tard, ils quittent le village. C’est alors au tour des femmes de monter à la ravine pour y trouver leur mari, leur père, leur fils. Après la veillée se pose la question des derniers hommages funéraires. Comment enterrer mille trois cents hommes ?

 

Kalavrita est un village grec de la région du Péloponnèse dont tous les hommes furent exécutés le 13 décembre 1943. Comme évoqué à la fin de l’ontario de Charlotte Delbo, un monument aux morts a été érigé pour rappeler le nom de toutes les victimes de ce massacre.

Quant à Antigone, elle était la fille incestueuse d’Œdipe et de Jocaste. Lorsque tous deux apprirent que la prophétie qui avait été fait à la naissance d’Œdipe (« tu tueras ton père et tu épouseras ta mère ») s’était accomplie, la reine se suicida et Œdipe se creva les yeux avant de s’exiler. Antigone l’accompagna dans son exil. A la mort de son père, elle revint à Thèbes où ses deux frères Etéocle et Polynice s’affrontaient pour le trône. Ils s’entretuèrent. Son oncle Créon offrit à Etéocle des funérailles décentes, mais interdit à quiconque de toucher au corps pourrissant de Polynice. Antigone passa outre, refusant de laisser son frère ainsi exposé, et accomplit ce qu’elle estimait être son devoir. Créon ordonna qu’elle fut enterrée vivante et Antigone se pendit dans son tombeau avec sa ceinture. (C’est une version succincte.)

 

Ancienne résistante et rescapée d’Auschwitz, Charlotte Delbo a écrit cette nouvelle après avoir visité le village Kalavrita.

C’est un texte terriblement émouvant. Dur aussi. Car les mots de Charlotte Delbo retracent les manœuvres froidement méthodiques des soldats allemands, mais aussi la volonté de ces femmes qui tiennent, à l’instar d’Antigone, à offrir aux êtres aimés un ultime hommage, une dernière marque de respect.

La puissance de ce texte réside, selon moi, dans la pudeur des mots et dans celle de la lecture qui en est faite. Pas de sanglots, de cris, pas de trémolos. Juste deux voix sobres et un accompagnement musical (harpe, piano et violoncelle) qui ponctue de-ci de-là le texte.

Le ton des deux comédiens, lent et posé, donne toute son émotion à l’histoire de ces femmes, une histoire au-delà du désespoir le plus profond, de l’horreur la plus absurde. Et pourtant, elles se relèvent sans renoncer à leur fierté, à leur humanité.

 

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Ouï’Dire.

 

Kalavrita des mille Antigone, Charlotte Delbo, lu par Isabelle Bouhet et Philippe Campiche. Ouï’Dire, coll. A la marge, 2014. 1h.

 

Publicités

Le Mahâbhârata, par Cécile Hurbault (Ouï’Dire, 2015)

Le Mahâbhârata (audio, couverture)Le Mahâbhârata signifie « la grande guerre de Bharata ». Il s’agit d’une épopée de la mythologie hindoue. Ce poème sanskrit vieux de plus de 2 000 ans est le plus long poème connu. Il relate la lutte qui opposa les cinq Pandava, des demi-dieux, à leurs cousins, les cent Kaurava, l’enjeu de cette guerre étant le trône de Hastinapura.

Cette histoire s’étend sur plusieurs années puisque, suite à une malheureuse partie de dés, les Pandava sont condamnés à un exil de douze ans.

Cet enregistrement (trois CD tout de même pour environ 3h40 d’écoute) est à l’origine un spectacle de la compagnie Jeux de vilains mêlant une conteuse, du théâtre d’ombres, des marionnettes et un gamelan, un orchestre de musique javanaise qui comporte beaucoup de percussions, mais aussi des instruments à cordes et à vent et qui est accompagné de chant. A travers ce spectacle, la troupe apporte en France le Walang Kulit, art javanais qui mêle théâtre d’ombres et marionnettes dans des représentations qui durent toute une nuit.

 

Duryodhana, Yudhishthira, Bhishma, Pandu, Arjuna, Bhima… Il y a beaucoup de noms, beaucoup de personnages, donc le début a été un peu confus pour moi (qui c’est lui déjà ? c’est un Pandava ou un Kaurava ? c’est le fils de qui ?) qui ne suit absolument pas familière de cette mythologie, mais on finit par intégrer qui est qui et qui est dans quel camp. Cécile Hurbault nous y aide un peu en donnant à chacun de ses personnages une voix différente.

Je ne connais pas la mythologie hindoue qui ne m’attire pas vraiment. Toutefois, sans avoir été complètement séduite par cette histoire, j’ai parfaitement suivi cette épopée dans tous ces rebondissements. La conteuse a su rendre parfaitement clair cette profusion de personnages, ce que j’ai beaucoup apprécié.

En revanche, il y a un point négatif pour moi : la musique. Accompagner cette histoire de musique et de chœurs traditionnels était une excellente idée qui contribue à nous mettre dans une ambiance particulière. Sauf qu’elle est trop forte, trop omniprésente. Il y (trop souvent) des longs passages musicaux qui nous poussent à attendre un changement de décor, un autre tableau, mais non, la scène continue, le dialogue se poursuit comme s’il n’y avait rien eu. Cela m’a fréquemment cassé mon écoute, j’ai vraiment été dérangée par cette musique trop envahissante parfois.

Une découverte de la mythologie hindoue et d’un texte incontournable qui souffre, selon moi, d’une musique qui prend parfois le pas sur le conte.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Ouï’Dire.

 

Le Mahâbhârata, Cécile Hurbault. Ouï’Dire, coll. Contes d’auteurs, 2015. 3h40.

Récits de vie en temps de guerre, de Jihad Darwiche (Ouï’Dire, 2009)

Récits de vie en temps de guerre (couverture)Publiés aux éditions Ouï’Dire, ces Récits de vie en temps de guerre rassemblent 15 histoires de vie ayant pour cadre la guerre du Liban, dans les années 1980. Ce sont des souvenirs, des témoignages, des anecdotes, tirés du quotidien des Libanais. Ces histoires vraies se déroulent parfois à la ville, parfois à la campagne ou encore évoquent les anonymes que sont ces servantes philippines ou éthiopiennes dont le nom est inconnu.

L’idée de recueillir ses histoires (vécues par Jihad Darwiche, racontées par sa mère, lues dans les journaux locaux…) lui est venue en voyant, alors qu’il était journaliste, une femme travailler la terre en dépit des explosions et du risque de mourir. Cette rencontre est racontée dans le très beau texte intitulé « Femme-printemps » qui, je trouve, véhicule un espoir fou.

Si l’horreur de la guerre est bien présente, elle ne domine pas. Les souffrances et la peur non plus. Ce que l’on ressent avant tout en écoutant ce livre, c’est l’espoir de ces gens, leurs petits bonheurs, leur lutte pour continuer à vivre. Comment vivre malgré la menace des bombes et les privations au quotidien.

Certaines histoires font sourire comme celle de Nabyl qui va s’acheter un pyjama pour la première fois de sa vie pour être vêtu décemment dans le cas où il serait tué dans son sommeil. D’autres sont très tendres à l’instar de celle nommée « Les deux amoureux » qui parlent de deux personnes âgées qui, ensemble, traversent la guerre. Toutefois, quelques-unes sont dures comme « L’ourson » ou « Le secouriste ».

Le livre audio s’achève sur un poème déclamé en arabe, puis en français qui prône la paix entre les religions.

L’accompagnement d’Henry Torgue au piano est très émouvant. Les airs sont variés, mais soulignent toujours merveilleusement ces histoires pleines de sensibilité.

L’écoute est fluide et l’on termine sans réaliser de l’heure qui vient de passer. Outre la qualité de la narration de Jihad Darwiche, cela est également lié aux récits qui sont très courtes. Si la plus longue fait seize minutes, les autres oscillent entre une, deux, cinq minutes.

Récits de vie en temps de guerre a reçu le prix du livre audio Handi-Livres en 2010.

Un beau témoignage du quotidien des Libanais pendant la guerre (qui est finalement le quotidien de la plupart des populations civiles durant les conflits). Sans verser dans l’émotion à outrance, Récits de vie en temps de guerre trace avec finesse un portrait de ces vies malmenées, voire parfois détruites.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Ouï’Dire.

« La religion d’Amour »

« Encore hier je reniais mon ami lorsque sa religion n’était pas proche de la mienne

Mais mon cœur accepte dorénavant toutes les images.

(…)

Ma religion est la religion de l’amour, peu importe où les caravanes de l’amour se dirigent.

L’Amour est ma religion et ma foi. »

 

Récits de vie en temps de guerre, Jihad Darwiche. Ouï’Dire, coll. Contes d’auteurs, 2009. 1h.

Je vous propose également de découvrir les Sagesses et malices de Nasreddine, le fou qui était sage par Jihad Darwiche.

 

Contes traditionnels du Québec, collectif de 8 conteurs (Ouï’Dire, 2014)

Contes traditionnels du QuébecDécouvertes au cours des Oralires du Chat Noir 2014 à Clermont-Ferrand, les éditions Ouï’Dire font un merveilleux travail dans le monde du livre sonore. Contes de qualité, enregistrements soignés, elles sont vraiment à découvrir. Amoureux du conte, amateur de livres audio, lecteur persuadé que c’est pour les aveugles et les enfants, oreille lambda, découvrez les éditions Ouï’Dire.

Issus de la collection La puce à l’oreille, ces Contes traditionnels du Québec regroupent huit conteurs, huit histoires, huit voix, huit univers :

  • La princesse embêtée en trois paroles, de Jocelyn Bérubé ;
  • Ti-Fine, la femme plus rusée que le diable, d’Alexis Roy ;
  • L’Invisible, de Robert Seven Crows ;
  • Le trempeur de couteau, de François Lavallée ;
  • L’ours des rosiers, de Nadine Walsh ;
  • Jos Bezeau, de Simon Gauthier ;
  • Rose Latulippe, de Renée Robitaille ;
  • Le miroir, de Michel Faubert.

 

Beaucoup d’histoires de Diable, de mensonges et de tromperies, de la magie et de la sorcellerie, un peu d’amour… de l’émerveillement sans cesse. Des conteurs actuels pour des contes traditionnels ou comment faire du neuf avec du vieux. On ressent les origines des légendes québécoises : débarquées du Vieux Continent, on retrouve des traces de nos contes européens, mais elles sont enrichies par les traditions amérindiennes. L’Invisible, par exemple, évoque clairement une Cendrillon transportée chez les Indiens micmac.

Ces récits sont des délices auditifs grâce à la profondeur du québécois. Pas seulement lié à leur accent unique, mais également à leur vocabulaire et à leur langue si imagée.

L’enregistrement est parfait. Les voix sont claires et ne trébuchent pas. L’accompagnement sonore – quand il est là – se fait discret : ouverture et fermeture de la plupart des contes, propre à chacun, de rares bruitages. Il accompagne et rehausse vraiment délicatement le plus important : la narration.

 

Rose Latulippe est particulièrement envoûtante. J’ai été ensorcelée par Renée Robitaille, figée devant la danse effrénée de Rose et du Diable. J’ai vu Rose, éclatante, passée de cavaliers en cavaliers jusqu’à ce grand inconnu, j’ai vu briller son regard, j’ai vu son rictus, j’ai ressenti la morsure qu’il a donné à Rose, j’ai vu le parquet exploser. J’ai vu. Avec mes oreilles.

L’ours des rosiers est une sorte de Belle et la Bête. Parce que le père, après être allé à la grande ville, a osé cueillir une fleur pour sa cadette, celle-ci, la petite Nichouette, doit épouser un ours, propriétaire du massif en question. Une bête, une fleur, trois filles et leur père, un voyage, un mariage… La Belle et la Bête. Cette légende m’a séduite par sa conteuse. J’ai adoré le ton chantant, rythmé et rimé de Nadine Walsh.

Une pépite Ouï’Dire. La découverte des légendes d’un pays. Et la magie des contes qui, par de simples mots, donne à voir et à ressentir.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Ouï’Dire.

 

« C’est pas cher, pis, j’fais du crédit… Profite maintenant, paie plus tard… Gratis de ton vivant, paiement à ta mort… »

Ti-Fine, la femme plus rusée que le diable, Alexis Roy

« Le jour, c’est un ours. Le soir, c’est un prince… Le jour, une bête, le soir, un homme… une autre sorte de bête… »

L’ours des rosiers, Nadine Walsh

Contes traditionnels du Québec, collectif de 8 conteurs. Ouï’Dire, coll. La puce à l’oreille, 2014. 1h.