Spécial nouvelles : Première personne du singulier, Nanofictions, Le plus petit baiser jamais recensé

(En vrai, Le plus petit baiser jamais recensé n’est pas une nouvelle, mais il est si court (et ma chronique l’est encore plus !) que je lui fais une petite place ici.)

 

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Première personne du singulier, de Patrice Franceschi (2015)

Première personne du singulier (couverture)Quatre nouvelles. Deux histoires de marins, deux histoires de la Seconde Guerre mondiale. Quatre dilemmes cornéliens qui se présentent à ces héros (et une héroïne) tragiques.

Après les histoires très courtes, filant à l’essentiel, de Kenneth Cook (Le koala tueur et autres histoires du bush), ce sont ici des nouvelles plus longues, qui prennent davantage leur temps pour décrire personnages, lieux et situations. Elles nous embarquent dans des situations révoltantes, plaçant les personnages face à des choix impossibles, déchirants, qu’ils soient dictés par l’amour, le devoir, les idéaux. Des choix qui souvent conduisent au désespoir le plus profond.

La plume de Patrice Franceschi est superbe. Les mots sont des perles soigneusement sélectionnées, transformant les phrases en joyaux littéraires. Soulignant toujours davantage la beauté et la tragédie de ces histoires qui pourraient n’être que des anecdotes. Qu’il décrive une tempête au milieu de l’océan, qu’il mêle une armée française en déroute et un poème de Victor Hugo ou qu’il invite l’actualité brûlante des migrants, qu’on soit en 1884, dans les années 1940 ou en 2013, l’auteur pousse ses personnages au bord du gouffre, face à leurs responsabilités.

(Petite déception – les autres nouvelles ayant mis la barre haute – sur la dernière histoire que je trouve un peu moins originale et tirant un peu vers le pathos. Cela dit, elle est aussi bien écrite que les autres et joliment construite.)

Quatre récits qui, chacun à leur manière, m’ont bousculée, m’ont chavirée, m’ont poussée à m’interroger sur ce que j’aurais à leur place.

« Il regarda l’océan tout autour de lui. Mais il n’y avait plus d’océan : des montagnes liquides l’avaient remplacé ; La Providence se frayait un chemin dantesque parmi des à-pics et des gouffres sans cesse renouvelés, des falaises et des surplombs, des crêtes et des cimes aux figures blafardes et le brick était comme un alpiniste solitaire perdu dans l’Himalaya. Flaherty resta debout, seul et solitaire, les deux mains sur la barre – et il ne songeait plus qu’à cette peur et à cette responsabilité qui était la sienne tandis que le monde autour de lui semblait ravagé. Comme il devait être doux de n’avoir qu’à obéir… »

« Vous savez, me dit Dolly, il y avait toujours une guerre civile à l’intérieur de Mark ; sans doute entre ce qu’il était et ce qu’il voulait être. C’était son combat de devenir un autre que lui-même. Il était épuisant. On le sentait tout le temps prêt à mourir pour quelque chose ; ça effrayait tous ceux qu’il côtoyait. »

« Madeleine et Pierre-Joseph se sont connus quinze minutes sur le quai d’une gare parisienne. Cinq leur ont suffi pour commencer à s’aimer, dix pour que leur amour s’achève. Le destin n’a pas eu d’égard pour eux : c’était la guerre. »

Première personne du singulier, Patrice Franceschi. Points, 2016 (2015 pour l’édition en grand format). 161 pages.

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Nanofictions, de Patrick Baud (2018)

Nanofictions (couverture)Et si, au lieu de parcourir le monde à la recherche d’étrangetés, le créateur d’Axolot inventait ses bizarreries, ces anomalies ?

Etonnant ouvrage ! Recueil de minuscules récits, d’historiettes tenant sur quelques lignes, il m’a transportée, émerveillée, effrayée. Avec quelques phrases, ces Nanofictions font travailler l’imagination et donnent lieu à mille développements qui seront propres à chaque personne qui les lira. Puisqu’il s’agit d’un livre qui aurait tendance à être dévoré du fait de la brièveté des récits, je les ai dégustées, les lisant un petit peu chaque soir pour prendre le temps de m’en imprégner, pour m’endormir avec, pour m’en bercer.

Réalistes ou relevant du fantastique ou de la science-fiction. Amusantes, oniriques, inquiétantes, poétiques. Optimistes, pessimistes, cyniques. Vie extraterrestre, humanité, surnaturel. Il y en aura pour tous les goûts. Parmi cette profusion et cette diversité, certaines touchent juste, émeuvent ou perturbent. Patrick Baud maîtrise l’art de la chute et parvient à surprendre, à faire sourire, voire à glacer le sang.

Les quelques illustrations qui parsèment le recueil sont à la fois simples, douces et poétiques. Un détail parfait pour sublimer l’ouvrage.

Soir après soir, je suis devenue accro à ces mini nouvelles addictives. C’est incroyable de constater la façon dont quelques mots peuvent ouvrir la porte de dizaines d’univers. N’hésitez pas, embarquez pour un voyage littéraire surprenant !

 

Nanofictions, Patrick Baud. Flammarion, 2018. 128 pages.

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Le plus petit baiser jamais recensé, de Mathias Malzieu (2013)

Le plus petit baiser jamais recensé(couverture)Quand un inventeur dépressif voit disparaître la fille qu’il vient d’embrasser, il se lance dans une grande quête pour la rechercher. Pourquoi disparaît-elle ? Qui est-elle ? Où est-elle ? Des chocolats au goût de baiser, perroquet pisteur, courses de skate tiré par des écureuils seront des ingrédients essentiels pour la rencontrer à nouveau.

L’amour sous toutes ses formes, les cornéliens choix amoureux, la douleur d’une rupture… il n’y a pas à dire, l’histoire est assez classique et pas forcément inoubliable. Sauf que. Sauf que je retiendrai davantage le souvenir – peut-être diffus – de la plume de Malzieu que celui plus galvaudé de l’intrigue. Car ce qui importe le plus, c’est la façon unique dont cette histoire lue, vue, vécue est racontée.
Sans être une experte de Mathias Malzieu, j’ai reconnu ici la belle sensibilité de celui qui m’avait surprise et touchée avec son Journal d’un vampire en pyjama. C’est très joliment écrit. Le texte regorge de trouvailles littéraires, d’images surprenantes et de malignes métaphores. Les néologismes et autres mots-valises sont légion, de la « télépathisserie » au « mélancolasthme » en passant par le « cœur-circuit ». Un petit conte farfelu et romantique !

Ce n’est pas un sans-faute car je ne pense pas m’en rappeler très longtemps – car il manquait un petit quelque chose à l’histoire, car la fin est trop prévisible -, mais cette histoire imaginative et poétique s’est laissée dévorer comme un très bon chocolat.

« Le problème c’est que ma tête n’est jamais reposée. Mon cerveau est une maison de campagne pour démons. Ils y viennent souvent et de plus en plus nombreux. Ils se font des apéros à la liqueur de mes angoisses. Ils se servent de mon stress car ils savent que j’en ai besoin pour avancer. Tout est question de dosage. Trop de stress et mon corps explose. Pas assez, je me paralyse. »

Le plus petit baiser jamais recensé, Mathias Malzieu. J’ai Lu, 2014 (Flammarion, 2013, pour la première publication). 154 pages.

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Le koala tueur et autres histoires du bush, de Kenneth Cook (1986)

Le koala tueur et autres histoires du bush (couverture)Quinze nouvelles à la rencontre des Aborigènes et des mineurs, des koalas et des crocodiles, des chameaux et des serpents. Si les crocodiles et les serpents vous terrifient, sachez que les koalas et les chameaux ne sont pas plus inoffensifs… Kenneth Cook témoigne ici qu’il en a souvent fait les frais.

Je ne suis pas une adepte des nouvelles, je l’avoue. A l’exception des œuvres de Stefan Zweig et d’Edgar Allan Poe, je ne suis pas friande de ce genre qui ne parvient que rarement à me rassasier. Pourtant, j’ai apprécié cette lecture. Je ne sais quel souvenir j’en garderai, mais je dois dire que Kenneth Cook maîtrise l’art de la nouvelle et parvient en quelques mots à dépeindre les personnages ubuesques rencontrés au fil de ses voyages. La fin de la nouvelle arrive toujours trop vite – d’où la légère frustration – mais la chute arrive toujours à point nommé sans qu’il n’y ait rien à ajouter. Des historiettes pittoresques, farfelues, irréelles, cocasses.

Kenneth Cook trace un portrait hostile et pourtant désopilant de cet arrière-pays australien. Entre les animaux fous et la désinvolture, voire l’inconscience – parfois doublée d’un alcoolisme latent – des locaux, la vie du narrateur y est souvent mise en danger. L’auteur raconte ces anecdotes, présentées comme 100% authentiques bien que parfois complètement improbables, avec beaucoup d’amusement, une perpétuelle curiosité et une pincée de résignation.
Cook pose un regard plein d’autodérision aussi bien sur son physique peu adapté aux situations périlleuses réclamant agilité, vélocité et/ou endurance que sur sa soi-disant lâcheté (que j’associerais souvent à un simple esprit de conservation). Un ton humoristique très agréablement maîtrisé. Sa prose efficace regorge de phrases bien tournées, bien trouvées, de remarques drôles, pertinentes et malignes.

Finalement, mon seul petit reproche tient à la manière dont est constitué le recueil. Peut-être les textes ont-ils été écrits à différentes époques et simplement regroupés ensemble, mais je trouve que l’unité de l’ouvrage aurait pu être pensée différemment. On a des explications qui reviennent dans plusieurs histoires, des répétitions qui auraient pu être évitées pour plus de fluidité. Un point négatif qui disparaît si vous préférez picorer les histoires de temps à autre au lieu de dévorer tout le recueil comme je l’ai fait.

Une lecture très plaisante en somme à la découverte d’une faune australienne complètement loufoque. Démêler le vrai du faux ? Pourquoi faire alors qu’on peut se laisser embarquer pour un voyage aussi dépaysant ?

 Cook a publié deux autres recueils d’« histoires du bush », La vengeance du wombat et L’ivresse du kangourou. Il ne me déplairait pas de connaître ses mésaventures avec la boule de poil qu’est le wombat…

« Parmi mes nombreux défauts, je suis affligé de l’incapacité de distinguer les personnes saines d’esprit des fous à lier. Peut-être la différence est-elle minime, peut-être suis-je moi-même légèrement demeuré. »

« Dans toute l’Australie à l’ouest de Bogan, on peut truander un homme, s’enfuir avec sa femme, spolier sa fille, débaucher ses fils, voire lui voler son chien, il lui sera toujours possible de vous pardonner, mais refuser de boire avec lui vous recale dans la sous-classe des dingos, des parias à jamais, des irrécupérables ; vous ne valez même pas la balle qu’il aurait pourtant plaisir à vous loger dans la peau. »

« L’un des mythes répandus sur l’Australie, c’est qu’elle n’abrite aucune créature dangereuse, hormis les crocodiles, les serpents et les araignées. C’est faux. Il y a aussi des Aborigènes et des chameaux. Individuellement, ils sont redoutables. Ensemble, ils sont quasi mortels. »

« Si des pensées parvenaient à traverser mon cerveau terrorisé, elles consistaient à me demander si j’allais chuter et mourir, me faire entraîner dans l’immensité désertique et mourir, ou affronter l’haleine du chameau une nouvelle fois et mourir. »

Le koala tueur et autres histoires du bush, Kenneth Cook. Le Livre de Poche, 2011 (1986 pour l’édition originale. Editions Autrement, 2009, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol. 218 pages.

Le monarque de la vallée, de Neil Gaiman (2004)

Le monarque de la vallée (couverture)Deux ans après les événements racontés dans American Gods, Ombre a entamé un voyage solitaire. Dans un pub du nord de l’Ecosse, il est accosté par un drôle de docteur qui le fait engager comme vigile lors d’une étrange soirée dans une grande maison perdue dans la vallée. Cette requête est étrange : que lui veulent donc ces gens ?
Cette nouvelle a tout d’abord été publiée dans le recueil Des choses fragiles (Au Diable Vauvert, 2009).

Avoir lu American Gods n’est, je pense, pas forcément un prérequis, la nouvelle peut se lire indépendamment. Mais c’est quand même un plus pour comprendre le personnage, les allusions aux événements passés, les rêves d’Ombre, les histoires de dieux…

Rapidement plongé dans le vif du sujet, on sent tout de suite qu’il se passe des choses étranges, les personnages semblent tous bizarrement décalés. Rêves, cauchemars, réalité, légendes et vieilles croyances, tout se mêle dans cette étrange histoire qui voit se côtoyer des humains et des monstres, la cruauté n’étant pas forcément du côté attendu. Le nord de l’Ecosse, froid et venteux, est le lieu idéal pour faire revenir d’étranges créatures.

Les pages, les mots, les dessins, tout joue sur le mariage du noir et du blanc. Il m’a fallu quelques pages pour apprécier les dessins de Daniel Egnéus, mais j’ai fini par goûter à ces ombres et lumières. Elles étoffent l’ambiance parfois étrange et onirique, parfois sinistre et macabre du roman. Cela sert parfaitement le propos du livre et je pense que je m’offrirai l’édition pareillement illustrée d’American Gods (ça tombe bien, je ne le possède pas car je l’avais simplement emprunté).

Une magnifique et intrigante couverture, une histoire sombre, parfois cauchemardesque, des illustrations qui ont su capturer l’esprit Gaiman… Le monarque de la vallée est une excellente nouvelle pour prolonger American Gods.

Merci à Babelio et aux éditions Au Diable Vauvert pour cet envoi !

« Eux, ce sont ceux qui ont perdu, jadis. Nous avons gagné. Nous étions les chevaliers, eux les dragons, nous étions les tueurs de géants, eux les ogres. Nous étions les hommes, eux les monstres. Et nous avons gagné. Ils connaissent leur place, à présent. L’important est de ne pas les laisser l’oublier. C’est pour l’humanité que vous vous battrez, cette nuit. On ne peut pas les laisser prendre l’avantage. Pas même un tout petit peu. C’est nous contre eux. »

Le monarque de la vallée, Neil Gaiman, illustré par Daniel Egnéus. Au Diable Vauvert, 2017 (2004 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Michel Pagel. 110 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Mystère du Val Boscombe :
lire un livre se passant à la campagne

Miroirs et fumée, de Neil Gaiman (2003)

Miroirs et fumée (couverture)Introduit par un poème, Miroirs et fumée est un recueil composé de 30 textes de Neil Gaiman qui avaient déjà été publiés dans des anthologies ou des revues.

J’ai déjà chroniqué quelques livres de Neil Gaiman (Coraline, Neverwhere…) qui est un auteur que j’adore, donc quand j’ai retrouvé Miroirs et Fumée au fond d’une étagère, ce fut une bonne surprise (parce que je n’ai aucune idée de comment il est rentré en ma possession, j’ai dû le trouver il y a longtemps…) et un bon moment de lecture en perspective. Mais je dois bien l’avouer, j’ai été plutôt désappointée.

Ces nouvelles et ces poèmes narratifs abordent des sujets très variés. Gaiman parle des légendes, de la mer, de sexe, touche à la SF et au fantastique, propose parfois un texte plus humoristique, réaliste, érotique ou bien très sombre.
Il rend hommage à de grands auteurs comme Michael Moorcock, Oscar Wilde (en cachant dans l’introduction une nouvelle qui revisite l’histoire de Dorian Gray) ou encore H.P. Lovecraft en situant à Innsmouth, la ville imaginaire inventée par Lovecraft deux de ses nouvelles : « La Spéciale des Shoggoths à l’ancienne » (les shoggoths étant également des monstres nés de l’imagination de l’auteur de L’Appel de Cthulhu) et « Une fin du monde de plus ».

Il y a des nouvelles vraiment superbes. Des perles. La dernière, « Neige, verre et pommes », qui revisite le conte de Blanche-Neige est vraiment ma préférée. J’ai déjà lu des romans qui se réapproprient des contes et notamment Blanche-Neige (Le livre des choses perdues dans le domaine de la fantasy, Poison pour une version plus adulte), mais l’idée de Gaiman de renverser les rôles entre la reine et Blanche-Neige (la « méchante » n’est pas celle que l’on croit !) est vraiment excellente.
« Changements » – nouvelle de SF sur le thème du changement de sexe –, « On peut vous les faire au prix de gros » – un homme banal prend contact avec des assassins – ou encore « Mignons à croquer » – parfaitement glaçant – sont certains des textes qui m’ont le plus touchée. D’autres m’ont laissé des images très fortes comme « Une fin du monde de plus » par exemple.

Les nouvelles ne sont pas un genre que j’affectionne, je suis assez difficile et je me lasse assez vite. Et malheureusement, ça a été le cas avec Miroirs et fumées où j’ai vraiment eu du mal avec certaines nouvelles. Notamment « Le bassin aux poissons et autres contes » qui est la première sur laquelle j’ai buté. Comme d’autres après elle, je l’ai trouvé trop longue et je n’ai pas du tout adhéré à l’histoire. J’ai trouvé certaines nouvelles un peu faibles, tant au niveau de l’histoire que de l’écriture.
Les poèmes ne m’ont pas emballée non plus. Est-ce dû à la traduction ? Peut-être. Au fait que je suis relativement récalcitrante aux poèmes ? Sûrement. Certaines histoires étaient plutôt sympas, comme « La reine des épées », mais elles auraient sans doute été mieux, plus développées, sous une forme non poétique.
Il y a donc certaines nouvelles que j’ai fini par lire en diagonale et d’autres qui s’effaceront très vite de ma mémoire.

Dans l’introduction, des commentaires de Gaiman sur les textes à suivre nous en disent un peu plus sur le contexte dans lequel elles ont été écrites, les références… C’est intéressant, on visualise un peu le processus d’écriture ou la source des certaines idées.

Un recueil à la qualité variable, qui me laisse plutôt une impression de déception, bien qu’il se soit achevé sur une merveilleuse et horrifiante nouvelle dont je vous recommande la lecture.

« Les histoires sont, en quelque sorte, des miroirs. Nous les employons pour nous expliquer comment le monde fonctionne et comment il ne fonctionne pas. Comme des miroirs, les histoires nous préparent au jour qui doit venir. Elles distraient notre attention de ce qui est tapi dans l’ombre. »
« Une introduction »

« (…) et je me suis demandé d’où viennent les histoires
C’est le genre de question qu’on se pose quand on invente des choses pour gagner sa vie. Je ne suis toujours pas convaincu que ce soit une activité digne d’un adulte, mais il n’exige pas de se lever trop tôt le matin. (Quand j’étais enfant, les adultes me disaient de ne pas inventer des histoires, me mettant en garde contre ce qui se passerait si je continuais. D’après ce que je vois, ça consiste à beaucoup voyager à l’étranger et à ne pas se lever trio tôt le matin.) »
« Une introduction »

« Et ensuite, l’enfant touchait le loquet, le couvercle se soulevait, avec la lenteur d’un coucher de soleil, une musique commençait à jouer, et le diable émergeait. Pas avec une détonation et un bond : ce n’était pas un diable à ressort. Mais de façon délibérée, mesurée, il s’élevait hors de sa boîte, faisait signe à l’enfant de s’approcher, plus près, et souriait.
Et là, au clair de lune, il leur disait des choses dont ils ne se souvenaient jamais complètement, des choses qu’ils ne parvenaient jamais à oublier tout à fait. »
« Ne demandez rien au diable »

« Il est des mots qui ont de l’effet sur les gens ; des mots qui font rougir de plaisir, d’exaltation ou de passion le visage des gens. Environnement peut être un tel mot ; occulte en est un autre. Pour Peter, c’était prix de gros. Il se redressa sur sa chaise. « Parlez-m’en », demanda-t-il avec l’assurance coutumière au consommateur expérimenté. »
« On peut vous les faire au prix de gros »

Miroirs et fumée, Neil Gaiman. J’ai Lu, 2003 (1998 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 381 pages.

Contes du Far West, de O. Henry (2016)

Contes du Far West (couverture)O. Henry, pseudonyme de William Sydney Porter, est un écrivain américain, né en 1862 et mort en 1910. Alors que le XXe siècle s’ouvre, il se plonge dans l’écriture après avoir connu divers petits boulots, une carrière de journaliste et une peine de prison pour détournement d’argent. Il écrit alors plus de 400 nouvelles, humoristiques pour la majorité d’entre elles.

Ce recueil présente 17 nouvelles situées dans le Texas du début du XXe siècle. Ces nouvelles, qui prennent place dans les grands espaces américains, nous parle d’amitié, de liberté, de solidarité et de loyauté envers ses amis.

 

Il met en scène des cow-boys, des juges de paix, des shérifs, des vagabonds, des bandits et de riches veuves à marier comme Mrs. Sampson :

« Mrs. Sampson était veuve et possédait la seule maison à deux étages de la ville. Elle était peinte en jaune (c’est de la maison que je parle) et elle se voyait de partout aussi distinctement que le jaune d’œuf sur le menton d’un pasteur un vendredi tantôt. Outre Idaho et moi, il y avait encore vingt-deux mâles dans cette ville qui s’efforçaient de planter leur drapeau sur cette maison jaune. »

J’ai bien aimé le personnage de Josepha (« La princesse et le puma ») qui est une femme forte, une excellente cavalière, une habile tireuse qui rivalise avec les cow-boys : elle change des autres femmes décrites, ces femmes au « génie dissipateur » et qui trouvent à un accès de dépression « une consolation dans les larmes ».

Tous ces personnages, finalement, ne sont pas de mauvaises personnes. Certes, ils font parfois preuve d’une moralité un peu douteuse, mais ce sont des braves types au fond. Comme le dit Antoine Blondin dans la préface, « Au pire, ce sont moins des mauvais garçons que des mauvais sujets, avec ce que cela implique de mitigé. »

 

Nul doute que O. Henry maîtrise parfaitement l’art de la nouvelle. Elles sont très bien écrites et il n’y a pas de longueurs. Il utilise soit un récit direct où l’on rentre tout de suite dans l’action, soit le principe du récit enchâssé où le héros raconte à un tiers une aventure qui lui est arrivée dans le passé. Les histoires sont fines, bien ciselées et nous conduisent vers le twist final, vers cette fin souvent pleine d’humour.

Toutefois, j’ai fini par être un peu lassée dans les dernières histoires. Au bout d’un moment, on a compris le principe et, comme le déroulement des histoires est peu ou prou toujours le même, on se doute de l’ultime retournement.

 

Dans son écriture, O. Henry mêle une langue orale, locale qui invente quelques mots – « Et je me congratule d’avoir probablement sauvé mon vieil ami Mack d’une attaque de mididémonite. » – et une langue très littéraire ponctuée d’évocations mythologiques comme Pyrame et Thisbée ou encore Morphée :

« Aussi, maintenant que Morphée avait consenti à le recevoir dans son giron, Curly enlaça si désespérément le vieux gentleman mythologique qu’il semblait impossible que n’importe quel autre mortel pût s’offrir cette nuit-là une seule minute de sommeil. »

Le résultat est assez surprenant et parfois déstabilisant.

 

Une bonne découverte pour moi – quelques nouvelles sont vraiment particulièrement réussies – mais un plaisir mitigé par une certaine lassitude.

 

« Au Texas, la conversation est rarement continue ; l’on peut intercaler un mille, un repas et un assassinat entre deux discours sans pour cela nuire à la thèse. »

« Le meilleur moyen de développer l’art de l’homicide est d’enfermer deux hommes pendant un mois dans une cabane de dix-huit pieds carrés. La nature humaine est incapable de supporter ça. »

 « Voyez-vous, monsieur Nettlewick, vous ne pouvez pas faire d’un voleur votre ami, mais vous ne pouvez pas non plus faire de votre ami un voleur d’un seul coup. »

 

Contes du Far West, O. Henry. Libretto, 2016 (recueil d’histoires écrites au début du XXe). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Daniel Boussac. 286 pages.

 

La colline des potences, de Dorothy M. Johnson (2015)

La colline des potencesLa colline des potences, aux éditions Gallmeister, contient le roman éponyme précédé de neuf nouvelles. On y rencontre des chercheurs d’or, des Indiens, des Blancs en quête de richesse, des hors-la-loi, etc. Le tout dans une ambiance de chevaux, de revolvers, de déserts. Bref, des westerns.

Les nouvelles, en premier lieu. Je ne suis pas une grande lectrice de nouvelles. Celles de Zweig mises à part, ces textes me laissent souvent sur ma faim, en quête d’un personnage plus creusé, d’une histoire qui se prolongerait dans un laps de temps plus long. Or, ce ne fut pas le cas pour ce recueil. Certaines m’ont certes laissée indifférente, mais dans la majorité des cas, les personnages sont rapidement ébauchés sur le plan physique tandis que ce que l’on apprend de leurs désirs, de leurs turpitudes, de leur façon d’être, de leur passé, suffit à dresser dans mon imagination un personnage suffisamment profond sur le plan moral pour être crédible, pour être intéressant, pour être attachant. Hommes, femmes, Blancs, Indiens, bandits ou honnêtes hommes, ces personnages sont tous finement dessinés.

Je pense notamment à la première nouvelle « Une sœur disparue » qui raconte comment Bessie, une fillette enlevée par les Indiens à six ans, rentre chez ses sœurs quarante ans plus tard : évidement devenue une Indienne, mère d’un chef Indien, elle est incapable de se réadapter. Dorothy M. Johnson trace des portraits psychologiques aussi convaincants les uns que les autres, que ce soient ceux des sœurs enthousiastes, puis déstabilisées, puis ennuyées ou celui de Bessie, femme enlevée de sa vraie famille, son clan indien.
Je tiens à mentionner la nouvelle « L’histoire de Charley » que j’ai particulièrement aimée. Bien que relatée par un homme, cette nouvelle prend une femme comme personnage principal. Pas une fille de saloon, ni une femme de pionnier, mais une femme qui pour vivre son amour se travestit et travaille aussi dur qu’un homme. De même que dans « Une squaw traditionnelle » où, pour sauver l’homme qu’elle aime, une femme se fait une promesse qu’elle ne trahira jamais.

Ces nouvelles indépendantes tracent un portrait du Far West, un panorama des Etats-Unis tels que le cinéma les a érigés dans l’imaginaire collectif (l’auteure a d’ailleurs écrit la nouvelle qui fut adaptée par John Ford : L’homme qui tua Liberty Valance). Son écriture sans chichis, sa langue qui va à l’essentiel, correspond parfaitement à ce monde rude, fait d’amour et de vengeance.

Le roman (un peu plus de 120 pages) ressemble énormément aux nouvelles dans son style. Les personnages sont certes un peu plus nombreux, certains apparaissent en cours de route, mais je n’ai pas vu de différence majeure dans la manière de raconter. J’ai ressenti quelques longueurs, mais il était passionnant de suivre sur un temps plus long les hésitations, les erreurs et les transformations des personnages, notamment celle de Joe Frail qui perd de son cynisme et de Rude qui s’adoucit et semble oublier ses aspirations au banditisme.

Dix histoires qui transportent, dix histoires qui vont rêver, dix histoires qui plongent dans un véritable western et dans une grande aventure humaine.

« La nuit avant mon départ, elle a pleuré dans mes bras parce qu’on allait être séparé tout l’hiver. Ça allait être un hiver atroce, long et sinistre. Il a duré quarante ans. »
« L’histoire de Charley »

« C’est ainsi que je les vis, finalement – Mary Waters et Steve Morris – à cinq cents mètres d’écart, sur une belle route neuve au milieu d’une éclatante parade, mais en réalité à une éternité l’un de l’autre, éloignés par une différence de race et séparés pour toujours par une décision. »
« Une squaw traditionnelle »

La colline des potences, Dorothy M. Johnson. Gallmeister, coll. Totem, 2015 (1942-1957 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lili Sztajn. 301 pages.

Carambole, de Jens Steiner (2014)

Carambole (couverture)Douze histoires dans un petit village. L’on croise et recroise des personnages qui change de statut, tantôt secondaire, tantôt narrateur. Une journée qui aurait dû être banale, mais qui est ponctuée par un accident d’usine, par la disparition d’un joueur de tennis. Des personnages qui errent dans leur vie, qui dissimulent leurs secrets, leurs hontes, leurs erreurs. Qui tentent de sourire aux voisins quand tout s’écroule à la maison.

Nouvelles ? Chapitres d’un roman et d’une seule histoire ? Ce n’est pas un livre qui se lit en deux minutes entre deux stations de métro. Le lecteur doit faire preuve d’intelligence. Ne serait-ce que parfois pour comprendre qui est le narrateur (nous ne sommes pas dans Le Trône de Fer où chaque chapitre est intitulé en fonction du narrateur). Ces nouvelles sont pleines d’indices pour retracer la vie des habitants de ce village, leur passé, leurs désirs, que ce soit à travers leurs pensées ou le regard des autres sur eux.

Je ne peux pas dire que j’ai adoré ce livre car j’ai ressenti quelques longueurs parfois, mais j’ai été interpellée et j’ai eu, une fois ma lecture terminée, envie de recommencer pour mieux comprendre les premières histoires à présent éclairées par la lecture des suivantes.

Carambole est un exercice littéraire original et réussi qui se transforme en jeu pour le lecteur. Carambole est un tableau dépeignant la vie de personnages d’apparence banale. Carambole est une chasse au trésor où chaque histoire comporte son lot d’indices.

« Pourquoi je pleure ? Je pleure le monde, je ne peux pas te l’expliquer mieux. Je veux comprendre le monde, je veux que les choses restent à leur place, mais elles ne le font pas. Tout se délite, et je ne peux rien entreprendre contre cela. Donc je pleure. Une fois par semaine. Je t’en prie accorde-moi cela. »

 « Deux vies comme des systèmes de souterrains infinis, deux sujets effrayés titubant dans de sombres galeries. »

 « Des débuts partout. Je vois naître des étoiles, dériver des continents, apparaître de nouvelles espèces, et au beau milieu de cela, notre histoire infiniment petite. »

Carambole, Jens Steiner. Piranha, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’allemand (Suisse) par François Mathieu avec la collaboration de Régine Mathieu. 192 pages.