Dis-moi si tu souris, d’Eric Lindstrom (2015)

Dis-moi si tu souris (couverture)Parker a seize ans et met un point d’honneur à se débrouiller par elle-même en dépit de sa cécité. Voilà pourquoi elle a instauré les Règles : son handicap ne doit pas être une raison pour être traitée différemment des autres, ni un outil pour l’humilier. Car dans ce cas, il n’y aura pas de seconde chance. Mais la mort soudaine de son père et le retour du petit ami qui l’avait trahie vont tout chambouler.

Voici l’histoire d’une adolescente. Sur ce point, le déroulement de l’histoire est relativement ordinaire : amitiés, amour, trahison, sorties entre amies, rendez-vous amoureux, deuil, rires, larmes, doutes, colère, réflexions, changement. Je reconnais qu’en lisant le résumé, on a une idée de tout ce qui va se passer et de la façon dont ça va se passer. C’est assez prévisible, reconnaissons-le.
Mais ce qui fait tout le charme de ce roman, c’est Parker. Une fille brute de décoffrage, qui dit ce qu’elle pense sans prendre de gants. Une fille intelligente, géniale, cynique, invivable parfois. Une fille qui ne se laisse pas abattre, qui court, qui rêve et qui ne laisse jamais son handicap en être un justement. Une fille que l’on ne plaint jamais car elle n’en a pas besoin. Une fille perpétuellement sur la défensive. Une fille sarcastique qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui m’a autant amusée qu’émue.

J’ai en outre particulièrement apprécié la place que l’auteur laissait à l’amitié. Il y a un peu de romance, mais on ne frôle pas l’overdose. Par contre, ses amies, toutes ses amies – amie de toujours, amie dont on s’est un peu éloignée au quotidien mais qui est là malgré tout, nouvelle amie – ont une place magnifique. Au final, la plus belle déclaration d’amour n’est pas à un petit ami, mais à sa meilleure amie.

Je ne sais pas quelle connaissance Eric Lindstrom possède de ce handicap, mais j’ai trouvé le sujet superbement abordé. Pour avoir eu l’occasion de côtoyer des personnes mal- ou non-voyantes (ce qui ne fait pas de moi une spécialiste de ce handicap), certaines scènes ont parfois fait écho à ce que j’avais pu vivre avec elles/eux. Vivre le quotidien du point de vue de l’autre permet d’appréhender les choses différemment, et éventuellement de remettre en question la manière dont on s’en inquiète (mais à la différence de Parker peut-être, je comprends aussi le souci de bien faire, la peur de mal faire, de dire ou de faire quelque chose qui ne serait pas apprécié, etc.). Puisque Parker est narratrice, il n’y a pas de description d’un lieu, d’une personne, d’un paysage : en revanche, les sons et les voix constituent bien souvent le décor du roman.

Un roman simple et réussi bien qu’il reste assez classique sur la forme. J’avoue que j’aimerais beaucoup savoir ce que des aveugles pensent de ce roman (s’il a été transcrit en braille ou lu pour une version en livre audio) car il est difficile d’évaluer la justesse d’un récit lorsqu’il nous place dans une situation aussi radicalement étrangère.

« D’habitude, je porte une veste militaire usée dont j’ai coupé les manches, couverte de badges que mes amis m’ont offerts au fil des années. Avec des slogans du style « Oui, je suis aveugle ! Vous vous en remettrez ! » ou « Aveugle, mais ni sourde ni demeurée », et mon chouchou : « Parker Grant n’a pas besoin d’yeux pour lire en vous ! » Tante Celia m’a dissuadée de la mettre ce matin en disant que ça déstabiliseraient les anciens de Jefferson, qui ne me connaissent pas. Il s’avère qu’elle a eu tort. Ils ont visiblement besoin qu’on les déstabilise. »

« Ça fait un an que je t’explique ce qui n’est pas de l’amour, mais j’aurais peut-être mieux fait de te dire ce qui l’est. J’ai le parfait exemple sous le nez : j’aime Sarah. Je n’ai aucune envie de coucher avec elle, mais je l’aime comme une dingue. Je rêverais qu’on me donne la recette pour qu’elle soit de nouveau heureuse. Si un génie m’offrait trois vœux, j’en prendrais un pour ramener mon père, le deuxième pour ma mère et le dernier ne serait pas de retrouver la vue. Ce serait que Sarah redevienne heureuse comme avant. C’est ça, l’amour, Marissa. Ce n’est ni de la magie ni du vaudou. C’est réel ; ça s’explique. Je peux te dire très précisément pourquoi j’aime Sarah. »

Dis-moi si tu souris, Eric Lindstrom. Nathan, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Delcourt. 392 pages.

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Les fausses bonnes questions, tome 1 : Mais qui cela peut-il être à cette heure ?, de Lemony Snicket (2012)

Les fausses bonnes questions (couverture)A Salencres-sur-Mer, le jeune Lemony Snicket se trouve confronté à : une mentor totalement incapable de mener une enquête, un vol qui n’en était peut-être pas un, une voix au téléphone, une ville déserte, une statuette représentant une créature légendaire locale, et à quelques personnages insolites. C’est parmi cet embrouillamini qu’il va portant devoir trouver des réponses à ses trop nombreuses – et pas toujours pertinentes – interrogations.

Moi qui espérais trouver des réponses à mes propres questions suite à ma relecture des Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire (qu’on abrègera DAOB), me voilà le bec dans l’eau. Déjà l’histoire est une préquelle et, surtout, ce premier tome des Fausses bonnes questions prend clairement la même direction. A savoir, une direction fort nébuleuse.

La fin des DAOB avait divisé les lecteurs entre ceux qui la trouvaient dans le ton de la série – côté duquel je me place – et les frustrés de ne pas avoir de réponses – côté duquel j’ai quand même un ou deux orteils – et ce livre ne change pas décidé à changer cela. La fin… n’en est pas vraiment une. On n’en sait pas beaucoup plus qu’à la première page. Les douze chapitres précédents nous auront surtout fait courir à travers la ville. Quant à la mystérieuse organisation qui avait tant intrigué les lecteurs et lectrices des DAOB, VDC, elle est mentionnée, évoquée, murmurée, mais je n’ai pas l’impression que l’on en saura davantage au fil de la série.
L’absence d’informations n’est pas le seul point commun avec les DAOB. On retrouve sans doute aucun le ton décalé et absurde de Lemony Snicket avec le même amour des mots et des traits d’esprit. Caricaturant notre société, les personnages sont toujours aussi loufoques. De même, les lieux ont toujours ce petit quelque chose hors du commun (comme une ville de bord de mer qui n’est plus au bord de la mer, une mer d’algues survivant sur une terre asséchée, des puits d’encre, etc.).

Et pourtant… déception. L’histoire, totalement absconse, n’a pas réussi à me passionner, j’ai suivi Lemony un peu mollement. Les nouveaux personnages n’arrivent pas à la cheville de Violette, Klaus, Prunille, Olaf, Duncan, Isadora et tous les autres. Je n’ai pas retrouvé l’humour des DAOB, ni la jubilation littéraire qu’avait su faire naître précédemment la plume de Lemony Snicket (dont les apartés m’amusent bien plus lorsqu’ils viennent du Lemony adulte). N’étant donc pas convaincue par le cœur du récit, je me suis sentie dépitée face à ce néant final.

La plupart des ingrédients qui m’avaient réjouie dans les DAOB étaient pourtant présents, mais ce premier tome a totalement échoué à me séduire. Intrigue, protagonistes, écriture… rien n’égale les Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire. Sans doute lirai-je un jour la suite, poussée par la curiosité, mais ce ne sera pas dans mes priorités.

« Dans toute bibliothèque, à ce qu’on dit, il y a quelque part un livre prêt à répondre à la question qui brûle comme un feu en chacun de nous. »

Les fausses bonnes questions, tome 1 : Mais qui cela peut-il être à cette heure ?, Lemony Snicket, illustré par Seth. Nathan, 2014 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rose-Marie Vassallo. 249 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Rituel des Musgrave : 
lire un livre comportant une chasse au trésor/une énigme à résoudre

J’ai relu… Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, par Lemony Snicket (1999-2006) (et j’ai vu la série Netflix)

Et aujourd’hui, je vous propose une longue critique sur l’ensemble de cette saga que j’ai voulu relire avant de découvrir la nouvelle adaptation en série. J’ai voulu cette chronique sans spoiler, donc normalement, il n’y en a pas. Je parle des treize tomes, mais je ne révèle rien du dénouement des différentes intrigues, ni de la fin des divers personnages. J’espère que je n’ai rien laissé passer.

Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, ce sont avant tout treize romans :

  • Tome 1 : Tout commence mal;
  • Tome 2 : Le Laboratoire aux serpents;
  • Tome 3 : Ouragan sur le lac;
  • Tome 4 : Cauchemar à la scierie;
  • Tome 5 : Piège au collège;
  • Tome 6 : Ascenseur pour la peur;
  • Tome 7 : L’Arbre aux corbeaux;
  • Tome 8 : Panique à la clinique;
  • Tome 9 : La Bête Féroce;
  • Tome 10 : La Pente glissante;
  • Tome 11 : La Grotte Gorgone;
  • Tome 12 : Le Pénultième Péril;
  • Tome 13 : La Fin.

A travers 13 livres comprenant chacun 13 chapitres (plus un quatorzième à la fin de La Fin), nous suivons les mésaventures des orphelins Baudelaire – Violette, 14 ans, grande inventrice, Klaus, 12 ans, grand lecteur, et Prunille, moins de trente-six mois, grande mordeuse – qui ont vu leur vie basculer le jour où un incendie les a privé de leur maison et de leurs parents. Placés chez un nouveau tuteur, le comte Olaf, ils découvrent rapidement que celui-ci n’a qu’un seul objectif : s’accaparer l’immense fortune familiale.

D’innombrables mystères entourent les enfants Baudelaire : des centaines de questions sans réponse les assaillent chaque nuit lorsqu’ils tentent désespérément de trouver le sommeil et, au moment où ils touchent du doigt un élément de réponse, de nouvelles questions surgissent. Et nous lecteurs ne devons pas espérer avoir rapidement la clé des énigmes qui nous taraudent. En effet, l’intrigue est extrêmement étalée. Si, dans chaque chapitre, l’action ne manque pas car le trio a fort à faire pour se débarrasser d’Olaf et de ses complices, il faut du temps avant de démêler un peu l’intrigue globale. En effet, les nouveaux personnages sont sans cesse interrompus lorsqu’ils s’apprêtent à révéler quelque chose d’essentiel aux orphelins (c’est le cas des Beauxdraps dans le tome 5 ou de Jacques Snicket dans le tome 7), les enfants ne découvrent que des fragments de papier, bref, on avance à pas de fourmi. Ça change – et c’est agréable – des romans où il y a pléthore de révélations tous les trois chapitres.
Une énigme supplémentaire ne tarde pas à se glisser parmi les autres : celle liée à la mystérieuse Beatrice à qui sont dédiés les treize tomes. Quel est son lien avec Lemony Snicket, Olaf et les Baudelaire ? Des bribes échappées ici ou là ont souvent titillé ma curiosité vis-à-vis de ce mystère qui ne sera éclairci qu’à la dernière ligne du dernier chapitre du dernier livre.

Ce que je redoutais le plus avec cette relecture, c’est l’effet de répétition. Il y a un schéma qui se reproduit dans plus de la moitié des romans. Après, la trame change. Un peu. Le scénario est le suivant :

  • Les orphelins arrivent chez un nouveau tuteur ou dans un nouveau lieu ;
  • Ils espèrent que tout s’arrangera et qu’Olaf ne les retrouvera peut-être pas ;
  • Olaf, ridiculement déguisé, les retrouve ;
  • Le tuteur est complice et/ou ne fait rien et/ou ne croit pas les Baudelaire et/ou disparaît ;
  • Les enfants fuient grâce aux inventions de Violette, aux lectures de Klaus et aux dents de Prunille ;
  • Olaf est démasqué, Mr Poe (le banquier responsable de la fortune Baudelaire et de ses héritiers) crie « Au nom de la loi, je vous arrête !» (il est seulement banquier, mais pourquoi pas après tout).
  • Olaf s’échappe et les orphelins n’ont plus qu’à tenter de trouver un nouveau foyer.

Je craignais que cela soit potentiellement lassant au fil des tomes et je me suis d’ailleurs demandée : les aurais-je lus si je ne les avais pas justement déjà lus il y a plus de dix ans ? Là, il y avait ce petit côté nostalgique de la relecture – ça me rappelle des souvenirs, des lieux, etc. – qui joue en leur faveur.
Mais finalement, ça ne m’a pas dérangée tant que ça. C’est un parti pris volontaire de l’auteur, Lemony Snicket s’en amuse d’ailleurs dans l’un des derniers tomes. Du coup, je ne me suis pas ennuyée du tout. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié cette utilisation d’un narrateur qui serait le véritable auteur de ces romans qui raconteraient une véritable histoire (auteur qui est d’ailleurs de plus en plus souvent évoqué dans l’histoire). Ce narrateur joue avec le lecteur en anticipant, en digressant, en lui conseillant de reposer le livre (bon ça, ça m’a un peu saoulée au bout d’un moment)… Et il y tout de même un humour plutôt noir assez plaisant. Je me souvenais également d’une fin qui m’avait un peu laissé sur ma faim, mais finalement, je l’ai trouvée tout à fait satisfaisante et surtout dans l’esprit de toute la série. Sauf que – et c’est le seul reproche que je lui ferais – on nous a bassiné avec un certain objet pendant la moitié de la saga et on ne saura jamais – JAMAIS ! – pourquoi. Ça, c’est frustrant. Mais elle est parfaite, cette fin.

En relisant cette saga avec mes yeux d’« adulte » (même si, en vrai, je n’ai que l’âge et la nécessité d’avoir un travail en commun avec les adultes), j’ai découvert une série véritablement initiatique doublée d’une critique sur le monde qui nous entoure. Les enfants Baudelaire, un peu naïfs au début, sont livrés à eux-mêmes à cause de l’incompétence des adultes qui font preuve soit d’une incroyable bêtise, soit d’une malveillance sans fond. Face au deuil, à la maltraitance et à la peur, ils se prennent en main, se soutiennent les uns et les autres. Et en grandissant, leur regard sur le monde évolue. Et leur regard sur leurs parents également. Si, pendant une bonne partie de la saga, ils se souviennent de leur intelligence, de leur humour et des bons moments passés en famille, ils découvrent peu à peu des aspects moins lumineux de leur vie, ils se rappellent des disputes : le mythe s’effondre un peu et les enfants s’affranchissent, passant à l’âge adulte. (Espérons pour Prunille, qui n’est encore pas plus grosse qu’une aubergine à la fin, qu’elle aura encore un peu d’enfance, même si ça semble mal barré).
C’est aussi une critique du monde des adultes avec tous ses défauts : l’avidité, la méchanceté, la paresse, l’indifférence aux autres, la passivité parce que c’est plus facile comme ça. Certes, les personnages sont poussés à l’extrême et sont parfois clichés, mais quand même, il y a une part de vérité (et « la triste vérité est que la vérité est triste »). Le caractère répétitif des épisodes nous dit aussi que rien ne changera.
Je disais que les Baudelaire se soutenaient et il y a vraiment un beau message délivré au fil de la saga sur l’amour entre frères et sœurs, entre amis. On pense aux Beauxdraps évidemment, mais aussi à tous ceux qui les ont aidés un jour ou l’autre, qui n’étaient pas obligés mais qui ont aidé parce que c’est ce qu’ils voulaient, et tant pis pour le danger. On se serre les coudes, on s’entraide pour tenter de rendre le monde un peu plus beau. L’histoire est sombre et tout va de mal en pis pour les Baudelaire, mais heureusement, il y a quelques moments où on se dit que tout n’est pas perdu.

Les enfants sont sympathiques, chacun ayant leur domaine de prédilection. On notera toutefois le comportement tout à fait extraordinaire de Prunille, notamment dans Ascenseur pour la peur où elle commence par descendre une cage d’ascenseur en rappel, dans le noir, avec une corde faite de rallonges électriques, de cordes à rideaux et de cravates… en tenant un tisonnier chauffé à blanc avant de remonter en plantant ses dents dans la paroi en métal. Flippant… Je suis curieuse de découvrir comment ils adapteront ce passage dans la série.
Un point que j’ai beaucoup apprécié au sujet d’Olaf, c’est sa transformation dans les derniers livres, et notamment dans l’ultime épisode où, isolé, affaibli, il perd de sa superbe. Cela nous permet d’apprendre deux-trois détails sur son passé et même de le rendre plus humain. Pas moins nuisible toutefois.
Mr Poe, en revanche, reste l’un des personnages le plus frustrant jamais rencontré : aveugle, sourd, borné, on a envie de le claquer. Mais c’est le cas de beaucoup d’adultes dans la saga.

Toutefois, ce dont je me souvenais comme l’un des points forts de ces romans, c’était le vocabulaire. Petite, j’y avais appris de nombreux mots comme pénultième par exemple. Et je n’ai pas été déçue. La langue est riche et ni Lemony Snicket, ni Klaus Baudelaire ne se privent de nous donner des définitions, des synonymes, etc. Précisons que les explications du narrateur sont parfois insolites, assez humoristiques et souvent toutes personnelles. Dans ces livres, les souliers ne sont pas usés, mais éculés. Olaf est « une espèce d’arsouille sinistre et féroce » tandis que ses associés sont madrés. Les enfants se rappellent d’un pique-nique comme « un véritable délice de Capoue », expression que je ne connaissais toujours pas. Car j’ai, encore aujourd’hui, appris des mots : par exemple, j’ai découvert que le pluriel de leitmotiv était leitmotive. Je trouve cela à la fois enrichissant et agréable à lire, notamment dans des romans pour la jeunesse auxquels on peut parfois reprocher un vocabulaire un peu simple. Lemony Snicket prend ses lecteurs au sérieux et ça fait bien plaisir !
Le langage de Prunille est également passionnant. Si, à première vue, ce ne sont que des babillages que ses aînés ou le narrateur doivent expliquer, les mots qu’elle utilise sont généralement suffisamment bien choisis pour traduire son idée. Seulement, il faut un peu d’imagination pour interpréter ce qu’elle veut dire : elle peut procéder par image (« Promété » veut par exemple dire qu’elle a besoin de feu), ou emprunter des mots aux langues étrangères (« denada », « arigato »…).
Pour quelqu’un qui maîtrise bien l’anglais, il doit être encore plus intéressant de les lire dans cette langue. Rien que les titres donnent le ton (et donnent envie) : The Bad Beginning, The Reptile Room, The Wide Window, The Miserable Mill, The Austere Academy, The Ersatz Elevator, The Vile Village, The Hostile Hospital, The Carnivorous Carnival, The Slippery Slope, The Grim Grotto, The Penultimate Peril, The End. La traductrice a d’ailleurs tenté de conserver cette idée d’allitération, d’assonance et de rimes dans une bonne partie des titres. Il paraît également que la version française a été un peu édulcorée et assagie, ce que je trouve particulièrement rageant. Ce qui me retient avec l’anglais, c’est la peur de manquer un peu de vocabulaire. Toutefois, cette relecture m’a donné envie de découvrir les autres livres parus autour de la série et je crois que certains n’ont pas été traduits, ce sera donc l’occasion de mettre mon anglais à l’épreuve.

Outre un vocabulaire soigné et varié, je me suis beaucoup amusée à rechercher les nombreux clins d’œil littéraires et culturels. Outre les Baudelaire et Mr Poe (références évidentes), on trouve une ophtalmologiste et hypnotiseuse dans Cauchemar à la scierie nommée Georgina Orwell, un monstre bossu du nom de Féval (Le Bossu, Paul Féval) dans La Bête Féroce et deux des triplés Beauxdraps sont nommés en référence à Isadora Duncan. Dans Panique à la clinique, les patients s’appellent Jonah Mapple (référence à un sermon du Père Mapple à propos de Jonah dans Moby Dick, Herman Melville), Clarissa Dalloway (Mrs Dalloway, Virginia Woolf), Bernard Rieux (La Peste, Albert Camus) ou Emma Bovary (Madame Bovary, Flaubert). Les îliens dans La Fin sont, entre autres, Ishmael (narrateur de Moby Dick, Herman Melville), Vendredi (Robinson Crusoe, Daniel Defoe), Mrs Caliban (La Tempête, William Shakespeare). Esmé et Jérôme d’Eschemizerre font référence à une nouvelle de Jerome David Salinger, « Pour Esmé, avec amour et abjection ». Et ce n’est qu’un échantillon. C’est un petit jeu assez plaisant, je pense, pour tous lecteurs et lectrices.

Soulignons, pour terminer, que les illustrations sont jolies et donnent parfois des indices sur la suite des événements.

Conclusion ? Passez outre la construction répétitive des treize tomes qui, effectivement, peut sans doute lasser. Littérairement parlant, Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire sont insolites, riches et très bien écrites. A déguster pour : une plume et une narration vraiment originales, une grande richesse lexicale et culturelle et une connivence particulière établie entre le narrateur et le lecteur. Bref, malgré quelques défauts, j’ai éprouvé un immense plaisir à relire ces Désastreuses aventures.

« Si vous aimez les histoires qui finissent bien, vous feriez beaucoup mieux de choisir un autre livre. Car non seulement celui-ci finit mal, mais encore il commence mal, et tout y va mal d’un bout à l’autre, ou peu s’en faut. C’est que, dans la vie des enfants Baudelaire, les choses avaient une nette tendance à aller toujours de travers. Violette, Klaus et Prunille Baudelaire étaient pourtant des enfants charmants, des enfants intelligents, pleins de ressources et loin d’être laids. Mais le sort les avait pourvus d’une malchance inimaginable, et presque tout ce qui leur arrivait était placé sous le signe de la guigne, de la déveine et de l’infortune. »

ET LA SÉRIE ALORS ?

Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire (série)Ma relecture des treize tomes des Orphelins Baudelaire a été motivée par mon envie de découvrir la nouvelle série Netflix portée par Neil Patrick Harris dans le rôle du comte Olaf. La première saison, diffusée en janvier 2017, couvre les quatre premiers livres à raison de deux épisodes par livre.

Pour mon plus grand plaisir, la série est très fidèle aux livres. Pas seulement à l’histoire elle-même, mais également au ton décalé des romans de Lemony Snicket. Elle conserve le côté très narratif avec de fréquentes interruptions de l’auteur/narrateur. De plus, l’absurdité de certaines situations ou du comportement de certains adultes est parfaitement retranscrite… notamment grâce à un Mr Poe totalement inutile et irritant. Le ridicule des déguisements d’Olaf est parfait. Je pense surtout à Stephano qui m’a beaucoup fait rire tellement il est risible. J’ai vu quelques critiques négatives de personnes qui s’attendaient à une série plus noire (en la comparant souvent au film de 2004 qui jouait sur une atmosphère plus sombre), pourtant les livres ne sont absolument pas sombres. Enfin, l’histoire en elle-même l’est comme les malheurs vécus par les orphelins, mais le ton ne l’est pas du tout. Même dans des moments graves, l’absurdité et l’humour sont présents.
Le fait d’avoir deux épisodes pour chaque livre permet de respecter les romans (contrairement au film qui mixait les trois premiers tomes). Evidemment, comme dans toutes adaptations, il y a quelques ajouts, quelques modifications, mais rien qui ne m’ait dérangée. J’ai apprécié d’ailleurs qu’ils développent davantage le côté société secrète, codes, mystères, tout ce que les orphelins découvrent plus tardivement dans les livres. L’ajout de nouveaux personnages est également très intéressant et peut laisser penser que la série ira plus loin que les livres. A voir…

Un générique qui reste en tête, un très bon casting – Neil Patrick Harris est excellent : certes, il n’en fait pas autant que Jim Carrey, mais je trouve qu’il incarne parfaitement cet acteur raté en mal de succès qu’est Olaf –, une esthétique soignée et magnifique qui évoque, à mes yeux, les films de Wes Anderson, colorés et absurdes, une grande fidélité aux romans, j’ai été tout à fait convaincue et séduite par cette première saison et j’ai hâte de découvrir la suite.

Et vous, l’avez-vous vue ? qu’en avez-vous pensé ?

Les désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire, Lemony Snicket, illustré par Brett Helquist. Nathan. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rose-Marie Vassallo.
– Tome 1 : Tout commence mal. 2002 (1999 pour l’édition originale). 187 pages.
– Tome 2 : Le Laboratoire aux serpents. 2002 (1999 pour l’édition originale). 179 pages.
– Tome 3 : Ouragan sur le lac. 2002 (2000 pour l’édition originale). 201 pages.
– Tome 4 : Cauchemar à la scierie. 2003 (2000 pour l’édition originale). 185 pages.
– Tome 5 : Piège au collège. 2003 (2000 pour l’édition originale). 222 pages.
– Tome 6 : Ascenseur pour la peur. 2003 (2001 pour l’édition originale). 246 pages.
– Tome 7 : L’Arbre aux corbeaux. 2004 (2001 pour l’édition originale). 254 pages.
– Tome 8 : Panique à la clinique. 2004 (2001 pour l’édition originale). 252 pages.
– Tome 9 : La Bête Féroce. 2004 (2002 pour l’édition originale). 253 pages.
– Tome 10 : La Pente glissante. 2005 (2002 pour l’édition originale). 254 pages.
– Tome 11 : La Grotte Gorgone. 2006 (2004 pour l’édition originale). 253 pages.
– Tome 12 : Le Pénultième Péril. 2006 (2005 pour l’édition originale). 247 pages.
– Tome 13 : La Fin. 2007 (2006 pour l’édition originale). 253 pages.

(Désolée d’avoir été si longue…)

Nos étoiles contraires, de John Green (2013)

Nos étoiles contraires (couverture)Je n’ai pas besoin de voir les 1317 critiques sur Babelio pour savoir que je ne présenterai pas une exclusivité aujourd’hui en débarquant avec Nos étoiles contraires, j’ai plutôt l’impression d’être la seule personne à n’avoir pas encore vibré avec Hazel et Augustus (je n’ai pas vu le film non plus)… Donc pour l’histoire, pas de spoiler : Augustus Waters est en rémission d’un cancer, Hazel Grace Lancaster vit avec un cancer incurable, et entre eux, naît l’amour, le vrai, le grand, le fou.

J’éprouve toujours de la réticence envers les livres (ou les films ou autre chose) dont je n’entends que du bien. Non pas que je doute des goûts des lecteurs, mais j’ai toujours peur d’être déçue. C’était actuellement le cas avec Songe à la douceur de Clémentine Beauvais que j’ai finalement lu hier (et dont je vous reparlerai bientôt). Mais j’ai quand même fini par lire Nos étoiles contraires

Et que d’émotions ! J’ai souri et j’ai même ri avec eux, j’ai été émue, attendrie, j’ai été en colère… Et. J’ai même pleuré un petit peu et je peux vous dire que c’est extrêmement rare. Quel est le dernier livre à avoir stimulé mes glandes lacrymales ? Je n’aurais su le dire avant dimanche soir.

Pourtant, malgré tout cela, je ne dirais pas qu’il s’agit d’un coup de cœur total : il m’a beaucoup touchée, John Green sait de toute évidence manier les émotions de ses lecteurs, mais je sais que je ne le placerai pas aux côtés de mes favoris, de mes adorés, de mes vrais coups de cœur.

L’humour ironique d’Hazel m’a complètement séduite, elle m’a beaucoup fait rire. Et la manière dont elle vit la maladie, son réalisme, son cynisme, son humour bravache m’a impressionnée. Cependant, John Green ne tombe pas dans le travers ne nous présenter des adolescents toujours forts, toujours joyeux, toujours optimistes. J’ai aimé Augustus comme Hazel l’a aimé en le voyant à travers ses yeux. Ils sont tellement attachants, tous les deux… Qu’elle est belle et qu’elle est triste, cette relation amoureuse qui serait semblable à toute autre si ces deux-là n’avaient vécu comme des étoiles filantes.

John Green a su trouver le ton juste, mélange d’humour, d’intelligence et de sensibilité, pour cette histoire d’amour aussi lumineuse que douloureuse.

« Mes pensées sont des étoiles qui ne veulent plus former de constellations. »

« – Tant qu’on ne l’allume pas, la cigarette ne tue pas, a-t-il déclaré, quand maman est arrivée à ma hauteur. Et je n’en ai jamais allumé une seule de ma vie. C’est une sorte de métaphore. Tu glisses le truc qui tue entre tes lèvres, mais tu ne lui donnes pas le pouvoir de te tuer. »

« Contre qui je suis en guerre ? Contre mon cancer ? Et mon cancer, c’est qui ? C’est moi. Les tumeurs sont faites de moi. Elles sont faites de moi comme mon cerveau, mon cœur sont faits de moi. C’est une guerre civile dont le vainqueur est déjà désigné. »

Nos étoiles contraires, John Green. Nathan, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Gibert. 330 pages