Deux voyages en Antarctique avec Edgar Allan Poe et Jules Verne

L'invitation au voyage

Pour le rendez-vous de « Les classiques, c’est fantastique » du mois de mai autour du voyage, je vous propose deux romans pour le prix d’un. Deux romans qui vont très bien ensemble puisque le second est une suite du premier.
Sauf que le premier – Aventures d’Arthur Gordon Pym – est écrit par l’Américain Edgar Allan Poe tandis que le second – Le sphinx des glaces – est l’œuvre de notre Jules national.
Deux lectures surprenantes, chacune à leur façon…

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Aventures d’Arthur Gordon Pym, d’Edgar Allan Poe (1838)

Les aventures de Gordon Pym 1

Unique roman achevé du célèbre nouvelliste américain, il raconte les mésaventures d’un jeune homme à travers les mers jusqu’en Antarctique.
Ce récit se déroule presque exclusivement sur la mer. Embarquant clandestinement sur un brick en vue d’une pêche à la baleine, Gordon Pym va aller de péripéties en péripéties, expérimentant l’éventail complet des malheurs pouvant advenir sur les mers – dangers qu’il fantasmait avant de se lancer à l’aventure – : mutinerie, famine, soif, espoirs déçus d’être sauvé et pire encore. Il finira sans trop de surprise par tomber sur une tribu primitive vivant dans une Antarctique très étrange. Oubliez la plongée dans le froid, les glaces et la blancheur, telle n’est pas l’Antarctique imaginée par Poe.
Les derniers chapitres deviendront plus fantastiques que réalistes jusqu’à une fin des plus stupéfiantes. Si elle peut être frustrante si l’on attend une conclusion nette de ce voyage, elle est aussi onirique, mystérieuse et, d’une certaine manière, grandiose. Les derniers paragraphes sont quasi mystiques, mais ils sont aussi quelque peu envoûtants.

Il m’est très difficile d’écrire sur ce titre étrange. La lecture en est aisée, les pages se tournent avec fluidité, évoquant les romans d’aventures de Jules Verne, appelant certains schémas bien connus, parcourues de termes scientifiques précis, qu’ils soient géologiques ou maritimes (ce dernier est évidemment omniprésent, avec des phrases telles que « nous mîmes à la cape sous la misaine avec un seul ris » que je n’ai même pas cherché à comprendre).
L’intrigue est parfois palpitante et je me suis prise au jeu, curieuse de savoir comment les personnages allaient se sortir de la violence et de la souffrance. Je me suis prise d’intérêt pour les sensations et les sentiments de Gordon Pym et je me suis glacée devant certains terribles passages. Puis j’ai accepté le changement de direction vers l’irréaliste, pour me laisser surprendre par les énigmatiques découvertes de la seconde partie jusqu’à ce final hypnotique.

Cependant, le tout est également un peu brouillon, avec des incohérences flagrantes, des situations répétitives ou bâclées. Sans parler qu’il m’a souvent été difficile de visualiser les lieux et configurations présentées par Poe : les descriptions sont certes abondantes, mais très peu visuelles. Dans l’un des derniers chapitres, il y ajoute des schémas et le résultat est encore pire en termes de clarté.
C’est un texte qui semble avoir été sujet à de nombreuses interprétations – Gaston Bachelard allant jusqu’à le qualifier d’« un des grands livres du cœur humain » – mais je suis passée à côté des aspects philosophiques (si tant est qu’il faille vraiment en voir dans ce roman).

Roman d’aventures certes, mais aussi odyssée marquée par le rêve et la solitude, Les aventures d’Arthur Gordon Pym est un récit parfois prenant, parfois oppressant, parfois poétique, qui, toutefois, me laisse mitigée. S’il n’est pas déplaisant à lire, la qualité en était cependant trop inégale pour me convaincre pleinement.

Mon édition est ponctuée de quelques illustrations qui se marient très bien avec à la plume sombre de Poe et à l’atmosphère tantôt glauque, tantôt fantastique du récit.

« En une quinzaine de jours à peu près, pendant lesquels on gouverna continuellement vers le sud-est, avec beau temps et jolies brises, Peters et moi nous fûmes complètement remis de nos dernières privations et de nos terribles souffrances, et bientôt tout le passé nous apparut plutôt comme un rêve effrayant d’où le réveil nous avait heureusement arrachés, que comme une suite d’événements ayant pris place dans la positive et pure réalité. J’ai eu depuis lors occasion de remarquer que cette espère d’oubli partiel est ordinairement amené par une transition soudaine soit de la joie à la douleur, soit de la douleur à la joie,  – la puissance de l’oubli étant toujours proportionnée à l’énergie du contraste. Ainsi, dans mon propre cas, il me semblait maintenant impossible de réaliser le total des misères que j’avais endurées pendant les jours passés sur notre ponton. On se rappelle bien les incidents, mais non plus les sensations engendrées par les circonstances successives. Tout ce que je sais, c’est que, au fur et à mesure que ces événements se produisaient, j’étais toujours convaincu que la nature humaine était incapable d’endurer la douleur à un degré au-delà. »

Aventures d’Arthur Gordon Pym, Edgar Allan Poe. Stock, coll. Voyages imaginaires, 1944 (1838 pour l’édition originale.1858 pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Baudelaire. 338 pages.

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Le sphinx des glaces, de Jules Verne (1897)

Le sphinx des glaces

Près de soixante ans après la parution du roman de Poe, Jules Verne s’en empare pour proposer une suite. Nous suivons un certain Jeorling qui embarque sur une goélette dont le commandant est obsédé par le récit d’Arthur Pym. Pour cause, ce roman n’en serait pas un et son propre frère, disparu depuis onze ans, faisait partie de cette aventure. Lui et son équipage, à présent accompagné de Jeorling, sont décidés à suivre les traces de Pym pour, peut-être, retrouver des survivants.

Ce fut encore une fois une lecture assez particulière. J’admets être quelque peu dubitative face à ce roman. Je garde un excellent souvenir – quoique flou – des deux romans de Jules Verne lus autrefois, à savoir 2000 lieues sous les mers et Voyage au centre de la terre, mais celui-ci ne me semble pas franchement fabuleux. Je l’ai lu en trois jours, sans aucun déplaisir, mais en m’interrogeant tout du long sur le pourquoi de ce roman.

Tout d’abord, concrètement, il ne se passe pas grand-chose pendant 70% du roman : tout, jusqu’alors, n’est que navigation, navigation… et quelques « révélations ». Pour ce qui est de la navigation, c’est assez monotone : les informations fournies se limitent à la météo, aux conditions de navigation, à la description (minérale, végétale et animale) des îles croisées et aux relevés de la position du navire. C’est un aspect très scientifique, pragmatique des choses qui ne m’a pas étonnée chez cet auteur, mais après un Poe qui s’attardait bien davantage sur les émotions et les sensations, j’aurais aimé avoir une meilleure vision de la vie à bord. (Ça finit par venir, doucement, alors que l’équipage commence à ronchonner contre cette aventure un peu trop aventureuse.)

Côté révélations, il faut avouer que cela tombe souvent à plat. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais, à deux reprises, Verne insiste de manière particulièrement pesante sur des mystères qui n’en sont pas. En mode « oh la la, quel dommage que Bidule ne soit pas là, il aurait pu nous aider, lui qui a si bien connu Pym ! oh, mince alors ! c’est regrettable que le commandant n’est pas réussi à le retrouver » puis « je le répète, ce secret n’était connu que de Machin et moi-même. Je n’ai vraiment aucun doute sur le fait que personne d’autre n’est au courant. C’est bizarre, pourquoi Trucmuche fait des allusions au secret de Machin ? il ne doit pourtant rien savoir… » [Citations non contractuelles] Or nous savons depuis des lustres que Bidule est à bord puisque sa description physique est quasi identique à celle faite par Poe et que Trucmuche a entendu le secret de Machin parce qu’il n’a pas été du tout discret à ce moment-là. Alors, c’est peut-être pour créer une connivence avec les lecteurs, mais de mon point de vue, c’est raté. C’est juste lourdingue et ça fait passer le narrateur, le commandant et le second pour des idiots complètement aveugles, notamment en ce qui concerne Bidule puisqu’ils connaissent le roman de Poe sur le bout des doigts. (D’ailleurs, quand cette révélation éclatera, le narrateur flattera l’ego du lecteur – « mais oui, vous aurez eu le flair de le reconnaître, bravo ! vous gagnez le droit de continuer ! un second mystère super profond s’offrira à vous dans très peu de temps ! » – sans donner de raison valable sur le fait que lui ne l’ait pas reconnu.)

Ajoutons à cela deux-trois événements improbables pour faire avancer le schmilblick, le premier étant la découverte d’informations pertinentes sur un cadavre sur un iceberg au milieu de l’océan ! Tellement probable… Déjà dans une maison, on peut passer trois plombes à chercher un objet, mais eux, pouf, ils tombent pile sur le bon glaçon dans l’immensité des eaux.

Pour terminer, je dois rappeler que Verne partait d’un roman un peu foutraque, avec une fin très fantastique. J’étais donc assez intriguée à l’idée de découvrir comment il allait s’approprier cela. Et assez déçue par là également. Il s’embourbe un peu à vouloir démystifier le fantastique. Outre le fait que les distances parcourues ne semblent pas vraiment correspondre (mais je peux faire erreur, je n’ai pas repris les deux romans en parallèle), il n’explique pas grand-chose. Un éclaircissement rationnel pour un point, et sinon, pour ce qui est du reste, des hallucinations chez Pym. Un peu facile, non ? De plus, dans sa possible volonté d’expliquer certaines incohérences de Poe, il amène à son tour des explications peu satisfaisantes (notamment la réapparition d’un certain protagoniste à quatre pattes qui s’était brusquement volatilisé chez Poe). Bref, c’est un peu le bazar.

C’est vrai que je l’ai lu sans déplaisir, mais à écrire dessus, je suis vraiment stupéfaite de trouver un tel récit chez Jules Verne. Finalement, il n’y a vraiment pas de quoi s’extasier. 500 pages pour offrir une fin « rationnelle », était-ce nécessaire ? Où est l’aventure dans ce roman ? Autant le roman de Poe était imparfait, mais il était aussi cruel, envoûtant, inquiétant, surprenant. Celui-ci est également imparfait, mais, en prime, il ne suscite aucune émotion. La lecture est aisée, mais c’est fade.

« La vie à bord était très régulière, très simple et – ce qui est acceptable en mer – d’une monotonie non dépourvue de charme. La navigation, c’est le repos dans le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me plaignais pas de mon isolement. »

« Me voici donc lancé dans les aléas d’une aventure qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi ?… Mais j’étais saisi dans un engrenage qui me tirait vers l’inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet inconnu dont tant d’intrépides pionniers avaient en vain tenté de pénétrer les secrets ! »

Le sphinx des glaces, Jules Verne. Éditions Famot, 1979 (1897 pour la première édition). 2 volumes de 250 pages.

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Oups ! je me sens assez présomptueuse de descendre ainsi en flamme un auteur tel que Jules Verne… En tout cas, puisqu’il sera mis à l’honneur le mois prochain dans ce même rendez-vous, j’espère que les retrouvailles seront plus heureuses et le voyage (mais lequel ?) plus palpitant.

Et pour l’anecdote, il existe un livre qui se présente comme une suite aux Aventures et au Sphinx : il s’agit de L’aimant : roman magnétique d’aventures maritimes de Richard Gaitet. Il ne faut jamais dire jamais, mais je peux affirmer « pas de sitôt » !

Parenthèse 9e art : Traquemage, Dans la tête de Sherlock Holmes et Éclat(s) d’âme

Aucune thématique dans ce fourre-tout : de la BD française et du manga japonais, de l’aventure et du drame, du comique et du sérieux…

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Traquemage (3 tomes)
de Wilfrid Lupano (scénario) et Relom (dessin) (2015-2019)

Cette série bouclée en trois tomes m’a fait passer un délicieux moment de lecture ! Voici l’histoire de Pistolin, éleveur de cornebiques et petit producteur de pécadous, un fromage authentique (comprendre « particulièrement odorant »), qui, exaspéré de voir son troupeau boulotté par les armées des mages, décide d’aller les exterminer.

De la fantasy rurale et irrévérente – ici, les fées virent alcooliques et les sirènes se font à moitié bouffer (la moitié poisson, je précise) – et un humour assez décapant. Entre les mésaventures loufoques de Pistolin et la tête blasée de Myrtille la cornebique, ce fut un divertissement efficace et amusant.

Si je regrette cette conclusion un peu rapide qui précipite la fin de cette excellente lecture (dont j’aurais bien voulu un quatrième tome), j’apprécie le fait qu’il s’agisse d’une série achevée et bouclée qui ne perd pas de sa saveur en cours de route !

Traquemage (3 tomes), Wilfrid Lupano (scénario) et Relom (dessin). Delcourt, 2015-2019. 56 pages par tome.

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Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1, L’affaire du ticket scandaleux
de Cyril Lieron (scénario) et Benoît Dahan (dessin) (2019)

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1 (couverture)Un médecin amnésique trouvé errant en chemise de nuit, une poudre mystérieuse, un ticket de spectacle, voilà Sherlock Holmes et le docteur Watson sur les traces d’un complot des plus étranges…

Je me suis régalée avec cette enquête de Sherlock Holmes qui nous plonge, plus que jamais, dans l’intellect du célèbre détective. Page après page, d’une case à l’autre, il nous fait visiter sa « petite mansarde » tout en suivant le fil de ses pensées, de ses raisonnements et déductions. On le voit arpenter ses bibliothèques mentales pour piocher dans les connaissances engrangées, visualiser les témoignages sous forme de pièces de théâtre, peindre dans son esprit un portrait-robot, suivre un fil rouge ici bien visible. C’est dans ce cerveau optimisé, cet intérieur bien rangé de faits, d’indices et de savoir, que nous plongent les auteurs.

La mise en page et l’agencement des cases diffèrent au fil de l’ouvrage pour un résultat soigné, passionnant et particulièrement original. Le trait de de Benoît Dahan est atypique, avec des faciès très marqués, et j’ai tout de suite adoré ces pages couleur sépia.

Bref, me voilà absolument enchantée de cette mise en image de l’un des plus fameux cerveaux de la littérature.

 Petit bémol : ce n’est pas une histoire complète ! (encore une fois…) Je ne m’y attendais pas (ou plutôt, j’ai commencé à m’y attendre en voyant fondre le nombre de pages restantes pendant que le mystère n’allait que s’épaississant) et la césure a été déroutante, brutale et frustrante. Dommage car cela casse le rythme, sans parler du fil de l’enquête !

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1, L’affaire du ticket scandaleux, Cyril Lieron (scénario) et Benoît Dahan (dessin). Ankama, 2019. 48 pages.

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Éclat(s) d’âme (4 tomes)
de Yuhki Kamatani (2015-2018, série terminée)

Lorsqu’un de ses camarades de classe découvre un porno gay sur son smartphone, Tasuku ne pense plus qu’à mourir. Or, à l’instant T, il voit une femme s’élancer dans le vide à l’endroit où il pensait faire de même. Sauf que celle-ci est toujours parfaitement vivante… et est l’hôte d’un salon de discussion où se réunissent des personnes LGBT+. Dans ce monde safe, Tasuku va pouvoir découvrir qui il est tout en retrouvant une confiance insoupçonnée.

En dépit de quelques difficultés parfois à distinguer certains personnages masculins, Éclat(s) d’âme est une série poétique et sensible abordant le sujet de l’identité, du genre, de la sexualité et de la différence.
Sa galerie de personnages éclectiques présente différentes personnalités et différentes sensibilités. Diverses façons de vivre sa vie, au grand jour ou en secret, seul·e ou accompagné·e. J’ai également aimé la façon de souligner que la souffrance pouvait naître d’un excès de bienveillance, douloureuse dans son innocence, aussi bien que par des gestes ou des mots ouvertement blessants.

 Les sujets sont bien traités, avec pertinence et réalisme. Yuki Kamatani dénonce la violence du monde, les stéréotypes, les combats intérieurs et extérieurs, sans lourdeur et sans pathos, mais avec une empathie puissante. Les moments que vit Tasuki au cœur du salon de discussion apportent une douceur et une parenthèse bienvenues, tant pour lui que les lecteur·rices.

Si le premier tome m’avait plu, mais sans enthousiasme particulier, les trois tomes se sont révélés très bons. J’ai fini par me sentir impliquée et par m’attacher aux personnages. C’est très fin, très juste et assez poignant par moment.

Éclat(s) d’âme (4 tomes), Yuhki Kamatani. Éditions Akata, 2018 (015-2018 pour les sorties originales). Traduit par Aurélien Estager. 178 pages (T1), 162 pages (T2), 178 pages (T3), 242 pages (T4).

Une critique (L’île au manoir) et un tag : un article n’importe nawak

L’île au manoir, d’Estelle Faye (2018)

L'île au manoir (couverture)

Si la couverture vous rappelle quelque chose, c’est peut-être le coup de crayon de Xavier Collette dont j’ai parlé la semaine dernière !

(Cette chronique traîne depuis des mois – je l’ai lu en mai – et j’attendais de pouvoir la coupler avec une autre du fait de sa petite taille. Aucune petite critique ne se décide à montrer le bout de son nez, donc je m’en débarrasse allègrement ici avec un petit tag !)

Lorsqu’il aperçoit une fille seule sur la plage et cherche à l’aider, Adam ne se doute pas qu’il va être entraîné, et ses amis Adélis et Gaël avec lui, dans une aventure entre passé et présent, entre rêve et réalité.

En explorant un peu le contenu des rayons jeunesse de la bibliothèque, je suis tombée sur ce titre d’Estelle Faye. Certes, ce n’était pas avec celui-là que je pensais découvrir cette autrice dont les romans me font de l’œil depuis quelques mois, mais pourquoi se priver quand le hasard vous tend les bras ?

L’île au manoir est donc un roman destiné à la jeunesse : sans surprise, il se lit donc très vite. Si, de mon point de vue de grande personne (la blague !), je suis restée un peu sur ma faim (c’est trop rapide, trop facile !), je ne peux pas nier que l’intrigue doit être très prenante pour les plus jeunes.

Personnellement, l’écriture d’Estelle Faye m’a beaucoup plu, elle a une plume très visuelle et des images s’invitent si spontanément et si précisément au fil de la lecture que j’aurais pu avoir l’impression d’être devant un film. Certains passages m’ont aussi remis en mémoire le troisième tome de Ninn, les deux histoires présentant quelques similitudes.
Sans abuser des descriptions qui pourraient rebuter de jeunes lecteurs et lectrices, Estelle Faye nous emmène en un clin d’œil sur cette île menacée par l’océan et pose en quelques mots une ambiance entre fascination pour l’élément liquide, beauté sauvage et dangerosité de la nature.

Ensuite, le reste de l’histoire est un classique mais efficace mélange de surnaturel, d’action et d’amitié. Une île que nos jeunes héros sont les seuls à pouvoir sauver, une fille d’un autre temps à délivrer, un mystère à éclaircir, une petite enquête à mener, des adultes qui ne servent à rien : la recette est connue, mais le résultat n’en reste pas moins une lecture agréable et dynamique qui pourra enchanter son jeune public.

Un sympathique roman d’aventure porté par une plume énergique.

«  – Une dernière question, dit-il très vite. Pourquoi m’as-tu choisi, moi, pour t’aider ? Je veux dire, je ne suis pas très efficace, avec…
D’un geste, il désigna sa béquille. Les yeux de Sélène brillèrent dans son visage à peine visible.
– Je t’ai choisi parce que tu n’as pas peur des tempêtes. Je t’observais depuis le monde des rêves, et j’espérais que nous pourrions devenir amis. »

L’île au manoir, Estelle Faye. ScriNéo, coll. Les coups de cœur de Cassandra O’Donnell, 2018. 126 pages.

Challenge Voix d’autrice : une autrice francophone

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Liebster Award de Kin et Kara du drôlissime blog Plumes de Lune !

A l’instar de moult blogueuses, j’ai été taguée par Kin et Kara pour répondre à quelques questions. Étonnement, j’ai mis moins d’un mois pour y répondre, ce qui doit constituer un record personnel.

  1. Quel est ton pirate préféré ?

Pas facile, cette question ! J’adore les histoires de pirates, c’est un univers qui d’emblée me fascine (sans doute parce que je l’idéalise aussi un peu), mais finalement, je ne le croise pas si souvent que ça. Du coup… relativement récemment, j’ai eu un gros coup de cœur pour Bengale dans Mers mortes d’Aurélie Wellenstein (et pour le bouquin aussi d’ailleurs).Mers mortes (couverture)Si je devais remonter à dix-quinze ans en arrière, il me serait impossible de ne pas citer Jack Sparrow, mais j’ai tellement vu et revu les films à cette époque (les premiers en tout cas, j’ai décroché au bout d’un moment et je n’ai jamais vu le quatrième et les autres si suite il y a eu) que j’en ai fait une sorte d’overdose et que je ne pourrais plus le citer maintenant comme étant mon préféré (du coup, j’ai un genre de sentiment bizarre en gros « je t’aime beaucoup beaucoup, mais je ne peux plus te voir »).jack sparrowSinon, j’ai toujours été fascinée par Mary Read et Anne Bonny (même si je n’ai jamais vraiment rien lu sur elles).Mary Read et Anne Bonny(Voilà, débrouillez-vous avec ça.)

  1. As-tu d’autres activités / passions que celle de ton blog ?

Je dois avouer que la lecture est clairement mon activité principale bien que « promener la chienne » soit une sérieuse concurrente. Sinon, j’aime beaucoup manger (et faire à manger moi-même, bien que ce soit plus périodique comme passion), marcher (même si ça devient rare vu que ma chienne – toujours elle – n’est vraiment pas facile en balade, ce qui fait qu’une promenade de deux heures avec elle équivaut à une rando de quatre heures sans elle), regarder des films (anciennement aller des sous quand ça ne me coûtait pas un bras à chaque fois et que j’avais un choix quasi illimité), dessiner et peindre à l’aquarelle (même si je suis nulle et que je n’ai plus de papier approprié, ce qui a stoppé  mes velléités artistiques jusqu’à ce que j’ai l’idée ET le courage – en même temps –d’aller en racheter), jouer à des jeux de société, me promener en forêt (ou dans n’importe quel endroit doté d’un beau paysage et dépourvu d’êtres humains)…

  1. T’as fait quoi de beau cet été ?

Si je vous renvoie à mon « C’est le 1er, je balance tout » de juillet-août, ça fait trop flemmard ?
Bon, je n’ai rien fait d’extraordinaire en réalité. J’ai passé du temps chez mes parents dans le Jura et c’était vraiment trop chouette d’aller se baigner dans les lacs (mais chut, faut pas le dire, il y a déjà suffisamment de monde comme ça !). Je me suis aussi baignée dans la Manche pour la première fois et je regrette de ne pas y être allée plus tôt tellement c’était génial (sauf que je suis du genre à boire souvent la tasse et c’est quand même drôlement salé !). Et puis, j’ai fait des heures supplémentaires, histoire de pouvoir profiter de mes vraies vacances… en octobre.

  1. Quelle est ta chanson préférée du moment ?

Ah, je ne vais pas pouvoir répondre à cette question parce que, contrairement au reste du monde semble-t-il, je n’écoute presque jamais de musique ! Ça arrive, mais c’est de moins en moins fréquent et ça doit faire plusieurs semaines que je n’ai pas mis une chanson de mon plein gré…
Les dernières chansons écoutées devaient être celle de l’album Cure d’Eddy de Pretto, mais je ne peux pas qualifier ça de « chanson du moment » vu que je ne me rappelle même plus quand c’était.

  1. C’est quoi tes prochaines vacances ?

Vu qu’un déménagement se profile peut-être à l’horizon, mes prochaines vacances consisteront à visiter la Bretagne tant que j’y suis. Pas de voyages à l’étranger cette année, je me contenterai d’une semaine dans le Finistère en octobre (et de petites excursions à droite à gauche) !
Après, si on devait parler de mes vacances idéales – comprenez « si j’avais les sous pour » – ce serait l’Ecosse, ou Londres, ou un truc en Grande-Bretagne (ou l’Irlande). Bref, par là-bas quoi.

  1. Est-ce-que t’as le mal de mer ? (c’est le moment de nous raconter une anecdote marrante)

Non. Enfin, quand j’étais petite, une traversée pour aller en Corse s’est apparemment déroulée dans des conditions apocalyptiques pour mes parents (car ma sœur aussi était malade), mais depuis, je n’ai jamais eu de problèmes sur un bateau, les rares fois où je suis montée à bord. Je confesse cependant n’avoir jamais eu l’occasion de naviguer sur une mer démontée, ça changerait peut-être la donne…

 Voilà, c’est fini ! (Qui a dit « ouf ! » ?) J’ai d’autres tags en réserve, mais je ne peux pas dire quand ils sortiront (ni quand je les écrirai d’ailleurs…).
A bientôt !

Les fausses bonnes questions, tome 1 : Mais qui cela peut-il être à cette heure ?, de Lemony Snicket (2012)

Les fausses bonnes questions (couverture)A Salencres-sur-Mer, le jeune Lemony Snicket se trouve confronté à : une mentor totalement incapable de mener une enquête, un vol qui n’en était peut-être pas un, une voix au téléphone, une ville déserte, une statuette représentant une créature légendaire locale, et à quelques personnages insolites. C’est parmi cet embrouillamini qu’il va portant devoir trouver des réponses à ses trop nombreuses – et pas toujours pertinentes – interrogations.

Moi qui espérais trouver des réponses à mes propres questions suite à ma relecture des Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire (qu’on abrègera DAOB), me voilà le bec dans l’eau. Déjà l’histoire est une préquelle et, surtout, ce premier tome des Fausses bonnes questions prend clairement la même direction. A savoir, une direction fort nébuleuse.

La fin des DAOB avait divisé les lecteurs entre ceux qui la trouvaient dans le ton de la série – côté duquel je me place – et les frustrés de ne pas avoir de réponses – côté duquel j’ai quand même un ou deux orteils – et ce livre ne change pas décidé à changer cela. La fin… n’en est pas vraiment une. On n’en sait pas beaucoup plus qu’à la première page. Les douze chapitres précédents nous auront surtout fait courir à travers la ville. Quant à la mystérieuse organisation qui avait tant intrigué les lecteurs et lectrices des DAOB, VDC, elle est mentionnée, évoquée, murmurée, mais je n’ai pas l’impression que l’on en saura davantage au fil de la série.
L’absence d’informations n’est pas le seul point commun avec les DAOB. On retrouve sans doute aucun le ton décalé et absurde de Lemony Snicket avec le même amour des mots et des traits d’esprit. Caricaturant notre société, les personnages sont toujours aussi loufoques. De même, les lieux ont toujours ce petit quelque chose hors du commun (comme une ville de bord de mer qui n’est plus au bord de la mer, une mer d’algues survivant sur une terre asséchée, des puits d’encre, etc.).

Et pourtant… déception. L’histoire, totalement absconse, n’a pas réussi à me passionner, j’ai suivi Lemony un peu mollement. Les nouveaux personnages n’arrivent pas à la cheville de Violette, Klaus, Prunille, Olaf, Duncan, Isadora et tous les autres. Je n’ai pas retrouvé l’humour des DAOB, ni la jubilation littéraire qu’avait su faire naître précédemment la plume de Lemony Snicket (dont les apartés m’amusent bien plus lorsqu’ils viennent du Lemony adulte). N’étant donc pas convaincue par le cœur du récit, je me suis sentie dépitée face à ce néant final.

La plupart des ingrédients qui m’avaient réjouie dans les DAOB étaient pourtant présents, mais ce premier tome a totalement échoué à me séduire. Intrigue, protagonistes, écriture… rien n’égale les Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire. Sans doute lirai-je un jour la suite, poussée par la curiosité, mais ce ne sera pas dans mes priorités.

« Dans toute bibliothèque, à ce qu’on dit, il y a quelque part un livre prêt à répondre à la question qui brûle comme un feu en chacun de nous. »

Les fausses bonnes questions, tome 1 : Mais qui cela peut-il être à cette heure ?, Lemony Snicket, illustré par Seth. Nathan, 2014 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rose-Marie Vassallo. 249 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Rituel des Musgrave : 
lire un livre comportant une chasse au trésor/une énigme à résoudre

J’ai relu… Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, par Lemony Snicket (1999-2006) (et j’ai vu la série Netflix)

Et aujourd’hui, je vous propose une longue critique sur l’ensemble de cette saga que j’ai voulu relire avant de découvrir la nouvelle adaptation en série. J’ai voulu cette chronique sans spoiler, donc normalement, il n’y en a pas. Je parle des treize tomes, mais je ne révèle rien du dénouement des différentes intrigues, ni de la fin des divers personnages. J’espère que je n’ai rien laissé passer.

Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, ce sont avant tout treize romans :

  • Tome 1 : Tout commence mal;
  • Tome 2 : Le Laboratoire aux serpents;
  • Tome 3 : Ouragan sur le lac;
  • Tome 4 : Cauchemar à la scierie;
  • Tome 5 : Piège au collège;
  • Tome 6 : Ascenseur pour la peur;
  • Tome 7 : L’Arbre aux corbeaux;
  • Tome 8 : Panique à la clinique;
  • Tome 9 : La Bête Féroce;
  • Tome 10 : La Pente glissante;
  • Tome 11 : La Grotte Gorgone;
  • Tome 12 : Le Pénultième Péril;
  • Tome 13 : La Fin.

A travers 13 livres comprenant chacun 13 chapitres (plus un quatorzième à la fin de La Fin), nous suivons les mésaventures des orphelins Baudelaire – Violette, 14 ans, grande inventrice, Klaus, 12 ans, grand lecteur, et Prunille, moins de trente-six mois, grande mordeuse – qui ont vu leur vie basculer le jour où un incendie les a privé de leur maison et de leurs parents. Placés chez un nouveau tuteur, le comte Olaf, ils découvrent rapidement que celui-ci n’a qu’un seul objectif : s’accaparer l’immense fortune familiale.

D’innombrables mystères entourent les enfants Baudelaire : des centaines de questions sans réponse les assaillent chaque nuit lorsqu’ils tentent désespérément de trouver le sommeil et, au moment où ils touchent du doigt un élément de réponse, de nouvelles questions surgissent. Et nous lecteurs ne devons pas espérer avoir rapidement la clé des énigmes qui nous taraudent. En effet, l’intrigue est extrêmement étalée. Si, dans chaque chapitre, l’action ne manque pas car le trio a fort à faire pour se débarrasser d’Olaf et de ses complices, il faut du temps avant de démêler un peu l’intrigue globale. En effet, les nouveaux personnages sont sans cesse interrompus lorsqu’ils s’apprêtent à révéler quelque chose d’essentiel aux orphelins (c’est le cas des Beauxdraps dans le tome 5 ou de Jacques Snicket dans le tome 7), les enfants ne découvrent que des fragments de papier, bref, on avance à pas de fourmi. Ça change – et c’est agréable – des romans où il y a pléthore de révélations tous les trois chapitres.
Une énigme supplémentaire ne tarde pas à se glisser parmi les autres : celle liée à la mystérieuse Beatrice à qui sont dédiés les treize tomes. Quel est son lien avec Lemony Snicket, Olaf et les Baudelaire ? Des bribes échappées ici ou là ont souvent titillé ma curiosité vis-à-vis de ce mystère qui ne sera éclairci qu’à la dernière ligne du dernier chapitre du dernier livre.

Ce que je redoutais le plus avec cette relecture, c’est l’effet de répétition. Il y a un schéma qui se reproduit dans plus de la moitié des romans. Après, la trame change. Un peu. Le scénario est le suivant :

  • Les orphelins arrivent chez un nouveau tuteur ou dans un nouveau lieu ;
  • Ils espèrent que tout s’arrangera et qu’Olaf ne les retrouvera peut-être pas ;
  • Olaf, ridiculement déguisé, les retrouve ;
  • Le tuteur est complice et/ou ne fait rien et/ou ne croit pas les Baudelaire et/ou disparaît ;
  • Les enfants fuient grâce aux inventions de Violette, aux lectures de Klaus et aux dents de Prunille ;
  • Olaf est démasqué, Mr Poe (le banquier responsable de la fortune Baudelaire et de ses héritiers) crie « Au nom de la loi, je vous arrête !» (il est seulement banquier, mais pourquoi pas après tout).
  • Olaf s’échappe et les orphelins n’ont plus qu’à tenter de trouver un nouveau foyer.

Je craignais que cela soit potentiellement lassant au fil des tomes et je me suis d’ailleurs demandée : les aurais-je lus si je ne les avais pas justement déjà lus il y a plus de dix ans ? Là, il y avait ce petit côté nostalgique de la relecture – ça me rappelle des souvenirs, des lieux, etc. – qui joue en leur faveur.
Mais finalement, ça ne m’a pas dérangée tant que ça. C’est un parti pris volontaire de l’auteur, Lemony Snicket s’en amuse d’ailleurs dans l’un des derniers tomes. Du coup, je ne me suis pas ennuyée du tout. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié cette utilisation d’un narrateur qui serait le véritable auteur de ces romans qui raconteraient une véritable histoire (auteur qui est d’ailleurs de plus en plus souvent évoqué dans l’histoire). Ce narrateur joue avec le lecteur en anticipant, en digressant, en lui conseillant de reposer le livre (bon ça, ça m’a un peu saoulée au bout d’un moment)… Et il y tout de même un humour plutôt noir assez plaisant. Je me souvenais également d’une fin qui m’avait un peu laissé sur ma faim, mais finalement, je l’ai trouvée tout à fait satisfaisante et surtout dans l’esprit de toute la série. Sauf que – et c’est le seul reproche que je lui ferais – on nous a bassiné avec un certain objet pendant la moitié de la saga et on ne saura jamais – JAMAIS ! – pourquoi. Ça, c’est frustrant. Mais elle est parfaite, cette fin.

En relisant cette saga avec mes yeux d’« adulte » (même si, en vrai, je n’ai que l’âge et la nécessité d’avoir un travail en commun avec les adultes), j’ai découvert une série véritablement initiatique doublée d’une critique sur le monde qui nous entoure. Les enfants Baudelaire, un peu naïfs au début, sont livrés à eux-mêmes à cause de l’incompétence des adultes qui font preuve soit d’une incroyable bêtise, soit d’une malveillance sans fond. Face au deuil, à la maltraitance et à la peur, ils se prennent en main, se soutiennent les uns et les autres. Et en grandissant, leur regard sur le monde évolue. Et leur regard sur leurs parents également. Si, pendant une bonne partie de la saga, ils se souviennent de leur intelligence, de leur humour et des bons moments passés en famille, ils découvrent peu à peu des aspects moins lumineux de leur vie, ils se rappellent des disputes : le mythe s’effondre un peu et les enfants s’affranchissent, passant à l’âge adulte. (Espérons pour Prunille, qui n’est encore pas plus grosse qu’une aubergine à la fin, qu’elle aura encore un peu d’enfance, même si ça semble mal barré).
C’est aussi une critique du monde des adultes avec tous ses défauts : l’avidité, la méchanceté, la paresse, l’indifférence aux autres, la passivité parce que c’est plus facile comme ça. Certes, les personnages sont poussés à l’extrême et sont parfois clichés, mais quand même, il y a une part de vérité (et « la triste vérité est que la vérité est triste »). Le caractère répétitif des épisodes nous dit aussi que rien ne changera.
Je disais que les Baudelaire se soutenaient et il y a vraiment un beau message délivré au fil de la saga sur l’amour entre frères et sœurs, entre amis. On pense aux Beauxdraps évidemment, mais aussi à tous ceux qui les ont aidés un jour ou l’autre, qui n’étaient pas obligés mais qui ont aidé parce que c’est ce qu’ils voulaient, et tant pis pour le danger. On se serre les coudes, on s’entraide pour tenter de rendre le monde un peu plus beau. L’histoire est sombre et tout va de mal en pis pour les Baudelaire, mais heureusement, il y a quelques moments où on se dit que tout n’est pas perdu.

Les enfants sont sympathiques, chacun ayant leur domaine de prédilection. On notera toutefois le comportement tout à fait extraordinaire de Prunille, notamment dans Ascenseur pour la peur où elle commence par descendre une cage d’ascenseur en rappel, dans le noir, avec une corde faite de rallonges électriques, de cordes à rideaux et de cravates… en tenant un tisonnier chauffé à blanc avant de remonter en plantant ses dents dans la paroi en métal. Flippant… Je suis curieuse de découvrir comment ils adapteront ce passage dans la série.
Un point que j’ai beaucoup apprécié au sujet d’Olaf, c’est sa transformation dans les derniers livres, et notamment dans l’ultime épisode où, isolé, affaibli, il perd de sa superbe. Cela nous permet d’apprendre deux-trois détails sur son passé et même de le rendre plus humain. Pas moins nuisible toutefois.
Mr Poe, en revanche, reste l’un des personnages le plus frustrant jamais rencontré : aveugle, sourd, borné, on a envie de le claquer. Mais c’est le cas de beaucoup d’adultes dans la saga.

Toutefois, ce dont je me souvenais comme l’un des points forts de ces romans, c’était le vocabulaire. Petite, j’y avais appris de nombreux mots comme pénultième par exemple. Et je n’ai pas été déçue. La langue est riche et ni Lemony Snicket, ni Klaus Baudelaire ne se privent de nous donner des définitions, des synonymes, etc. Précisons que les explications du narrateur sont parfois insolites, assez humoristiques et souvent toutes personnelles. Dans ces livres, les souliers ne sont pas usés, mais éculés. Olaf est « une espèce d’arsouille sinistre et féroce » tandis que ses associés sont madrés. Les enfants se rappellent d’un pique-nique comme « un véritable délice de Capoue », expression que je ne connaissais toujours pas. Car j’ai, encore aujourd’hui, appris des mots : par exemple, j’ai découvert que le pluriel de leitmotiv était leitmotive. Je trouve cela à la fois enrichissant et agréable à lire, notamment dans des romans pour la jeunesse auxquels on peut parfois reprocher un vocabulaire un peu simple. Lemony Snicket prend ses lecteurs au sérieux et ça fait bien plaisir !
Le langage de Prunille est également passionnant. Si, à première vue, ce ne sont que des babillages que ses aînés ou le narrateur doivent expliquer, les mots qu’elle utilise sont généralement suffisamment bien choisis pour traduire son idée. Seulement, il faut un peu d’imagination pour interpréter ce qu’elle veut dire : elle peut procéder par image (« Promété » veut par exemple dire qu’elle a besoin de feu), ou emprunter des mots aux langues étrangères (« denada », « arigato »…).
Pour quelqu’un qui maîtrise bien l’anglais, il doit être encore plus intéressant de les lire dans cette langue. Rien que les titres donnent le ton (et donnent envie) : The Bad Beginning, The Reptile Room, The Wide Window, The Miserable Mill, The Austere Academy, The Ersatz Elevator, The Vile Village, The Hostile Hospital, The Carnivorous Carnival, The Slippery Slope, The Grim Grotto, The Penultimate Peril, The End. La traductrice a d’ailleurs tenté de conserver cette idée d’allitération, d’assonance et de rimes dans une bonne partie des titres. Il paraît également que la version française a été un peu édulcorée et assagie, ce que je trouve particulièrement rageant. Ce qui me retient avec l’anglais, c’est la peur de manquer un peu de vocabulaire. Toutefois, cette relecture m’a donné envie de découvrir les autres livres parus autour de la série et je crois que certains n’ont pas été traduits, ce sera donc l’occasion de mettre mon anglais à l’épreuve.

Outre un vocabulaire soigné et varié, je me suis beaucoup amusée à rechercher les nombreux clins d’œil littéraires et culturels. Outre les Baudelaire et Mr Poe (références évidentes), on trouve une ophtalmologiste et hypnotiseuse dans Cauchemar à la scierie nommée Georgina Orwell, un monstre bossu du nom de Féval (Le Bossu, Paul Féval) dans La Bête Féroce et deux des triplés Beauxdraps sont nommés en référence à Isadora Duncan. Dans Panique à la clinique, les patients s’appellent Jonah Mapple (référence à un sermon du Père Mapple à propos de Jonah dans Moby Dick, Herman Melville), Clarissa Dalloway (Mrs Dalloway, Virginia Woolf), Bernard Rieux (La Peste, Albert Camus) ou Emma Bovary (Madame Bovary, Flaubert). Les îliens dans La Fin sont, entre autres, Ishmael (narrateur de Moby Dick, Herman Melville), Vendredi (Robinson Crusoe, Daniel Defoe), Mrs Caliban (La Tempête, William Shakespeare). Esmé et Jérôme d’Eschemizerre font référence à une nouvelle de Jerome David Salinger, « Pour Esmé, avec amour et abjection ». Et ce n’est qu’un échantillon. C’est un petit jeu assez plaisant, je pense, pour tous lecteurs et lectrices.

Soulignons, pour terminer, que les illustrations sont jolies et donnent parfois des indices sur la suite des événements.

Conclusion ? Passez outre la construction répétitive des treize tomes qui, effectivement, peut sans doute lasser. Littérairement parlant, Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire sont insolites, riches et très bien écrites. A déguster pour : une plume et une narration vraiment originales, une grande richesse lexicale et culturelle et une connivence particulière établie entre le narrateur et le lecteur. Bref, malgré quelques défauts, j’ai éprouvé un immense plaisir à relire ces Désastreuses aventures.

« Si vous aimez les histoires qui finissent bien, vous feriez beaucoup mieux de choisir un autre livre. Car non seulement celui-ci finit mal, mais encore il commence mal, et tout y va mal d’un bout à l’autre, ou peu s’en faut. C’est que, dans la vie des enfants Baudelaire, les choses avaient une nette tendance à aller toujours de travers. Violette, Klaus et Prunille Baudelaire étaient pourtant des enfants charmants, des enfants intelligents, pleins de ressources et loin d’être laids. Mais le sort les avait pourvus d’une malchance inimaginable, et presque tout ce qui leur arrivait était placé sous le signe de la guigne, de la déveine et de l’infortune. »

ET LA SÉRIE ALORS ?

Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire (série)Ma relecture des treize tomes des Orphelins Baudelaire a été motivée par mon envie de découvrir la nouvelle série Netflix portée par Neil Patrick Harris dans le rôle du comte Olaf. La première saison, diffusée en janvier 2017, couvre les quatre premiers livres à raison de deux épisodes par livre.

Pour mon plus grand plaisir, la série est très fidèle aux livres. Pas seulement à l’histoire elle-même, mais également au ton décalé des romans de Lemony Snicket. Elle conserve le côté très narratif avec de fréquentes interruptions de l’auteur/narrateur. De plus, l’absurdité de certaines situations ou du comportement de certains adultes est parfaitement retranscrite… notamment grâce à un Mr Poe totalement inutile et irritant. Le ridicule des déguisements d’Olaf est parfait. Je pense surtout à Stephano qui m’a beaucoup fait rire tellement il est risible. J’ai vu quelques critiques négatives de personnes qui s’attendaient à une série plus noire (en la comparant souvent au film de 2004 qui jouait sur une atmosphère plus sombre), pourtant les livres ne sont absolument pas sombres. Enfin, l’histoire en elle-même l’est comme les malheurs vécus par les orphelins, mais le ton ne l’est pas du tout. Même dans des moments graves, l’absurdité et l’humour sont présents.
Le fait d’avoir deux épisodes pour chaque livre permet de respecter les romans (contrairement au film qui mixait les trois premiers tomes). Evidemment, comme dans toutes adaptations, il y a quelques ajouts, quelques modifications, mais rien qui ne m’ait dérangée. J’ai apprécié d’ailleurs qu’ils développent davantage le côté société secrète, codes, mystères, tout ce que les orphelins découvrent plus tardivement dans les livres. L’ajout de nouveaux personnages est également très intéressant et peut laisser penser que la série ira plus loin que les livres. A voir…

Un générique qui reste en tête, un très bon casting – Neil Patrick Harris est excellent : certes, il n’en fait pas autant que Jim Carrey, mais je trouve qu’il incarne parfaitement cet acteur raté en mal de succès qu’est Olaf –, une esthétique soignée et magnifique qui évoque, à mes yeux, les films de Wes Anderson, colorés et absurdes, une grande fidélité aux romans, j’ai été tout à fait convaincue et séduite par cette première saison et j’ai hâte de découvrir la suite.

Et vous, l’avez-vous vue ? qu’en avez-vous pensé ?

Les désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire, Lemony Snicket, illustré par Brett Helquist. Nathan. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rose-Marie Vassallo.
– Tome 1 : Tout commence mal. 2002 (1999 pour l’édition originale). 187 pages.
– Tome 2 : Le Laboratoire aux serpents. 2002 (1999 pour l’édition originale). 179 pages.
– Tome 3 : Ouragan sur le lac. 2002 (2000 pour l’édition originale). 201 pages.
– Tome 4 : Cauchemar à la scierie. 2003 (2000 pour l’édition originale). 185 pages.
– Tome 5 : Piège au collège. 2003 (2000 pour l’édition originale). 222 pages.
– Tome 6 : Ascenseur pour la peur. 2003 (2001 pour l’édition originale). 246 pages.
– Tome 7 : L’Arbre aux corbeaux. 2004 (2001 pour l’édition originale). 254 pages.
– Tome 8 : Panique à la clinique. 2004 (2001 pour l’édition originale). 252 pages.
– Tome 9 : La Bête Féroce. 2004 (2002 pour l’édition originale). 253 pages.
– Tome 10 : La Pente glissante. 2005 (2002 pour l’édition originale). 254 pages.
– Tome 11 : La Grotte Gorgone. 2006 (2004 pour l’édition originale). 253 pages.
– Tome 12 : Le Pénultième Péril. 2006 (2005 pour l’édition originale). 247 pages.
– Tome 13 : La Fin. 2007 (2006 pour l’édition originale). 253 pages.

(Désolée d’avoir été si longue…)