Laurence Anyways, de Xavier Dolan, avec Melvil Poupaud, Suzanne Clément, Nathalie Baye, Monia Chokri… (Canada, France, 2012)

Laurence Anyways 1Après J’ai tué ma mère et Les amours imaginaires, Xavier Dolan revient avec une nouvelle pépite qui confirme son grand, grand talent.

En 1989, Laurence Alia (« alias » en latin signifie « autre, différent ») annonce à sa petite amie, Fred Belair, qu’il veut devenir une femme, qu’il va rendre sa vie à celle qu’il est né pour être. Le film suit pendant dix ans, jusqu’à l’aube du nouveau millénaire, le parcours de ces deux personnages et leurs efforts pour préserver leur amour malgré les épreuves qu’ils traversent.

Ce n’est pas un film sur la transsexualité. Evidemment, nous voyons Laurence changer physiquement, on sait qu’il prend des hormones, mais il n’y a pas vraiment de détails précis sur comment on change de sexe. C’est plus un prétexte, un contexte. Pour moi, c’est un film sur un amour impossible, thème que je vois dans les trois films de Dolan (entre la mère et le fils dans J’ai tué ma mère, avec ce couple à trois dans Les amours imaginaires). On les voit heureux au début du film avant que Laurence exprime sa volonté de changer de sexe, décider de faire ça ensemble, se séparer, se retrouver, se revoir, plus loin l’un de l’autre à chaque rencontre, plus différents malgré leur amour qui ne disparaît jamais. Monia Chokri disait que c’était un film sur les décisions que l’on prend dans sa vie, à l’âge adulte, pour être heureux, décisions qui viennent parfois interférer avec la relation amoureuse.

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Il traite aussi de la marginalité et de la différence qui ne sont pas toujours facilement acceptées. Laurence se fera tabasser, ils devront endurer les regards et les remarques des gens et dépasser les préjugés.

Xavier Dolan – qui est sur tous les fronts, de la réalisation au scénario, des costumes au montage – est considéré comme un jeune prodige. C’est carrément vrai. Ça devrait être interdit d’être si doué ! On le dit prétentieux, je ne sais pas, ça ne m’intéresse pas. Je pense qu’il est très cultivé, très intelligent (j’aimerais avoir un quart de ses capacités). Il a foi en ce qu’il fait et il veut être respecté, ce à quoi il a mille fois droit. A 23 ans, réaliser un film aussi puissant, aussi fort que Laurence Anyways, c’est vraiment la preuve d’un immense talent.

L’histoire, les acteurs, les couleurs, la musique, tout est à couper le souffle. Comme les deux précédents, Laurence Anyways jouit d’une bande-son entraînante et surtout qui colle incroyablement bien avec les émotions, la situation dans laquelle sont placés les personnages. The Cure, Brahms, Tchaikovsky, Duran Duran, Beethoven…

C’est de la poésie. C’est véritablement de l’art. La beauté des plans, des couleurs, la beauté des corps (Fred au Cinébal est montrée presque comme une œuvre d’art).

Il y a des moments terriblement intenses. Quand Laurence hurle à Fred qu’il va mourir (qu’il va mourir en tant qu’homme, qu’il ne vit pas pour de vrai). Quand Laurence arrive maquillé en jupe et talons hauts devant sa classe médusée. Quand Fred sombre. Je ne veux pas tout révéler, je m’arrête donc ici.

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Je ne connaissais pas Melvil Poupaud (uniquement de nom) et il m’a complètement bluffé dans ce rôle. Il est totalement crédible. Il est touchant, par ses sourires et clins d’œil comme par ses larmes, par sa détermination comme par son rapport au regard des autres, par sa volonté comme par ses faiblesses. Il est jeune alors qu’il a environ 35 ans au début du film, Xavier Dolan insuffle de sa jeunesse à ses personnages.

Suzanne Clément donne corps à une Fred pleine de feu et de vie, une espèce de tornade fantasque qui finit malheureusement par s’assagir. Même si Fred me déçoit un peu par le fait qu’elle retourne à une vie « normale », on la comprend, on comprend ce qu’elle endure, on comprend qu’elle pète les plombs (comme dans cette scène au resto où elle insulte la serveuse) et on admire la détermination qu’elle met à comprendre et à rester avec Laurence, pour préserver leur amour.

Nathalie Baye est parfaite dans le rôle de la mère qui surmonte rapidement sa contrariété par amour pour son fils (« – Alors tu m’aimeras toujours ? Mais tu te transformes femme ou tu te transformes en con ? »). C’est vers elle que se tourne Laurence dans un mouvement presque enfantin, mais émouvant. Leur relation inexistante au départ – elle dira même « Je n’ai jamais eu l’impression que tu étais mon fils » – se construit peu à peu avec le changement de Laurence – « Par contre, j’ai l’impression que tu es ma fille. »

Monia Chokri – Stef, la sœur de Fred – a laissé derrière elle le look « vintage » qu’elle arborait dans Les amours imaginaires, mais pas son ironie cinglante. Ses remarques lorsqu’elle accompagne sa sœur dans le magasin de perruques sont hilarantes. Elle est géniale. Elle ne sera apparemment pas dans le prochain film de Xavier Dolan, Tom à la ferme (elle n’est pas notée parmi le casting). Dommage.

Laurence Anyways 4Il a créé une vraie petite famille : on retrouve en outre Magalie Lépine-Blondeau (Charlotte et qui jouait dans Les amours imaginaires), Manuel Tadros (le père de Dolan qui jouait également un concierge dans J’ai tué ma mère), Anne Dorval (qui apparaît juste deux secondes et qui était dans les deux autres), Patricia Tulasne (la mère d’Antonin dans J’ai tué ma mère), Monique Spaziani (J’ai tué ma mère), etc.

On regrette un peu Xavier Dolan l’acteur puisque c’est le premier film qu’il réalise et dans lequel il ne joue pas. Mais ! Petit caméo : on a le plaisir de l’apercevoir deux secondes parmi une foule d’invités. Je ne crois pas non plus me tromper en disant que l’on entend sa voix à la fin disant « C’est bon pour moi ».

Bref. C’est un film vertigineux, ambitieux et réussi qui passe trop vite. Laurence nous manque, on ne veut pas le quitter, on ne veut quitter aucun film de Xavier Dolan.

Ces films me hantent, me restent en tête pendant des heures, des jours et me coupent l’envie d’en voir d’autres.

Tom à la ferme, adapté d’une pièce de théâtre de Michel Marc Bouchard, sortira prochainement et ce sera certainement un nouveau bijou. Où l’on retrouvera Xavier Dolan également en tant qu’acteur.

La première phrase :

« Je voudrais que l’on se penche un peu, non pas sur les droits et l’utilité des marginaux, mais sur les droits et l’utilité de ceux qui se targuent d’être normaux. »

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Les autres films de Xavier Dolan :

Les amours imaginaires, de Xavier Dolan, avec Xavier Dolan, Monia Chokri, Niels Schneider… (Canada, 2010)

Les amours imaginaires 1Un an après J’ai tué ma mère, le second long-métrage de Xavier Dolan sort en salle. Le jeune réalisateur, scénariste, acteur, producteur, monteur, costumier met en scène un trio amoureux pris dans une relation compliquée.

Francis et Marie, deux amis très proches l’un de l’autre, évoluant dans un milieu assez aisé, tombent sous le charme de Nicolas. Tous deux cherchent à lui plaire tandis que Nicolas, plutôt ambigu, semble chercher à les séduire tous les deux sans montrer d’attache particulière vis-à-vis de l’un ou de l’autre. Ils deviennent obsédés par lui ; même lorsqu’ils sont au lit avec d’autres partenaires, Nicolas habite leurs pensées. La jalousie monte tandis que leur relation platonique se prolonge.

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Les amours imaginaires est un film extrêmement beau. Comme dans ses autres films, Xavier Dolan soigne chaque plan pour en faire un tableau. Les costumes sont chatoyants ; les couleurs aussi, il suffit de regarder les affiches. Il utilise notamment des filtres de couleurs pour les scènes d’intimité. La musique est toujours aussi juste et incroyable : 3e sexe d’Indochine, Bang bang de Dalida, Exactement de Vive la fête, Pass this on de The Knife dans l’une des plus belles scènes…

Les courbes de Monia Chokri, l’ombrelle chinoise, les ralentis, les plans de dos rappellent le magnifique In the mood for love de Wong Kar-Waï. Xavier Dolan fait également référence au film de Gregg Araki, Mysterious Skin ; dans ce film, des bonbons tombent sur un enfant tandis que des marshmallows pleuvent sur Niels Schneider dans Les amours imaginaires.

Tout ce film est poésie.

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Xavier Dolan montre son talent, son génie à remarquer, comprendre, montrer les émotions humaines. Il traite des relations amoureuses avec intelligence, montrant l’attraction originelle, la séduction, l’espoir, les illusions, la jalousie, la frustration, la peur d’être rejeté (notamment pour Francis), la douleur, la guérison – incomplète – avec le temps, les souvenirs. Bref, tout ce que l’amour engendre comme plaisirs et comme souffrances. Tout cela d’une manière platonique. Il intercale avec l’histoire de ce trio impossible des petits témoignages sur l’amour qui confère un aspect documentaire au film : hommes, femmes, hétéros, homos, tout le monde passe par l’amour et ses tourments.

Il montre toutes ses émotions dans un regard, une expression du visage, un mouvement. C’est fort. C’est évocateur pour chacun d’entre nous ; encore une fois, l’on se sent proche des personnages, surtout de Francis et Marie, Nicolas leur – et donc nous – apparaissant un peu comme un surhomme, au-dessus des autres mortels pris par leurs passions.

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Xavier Dolan prouve une nouvelle fois son talent d’acteur. Il rend Francis beau, il lui donne une sensibilité touchante, il est terriblement attachant notamment dans cette scène où il avoue son amour pour Nicolas tout en expliquant qu’il compte le nombre de refus qu’il a reçu dans sa vie.

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Entrée dans l’univers de Xavier Dolan de Monia Chokri, de la géniale Monia Chokri. Avec son look « vintage » et son air pincé, elle apporte une vraie touche d’humour avec ses remarques caustiques et ses répliques sèches qui ne souffrent pas la contradiction. Mais elle n’a pas seulement qu’un rôle comique, loin de là. Elle est aussi pleine de charme et elle peut nous toucher par un regard. Une actrice talentueuse.

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Niels Schneider, que l’on avait déjà aperçu dans J’ai tué ma mère dans le rôle d’Eric, un pensionnaire de Notre-Dame-des-douleurs, prête son profil grec et ses boucles blondes au « bellâtre particulièrement à l’aise » (dixit Marie), qui leur laisse croire qu’ils ont une chance avant de leur briser le cœur. Il est ambigu, fuyant. Cependant, je ne le vois pas comme quelqu’un qui fait cela pour faire souffrir, je pense qu’il aime plaire, qu’il aime le jeu de la séduction, mais il n’est jamais réellement amoureux. Il fait ça pour se rassurer, pour voir une image flatteuse de lui-même dans le regard des autres. C’est mon interprétation en tout cas et c’est pour moi une autre révélation grâce à Xavier Dolan.

Anne Dorval apparaît quelques instants dans le rôle de Désirée, la mère – beaucoup plus sympathique que celle d’Hubert Minel – de Nicolas que Francis qualifie d’« androïde » et Marie de « sbire du capitaine Spock ».

Un seul regret : la durée qui est trop courte…

C’est beau, c’est jeune, c’est chatoyant, c’est spirituel, c’est acide, c’est dur, c’est tendre, c’est fort, c’est Xavier Dolan et on veut plus de bijou comme celui-ci !

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Les autres films de Xavier Dolan :