Le Paris des Merveilles, tomes 1 à 3, de Pierre Pevel (2003-2015)

Bienvenue dans le Paris de 1909 ! Mais attention, vous êtes ici dans un Paris alternatif et magique. Ici, la Tour Eiffel est construite d’un bois blanc qui chante les nuits de pleine Lune, de petits dragons volettent dans le jardin du Luxembourg, les gargouilles peuvent réellement prendre leur envol, les portiers sont des ogres, des ondines jouent dans les points d’eau et les magiciens se réunissent en clubs. Tel est le décor des aventures du mage Griffont et de l’enchanteresse Isabel de Saint-Gil.

Je n’ai pas envie de détailler les péripéties des protagonistes et de vous raconter l’intrigue de chacun des tomes, j’en parlerai bien sûr, mais en général. Je souhaite plutôt vous parler de l’ambiance, du ton et des personnages pour vous donner envie de découvrir cette belle trilogie.

L’écriture est élégante et délicate, un rien précieuse dans ses descriptions, et l’auteur prend le temps de poser ses personnages, ses décors. Je me serais passée des descriptions répétées à chaque tome, procédé un peu lassant. En parlant d’Isabel par exemple, j’ai aimé son mauvais caractère, son impulsivité, sa mauvaise foi réjouissante, sa naïveté feinte, son intelligence et son intrépidité. Je n’ai pas besoin que l’on me rappelle à chaque chapitre à quel point elle est belle, souple, fine, cascade de cheveux roux traversés d’or, yeux ambrés pailletés d’émeraude, etc. Ses qualités la rendent admirable, mais ce sont ses défauts qui la rendent attachante. Son physique m’importe peu, j’aurais donc apprécié qu’il soit moins rabâché. (La remarque vaut également pour la magicienne Cécile de Brescieux.)
On s’attache néanmoins sans difficulté aux personnages. De plus, la majorité d’entre eux sont récurrents, ce qui permet à l’auteur de leur fournir une psychologie suffisamment fouillée. Je regrette seulement de ne pas avoir vu davantage sur Azincourt, le chat ailé de Griffont : le troisième tome laissait entendre qu’il aurait un rôle plus important et finalement, non.
Enfin, je donne un bon point pour la relation entre Griffont et Isabel. Elle m’a parfois fait sourire et parfois attendrie, leurs savoureux échanges ne manquant pas de piquant.

Un point qui m’a beaucoup amusée est le jeu instauré par le narrateur avec le lecteur. Une connivence s’installe grâce à des interpellations directes. Par exemple, dans la nouvelle « Magicis In Mobile », il s’amuse également des derniers chapitres explosifs dans bon nombre de romans (bien que lui-même nous réserve des finals sur les chapeaux de roue dans chacun des tomes du Paris des Merveilles) : « L’auteur de ces lignes se refuse à travestir la réalité dont il se veut le chroniqueur fidèle, et tant pis pour les principes romanesques qui exigent un final spectaculaire à tout bon récit d’aventures. »

Le cadre est idyllique et Pierre Pevel nous emmène dans des mondes enchanteurs. D’une part, nous avons un Paris de la Belle-Epoque, tout de boiseries, de cuivre, de bronze et de verre, délicatement parsemé d’éléments merveilleux. D’autre part, il y a Ambremer, une cité sortie d’un Moyen-Âge idéalisé, parfait et propre. A ce sujet, le narrateur nous dit : « Ambremer était une cité médiévale, mais telle que vous, moi et l’essentiel de nos contemporains la rêvons. A savoir pittoresque et tortueuse, avec des venelles pavées plutôt que boueuses, des maisons en belle pierre plutôt qu’en mauvais torchis, des toits de tuile rouge plutôt que de chaume sale. Elle fleurait bon, et non l’urine, la crasse et le fumier mêlés. »
Non content de revisiter la capitale, Pierre Pevel s’approprie bon nombre de personnages historiques pour en faire des mages : on croisera ainsi l’alchimiste Nicolas Flamel, le cinémagicien Georges Méliès ou encore Lord Dunsany, futur auteur de La Fille du roi des elfes.

On retrouve ce qui constitue à mon goût les ingrédients classiques de la fantasy (sachant que je ne suis pas une experte, c’est juste mon expérience de lectrice qui parle). Que ce soit au niveau des créatures magiques (dragons, fées, elfes, chats ailés, arbres savants…) ou des thématiques (une haine sororale, l’infidélité de l’époux de la reine déclenchant la guerre entre les peuples, la magie noire), tout est là. Cependant, tout s’agence si bien et on prend un tel plaisir à découvrir ce monde magique que la sauce prend sans difficulté.
L’atmosphère s’assombrit au fil des tomes, le premier étant finalement le plus léger. Le troisième, en revanche, nous plonge dans un Paris menacé par des attentats et le retour de la Reine Noire. Entre meurtres et suspicion, voilà qui laisse moins de temps pour le badinage. Le second tome prend également le temps d’un petit voyage dans le temps, en 1720, année de la rencontre entre Griffont et Isabel – ce qui nous permet d’en savoir plus sur nos deux héros – dont les évènements trouveront une résonnance particulière près de deux cents ans plus tard.

Une intrigue à la fois policière et surnaturelle, des aventures rocambolesques, des mondes oniriques, de l’humour et de l’action, Le Paris des Merveilles est une excellente trilogie de fantasy, mâtinée de roman feuilleton et de cape et d’épée.

J’ajouterai en plus que l’édition poche chez Folio SF est magnifique dans ses déclinaisons de bleus et que la douceur de ses couvertures gravées est un plaisir pour les doigts.

« La mémoire est un ciment solide. Si solide et durable que la nostalgie survit parfois longtemps à l’amitié. Elle peut même s’y substituer et nous tromper. Combien de fois nous sommes-nous aperçus trop tard que rien ne nous attachait désormais à tel ou telle, sinon le souvenir d’une époque évanouie ? Quand cette idée frappe, douloureuse, le temps paraît faire un bond et nous nous découvrons subitement face à un étranger que les hardes de sentiments défunts ont cessé de déguiser. Cela, plus que les ans, fait vieillir. L’âge est le catalogue de nos désenchantements intimes. » (Tome 1)

« Ils étaient à la fois les acteurs et les spectateurs d’une relation qui ne les ménageait pas, certes, mais ne croiserait jamais vers les eaux calmes de l’ennui. Et lorsqu’ils doutaient parfois d’être aimés, lorsque leur comédie réciproque risquait de les tromper ou qu’une houle trop forte pourrait avoir raison de leurs sentiments tourmentés, il leur suffisait de surprendre un trouble sincère et fragile chez l’autre pour se sentir brusquement investis du devoir impérieux de vivre à ses yeux. » (Tome 2)

« Les bibliothèques sont des rêves.
Rêves de ceux qui les ont voulues et bâties. Rêves de ceux qui les fréquentent et les aiment. Rêves enchâssés en des milliers et des milliers de pages préservées. Rêves puisés à la source des désirs et des sciences, des imaginations fertiles, des ambitions, des lectures patientes, des nuits passées dans le secret des livres. Elles sont des portes vers le Troisième Monde. Certaines ne font que l’approcher, le frôler, apercevoir ses confins. D’autres le rejoignent puis s’éloignent, au gré des astres et leurs caprices. Quelques-unes, enfin, les plus belles et les plus émouvantes, appartiennent entièrement à l’Onirie. » (Tome 3)

Le Paris des Merveilles, tome 1 : Les enchantements d’Ambremer, suivi de Magicis In Mobile, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Le Pré aux Clercs, 2003, pour la première édition). 416 pages.
Le Paris des Merveilles, tome 2 : L’élixir d’oubli, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Le Pré aux Clercs, 2003, pour la première édition). 418 pages.
Le Paris des Merveilles, tome 3 : Le Royaume immobile, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Bragelonne, 2015, pour la première édition). 446 pages.

Le maître du Haut-Château, de Philip K. Dick (1962)

Le maître du Haut-Château (couverture)Nous sommes dans les années 1960 et cela fait vingt ans que l’Axe a gagné la Seconde Guerre mondiale. L’Ouest des Etats-Unis vit sous la domination des Japonais et tous les habitants – de Robert Chidan, vendeur d’objets de collection, à Frank Frink, ouvrier – consultent régulièrement le Yi King, un guide spirituel d’origine nippone qui leur annonce de grands changements. Mais un autre livre fait également beaucoup parler de lui, Le poids de la sauterelle, qui raconte un monde où les Alliés auraient vaincus.
J’aurais bien du mal à vous expliquer davantage l’intrigue car il ne se passe en réalité pas grand-chose !

Cette uchronie est plus effrayante que bon nombre de romans de science-fiction car elle se nourrit du passé, des atrocités de l’Histoire, des horreurs de l’idéologie nazie. Les régions du monde dominées par l’Allemagne connaissent des exterminations (des Noirs, des Slaves, des Juifs) ainsi que des campagnes de stérilisation ; l’esclavage a été réhabilité partout.
A l’inverse, les Japonais sont presque de gentils occupants ! Ils sont civilisés, il y a de nombreux commerces et échanges avec les populations locales, ils ont apportés leur art de vivre. Entre les Japonais et les Allemands, des intrigues et des manigances semblent apparaître, une méfiance naît entre les anciens alliés. Comme une Guerre Froide alternative.

Les cent premières pages ont été difficiles, j’ai vraiment eu du mal à rentrer dedans. Les personnages sont relativement bien campés, mais ils ont tous une certaine langueur, ils sont tous un peu mous, passifs. En attente de quelque chose. Et j’attendais aussi un déclic, un mouvement dans l’action. De plus, la majorité des personnages ne se rencontre jamais, ce qui m’a surprise. Ils se croisent parfois, mais se parlent ou interagissent rarement.
Finalement, je me suis laissée prendre au rythme de cette lecture, mais c’est avant tout la curiosité qui m’a poussée à tourner les pages. Où va-t-on ? Comment cette histoire va-t-elle finir ?
Malheureusement, j’ai trouvé que la fin et la révélation, l’explication finale, tombaient complètement à plat. Après le dernier chapitre, la seule pensée que j’avais en tête était : « Et… c’est tout ? » Je pense que c’est un roman qui a un peu vieilli et que nous sommes habitués à plus de mouvement, plus de suspense. Mon édition était enrichie d’une postface et des deux chapitres d’une suite inachevée. Or, j’ai presque trouvé plus d’intérêt dans ces deux petits chapitres que dans le roman en lui-même !

Deux livres sont omniprésents dans ce roman : Le Poids de la sauterelle, uchronie dans l’uchronie qui raconte un monde dans lequel les Alliés ont gagné la guerre, et le Yi King, guide spirituel, méthode pour prédire l’avenir, oracle oriental. Tout le monde l’utilise dans la partie japonaise du monde et j’ai découvert dans la postface que le Yi King existait vraiment et que Philip K. Dick l’avait lui-même utilisé pendant longtemps. En revanche, en dépit des explications de l’auteur, je n’ai pas vraiment réussi à visualiser la méthode de tirage, j’ai donc dû me renseigner à côté.

J’ai vraiment du mal à me faire un avis sur ce livre que je placerais dans la catégorie – heureusement peu fournie – des « Euh ?… » comme je le disais dans mon « C’est le 1er, je balance tout ». L’action est presque inexistante, j’ai un peu de mal à voir ce qui a rempli les 340 pages du roman. Je dois donc lire d’autres romans ou nouvelles de Philip K. Dick pour me faire un avis plus clair.

 « Nous vivons dans un monde psychotique.
Les fous sont au pouvoir. Depuis quand en avons-nous la certitude ?
Depuis quand affrontons-nous cette réalité ? Et… combien sommes-nous à le savoir ?
 »

Le maître du Haut-Château (VO : The Man in the High Castle), Philip K. Dick. J’ai Lu,coll. Nouveaux Millénaires, 2012 (1962 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michelle Charrier. 379 pages.

Le projet Starpoint, tome 1 : La fille aux cheveux rouges, de Marie-Lorna Vaconsin (2017)

Le projet Starpoint (couverture)Lors de sa rentrée en seconde, Pythagore Luchon, 15 ans, découvre avec surprise que sa meilleure amie, Louise Markarian, s’est liée d’amitié avec une nouvelle venue qui intrigue et agaçe Pythagore. Foresta Erivan, tel est son nom, détonne parmi les lycéens avec son manteau de cuir, ses cheveux rouges et son assurance. Or, à présent, Louise passe tout son temps avec elle, quitte à ignorer son ami et à accumuler les mauvais mensonges pour justifier ses absences en cours. Mais tout bascule quand Foresta annonce à Pythagore la disparition de Louise dans un monde parallèle. Tous deux franchissent donc l’angle mort du miroir pour aller sauver Louise.

La couverture est magnifique et c’est elle qui m’a attirée vers ce roman. Pourtant, ma lecture ne fut pas teintée d’un enthousiasme débordant.

Le sujet des mondes parallèles est abordé sous un angle très scientifique. Je ne sais pas si c’est fréquent dans ce type de littérature, mais de mon côté, c’est l’une des premières fois que je rencontre ça. D’habitude, le pourquoi du comment d’un monde parallèle n’est pas détaillé, on découvre ce nouveau monde, on l’accepte comme un fait et l’histoire continue (je pense notamment à La quête d’Ewilan de Pierre Bottero). Dans Le projet Starpoint, l’auteure parle énormément de la manière d’y accéder, des vibrations, des particules, des répercussions dans les deux mondes, des liens entre les deux, etc. Je n’ai pas toujours tout suivi au début, mais dans l’ensemble, l’auteure a su ne pas me perdre parmi ces considérations scientifiques.
Un autre point intéressant : le contraste très fort entre le monde de Foresta et la banalité routinière du lycée. La vie quotidienne de Pythagore et de ces camarades est souvent détaillée avec beaucoup de réalisme, ce qui crée un décalage à la limite de l’absurde avec les soucis et les dangers qu’ils doivent affronter dans l’autre monde.
Enfin, j’ai aimé la relation qui se trace tranquillement avec Gilles de Retz (ou Gilles de Rais), souvent assimilé à Barbe-Bleue. C’est l’un des aspects du roman qui a le plus attisé ma curiosité et qui me donne envie de connaître la suite des événements.

Pourtant, je n’ai pas été emballée. Je n’ai pas été fascinée par ce nouveau monde. Comme Pythagore, j’ai été désorientée la première fois que je l’ai découvert – un peu noyée dans la foule d’informations – et, en dépit de quelques éclaircissements par la suite, je n’ai pas su le rendre vraiment vivant ou m’y projeter. Même la plongée dans l’une des coutumes locales – la bataille de l’Empoing – ne m’a pas convaincue.
Les personnages ne m’ont pas davantage passionnée puisque je n’ai eu aucune proximité, aucune sympathie particulière pour aucun d’entre eux. J’ai été particulièrement agacée par l’apparemment inévitable histoire d’amour entre Pythagore et Foresta. Au début, Pythagore suppute une relation entre les deux filles, mais il peut rapidement se rassurer : Foresta sera pour lui… Banal et prévisible. Décevant.

En dépit de quelques bonnes idées, Le projet Starpoint  n’a pas su me convaincre, ni me faire voyager.

« Pythagore bouge, il se sent comme dans l’eau, en apesanteur ; il ressent le mouvement d’infimes vibrations tout autour de lui.
Foresta attrape le battant et le fait pivoter tout doucement. Un souffle doux les enveloppe, une brise qui les caresse et les pousse.
Dans le reflet de la vitre, se dessine une perspective.
C’est le passage dévoilé par l’angle mort. »

« Il reconnaît la Foresta Erivan du lycée et il ne la reconnaît pas du tout.
Les choses sont presque pareilles et radicalement différentes.
C’est ce qui est troublant : il comprend et il ne comprend pas. »

Le projet Starpoint, tome 1 : La fille aux cheveux rouges, Marie-Lorna Vaconsin. La belle colère, 2017. 373 pages.

Coraline, de Neil Gaiman (2002)

Coraline (couverture)Après Neverwhere et L’océan au bout du chemin, c’est Coraline que j’ai découvert. Je connaissais le film d’animation d’Henry Selick, il était temps de se pencher sur le texte de Neil Gaiman.

Coraline Jones et ses parents viennent d’emménager dans une grande maison qu’ils partagent avec les actrices Mlles Spink et Forcible ainsi qu’avec M. Bobo et ses souris savantes. Ses parents travaillent toute la journée, rivés à leurs ordinateurs, et Coraline passe son temps à explorer la maison et le jardin. Un jour de pluie, elle découvre une mystérieuse porte murée. La nuit suivante, à la place du mur de briques s’ouvre un passage vers un autre monde. Une réplique améliorée de la vie de Coraline… avec un autre père et surtout une autre mère toujours prêts à l’aimer, à la gâter et à jouer avec elle.
Mais ce monde parfait, si attirant avec ces bons plats, son jardin merveilleux et ses jouets vivants, n’est-il pas trop beau pour être vrai ?

L’écriture n’a rien de particulièrement marquant, elle est plutôt simple, mais cela ne m’a pas empêchée d’être totalement happée par cette histoire.
Neil Gaiman est décidément très doué pour créer des situations dérangeantes, avec des personnages menaçants alors qu’ils n’ont pas encore révélé leur nature maléfique. Il joue sur nos peurs et nos dégoûts quand il décrit des lieux : un tunnel qui semble vivant, un puits aux parois gluantes, un monde minuscule entouré par le néant, etc. Ensuite, l’imagination joue son rôle… Pour moi, il s’agit là d’un vrai talent de conteur, ce talent nécessaire pour camper un lieu, transmettre une ambiance en quelques mots qui parlent à notre imaginaire.
Comme Ursula Monkton, la gouvernante dans L’océan au bout du chemin, l’autre mère est véritablement terrifiante. Si elle cache sa vraie nature au début, le masque se craquèle peu à peu, laissant apparaître une créature n’ayant rien de maternelle et rien d’humain (les boutons à la place des yeux peuvent toutefois mettre sur la voie…).

Un conte moderne, sombre et dérangeant, aux nombreux clins d’œil à Alice au pays des merveilles.

L’adaptation d’Henry Selick est très réussie et reste assez fidèle au roman, malgré l’ajout d’un personnage (Wyborne en VO, Padbol en VF) et quelques modifications dans la trame. L’ambiance est sombre et loufoque à souhait. En revanche, quand je l’ai revu hier après avoir terminé le récit, je l’ai trouvé plus long à se mettre en place, un peu moins rythmé que le texte de Gaiman (en même temps, le livre est si court que cela oblige d’aller à l’essentiel). Donc je conseillerai la version papier avant tout !

« Elle a besoin de quelqu’un à aimer, je crois. Quelqu’un d’autre qu’elle-même. Ou alors, elle a besoin de se nourrir. Difficile à dire, avec ce genre de créature. »

« Plus aiguë que la dent d’un serpent est l’ingratitude d’un enfant. Mais le caractère le plus orgueilleux peut être brisé, avec amour. »

« – Qui êtes-vous ? demanda Coraline à voix basse.
– Les noms, les noms, toujours les noms… intervint une autre voix, lointaine et désolée. C’est la première chose qui s’en va, une fois que le souffle s’est éteint, et avec lui le battement du cœur. Les souvenirs nous restent bien plus longtemps que les noms. Je revois ma gouvernante tenant à la main mon cerceau et la baguette, un matin de mai, avec le soleil qui brillait dans son dos et tout autour d’elle les tulipes qui dansaient sous la brise. Mais j’ai complètement oublié son nom, et celui des tulipes. »

« Elle préférait savoir où se trouvait l’autre mère, car si on ne la voyait plus nulle part, elle pouvait se trouver n’importe où. Et ce qu’on ne voyait pas, ça faisait toujours plus peur. »

« Le courage, c’est quand on a peur mais qu’on y va quand même. »

Coraline, Neil Gaiman. J’ai lu, 2012 (2002 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Hélène Collon. 154 pages.

 

Neverwhere, de Neil Gaiman (2010)

Neverwhere (couverture)Reçu à Noël, Neverwhere est le premier livre de Neil Gaiman que je lis : il était temps que je comble cette lacune !

La vie jusqu’alors banale de Richard Mayhew bascule le jour où il rencontre Porte, une jeune fille grièvement blessée. Il lui sauve la vie, ce qui fait complètement basculer la sienne. Il devient alors invisible aux yeux de ses collègues de bureau, des chauffeurs de taxis et même de sa fiancée ! Il découvre alors qu’il appartient à présent à une autre Londres, située sous les rues qu’il arpentait auparavant : la Londres d’En Bas. Il décide de s’y enfoncer pour retrouver Porte et récupérer son ancienne vie. Mais la Londres d’En Bas est un monde dangereux.

La Londres d’En Bas est un univers magique et complètement fou. On y troque des ordures, des objets du quotidien, des services et même des cadavres. Une Bête guette, tapie dans un labyrinthe. Telles des vampires, de belles jeunes femmes aspirent la vie en embrassant ceux qui se laissent séduire. Certains parlent aux rats, d’autres ouvrent tout ce qui est fermé. Les objets ont des pouvoirs magiques. Voilà le monde de tous les possibles dans lequel est projeté le pauvre Richard, lui qui était accoutumé à une vie sans souci et bien ordonnée.
Je suis allée à Londres à l’automne dernier pour la première et j’en suis bien contente : cela m’a permis de situer les lieux évoqués dans le livre (Camden, la City, le HMS Belfast amarré non loin du Tower Bridge, etc.) et de visualiser le métro londonien. J’ai beaucoup aimé l’idée de prendre au pied de la lettre le nom des stations de métro : il y a vraiment une cour du Comte à Earl’s Court, des Moines Noirs à Blackfriars et des bergers (peu fréquentables apparemment) à Shepherd’s Bush, Knightsbridge devient l’inquiétant Night’s Bridge, le pont de la Nuit, Serpentine est présentée comme l’une des Sept Sœurs (Seven Sisters), etc.

Mais ce qui fait, avant tout, toute la saveur de cet univers, c’est sa population. Hauts en couleurs, cruels, magiques, uniques, les habitants de la Londres d’En Bas sont véritablement atypiques. Porte est forte et décidée, totalement adaptée pour survivre au monde de Neverwhere, tout comme sa garde du corps, Chasseur. Ma préférence va toutefois au marquis de Carabas, ce magouilleur rusé obsédé par les faveurs qu’il rend et surtout celles qu’on lui doit, ainsi qu’aux sadiques MM. Croup et Vandemar, duo d’éventreurs si totalement différents qu’ils en deviennent parfaitement complémentaires. Je m’arrête là, mais je n’oublie pas la ribambelle de personnages secondaires que l’on aimerait parfois mieux connaître comme Old Bailey, les Parle-aux-Rats, Serpentine (j’aurais aimé en apprendre plus sur la relation entre Chasseur et les Sept Sœurs)…
Mais en même temps, le peuple d’En Bas – ces invisibles pour ceux de la Londres d’En Haut, ceux qui sont tombés dans des failles – nous interroge sur notre regard sur les mendiants de nos villes, ceux qui deviennent parfois invisibles, ceux que l’on ignore.
Et bien sûr, au milieu d’eux, Richard que j’ai très vite pris en sympathie. Certes, il est peureux et parfois un peu trop pleurnichard, mais il est bon, pas calculateur pour un sou et, quand même… son désarroi est compréhensible.

Neverwhere, c’est aussi un univers très visuel (peut-être parce qu’il s’agit en premier lieu d’une série télévisée). On imagine très bien les rues étroites, les marchés encombrés et bruyants. Les couleurs de ce livre sont le noir de la crasse et le rouge du sang. Ses odeurs, celle des égouts et de la mort.
Ensuite, malgré la cruauté dont les habitants de cette ville étranges font parfois preuve et les épreuves affrontées par Richard, Porte et les autres, c’est également un récit très drôle. Entre les remarques désabusées d’un Richard perdu qui s’accroche désespérément à sa réalité, le cynisme du marquis, le verbiage continuel de M. Croup qui tranche avec l’économie de mots dont fait preuve M. Vandemar, l’humour est omniprésent.

J’ai regretté d’arriver à la fin de ce roman d’urban fantasy tant j’ai adoré arpenter la Londres d’En Bas en compagnie de personnages si hauts en couleurs. J’ai vraiment hâte de découvrir d’autres histoires de ce formidable conteur que semble être Neil Gaiman.

«  C’était un vendredi après-midi. Richard avait constaté que les événements sont pleutres : ils n’arrivaient pas isolément mais chassaient en meute et se jetaient sur lui tout d’un coup. »

«  Richard écrivait son journal dans sa tête.
Cher journal, commença-t-il. Vendredi, j’avais un emploi, une fiancée, un domicile et une existence sensée. (Enfin, dans la mesure où une vie peut avoir un sens.) Et puis, j’ai rencontré une jeune fille blessée qui se vidait de son sang sur le trottoir et j’ai joué au bon Samaritain. Désormais, je n’ai plus de fiancée, plus de domicile, plus d’emploi, et je me promène à quelques dizaines de mètres sous les rues de Londres avec une espérance de vie comparable à celle d’un éphémère animé de pulsions suicidaires. »

« Elle buvait ta vie, répondit le marquis de Carabas dans un chuchotement rauque. Elle te prenait ta chaleur. Elle te changeait en une créature froide, comme elle. »

Neil Gaiman sur le fait d’adapter la série en roman :

« Le roman a vu le jour, comme cela arrive parfois, sous la forme d’une série télé qu’on m’a demandé d’écrire pour la BBC. Et si la série qui a été diffusée n’était pas forcément mauvaise, je butais sans cesse contre le fait tout simple que ce que l’on voyait à l’écran ne correspondait pas à ce que j’avais dans la tête. Un roman paraissait la solution la plus commode pour transférer ce que j’avais dans ma tête à l’intérieur de celle des gens. Les livres sont plutôt bien, pour ça. »

Neverwhere, Neil Gaiman. Au diable vauvert, 2010 (1996 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 494 pages.