Silo, tome 1, de Hugh Howey (2012)

SiloDans un futur post-apocalyptique, l’air extérieur est devenu toxique, mortel, et l’humanité survivante se voit contrainte de se terrer dans un gigantesque silo enterré de 144 étages, régi par des règles strictes et de nombreuses interdictions. Ainsi va la vie depuis des générations. Mais parfois, certains se posent des questions, certains fouillent, certains parlent, brisant alors l’un des tabous du silo. Ceux-là doivent quitter le silo, mais auparavant, nettoyer les caméras, œil sur le monde extérieur. C’est le nettoyage.

L’intérêt pour ce roman est venu progressivement… et est devenu réel dès la troisième partie. En effet, les deux premières parties se concentrent sur des personnages qui vont lancer les l’histoire, mais qui n’iront malheureusement pas plus loin. A peine commence-t-on à s’attacher qu’ils nous sont enlevés. J’ai cependant aimé ces deux sections, la première pouvant presque être une nouvelle à elle toute seule avec un twist intéressant et la second étant vraiment touchante. A partir de la troisième partie, Juliette, la nouvelle shérif, devient personnage principal et nous la suivrons, parmi d’autres, tout au long du roman.

Silo est une dystopie dense et riche avec un univers fort et des personnages bien campés. Il possède un côté descriptif qui peut rebuter, mais cela ne m’a jamais dérangée. Au contraire, j’ai été immergée dans cette histoire. Le roman prend parfois son temps pour poser le décor, présenter les personnages plus en profondeur et j’ai trouvé très agréable d’en savoir plus sur cet étrange silo et ses habitants.
L’atmosphère du lieu est lourde, étouffante et, comme on le découvre rapidement, pleine de secrets. Les personnages sont réalistes et intéressants, voire attachants (surtout en ce qui concerne le peuple du fond). Hugh Howey prend le temps d’explorer les relations entre les étages, les espoirs de chacun, le système de castes avec leurs salopettes de couleur, la manipulation des habitants par les gens au pouvoir, l’utilisation que ceux-ci font des communications difficiles, d’un escalier qui demande des jours de marche pour parcourir entièrement.

Silo est un roman sur l’oppression et sur la révolte, sur ce qui advient quand des secrets trop important pour être cachés sont révélés, sur l’exaspération d’un peuple qui découvre la vérité, sur un nettoyage de trop qui pousse à la rébellion. Hugh Howey fait peu à peu monter la pression et, dans la seconde moitié du roman quand la situation commence à dégénérer, met en place une narration qui alterne les points de vue, accrochant totalement son lecteur ou sa lectrice, avide de savoir ce qu’il advient de tel ou tel protagoniste. Système très utilisé évidemment, mais très efficace !

Une excellente lecture, vous l’aurez compris, même si je ne vous en dis pas davantage sur l’histoire pour vous laisser la surprise des différents rebondissements. Le silo m’a capturée entre ses murs pour me rejeter quelques jours plus tard, la dernière page tournée. De nombreuses questions me trottent encore dans la tête concernant le passé de ce monde ravagé et l’avenir de certains personnages, je suis donc curieuse de découvrir les deux autres tomes de la trilogie pour avoir les réponses !

Ma chronique sur la trilogie complète se trouve juste ici !

« – Que font les graines quand on les laisse trop longtemps dans un coin ? demanda-t-elle.
Il fronça les sourcils.
– Nous pourrissons, dit-il. Tous autant que nous sommes. Nous nous abîmons et nous pourrissons si profondément que nous ne pouvons plus pousser.
Il refoula ses larmes et la regarda.
– Nous ne repousserons jamais. »

« Exprimer tout désir à s’en aller. Oui. L’infraction suprême. Tu ne comprends pas pourquoi ? Pourquoi c’est interdit ? Parce que toutes les insurrections sont parties de ce désir, voilà pourquoi ? »

Silo, tome 1, Hugh Howey. Le Livre de Poche, 2016 (2012 pour l’édition originale. Editions Actes Sud, 2013, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau. 739 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Détective Agonisant :
lire un livre dans lequel un personnage est gravement malade/meurt au début du livre

La double vie d’Anna Song, par Minh Tran Huy (2011)

La Double vie d'Anna SongAttention ! Quelques révélations sur l’intrigue dans cet article !

L’histoire : Anna Song décède à l’âge de 49 ans en laissant derrière elle une collection impressionnante de disques d’une qualité exceptionnelle reprenant tout le répertoire classique (Mozart, Chopin, Debussy, Ravel…). Le succès est fulgurant, les éloges dithyrambiques, on assiste à la naissance d’une « Songmania » : on parle de « la plus grande pianiste vivante dont personne n’a jamais entendu parler ». Un mythe se crée. Mais lorsqu’un fan a voulu transférer un de ses disques, sur son iPod, le logiciel iTunes a indiqué que ces Variations Diabelli de Beethoven étaient interprétées non pas par Anna Song mais par Mario Cojazzi ! On découvre alors peu à peu que tous les morceaux ont été enregistrés par d’autres pianistes, souvent obscurs et peu connus, étrangers, jamais édités en France, mais bien réels…
Pour ce roman, Minh Tran Huy a reçu le prix Peléas qui récompense annuellement un livre consacré à la musique pour ses qualités littéraires et le prix Drouot 2010 prime une œuvre de fiction qui fait référence à l’univers de l’art.
La quatrième de couverture porte une citation de Elle qui résume très bien ce livre : « Un étonnant roman autour du faux qui sonne drôlement juste. »

Qu’est-ce qui est faux dans ce roman ?

L’intrigue. D’autres mensonges, d’autres illusions que se racontent les personnages au cœur de l’histoire, des mensonges sur eux-mêmes, sur la vérité, sur l’histoire : c’est le cas d’Anna, mais aussi de Mme Thi, sa grand-mère maternelle. Et enfin, la fin du roman qui amène un mensonge plus énorme que tous les précédents. Je ne dirai rien car cette chute est des plus saisissantes et la dévoiler en gâcherait l’intérêt, mais à la fin, on se demande pourquoi tout a semblé si vrai, si crédible.
Comment enrober tant de mensonges pour que l’on puisse y croire ? Comment un roman qui n’est finalement qu’un mensonge, peut-il paraître si vrai ?

Ponctué de nombreuses références musicales (compositeurs, interprètes, morceaux…), ce roman est une sorte de biographie détournée de Joyce Hatto auxquels s’ajoutent des éléments autobiographiques par rapport à l’auteure. Ce qui ancre le récit dans la réalité, c’est l’omniprésence des références à l’histoire du Vietnam qui transparaît à travers les parcours familiaux des personnages (les guerres, la voie Doi Moi (« changer pour faire du neuf »)…) A ceci s’ajoutent des descriptions géographiques, des paysages, des coutumes tout au long du livre. Minh Tran Huy dit d’ailleurs que ses livres se jouent sur trois étages : l’histoire individuelle (celle des personnages), l’histoire comme fiction (notamment les légendes vietnamiennes qui ponctuent ses livres) et l’Histoire avec un grand H (à travers les parcours familiaux qui permettent de tracer l’histoire du Vietnam).

La construction joue également : le récit est entrelacé avec des articles de presse qui rendent le tout très réaliste car, Minh Tran Huy étant journaliste, elle maîtrise parfaitement ce type d’écriture. De plus, certains renvoient à de réels articles de presse français à propos de Joyce Hatto, articles cités dans ses sources à la fin du roman. Elle reprend par exemple les expressions « la plus grande pianiste vivante dont personne n’a jamais entendu parler » et « pianistiquement l’arrière-petite-fille de Liszt et la petite-fille de Busoni et Paderewski, poétiquement la nièce de Rachmaninov ».

Mon avis

J’ai beaucoup aimé ce livre qui pose des questions sur le plagiat et le droit d’inventer sa vie. Il amène une réflexion sur le vrai et le faux, sur l’importance que ce que l’on croit, sur la réalité de l’irréel en quelque sorte.

J’ai trouvé que c’était un livre qui rejoignait son premier roman La princesse et le pêcheur. On y retrouve des thèmes similaires : le Vietnam, la recherche de ses origines, les parcours familiaux (la fille est née en France de parents qui ont fui la guerre, une famille dévastée…), l’importance de la grand-mère (celle du personnage principal dans La Princesse et le pêcheur et celle de Paul Desroches, ces deux personnages qui, dans leur enfance, vont vérifier la nuit qu’elle vit encore, dans leur grande peur de la perdre)…

Ces livres sont plutôt des romans sur la mélancolie. Une expression japonaise revient d’ailleurs souvent dans les romans : « mono no aware, disent les Japonais pour désigner la poignante mélancolie des choses, leur beauté éphémère et précieuse, sitôt éprouvée, sitôt perdue. Sentiment qui naît de la chute des feuilles en automne, d’un être aimé qui disparaît au détour d’un chemin, de ce qui a fait votre bonheur et qu’on est obligé d’abandonner sans retour. » (La princesse et le pêcheur)

La construction se retrouve également : elle n’intercale plus le récit à la première personne avec des articles de presse, mais avec une légende vietnamienne qui est racontée petit à petit.

De plus, j’ai vu – à tort ou à raison – dans ce premier roman (La princesse et le pêcheur) des ponts vers Anna Song, notamment une possible explication du prénom, Anna : « Je m’imaginais en Anna, l’héroïne du Marin de Gibraltar, dont le yacht sillonnait les océans à la recherche de l’homme qu’elle avait aimé et perdu, qui avait disparu, qui était mort, peut-être, à moins qu’il n’ait jamais existé. » Le personnage principal dit également : « Il m’est arrivé de chérir profondément des êtres que j’ai perdus, et c’est peut-être pour cela qu’on écrit, pour les retrouver et cheminer, l’espace d’un instant à leurs côtés. » Et ces phrases s’appliquent tout à fait à Anna Song. Si vous voulez mieux comprendre pourquoi je dis ça, lisez ce livre magnifique !

La double vie d’Anna Song, Minh Tran Huy. J’ai Lu, 2011 (Actes Sud, 2009, pour l’édition en grand format). 222 pages.

Petite parenthèse sur Joyce Hatto

Cette pianiste britannique, née en 1928 et morte en 2006 à l’âge de 77 ans, a vécu enfermée chez elle pendant les dix dernières années de sa vie à cause d’un cancer des ovaires. Son mari, qui possédait son propre label, a publié des disques (119) à son nom alors qu’ils étaient les œuvres d’autres pianistes, en prétendant qu’elle n’était pas au courant. (Elle a toutefois fait des déclarations à propos des disques et a gagné ainsi beaucoup d’argent, son ignorance semble peu probable…)

Les critiques furent dithyrambiques. Comme pour Anna, des louanges et un entretien ont été donnés à la presse, les soi-disant journalistes qui en seraient les auteurs étant morts à ce moment-là. Le plagiat fut découvert après sa mort, également grâce au logiciel iTunes. Son mari avoua dans une lettre adressée au magazine Gramophone comme Desroches, le mari d’Anna, qui avait l’intention d’envoyer son manuscrit (l’histoire qu’il nous a racontée) à un magazine. Mais contrairement à Anna, elle n’était pas une jeune prodige dans son enfance, ses concerts ont reçu un accueil mitigé.

Autre parenthèse sur Minh Tran Huy

Française d’origine vietnamienne, née en région parisienne, elle est, comme ses personnages, considérée comme une Viet Kieu lorsqu’elle retourne au Vietnam. Viet Kieu désigne les Vietnamiens qui sont partis à l’étranger (ou qui y sont nés dans une moindre mesure). La double culture est l’un des thèmes centraux de ses livres. De plus, les histoires familiales que l’on retrouve chez Anna Song sont également vraies : ses parents ont fui dans les années 60 pour échapper à la dictature communiste et finir leurs études, son grand-père et arrière-grand-père ont été assassinés. Sa famille a souffert pendant la guerre d’Indochine, puis la guerre du Vietnam et une bonne partie habite encore là-bas. Minh Tran Huy reste tout de même très discrète, mais on sent que ces histoires familiales lui tiennent vraiment à cœur. Elle se sert d’ailleurs d’Anna Song pour déclarer : « Les auteurs ne parlent jamais que d’eux, de ce qu’ils ont vu, vécu et entendu, quand bien même l’histoire qu’ils racontent semble à dix mille lieues de la leur. »