Deux livres pour un peu d’espoir : Un funambule sur le sable et J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre

Récemment, j’ai eu besoin de livres que je pressentais assez légers, qui se liraient de manière fluide et agréable. En voici les chroniques.

 

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Un funambule sur le sable, de Gilles Marchand (2017)

Un funambule sur le sableJe suis tombée sur ce livre à la bibliothèque et je me rappelais en avoir entendu parler en bien sur un blog (mais je ne sais plus chez qui, donc vous pouvez éventuellement lever la main) (peut-être Ada et sa super chronique bien plus développée que la mienne). Je cherchais une lecture pas trop exigeante pour couper ma lecture des Contes et légendes inachevés de Tolkien : c’est donc tombé sur lui.

Sur Stradi et son violon. Sauf que le violon de Stradi n’est pas entre ses mains, mais dans sa tête. Il est né ainsi. C’est original, mais ce n’est pas facile à vivre. Sans parler des potentielles complications médicales, cela signifie aussi d’avoir sans cesse de la musique dans la tête, une musique qui, souvent, s’échappe pour partager sa joie, sa tristesse, son amour, sa douleur, avec le reste du monde. Autant dire qu’on le regarde un peu de travers dans ce monde qui aime l’uniformité.

Ce sera vraiment une mini-chronique (plus brève que l’extrait choisi), mais j’avais envie de mentionner ici ce livre qui m’a séduite même si ce n’est pas pour moi le « chef-d’œuvre » ou le « coup de cœur » que ça a pu être pour d’autres. Un violon dans la tête ? Mais pourquoi pas ! Pourquoi ne pas user du fantastique, de l’irréel, de l’improbable, de l’impossible pour raconter une histoire tout ce qu’il y a de plus réelle ?

 Un funambule sur le sable, c’est un très joli texte sur la différence, une différence invisible, sur le fait d’apprendre à vivre avec sa différence, sur le regard des autres, sur les rêves, les espoirs et les obstacles à tout ça. La douleur de l’enfant, l’incompréhension des parents, les questions et les regards des autres curieux, méprisants, gênés…
Il est d’une grande poésie, il y a du rythme et Gilles Marchand use avec soin des mots et des images qu’ils transmettent. Un plombier solitaire, un demi-chien, l’océan, l’amour… je suis parfois imaginée face à un conteur qui me raconterait une histoire, acceptant tout volontiers même ses éléments les plus invraisemblables comme un demi-chien ou ses personnages les plus insolites comme ce plombier souffrant de solitude.

Un roman, un conte, une fable, un récit optimiste et très bien écrit.  Un joli texte touchant et original.

« A neuf heures quinze, les vacanciers entendirent un violon reprendre un morceau des Pogues par la fenêtre au-dessus de l’épicerie. Certains trouvèrent ça beau, d’autres estimèrent que c’était trop triste, que ce n’était pas une musique de l’été, que ça ne donnait pas envie de danser et que le violon était un instrument ringard. Ils auraient préféré une guitare électrique ou un synthétiseur. Mais mon violon s’en foutait. Je m’en foutais aussi et j’enchaînais les couplets. Je n’avais pas besoin des paroles, il me suffisait de me laisser aller, de ne plus mettre de barrière à mes cordes, à mes souvenirs, à mes sentiments. Le violon a pleuré, des touristes ont pleuré, l’épicière a rendu la monnaie en s’essuyant les joues avec son tablier, un chien a hurlé à la mort, l’église a sonné le glas, un rideau métallique s’est abaissé, un verre s’est brisé. L’arc-en-ciel s’est senti indécent de nous imposer ses couleurs naïves et s’est déplacé vers un rivage où il dérangerait moins. A quelques kilomètres de là des enfants qui jouaient au ballon sur l’estran furent ravis de l’accueillir. »

Un funambule sur le sable, Gilles Marchand. Editions Aux forges de Vulcain, 2017. 354 pages.

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J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre, de Stephanie Butland (2017)

J'aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre (couverture)Pour commencer, ne m’obligez pas à réécrire ce titre une autre fois en entier. Si ça n’avait tenu qu’au titre, je n’aurais sûrement jamais lu ce livre : c’est tout à fait idiot, mais j’ai du mal avec cette mode des titres à rallonge. Heureusement, une personne bien intentionnée me l’a collé entre les mains sans s’arrêter sur mes petits préjugés ridicules et j’ai envie de dire « merci ! ».

De quoi ça parle ? De Loveday essentiellement. Normal, puisque nous sommes dans sa tête pour près de quatre cents pages. Loveday vit à York, travaille dans une petite librairie d’occasion tenue par un homme débonnaire, rondouillard et excentrique, n’est elle-même pas très sociable et pourrait sembler avoir une existence tout à fait ordinaire si ce n’était un passé un peu lourd à porter. Et à accepter.

J’avoue avoir eu dès le début une grosse tendresse pour Loveday qui se trouve être aussi asociale que moi, se sentant bien plus à l’aise en compagnie des livres que des humains. Sauf qu’elle est beaucoup plus intelligente et cool que moi en réalité (à tel point qu’on se demande comment une fille comme elle peut ne pas avoir d’amis, ce que les personnages autour d’elle semblent aussi se demander). Bref, en tout cas, Loveday est typiquement le genre de personnage qu’il est difficile de ne pas apprécier : elle a ce passé qui intrigue et qui émeut, elle a le sens de la répartie qui fascine et amuse (mais qui n’est pas aussi flamboyant que chez Vania ou Mireille du fait de sa réticence à ouvrir la bouche en public), elle est cultivée…
Le second personnage qui se détache du lot est sans aucun doute Archie, le truculent patron de la librairie. Un personnage aussi jovial, bavard et social que Loveday est renfermée et taiseuse. Un homme qu’on voudrait tous avoir comme patron, même s’il s’apparente davantage à un ami pour Loveday.
Les personnages sont bien campés. Imparfaits, traînant leurs casseroles, tentant de composer avec ce que la vie leur a donné, certains sont en haut de la vague, d’autres dans le creux, mais tous et toutes font de leur mieux. (Bon, l’un des personnages est juste très flippant et on ne perd guère de temps à le prendre en amitié.)

Toutefois, ce livre m’a bien attrapée. Derrière cette couverture pleine de livres colorés, avec ce petit chat mignon et cette tasse ornée d’un petit cœur, derrière ce titre à rallonge (je persiste et je signe), derrière ces personnages sympathiques, je m’attendais à une petite lecture légère, impeccable pour un week-end un peu patraque. Et pas du tout à ce passé pas du tout joyeux (en fait, n’ayant pas lu le résumé, je ne savais même pas qu’il y avait une histoire de passé à gérer). Pas du tout à cette histoire de famille, de pardon, de regards en arrière pour faire un pas en avant, de trucs enfermés à double tour dans une boîte au fond de l’armoire dont on retrouve la clé qu’on croyait avoir jetée loin (bref, vous avez compris l’idée).
Et là, je me trouve face à un dilemme : dois-je vous dire quelles sont les thématiques abordées ou vous laissez découvrir le tout par vous-mêmes (au risque que vous vous fassiez des films en imaginant des trucs bien plus terribles que ce qu’il en est) ? Je crois que je ne vais rien vous dire, si ce n’est qu’il s’agit d’un sujet plutôt dans l’air du temps. (Et là, je me demande comment poursuivre si je ne dois rien vous dire…) Quoi qu’il en soit, les sourires des premières pages laissent la place à des émotions moins gaies et je me suis retrouvée bien incapable de lâcher cette histoire qui se dévoile peu à peu (en réalité, on voit le truc venir assez vite, ce n’en est pas moins efficace et touchant).

Ce n’est probablement pas un roman vers lequel je me serais dirigée de moi-même, mais la surprise s’est avérée très agréable. Une bien sympathique promenade, entre humour et sensibilité, entre drame et espoir, à travers la ville de York (faute de pouvoir retourner en vrai au Royaume-Uni) et une déclaration d’amour aux livres et à la littérature que je ne peux qu’approuver.

 P.S. : par contre, si quelqu’un pouvait m’expliquer cette erreur inadmissible ou me remettre les pendules à l’heure si c’est juste moi qui comprends la phrase de travers ou me dire si je dois vilipender l’autrice ou la traductrice, bref, me fournir une explication, je lui en serais reconnaissante. La narratrice parle des cadeaux reçus à un anniversaire (en 1999) :
« Les trois premiers Harry Potter, que j’avais déjà empruntés à la bibliothèque, mais que j’avais envie de relire ; un reçu pour la précommande du Prisonnier d’Azkaban qui devait sortir une semaine plus tard. » Comment a-t-elle pu lire les trois premiers Harry Potter à la bibliothèque si le Prisonnier d’Azkaban (le troisième tome pour celles et ceux qui ne suivent pas) n’est pas encore sorti ?

« C’est pour ça que je n’aime pas parler avec les gens. Je ne trouve jamais rien d’intéressant à leur dire. Il me faut du temps pour trouver mes mots et quand on me regarde, ça me bloque. Et puis je n’apprécie pas vraiment mes semblables. Certains sont corrects, c’est vrai, mais ça, on ne peut pas le savoir tant qu’on ne les connaît pas. »

J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre, Stephanie Butland. Milady, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Barbara Versini. 377 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre qu’on m’a conseillé

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Quatre mini-chroniques : Le rire du grand blessé, Le dogue noir, Les Belles Endormies et Au plus près

J’ai quelques chroniques qui traînent dans mon ordi, certaines depuis 2018, il est donc temps de les publier. SF made in France, récit fantastique signé Neil Gaiman, troublant petit roman japonais et BD en provenance directe de Scandinavie, tel est le programme

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Le rire du grand blessé, de Cécile Coulon (2013)

Le rire du grand blessé (couverture)Quand on est analphabète et condamné à une vie de misère, il n’y a plus qu’une voie de secours : devenir Agent et surveiller les Manifestations à Haut Risque dans lesquelles se pressent des milliers de lecteurs et lectrices, avides de recevoir leur shoot d’émotions fortes. 1075 surpasse tous les autres. Mais sa découverte de l’alphabet va bouleverser sa vie.

Cécile Coulon est une autrice dont j’ai beaucoup entendu parler sans jamais avoir l’occasion de la lire. Grâce au Joli – dont je vous invite à découvrir la chronique – c’est maintenant chose faite avec ce petit roman. 135 pages, un concentré efficace. De la SF ciselée comme un diamant.

Imaginez un pays contrôlé par les Livres. Des Livres Frisson, des Livres Chagrin, des Livres Fou-Rire, écrits à la chaîne pour fournir à la population la dose d’excitation dont elle a besoin et la maintenir sous contrôle. Imaginez des Agents froids, insensibles à ces transports de drogué·es, qui, pour fuir les campagnes boueuses et miséreuses, dédient leur vie à l’excellence, au dépassement de soi et à la surveillance (tout en étant étroitement surveillés eux-mêmes). Imaginez qu’un maillon se révèle défaillant, imaginez un système qui va trop loin, imaginez la graine de rébellion qui, peut-être, un jour, fleurira. Des ingrédients qui ont parfois fait leurs preuves – difficile de ne pas penser aux monstres du genre que sont Ray Bradbury et George Orwell – et qui fonctionnent ici encore.
Peut-être parce que l’abrutissement de la société est une thématique parlante, effrayante. Peut-être parce que la disparition des livres non formatés par le régime, la disparition de la lecture comme plaisir libre pour devenir une drogue savamment injectée par le gouvernement sont des sujets qui touchent la lectrice passionnée que je suis. L’autrice joue avec les codes, transforme les livres, souvent bannis des dictatures dans les romans de SF, en moyen de contrôle, en carotte pour la population. C’est original et brillamment réussi.

Peut-être parce que l’écriture est fantastique aussi. Très peu de dialogues, mais une superbe description de ce qui anime et remue les personnages. Les descriptions des lectures collectives m’ont glacée tandis que la soif d’apprendre, les doutes et les angoisses de 1075, bref, l’intériorité du personnage me captivait. La construction du récit est aussi plaisante, distillant avec justesse révélations et surprises.

Une dystopie étonnante qui pervertit l’acte de lecture d’une manière tout à fait déstabilisante et qui interroge aussi notre façon d’aborder les livres dans une société de consommation.

(J’ai depuis lu Méfiez-vous des enfants sages dont je comptais vous parler dans une chronique spécial Cécile Coulon, mais ce court roman m’a laissée tellement de marbre, m’a ennuyée même et je n’ai aucune envie d’en écrire une critique. Tant pis, je resterai sur mon excellent souvenir du Rire du grand blessé.)

Méfiez-vous des enfants sages (couverture)

« Les Agents accédaient à ce statut grâce à leur faiblesse, précisément ce pour quoi on les avait toujours rejetés. Jusqu’alors, ils n’avaient été que des ratures dans les marges de la société. »

« La liberté ? Ce mot ne signifiait rien d’autre que le souvenir de nuits sans sommeil et d’hivers sans feu. La liberté, tels le vin, les femmes et les Livres, tuait les hommes qui en consommaient trop. Elle les gangrenait, ils ne pensaient qu’à elle, comme à une fille qu’ils auraient croisée une fois sans avoir osé l’aborder. Une saleté ! L’illusion du pouvoir, la certitude idiote qu’il nous reste un trésor quand on a tout perdu. 1075 détestait les hommes libres, parce qu’ils ne possédaient rien, et qu’ils en étaient fiers. »

« 1075 ne souhaitait pas se retrouver sur les gradins d’un stade à implorer, mains jointes, trois malheureux chapitres d’un Livre quelconque ; il désirait comprendre comment on en était arrivés là. Pourquoi les mots provoquaient-ils un tel déchaînement ? »

Le rire du grand blessé, Cécile Coulon. Points, 2015 (Viviane Hamy, 2015, pour la première édition). 135 pages.

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 Le dogue noir, de Neil Gaiman (2016)

Le dogue noir (couverture)Après American Gods et Le monarque de la vallée, nous retrouvons Ombre toujours en vadrouille dans le nord du Royaume-Uni. A nouveau, l’histoire débute dans un pub alors que la pluie tombe à verse. La discussion tourne autour des chiens, réels et imaginaires (même si ces derniers sont aussi réels que les premiers pour certain·es autochtones) et d’un chat retrouvé emmuré dans les murs du bar. Une ambiance tout à fait festive donc. Ombre accepte l’invitation d’un couple qui se propose de l’héberger pour la nuit. Mais l’homme s’effondre et la rencontre vire au cauchemar.

Fantômes, meurtres, jalousie, culpabilité, molosse spectral… on retrouve bien l’ambiance étrange et macabre du Monarque de la vallée avec cette terreur qui ne vient pas forcément de là où on l’attend. On retrouve certains ingrédients d’American Gods et, bien que potentiellement indépendante, je pense que ces livres plairont surtout à celles et ceux qui connaissent déjà le personnage et son histoire.
Si j’apprécie ces historiettes – parce que Neil Gaiman, parce que bien écrits –, leur brièveté me frustre également. L’immersion est rapide tout comme la lecture (surtout pour un livre à 23€ même si les illustrations expliquent un peu ce prix) et je redoute la lassitude si le voyage d’Ombre doit ainsi se poursuivre. Ces récits sont très sympathiques et remplis de choses qui me plaisent (à commencer par l’ambiance et les sujets), mais je préférerais retrouver Ombre dans un gros roman !

Heureusement que l’illustrateur est là pour sublimer le tout ! Pour coller à l’ambiance inquiétante, les illustrations de Daniel Egnéus sont idéales. Tracées à l’encre, certaines dégoulinent comme les figures du test de Rorschach, d’autres  présentant des enchevêtrements chaotiques de traits fins. Et toutes, avec ces corps tordus, en souffrance, mettent en exergue la folie et l’irréalité qui irriguent le récit. Cette noirceur viscérale prend aux tripes, révulse et fascine et transcendent un texte qui serait probablement facilement oubliable sans elles.

Dans cette histoire, joliment sombre, résonne un écho au célèbre chien des Baskerville. Les illustrations font toute la beauté de l’objet en soulignant l’étrangeté et l’horreur de ce récit.

« Il n’y avait aucun bruit dans la maison : Ombre imaginait le Dogue noir tapi sur le toit, occultant tout soleil, toute émotion, tout sentiment et toute vérité. Quelque chose avait abaissé le volume dans cette maison, refoulé toutes les couleurs vers le noir et blanc. Il aurait souhaité se trouver ailleurs, mais il ne pouvait pas les abandonner. Il s’asseyait sur son lit, regardait par la fenêtre la pluie ruisseler sur le carreau et sentait les secondes de sa vie s’égrener pour ne jamais revenir. »

« Un autre contact lui effleura la main. Ombre jeta un coup d’œil sur le côté et comprit. Comprit pourquoi Bastet avait été à ses côtés en ce lieu, comprit qui l’avait amenée.
On les avait broyés et saupoudrés sur ces champs plus de cent ans auparavant, volés à la terre ceignant le temps de Bastet et de Beni-Hassan. Par tonnes et tonnes, par milliers, des chats momifiés, chacun un minuscule représentant de la déité, chacun un acte d’adoration préservé pour une éternité. »

Le dogue noir, Neil Gaiman. Au Diable Vauvert, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 87 pages.

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Les Belles Endormies, de Yasunari Kawabata (1961)

Les belles endormies (couverture)Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est là un texte très troublant. Nous suivons le fil des pensées du vieil Eguchi qui, pour une première fois, puis une seconde, une troisième, une quatrième et une cinquième fois, se rend dans une étrange maison pour y dormir aux côtés de jeunes filles, d’adolescentes, droguées et plongées dans un profond sommeil. La contemplation de ces filles le conduit à une sorte de méditation sur sa vie passée tandis que leurs corps et leurs odeurs réveillent en lui le souvenir des femmes de sa vie. Outre une mosaïque de son existence et des sentiments qui l’ont traversée, se dessine aussi un tableau de la vieillesse, de la peur de la décrépitude, de la solitude, de l’approche inéluctable de la mort.

Senteurs charnelles, souffles chauds, corps alanguis… l’écriture délicate de Kawabata dessine une atmosphère sensuelle, érotique parfois. Eguchi porte son attention sur de minuscules détails parfois surprenants, comme l’implantation des cheveux sur la nuque, une dent de travers, la forme d’une langue, la courbe d’une épaule, les nuances et la texture de la peau… La description des visages et des corps est tout simplement sublime.
Cependant, ce court roman m’a aussi mise très mal à l’aise. Inconscientes poupées de chair et de sang, morceaux de viande fraîche, l’impuissance de ces jeunes filles livrées aux regards – tendres, paternels, admiratifs, lubriques – de vieillards flirte avec le malsain même si les règles tacites de la maison interdisent les rapports sexuels (même si ces « hommes de tout repos » en sont généralement incapables). Doublée de certaines réflexions sur les femmes que je ne partage aucunement, ce récit n’a cessé, du début à la fin, de me déranger, voire de m’irriter.

Lent, triste, beau, vaporeux, ce huis-clos nous plonge dans les souvenirs, les affres et les craintes d’un vieil homme. Si la fin laisse un goût d’inachevé, Les Belles Endormies, roman étrange s’il en est, m’aura à la fois séduite pour la poésie et la sensibilité de son écriture sur des sujets inhérents au genre humain et révulsée par son cadre éminemment perturbant et même scabreux.

« Il était évident que la fille ne dormait là que par amour de l’argent. Cependant, pour les vieillards qui payaient, s’étendre aux côtés d’une fille comme celle-ci était certainement une joie sans pareille au monde. Du fait que jamais elle ne se réveillait, les vieux clients s’épargnaient la honte du sentiment d’infériorité propre à la décrépitude de l’âge, et trouvaient la liberté de s’abandonner sans réserve à leur imagination et à leurs souvenirs relatifs aux femmes. Était-ce pour cela qu’ils acceptaient de payer sans regret bien plus cher que pour une femme éveillée ? »

« L’immense étendue des désirs, leur insondable profondeur, jusqu’à quel point les avait-il finalement mesurées au cours des soixante-sept années de son passé ? »

Les Belles Endormies, Yasunari Kawabata. Le Livre de Poche, coll. Biblio romans, 2006 (1961 pour l’édition originale. Albin Michel, 1970, pour la traduction française). Traduit du japonais par René Sieffert. 124 pages.

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Au plus près, d’Anneli Furmark (dessin) et Monika Steinholm (scénario) (2018)

Au plus près (couverture)La dernière Masse Critique Babelio de l’année m’a permis de découvrir la bande-dessinée Au plus près aux éditions Çà et Là, une maison qui m’avait déjà séduite par le passé avec l’atypique Bottomless Belly Button de Dash Shaw.
Au plus près nous emmène en Norvège aux côtés de Jens et Edor. Tous deux, au cours d’un été mouvementé, découvrent leur homosexualité et leur attirance réciproque.

Commençons par le point qui fâche. Je n’ai pas du tout adhéré au dessin. Pas du tout. Pourtant, j’ai plutôt tendance à m’habituer facilement à des styles très divers, y compris ceux qui, à première vue, ne sont pas dans mes goûts car je finis souvent par trouver qu’ils se marient bien à l’histoire qu’ils illustrent. Mais là, non. Je n’ai pas arrêté de tiquer sur telle ou telle page, ce trait, comment le qualifier, naïf ? simpliste ? enfantin ? n’a pas su me séduire. Ce coloriage un peu grossier – feutre et crayon de couleur mêlé de collages – n’a pas davantage réussi à me transporter dans « les somptueux paysages du nord de la Norvège » vantés par le communiqué de presse.

En revanche, l’histoire est jolie et tendre. On s’attache aux garçons, surtout Jens pour ma part. Ce garçon à la chevelure flamboyante, un peu gros, un peu trop timide qui finalement se découvrira bien plus de courage et d’honnêteté – envers lui-même et envers les autres – que cette tête brûlée d’Edor. Les événements et la façon dont ils sont narrés ne sont pas d’une grande originalité – j’avoue que l’on peut sans trop de difficultés annoncer ce qui se passera dans les pages suivantes – mais le but n’est sans doute pas là et il se dégage de ses pages une grande douceur et beaucoup de pudeur. On s’immisce dans les pensées des personnages sans voyeurisme et les autrices ne poussent jamais trop loin dans le pathos.

Une histoire d’amour tout à fait réaliste et crédible, dont les émois et les drames parleront à tout le monde. Il est simplement regrettable que j’ai été si rebutée par le dessin de la Suédoise Anneli Furmark.

Au plus près, Anneli Furmark (dessin), tiré d’un roman de Monika Steinholm (2017). Editions Çà et Là, 2018 (2018 pour l’édition originale). Traduit du suédois par Florence Sisask. 224 pages.

Tag Sunshine Blogger Award x 2 !

Sunshine Blogger Award

J’ai été taguée par la Récolteuse de Mots il y a un moment et ça n’a pas été facile de répondre !

Les trois règles du jeu :

  • Insérer le logo du tag : il y en a plusieurs, mais quand on a la flemme, on pique celui de celle qui nous a taguée ;
  • Répondre aux onze questions de la personne qui vous nomine ;
  • Nominer onze autres blogueurs et leur poser onze questions.

C’est parti ! (Et je vous préviens, c’est beaucoup trop long pour être lisible !)

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  1. Prenez vos 3 personnages préférés de 3 œuvres différentes. Maintenant, qui adoptez-vous, qui tuez-vous, qui épousez-vous ? (c’était gratuit)

Bon, j’ai des tas de personnages préférés, mais pour cette question, j’appelle à la barre Ellana (Le Pacte des Marchombres de Pierre Bottero), le Délire (Sandman de Neil Gaiman) et Jane Eyre (de Charlotte Brontë). Et j’épouse Ellana, j’adopte Délire… et du coup… je tue Jane Eyre, je suppose (mais c’est vraiment parce que je préfère épouser et adopter les autres) (on va dire qu’elle a vécu son temps !).

  1. L’auteur.rice et/ou le livre que tu détestes le plus dans tout ce que tu as lu ?

Il y en a peut-être d’autres, mais d’une part, j’ai une mémoire de poisson rouge et, d’autre part, cette dernière me hurle un nom : Sylvain Tesson. Je pense que ma chronique de Dans les forêts de Sibérie est suffisamment éloquente. Je l’ai trouvé moralisateur, pédant, imbu de lui-même… je me répète ? Bref, insupportable en tout cas.

Dans les forêts de Sibérie (couverture)

  1. Est-ce que tu as déjà pensé à arrêter définitivement ton blog ? Pourquoi ? (n’y lisez pas que je veux voir votre départ, NON)

Ouf, il y a au moins une question facile dans ce questionnaire ! Oui, sans aucun doute. C’est une interrogation qui revient souvent chez moi. Pourquoi ? Parce qu’il n’apporte pas grand-chose à la blogo et parce que je trouve qu’il y a mille autres blogs bien plus intéressants et intelligents.  (Et je ne dis pas ça pour que vous me disiez « mais non, voyons… », je réponds juste à Naomi !)
Mais pour l’instant, même s’il a connu de longues pauses, il a toujours résisté. C’est mon journal de lecture et ma mémoire, je ne vais pas les sacrifier aussi facilement, simplement à cause de doutes !

  1. Vous avez la possibilité d’offrir le Prix Nobel de littérature : à qui le décernes-tu ?

Honnêtement, je préfère reléguer cette responsabilité à quelqu’un d’autre. Premièrement, je ne sens pas assez cultivée pour distinguer un.e artiste parmi les autres. Deuxièmement, je suis trop versatile. Six mois après, il me faudrait pouvoir reprendre le prix au premier lauréat parce que j’aurais changé d’avis. Non merci, pas pour moi. En plus, je déteste décevoir les gens et je serais mal pour tous ceux et toutes celles qui l’auraient voulu.

  1. Une femme qui t’inspire et le pourquoi du comment.

N’importe quelle femme volontaire, décidée, généreuse. Celles présentées dans les Culottées de Pénélope Bagieu qui ont su s’imposer dans la voie qu’elles avaient choisie. Mireille Havet qui, au début du XXe siècle, a su briser les conventions et faire fi des tabous, Emma Watson pour ses engagements féministes… Mais en fait, je suis surtout inspirée par des femmes de mon quotidien, des femmes que j’ai pu rencontrer dans la vraie vie et qui m’ont impressionnée, m’impressionnent encore par leur force, leur intelligence, leur humour, leur gentillesse, etc., quelles que soient leurs qualités. Cela varie selon les jours et les rencontres, mais je n’ai pas UNE femme en particulier que j’érige en idole et en modèle au quotidien.

  1. Quel aurait pu être l’autre nom de ton blog ?

Ah non, j’ai assez galéré à en trouver un, je ne vais pas devoir en trouver un second ! Ça aurait été un nom bateau et commun, voilà. Pour me faire pardonner de cet évitement (qui n’est d’ailleurs pas le premier, sorry Naomi…), je peux vous dire pourquoi il s’appelle comme ça ! Alors « bibliophile », c’est parce que j’aime lire (n’est-ce pas complètement fou ?), mais « l’ourse » ne vient pas d’une passion pour les ursidés, mais parce que le gentilé de « mon » village, celui où j’ai passé mon adolescence en tout cas, se trouve être… les Ours. (Par contre, je vous laisse chercher où c’est.)

  1. Si on retire les romans, quel est ton genre préféré ?

Si on me retire les romans… je serais bien dans la mouise ! Parce qu’il ne fait aucun doute que c’est mon genre de prédilection. Sans romans, il faudrait d’abord que je découvre plus en avant les autres genres avant d’en élire un supérieur aux autres en mon cœur. Ce ne serait probablement pas la poésie qui me laisse globalement hermétique. Peut-être les essais, à condition qu’ils ne soient pas trop abscons (c’est idiot, mais j’ai cette image des essais alors que j’ai pu en lire de très plaisants) ou le théâtre, mais je crains de me lasser assez vite.
(Cinq minutes plus tard, après m’être torturée l’esprit dans tous les sens…) Suis-je bête ! Ce serait la bande-dessinée et les romans graphiques ! Avec toutes les pépites que le genre recèle, je suis idiote de ne pas y avoir pensé plutôt !

  1. Un univers que tu voudrais aussi célèbre que celui d’Harry Potter ? (pas le droit de répondre que HP est le meilleur, nope nope nope)

Je ne peux pas dire celui de Tolkien, c’est déjà le cas, alors Gwendalavir ! Créé par Pierre Bottero, c’est un univers formidable et j’aurais tellement aimé qu’il soit encore développé plus en avant dans maintes trilogies formidables…

  1. Une œuvre qui nous permettrait de mieux te comprendre ?

Une œuvre ?… Je ne sais pas si l’une d’entre elle permettrait de me comprendre… Peut-être les Chants de Maldoror de Lautréamont pour leur côté joyeux et positif ! (Ceci est du second degré.) Non, je ne sais pas.
En revanche, je me suis terriblement identifiée à une autrice, mon âme sœur vieille d’un siècle, Mireille Havet. Je n’ai pourtant pas encore fini de lire son journal, mais les premiers volumes ont véritablement résonné en moi, me prenant aux tripes par ses mots, par leur honnêteté, par leur modernité, par leur véracité. Mes exemplaires sont couverts de notes, d’une longue conversation avec elle (les seuls livres que je ne prêterai absolument jamais !).

  1. La chose dont tu es la plus fière au cours de ta vie ?

Avoir participé à l’animation du Rocky Horror Picture Show, je dirais. C’était une période assez dingue de ma vie et monter sur scène est tellement loin de mon caractère que je me demande encore comment j’ai fait pour y arriver ! Pourtant, je me suis éclatée chaque jour et j’ai savouré chaque répétition et chaque séance.

The Rocky Horror Picture Show - Lèvres

  1. Qui voudrais-tu être ? (pas forcément en comparaison à un personnage ou une personnalité, mais davantage : personnellement quel genre de personne veux-tu devenir ?)

Celle que j’étais quand je faisais le Rocky ? La moi plus téméraire et de plus positive. Quelqu’un qui sait voir le bonheur quand il se présente, aussi petit soit-il.

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La Récolteuse avait aussi taguée Plouf qui a posé des questions sans nominer personne, donc dans ma lancée, j’ai aussi répondu aux siennes (non, cet article n’était pas assez long comme ça !), so… voici les questions de Plouf !

  1. Quel est le livre que tu as trop envie de lire, mais que pour une raison obscure, tu n’as pas pas encore lu ?

Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie. J’ai très très très envie de le lire depuis l’été dernier, je le regarde régulièrement en me disant « putain, j’ai trop envie de le lire ! »… et pourtant, je ne l’ai pas encore ouvert plus d’une minute. Et ça, c’est pour une raison très obscure que je n’arrive pas à déterminer.

Americanah (couverture)

  1. Comment est-ce que tu organises ta bibliothèque ? Joyeux bazar ou tout bien rangé ? (et une photo en prime pour baver, ça peut être très cool !)

Je trie un peu (jeunesse, SFFF, littérature blanche, beaux-livres, BD, essais…) et après, c’est au feeling et selon les périodes (parce que, de temps à autre, je me fais un petit trip « réorganisation de ma bibliothèque ») : taille des livres, nationalité de l’auteur, associations d’idées…

(Désolée, la qualité n’est pas top…)

  1. Quel est le roman dont on ne parle pas assez à ton goût ?

Jonathan Strange & Mr Norrell, de Susanna Clarke ! Un roman de fantasy incroyablement riche, avec un univers développé à la perfection, une œuvre fascinante, doucement envoûtante avec un humour subtil. Un véritable voyage !

Jonathan Strange & Mr Norrell (couverture)

(Savourez cette question, c’est la seule à laquelle j’ai pu apporter une réponse claire, nette et unique !)

  1. Quels sont les endroits du monde qui te font le plus rêver ? 

L’Ecosse ! Depuis que j’y suis allée, je ne rêve que d’y retourner. C’est tellement sublime et magique et incroyable qu’il ne peut en être autrement. Sinon, l’Irlande. Et les grands espaces de l’Amérique du Nord. Et le Vietnam que j’aimerais faire un jour en vélo du nord au sud ou du sud au nord (mais faudrait que je me mette sérieusement au vélo parce que ça risque de faire quelques kilomètres…).

  1. Est ce que tu as un personnage d’une série que tu adores mais que lui, tu peux pas piffer, et pourquewadoncquecela ?

Je crois que je vais passer mon tour… Je ne suis pas une grande sérivore et là, je n’ai aucun personnage en tête. Enfin, j’ai détesté d’un bout à l’autre ce petit merdeux de Junior dans Under the Dome, mais comme je n’ai pas aimé la série… Je crois que dans mes séries préférées, j’ai adoré détester certains personnages, mais je ne m’en rappelle pas que je n’ai pas pu piffer.

  1. Quel est ce film que tu pourrais regarder encore et encore et encore ?

Et encore ?
Il y en a plein, même si je pense que pour tous j’arriverai à saturation au bout d’un moment. Mulholland Drive, les comédies britanniques (surtout s’il y a Bill Nighy ou Maggie Smith ou d’autres acteurs ou actrices de cet acabit), les anciens Tim Burton… Il y a aussi The Rocky Horror Picture Show que j’ai vu des dizaines voire des centaines de fois… et du coup, ça me fait penser à Hair… et que dire de Mulan ou du Roi Lion ou des Miyazaki !
Non, et puis ça dépend de mon humeur, de la période, de ce que j’ai envie de voir ! C’est tout simplement impossible de n’en choisir qu’un.

  1. Plutôt couche tard-lève tard ? Ou couche tôt-lève tôt ? Ou j’ai un rythme de merde, déso pas déso ?

En temps normal, je suis plutôt une lève-tôt et une couche-ni-tôt-ni-tard. Dans les périodes les plus survoltées de ma vie, je pouvais me coucher à une ou deux heures et me lever à cinq sans problème. Mais comme ma vie n’est pas particulièrement survoltée en ce moment, j’ai avancé le coucher et repoussé le lever, mais je compte bien remédier à ça un de ces quatre !

  1. Quels sont les blogs que tu adores visiter ? J’ai trop envie d’en découvrir plein de nouveaux en ce moment, fais tourner !

Pour ne pas citer des évidences (comme Ambroisie, Pauline, Charmant Petit Monstre ou la Récolteuse… que j’ai citées du coup…), je t’en donne deux : Sick Sad Me tenu par la plume pleine d’esprit et d’ironie de Zelda et Les jolis choux moustachus, un petit blog tout nouveau tout beau !

  1. C’est quoi tes 5 livres préférés (ouais je mets une formulation moche pour changer du ‘quel est’) ?

Dur… En vrac et sans classement : le journal de Mireille Havet, Méridien de sang de Cormac McCarthy, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, les nouvelles de Stefan Zweig et Harry Potter.
(…et les autres livres de McCarthy, et Sukkwan Island de David Vann, et Le Pacte des Marchombres, et à peu près tout Neil Gaiman, et Jane Austen, et Jane Eyre, et A la croisée des mondes, et L’Attrape-cœur, et… c’est quoi cette question ? Pourquoi juste cinq d’abord ?)
(Comme tu peux le voir avec cette question à l’instar de la 6, j’ai du mal avec la notion de choix. Je ne te dis pas les débats existentiels devant le menu au restaurant.)
Non, décidément, le livre, le film, le plat, le ci ou le ça préféré, ce sont des questions impossibles ! Ça dépend de trop de choses, ça varie, ça fluctue, ce n’est pas figé dans le marbre, donc je ne peux pas trancher. Je ne peux pas et je ne veux pas car en choisir un, c’est laisser les autres. Et ça, c’est hors de question, je ne laisse personne derrière !

  1. La chanson qui te met la patate direct ? 

En fait, je n’écoute presque pas de musique. Je me sens très tache au milieu de ces enceintes partout tout le temps, de ces écouteurs, des playlists, mais je ne sais même pas à quand remonte la dernière fois où j’ai mis de la musique. Après, j’en écoute de temps en temps et je suis incapable de résister à l’envie de chanter faux face aux chansons que je connais. Et là, ça va de BO de comédies musicales à Indochine, en passant par les Disney, Léo Ferré et « Jolene » de Dolly Parton (oui, même ces deux-là arrivent à me mettre de bonne humeur : sans doute la joie de connaître les paroles…) ou encore la merveilleuse Agnes Obel. Mais je n’ai pas de chanson particulière que je vais me mettre pour me donner un coup de fouet.

  1. Dans quel livre/film (ou les deux) voudrais tu vivre ? Et pourquoooi ?

Dans un univers magique évidemment. Je ne suis pas difficile. Ça peut être en Terre du Milieu (Le Seigneur des Anneaux, Le Hobbit), en Gwendalavir (les livres de Pierre Bottero) ou sur les arches de la Passe-miroir. En ce moment, je suis en mode Terre du Milieu à fond, mais pour moi qui suis nulle en dessin mais qui ai plein d’images dans la tête… peut-être que je me révélerais meilleure dans l’Art du Dessin tel qui se pratique en Gwendalavir (et de toute façon, je deviens Marchombre aussi).
Je ne voudrais pas vivre dans le monde d’Harry Potter (le fait que je ne cite pas cet univers pourrait surprendre les personnes me connaissant), mais c’est notre monde. Avec de la magie certes, mais avec la pollution, la surpopulation, la disparition des espèces animales, etc. Donc non merci.

***

Et donc, mes onze questions !

  1. Ecris-tu ? Te rêves-tu publié·e ?
  2. As-tu une passion (ou plusieurs) autre que la lecture et/ou l’écriture, bien sûr ?
  3. Quel est, pour toi, l’endroit où tu te sens le mieux ?
  4. L’existence de ton blog est-elle connue de ton cercle familial, amical et professionnel ?
  5. Une fée, un lutin, un génie, qui tu veux (qui, d’ailleurs ?) t’offre un vœu. Un seul. Que choisis-tu ?
  6. Quel est ton dernier voyage ? Quel sera le prochain ? (Fais-moi rêver.)
  7. Une autrice ou un auteur méconnu·e que tu aimerais me faire découvrir ? (Comme si ma wish-list n’était pas assez gargantuesque…)
  8. De quel objet ne peux-tu te passer (hors livres et/ou liseuse) ?
  9. Le bruit que tu préfères ?
  10. L’auteur/autrice et/ou le livre que tu détestes le plus dans tout ce que tu as lu ? (Oui, je reprends sans scrupule la question de la Récolteuse de Mots. Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais repris tout son questionnaire !)
  11. Comment vois-tu le futur de l’humanité ? (Une question joyeuse pour finir)

***

Et là, normalement, je sais, je suis censée taguer des gens. Onze personnes. Sauf que j’ai l’impression qu’il a déjà pas mal tourné, alors ce sera en libre-service pour qui en aura envie !

Tag Mon rapport à la lecture

J’ai été taguée il y a une éternité (ah non, ça ne fait que dix mois) par Ambroisie (Envole de page) dont je vous recommande les réponses poétiques, je n’ai décidément aucune rigueur sur les tags. Je suis vraiment désolée, je suis incorrigible !

La liseuse

La liseuse, Fragonard

Quel est ton rythme de lecture ?

Fluctuant.
Ça dépend de ce que je lis. Si je ne lis que des BD ou des romans jeunesse, mon rythme de lecture ne va pas être le même que si je lis un putain de pavé (comme actuellement, au cas-où vous auriez raté mes multiples remarques sur ma lecture du moment… (cf question suivante)).
Ça dépend aussi de mon humeur, du temps disponible. Je lis tous les jours ou presque, à mon rythme, j’ai besoin de la lecture, c’est mon oxygène, mais je ne m’impose rien. Et si tel jour, je ne lis que quelques pages parce que j’ai la tête ailleurs, parce que j’ai envie de jouer à Zelda, soit ! (De toute façon, si je persiste à lire dans ses conditions, mon esprit s’égare et la lecture devient superficielle et inintéressante.)

Un ou plusieurs livres en même temps ?

Ça dépend. Lire plusieurs livres en même temps ne me pose aucun problème particulier (d’autant plus s’ils sont de genres différents). Ça varie en fonction du moment, de ce que je lis… C’était tout à fait habituel avant, je le faisais moins ces derniers temps (sans doute parce que, lisant beaucoup de livres jeunesse et YA, une lecture ne me demandait pas assez de temps pour avoir le temps d’en commencer une seconde !) et j’ai recommencé à ouvrir plusieurs livres en attaquant le Dit du Genji pour m’offrir de courtes respirations au milieu de ce pavé d’une densité inhabituelle). Autre exemple, si je picore un recueil de poésie ou si je me lance dans un essai, je vais forcément avoir un roman à côté.

Papier ou E-book ?

Définitivement papier. J’ai testé la liseuse empruntée en bibliothèque pour ne pas mourir idiote, mais ce n’est clairement pas pour moi. Outre le fait que je n’aime pas la lecture sur écran (« oui, mais un écran de liseuse, ce n’est pas comme une tablette ou un ordi… » peut-être mais non), il me manque le contact avec le papier, pouvoir le toucher, le feuilleter, l’annoter parfois (ou lire les annotations de précédents lecteurs), retrouver un passage, retrouver ma page, regarder où est la fin du chapitre, l’épaisseur de la page, le poids du roman, la beauté de la couverture… Bref, papier.

Relis-tu tes livres ?

Oui ! Enfin, je le faisais et je veux encore le refaire. J’ai relu mille fois les livres de mon enfance et de mon adolescence (ah ! mes relectures annuelles d’Harry Potter, de Bottero, des Rois maudits !), mais depuis que j’ai quitté le nid, que mes moyens financiers ont un peu augmenté, que j’ai découvert les librairies d’occasion, les boîtes à livres, les cartons de livres abandonnés sur les trottoirs des grandes villes, ma PAL est devenue énorme. Et il y a les blogs ! ces tentations quotidiennes, amenant toujours de nouvelles idées de lecture. Le combo PAL + blogs a fait que j’ai relu peu de livres ces dernières années, mais ça va changer ! Il y a énormément de livres que j’ai envie de relire. Parce que je ne m’en souviens plus, pour les redécouvrir avec un œil plus âgé, pour retrouver une plume, des personnages, un univers…

Connaître la fin ne gâche absolument pas mon plaisir car je redécouvre des indices cachés, des détails, des subtilités ignorées à la première lecture. Je vous conseille d’ailleurs cette vidéo : « Vous détestez vous faire spoiler ? Vous avez tort. » Je l’ai découverte dans un « C’est le 1er » de ce mois-ci (par contre, je ne sais plus chez qui : que la concernée lève la main !) et c’est très intéressant. (Par contre, ce n’est pas une raison pour venir me dévoiler la fin d’une série (télévisée ou livresque), je suis la seule autorisée à me spoiler !)

Quel genre de livre lis-tu généralement ?

Tout. J’ai envie de dire tout sauf des romances et des polars, mais ce n’est pas exact puisque certains de mes livres favoris sont des romances (coucou Zweig, coucou autrices anglaises du XIXe siècle !). En revanche, je lis très peu de polars, je confirme.
Après… de tout. J’ai lu beaucoup  de littérature blanche pendant mon adolescence (à part quelques sagas de fantasy – HP (ah bon ?),  A la croisée des mondes, Bottero, Artemis Fowl… -, je lisais essentiellement de la littérature « adulte ». J’ai (re)découvert la littérature jeunesse et ado il y a quelques années (je crois, je n’ai pas la notion du temps qui passe), j’en ai lu pas mal et maintenant, j’ai à nouveau envie de changer, de retourner vers la littérature générale, d’aller vers la SF, quelques classiques… Voilà, je lis beaucoup de genres différents, mais ça fluctue en fonction de mes envies, du moment.

Quel est ton rapport avec ta PAL ?

Globalement, nos rapports sont bons. Ma PAL, c’est actuellement six cartons pleins (je pense que je serai morte avant d’avoir atteint le sixième), plus tous les classiques, intégrales, et autres bouquins trop beaux pour être enfermés en attendant que je leur accorde gracieusement un peu d’attention. Si je fais une moyenne en comptant le premier carton, je pense qu’elle tourne autour des 200-250 livres.
Généralement, j’aime cette manne livresque dans laquelle je peux puiser, je me délecte à l’avance des pépites que je vais y trouver. Je ne supporterais pas d’être en flux tendu, de ne pas avoir le choix immense qui est le mien actuellement. Je vois ma PAL comme une corne d’abondance : j’ai beau y piocher des livres, elle est toujours pleine. (Mais ça aussi, c’est censé changer : j’ai décidé de la diminuer un peu !)
Cependant, je suis parfois traversée par des moments d’angoisse et d’oppression face à cette accumulation de livres où j’ai envie de tout bazarder et de recommencer à zéro. Heureusement, je ne vais pas jusque-là (je le regretterai aussitôt), mais la dernière fois que j’ai ressenti ça, je m’en suis débarrassée en faisant du tri dedans, c’est-à-dire en disant adieu à quelques livres que je n’allais décidément jamais lire. Mais bon, ces passages sont relativement rares. Et j’aime ma librairie personnelle ! (Oui, les livres lus sont ma bibliothèque et ma PAL ma librairie, c’est comme ça !)

As-tu déjà eu une panne de lecture ? Que fais-tu pour t’en sortir ?

En fait, je n’ai pas de souvenirs d’une panne de lecture. J’ai l’impression de lire en continu depuis que je sais lire. Les périodes de faible lecture sont liées à un manque de temps, mais je continue de lire même si c’est à deux à l’heure.

Qu’est-ce qu’un lecteur ? 

 (Ou une lectrice. Non mais.) C’est quelqu’un qui lit, bêta ! Quelqu’un qui aime s’immerger dans une histoire, confier son esprit et son cœur à la plume d’un artiste. Qu’il ou elle lise pour découvrir des cultures et des pays, pour s’évader dans une autre dimension, pour se faire peur, pour pleurer, pour rire. Qu’il ou elle lise des romans à l’eau de rose, des polars, des essais, de la poésie… Curiosité, ouverture d’esprit, envie de connaître, de comprendre le monde et les êtres humains, empathie : ce sont les qualités que j’aimerais trouver chez quelqu’un qui lit (mais en réalité, ma naïveté n’est pas si grande et je sais que les imbéciles et intolérants sont partout…)

Voilà, la compilation de « moi, je » touche à sa fin.
N’hésitez pas à le reprendre ou à venir discuter habitudes de lecture.

Bonne journée et belles lectures !

Miss Charity, de Marie-Aude Murail (2008)

Miss Charity (couverture)Miss Charity Tiddler est née dans une bonne famille de haute société anglaise. Cela implique de bien se tenir, de bien présenter, d’être sage et surtout de ne pas vouloir travailler pour vivre. Une vie bien ennuyeuse entre des parents qui l’ignorent et Charity passe la majeure partie de son temps avec sa bonne, Tabitha et se consacre à ce qu’elle aime : les lapins, les crapauds, les souris, les oiseaux, qu’elle recueille dans une étrange ménagerie. Elle aime aussi réciter Shakespeare, courir dans les champs, arpenter la campagne du Kent et inventer des petites histoires au sujet de ses protégés.

Marie-Aude Murail s’inspire de la jeunesse de Beatrix Potter pour donner vie à la dynamique Charity. D’où un contexte historique parfaitement documenté. Les us et coutumes de la bourgeoisie, la place des femmes, les théâtres qui présentaient alors les pièces de Wilde et de Shaw, la campagne anglaise… Nous sommes immergés dans une Angleterre du XIXe siècle plus vraie que nature.

Beatrix Potter

C’est toutefois très romancé et Charity n’est pas tout à fait Beatrix. D’une fillette attachante et maladroite, elle deviendra une jeune femme bien déterminée à suivre ses désirs – dans sa vie personnelle, dans son art, dans ses affaires professionnelle – et à faire reconnaître son intelligence dans un monde d’hommes. Elle est entourée de personnages inoubliables, fantasques, encourageants, loyaux que sont sa gouvernante française, sa bonne écossaise, le précepteur allemand de son cousin, un comédien un peu voyou et bien d’autres.
Voilà pourquoi, même si l’on devine assez vite la fin de l’histoire, tous les éléments précédents et le fait de les suivre sur de longues années contribuent à la pointe de regret au moment de fermer le livre. C’est drôle, c’est un peu triste parfois, c’est excellent.

Les aquarelles dans Miss Charity

Malgré sa taille, le roman se dévore. Merci à l’écriture vivante et entraînante de Marie-Aude Murail et à la plongée dans la tête de Charity grâce au récit à la première personne. Petite surprise : les dialogues présentés comme dans une pièce de théâtre avec le nom du personnage inscrit avant son texte (il y a d’ailleurs parfois de petites didascalies). Etonnant, mais en rien perturbant.
Les aquarelles de Philippe Dumas contribuent également à donner de la légèreté au roman et font souvent des clins d’œil à celles de Beatrix Potter. Sans dire que je les trouve magnifiques, elles sont toutes simples et illustrent à merveille l’histoire en capturant un paysage, un animal, une situation.

Le croirez-vous, il me semble bien que Miss Charity est mon premier roman de Marie-Aude Murail ! En tout cas, c’est une magnifique rencontre tant avec l’autrice qu’avec ses personnages menée par une héroïne moderne pour son temps, une amoureuse de la nature indépendante et pleine d’imagination.

Les illustrations de Beatrix Potter

« Lydia
C’est Charity Tiddler qui aurait bien besoin de consulter un médecin.
Philip
Qu’est-ce qu’elle a? Est-elle malade?
Lydia
Elle est folle. Elle récite du Shakespeare au milieu de tout un ramassis de bestioles
J’ignore d’où elle tenait son information, mais je dus reconnaître que que c’était un assez bon résumé de ma vie. 
»

« Mademoiselle
Croyez-vous, Cherry, qu’un jour quelqu’un pourra faire oublier à Herr Schmal la perte de sa femme et de ses enfants ?
Moi
J’ai eu beaucoup de chagrin à la disparition de Daring Number One. Vous ne l’avez pas connu, mais c’était un crapaud remarquable. Je n’ai pas pu l’oublier. Mais je me suis attachée à Darling Number Two d’une façon tout à fait satisfaisante, aussi bien pour lui que pour moi.
Mademoiselle, l’air désespéré

En effet, c’est encourageant. »

« Juliette Capulet avait quatorze ans et il me semblait que, si on lui avait offert à son anniversaire « Le Livre des Nouvelles Merveilles », elle eût mieux employé son temps. Elle aurait pu apprendre comme moi-même que les sporophytes sont des plantes asexuées d’un commerce plus reposant que les Montaigu. »

Miss Charity, Marie-Aude Murail, illustré par Philippe Dumas. L’Ecole des Loisirs, 2008. 562 pages.

Les Autodafeurs, tome 3 : Nous sommes tous des propagateurs, de Marine Carteron (2015)

Les Autodafeurs, tome 3  (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

Réfugiés sur l’île de Redonda, Auguste et Césarine font connaissance des autres enfants de la Confrérie, ceux qui sont appelés à prendre le flambeau à la suite de leurs parents. Mais ce n’est pas le moment de se relâcher car l’ennemi met en place son plan, l’opération XIe plaie d’Egypte. Heureusement, les Mars peuvent compter sur Néné, mais aussi sur leurs nouveaux amis : Inès, Shé et Rama.

Ce dernier tome est marqué par la rencontre avec d’autres enfants de la Confrérie, d’autres jeunes qui ont dû fuir pour échapper à la traque lancée par les Autodafeurs, des adolescents qui ont parfois perdu leurs parents, mais qui ont les ressources nécessaires pour les secourir.
C’est l’occasion de découvrir trois personnages atypiques et sympathiques (bien que parfois très agaçants) qui viennent se greffer au trio Auguste-Césarine-Néné : Rama, le Philippin polydactyle, une tête comme Césarine,  Shé, la geekette iranienne et Inès, l’Espagnole féministe et combative, arrière-arrière-…-arrière-petite-fille d’un personnage très célèbre… Une ribambelle de personnages très réussie !
Je m’attendais à ce qu’ils deviennent des héros, plus entraînés, plus puissants après une formation rapide et efficace – un schéma que j’ai eu l’impression de rencontrer plusieurs fois – mais non, j’ai été agréablement surprise sur ce point : ils restent toujours des ados qui doutent, hésitent (sauf Césarine et Rama évidemment) ou encore disent des bêtises (surtout en ce qui concerne Gus).

Coachée par ses deux maîtres à penser, Sun Tzu et Descartes (pour la méthode !), Césarine se révèle souvent, comme dans les deux premiers tomes, un personnage clé. Sous-estimée à tort (sans doute à cause de son gabarit crevette, de ses couettes et ses socquettes), elle fait progresser l’histoire à grands pas. Comme le dit Néné, avec « des yeux de chat, la précision d’un laser, la froideur d’Hannibal Lecter et la mémoire d’un ordi », Césarine est un adversaire redoutable qui m’aura beaucoup fait rire et énormément touchée. Pas de doute, Césarine est mon personnage préféré et je ne l’oublierai pas de sitôt !

Marine Carteron sait tenir son lectorat car on ne peut pas dire qu’elle nous laisse beaucoup d’espoir. Jusqu’à la fin, tout va de mal en pis. La Confrérie, rassemblée sur cette petite île, terrée dans les profondeurs, ne semble plus vraiment en mesure de lutter tandis que les Autodafeurs ont le soutien des gouvernements, ce qui leur permet de prendre le contrôle de l’information. Le suspense est donc toujours bien présent avec une action qui se déchaîne dans la deuxième moitié du roman.
Mais encore une fois, combattre ne fera pas tout. Dans ce volume, nos six amis doivent résoudre les énigmes contenues dans un très vieux Carnet de Bord dérobé par Césarine et déjouer les pièges et embûches sur le chemin du trésor auquel il mène. Leurs six cerveaux ne seront pas de trop.

L’écriture est toujours aussi agréable. On alterne entre la précision diabolique de Césarine et la décontraction d’Auguste, mais chaque page nous donne envie de découvrir la suivante. Au programme : des rebondissements, des révélations, une fin stupéfiante et une petite ouverture dans la dernière phrase de Gus qui laissera à chaque lecteur le plaisir d’imaginer sa suite.

Avec ce troisième tome qui tient toutes ses promesses, Les Autodafeurs est une trilogie addictive que j’ai vraiment adoré (sitôt dévorée, sitôt conseillée !). Intelligente, diablement bien écrite, elle constitue un cocktail parfait et détonnant entre action et humour, réflexion et émotions. Je me souviendrai longtemps de tous ces personnages bien campés, captivants et tout simplement uniques, avec, à leur tête, l’incroyable Césarine.

C’est avec plaisir que je découvrirai (au retour de mes vacances) le nouveau roman de Marine Carteron, Génération K.

« Il a bien fait parce que, même si les nouvelles ne sont pas bonnes, le plan des adultes, lui, est vraiment stupide : ils ont décidé de se cacher et de ne rien faire en attendant de « trouver une solution ».
Quand Rama m’a dit ça, je me suis demandé si c’était vraiment raisonnable de donner autant de responsabilités aux gens sous prétexte que ce sont « des adultes » et j’ai pensé que la définition de ce mot ne devrait pas être établie sur des critères d’âge mais de raison. »

« Je flottais, les yeux grands ouverts sous mes paupières fermées, et je pensais aux milliers d’enfants en train de naître, aux gens qui se souriaient, qui s’embrassaient, qui s’aimaient.
Je les voyais TOUS ; (…)
Ils étaient tous uniques.
Chacun d’eux, à lui seul, était une histoire.
Tous ensemble, nous étions les milliers de phrases d’un grand livre.
Ce que voulaient faire les Autodafeurs, c’était nous réduire à une unique page, un seule et grande page vierge pour imprimer leur toute petite, rachitique et misérable histoire, un conte où l’Homme, en perdant son droit à l’erreur, perdrait la possibilité de se racheter, d’évoluer, de s’améliorer… et serait réduit à rien.
Ils voulaient effacer nos plus grandes richesses, celles qui nous permettaient de grandir, d’avancer, de devenir meilleurs. Ils voulaient gommer nos imperfections, ils voulaient effacer nos différences ; ils refusaient d’attendre que l’Homme devienne lui-même, ils voulaient que nous soyons tous pareils… tous comme EUX ! »

Les Autodafeurs, tome 3 : Nous sommes tous des propagateurs, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2015. 360 pages.

Les Autodafeurs, tome 2 : Ma sœur est une artiste de guerre, de Marine Carteron (2014)

Les Autodafeurs, tome 2 (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

Tout va mal pour la famille Mars ! Entre de nouvelles pertes dans leurs rangs et un Auguste assigné à résidence, il devient urgent pour eux de fuir. Mais en attendant, nos trois Mousquetaires, Auguste, Néné et Bart, décident de percer le secret des laboratoires Godeyes Scan.

Dans ce second tome, la menace se précise : Gus, Cés et le lecteur avec eux en apprennent davantage sur le plan des Autodafeurs (et en découvrant l’identité de leur Grand Chef) tandis que Gus découvre l’héritage de son père, son carnet de Bord.

Auguste et Césarine changent. Chacun déteint un peu sur l’autre et tous deux évoluent énormément psychologiquement parlant.
Gus prend conscience de ses responsabilités, de l’inéluctabilité du combat à venir. Il abandonne son image de beau gosse, ne se soucie plus de son allure. Il mûrit et se met à réfléchir un peu plus. Il doit accepter qu’une vie d’ado banal est désormais impossible pour lui et surtout, il doit faire son deuil de tous ceux qu’il a perdu. Plein de colère et de peine, il a à présent un côté très touchant qu’il possédait moins auparavant.
Pendant ce temps, Césarine dévore L’art de la guerre du stratège chinois Sun Tzu et se met aux arts martiaux. Et se révèle être un adversaire redoutable. Ainsi, elle participe réellement (et avec efficacité) à la lutte, en appliquant à la lettre les conseils de Sun Tzu. Césarine est devenue une artiste de guerre à la logique implacable.
Les autres personnages ne sont pas oubliés. Les talents de hackers de Néné sont à nouveau indispensables et vont d’ailleurs lui permettre de se venger de ceux qui l’ont persécuté pendant des années. Bart sera lui aussi plus présent, faisant preuve d’un courage impressionnant. De plus, on en apprend davantage sur la grand-mère maternelle de nos deux héros, absente du premier opus.

Marine Carteron arrive à entremêler des problèmes d’adolescents (concernant l’amour d’une jolie fille, le bal de fin d’année… des soucis parfaitement idiots aux dires de Césarine) à ceux de la Confrérie concernant le devenir des bibliothèques mondiales. Tout est lié et chacun a un rôle à jouer.

Je suis décidément totalement conquise par les chapitres narrés par Césarine. Sa façon de voir le monde, sa méthodologie, ses découvertes avec son amie Sara… Elle transmet beaucoup d’émotions, ce qui est plutôt fort pour quelqu’un qui les enfouit au plus profond de son cœur ! Elle est vraiment là où on ne l’attend pas et a souvent une longueur d’avance sur son grand frère. Un personnage à la fois attendrissant et stupéfiant : unique !

A la fin de ce tome, on se demande vraiment comment ils vont s’en sortir car leur situation n’est pas glorieuse et les forces en présence semblent très inégales. Les Autodafeurs semblent progresser à grand pas vers leur objectif de contrôler l’information à travers le monde. Marine Carteron nous attrape à chaque chapitre et à chaque final, nous laissant en haleine, avides d’en savoir davantage !

Avec une menace qui se précise, un futur qui s’assombrit et des personnages qui, malgré tout, ne perdent pas leur sens de l’humour (Césarine étant involontairement la plus hilarante de tous), Ma sœur est une artiste de guerre est à la hauteur du premier volet des aventures d’Auguste et Césarine.

« Celui qui a le contrôle du passé contrôle le futur. Celui qui a le contrôle du présent contrôle le passé. » George Orwell, 1984

« Je ne sais pas ce qui se passa dans ma tête à ce moment-là.
Probablement l’allusion à mon père, un ras-le-bol général pour tout ce qui m’était arrivé ces derniers mois, une frustration monstrueuse de me sentir nul, bête et inutile.
A moins que ce soit un trop-plein de rage contre les Autodafeurs qui l’avaient volé ma famille, contre ma famille qui me volait mon enfance et contre moi-même qui n’étais pas à la hauteur de ce que l’on attendait de moi.
D’un seul coup, cette rage et cette peine que je gardais enfouies au fond de mon cœur entrèrent en fusion avec la moindre cellule de mon cerveau et transformèrent mon corps en une machine de guerre implacable et violente.
Je n’étais plus Auguste Mars mais une boule de haine vibrante contre laquelle les cent cinquante kilos de maître Akitori ne pesaient pas plus qu’une plume. »

Auguste

« Je leur ai dit que je savais ce que ça faisait d’avoir plein de choses qui bouillonnaient à l’intérieur sans qu’on puisse mettre des mots dessus. Que je savais à quel point ça faisait mal, ça rongeait et ça faisait monter la colère, et que je voyais bien qu’elles en étaient à ce stade toutes les deux. Je leur ai dit que je voyais ça à leurs yeux qui s’évitaient, à leurs mots qui hésitaient, à leurs mains qui se cachaient pour ne pas se frôler. Je leur ai parlé de la mouche qui se cognait dans les parois de verre du bocal de mamie et comment elle s’était envolée, légère, quand j’avais brisé sa prison. Je leur ai parlé des mots qu’on garde et qui paralysent, des mots qu’on avale et qui étouffent, des mots qu’elles avaient la chance de pouvoir utiliser alors que moi je ne pouvais pas. Je leur ai dit que soit elles étaient autistes, soit elles étaient idiotes… mais qu’elles ne pouvaient pas être les deux en même temps.
Pour moi c’était un très long discours. Ça m’a fatiguée, alors quand j’ai eu fini je les ai laissées se débrouiller toutes les deux et je suis allée compter les carreaux du carrelage de l’entrée pour me reposer. »

Césarine

Les Autodafeurs, tome 2 : Ma sœur est une artiste de guerre, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2014. 380 pages.