Les mystères d’Udolphe, d’Ann Radcliffe (1794)

Pour le lancement de la saison 3 du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique », nous étions invitées à partir pour un tour d’Europe. Personnellement, j’ai choisi de vous emmener en France et en Italie à travers un roman anglais (et j’en ai ainsi profité pour sortir l’un des pavés de ma PAL).

Les classiques, c'est fantastique - Un siècle à l'honneur

Gascogne, 1584. Émilie Saint-Aubert, jeune fille de bonne famille, nouvellement orpheline. Une tante insensible et son nouveau mari italien à l’emprise redoutable. Deux châteaux de montagne – l’un dans les Pyrénées, l’autre dans les Apennins – entourés de sombres histoires. L’aura de deux femmes mortes ou mystérieusement disparues.

Les mystères d'Udolphe (couverture)Les mystères d’Udolphe est un roman qui m’avait toujours intriguée : je voulais lire cet archétype des romans gothiques avant de découvrir Northanger Abbey de Jane Austen (puisque cette dernière a été fortement inspirée par sa compatriote). Et puis c’était peut-être la promesse d’histoires inquiétantes (voire terrifiantes ?), un genre que je côtoie peu. Et alors ? Est-ce que ça fait peur ?
Non.
Honnêtement ce n’était pas vraiment une surprise : le roman datant du XVIIIe siècle, je me doutais qu’il ferait pâle figure à côté des thrillers et films d’horreur contemporains. Mais le résumé était du style mensonger : « les tortures ne sont pas loin », vraiment ?, « quels sentiments éprouve la jeune fille pour son tuteur et geôlier ? » plus subversif que le roman, je vous préviens.

Pour tout de suite souligner le positif, Ann Radcliffe parvient de temps à autre à insuffler une atmosphère menaçante réussie, dotée d’une certaine ambiguïté. Au cœur des murs épais d’Udolphe, une légère angoisse monte. Entre la chambre à double entrée impossible à fermer d’Émilie, une lente intrusion nocturne à base de discrets bruits de serrures et d’ombres humanoïdes, un château peuplé d’hommes à la figure sauvage, une poursuite lubrique dans les couloirs… on se prend d’inquiétude pour la sécurité d’Émilie. (Certaines explications de texte poussent le vice – c’est le cas de le dire – encore plus loin, voyant des allusions dans des faits qui ne me seraient jamais venues à l’esprit.)
C’est aussi une histoire d’apparitions inexpliquées, de superstitions. Les protagonistes s’interrogent, entre crédulité et logique parfois fragilisée par des événements plus frappants que d’autres. De la musique dans la nuit, des voix surgies de nulle part, des présences silencieuses sur les remparts… la menace peut-être surnaturelle qui pèse sur les lieux peine à me faire frémir, je le reconnais volontiers. Nonobstant cet échec à m’inspirer des doutes et des craintes, ce que j’ai vraiment apprécié, c’est le traitement rationnel que réserve l’autrice à tous ces mystères. (Finalement, elle a également inspiré Scooby Doo !)

En revanche, là où le bât blesse vraiment, c’est le côté « tout ça pour ça » de ce roman de près de neuf cents pages. Outre des deus ex machina de toute beauté, la résolution des mystères n’est pas convaincante pour un sou. Des questions sans réponse apparaissent dès le début du roman et, pendant des centaines et des centaines de pages, ces questions sont rappelées à demi-mot sans ébauche de réponses. Ann Radcliffe, reine du teasing. En neuf cents pages, on a le temps d’imaginer les réponses, de jouer au jeu des énigmes et des indices. Sauf que la réalité m’était totalement inimaginable tant parfois elle était fade et – désolée – nulle. Je ne peux pas en dire davantage sans spoiler, mais je n’ai jamais vu des révélations tombées plus à plat…
De la même façon, une relation quelque peu trouble avec Montoni plane parfois, avec des non-dits, des allusions, des interrogations constantes liées à ses objectifs et ses volontés. Outre le fait que le tout reste très superficiel (bien plus que le résumé ne le laisse entendre), j’ai regretté l’aboutissement de ce pan de l’histoire qui laisse abasourdi tant il est soudain et sans conséquence.

Néanmoins, le roman n’est pas désagréable à lire. La langue est assez jubilatoire et inédite : assez désuète, on se régale des tournures parfois surprenantes. L’omniprésence de la nature m’a totalement séduite et les descriptions de la nature, des Pyrénées, des Apennins ou de la mer sont romantiques à souhait et joliment évocatrices dans leurs aspects les plus beaux ou les plus menaçants. Je me suis prise d’intérêt pour Émilie, livrée aux ambitions et aux manigances de sa famille, pour Annette (même si cette dernière ne sort guère du personnage de la domestique naïve et un peu simplette, j’ai trouvé sa propension à voir les bons côtés de la vie assez agréable et intelligente finalement). J’ai été à maintes reprises outrée face à l’insensibilité, la mauvaise foi, la cupidité, la mesquinerie de sa tante

Je ne vais pas nier que je me suis parfois amusée sans que ce soit volontaire de la part de l’autrice. Les litres de larmes et de pleurs versés par certaines et certains (mais surtout « la triste Émilie ») au fil des pages, conséquence inévitable d’une tristesse, d’une fatigue, d’une joie, d’un beau paysage, bref, d’une émotion quelconque. La disposition de l’époque à tomber en pâmoison laissant douter de leur réactivité face au danger, mais qui est néanmoins contredite par leur appétence pour les promenades nocturne dans des lieux inquiétants (le principe étant de ne pas sortir de sa chambre avant minuit). Enfin, la préface (lue après le roman puisqu’elle divulgâche allègrement comme toute préface qui se respecte…) m’a amusée en m’apprenant que, si Udolphe a stimulé de nombreux auteurs anglais et français, il a également inspiré des parodies comme ce roman de 1799 simplement intitulé La nuit anglaise, ou les Aventures jadis un peu extraordinaires, mais aujourd’hui toutes simples et très-communes, de M. Darnaud, marchand de la rue Saint-Denis, à Paris ; roman comme il y en a trop, traduit de l’arabe en iroquois, de l’iroquois en samoïède, du samoïède en hottentot, du hottentot en lapon, et du lapon en français, par le R. P. Spectroruini, moine indien, 2 vol. in-12 ; se trouve aussi dans les ruines de Palluzi, dans les caveaux de Sainte-Claire, à l’abbaye de Grasville, aux châteaux d’Udolphe, de Lindenberg, etc., en un mot dans tous les endroits où il y a des revenants, des moines, des bandits, des souterrains, et une tour de l’Ouest.

Roman mélancolique rempli d’événements étranges, Les mystères d’Udolphe souffre certes de longueurs, mais c’est sa fin, extrêmement décevante, qui lui cause le plus de mal. Ça reste néanmoins un classique que je ne regrette pas d’avoir lu pour ces descriptions montagneuses et champêtres et son atmosphère sombre.

« Il avait connu une autre vie que cette vie simple et champêtre ; il avait longtemps vécu dans le tourbillon du grand monde, et le tableau flatteur de l’espèce humaine, que son jeune cœur s’était tracé, avait subi les tristes altérations de l’expérience. Néanmoins la perte de ses illusions n’avait nu ébranlé ses principes ni refroidi sa bienveillance : il avait quitté la multitude avec plus de pitié que de colère, et s’était borné pour toujours aux douces jouissances de la nature, aux plaisirs innocents de l’étude, à l’exercice enfin des vertus domestiques. »

« Émilie regarda le château avec une sorte d’effroi, quand elle sut que c’était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumière s’affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu’une teinte de pourpre qui, s’effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurité.
Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes.
 »

« Annette sortit pour aller aux informations, et Émilie chercha à oublier ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poètes ont aimé à peindre. Elle peut encore s’apercevoir de l’irrésistible empire du moment sur le goût et les facultés. Il faut que l’esprit soit libre, pour goûter même les plaisirs les plus abstraits. L’enthousiasme du génie, les peintures les plus vives, lui paraissaient froides et sombres. Pendant qu’elle tenait son livre, elle s’écria involontairement : « Sont-ce donc là ces passages que je lisais avec délices ! Où donc en existait le charme ? Était-ce dans mon esprit, ou dans celui du poète ? C’était dans les deux, dit-elle, après un instant de silence. Mais le feu du poète est inutile, si l’esprit de son lecteur n’est pas monté au ton du sien, quelque inférieur que d’ailleurs il lui soit. » »

« Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque, si invraisemblable ! Elle se rappelait si bien le charme et la sérénité de ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque victime de quelque songe épouvantable, et d’une imagination en délire. »

« « Ah ! mon Dieu, mon Dieu, peut-on voir que des gens fuient leur bonheur et pleurent et se lamentent, comme s’il ne dépendait pas d’eux et comme si les chagrins et les lamentations valaient mieux que le repos et la paix ! La science est sûrement une belle chose, mais si elle ne rend pas plus sage, j’aime bien autant ne rien savoir. Si elle nous enseignait à être plus heureux, je dirais que la science est la sagesse. » »

Les mystères d’Udolphe, Ann Radcliffe. Gallimard, coll. Folio classiques, 2001 (1794 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Victorine de Chastenay, revu par Maurice Lévy. 905 pages.

Misericordia, de Jack Wolf (2013)

Misericordia (couverture)Séduite par sa magnifique couverture, j’avais eu terriblement envie de lire ce livre au moment de sa sortie, puis j’ai lu d’autres choses et il a été oublié, mais quand je suis retombée dessus à la bibliothèque il y a quelques jours, je l’ai aussitôt emmené avec moi ! Mais qu’est-ce qui se cache derrière les yeux jaunes et le bec pointu de cette chouette blanche ?

L’Histoire de Tristan Hart, un jeune Homme qui, au milieu du XVIIIe siècle, rêve de révolutionner le Monde de la Médecine. Ecrasé par l’aura d’un Père absent, souffrant de Visions et de Crises de folie, suivre sa Vocation n’est pas une mince affaire. D’autant plus qu’il est tiraillé par son Envie de soulager la Douleur et par celle de l’infliger. Autour de lui, des Amis, Erasmus Glass et Isaac Simmins, la bonne Mame H., la belle Katherine Montague, la menaçante Viviane et surtout son « plus que frère », le mystérieux Nathaniel Ravenscroft…

Mais pourquoi toutes ces majuscules, me direz-vous ! Parce que tout le roman est fait ainsi et que c’est la première chose que l’on remarque en commençant la lecture de ce surprenant récit. 495 pages où les majuscules commencent les mots quelles que soient leur nature ou leur place dans la phrase. Jack Wolf a voulu reproduire cette habitude qu’avaient les auteurs anglais du XVIIIe siècle. Anomalie déstabilisante au début (car les mots ainsi soulignés résonnaient sous mon crâne et perturbaient ma lecture), j’ai fini par m’y habituer et par vraiment apprécier le rythme inédit que cela confère au texte.

Et à part ça ? A part ça, j’ai été captivée par le récit qui est sombre, onirique et perturbant à souhait. Un conte se dénoue peu à peu au fil du récit, « the tale of Raw Head and Bloody Bones » (le titre original du livre). J’adore les contes et j’ai adoré découvrir les péripéties de ces deux ennemis… qui se révéleront être plus que de simples personnages de contes !

On oscille entre rêve et réalité tout au long de l’histoire et cette ambiguïté quasi permanente m’a enchantée. J’ai complètement adhéré tout en acceptant parfois de douter de ce qui relève des faits ou de l’illusion. L’écriture est entraînante et, si l’auteur prend le temps de poser son histoire (le domaine de Shirelands Hall, ses occupants, la jeunesse de Tristan Hart), elle peut transmettre la frénésie qui saisit le héros – sans toutefois perdre son ton soutenu. Je pense notamment à la crise qui le saisit à Londres et qui provoquera son retour à la campagne : tournant les pages sans m’en apercevoir, j’ai vraiment eu l’impression de vivre cet épisode en ressentant fureur, oppression, incompréhension.

Un autre point que j’ai énormément apprécié est la palette de nuances apportée à chaque personnage. Ils ne sont jamais totalement bons ou totalement humains.

Tristan, à la fois sadique, victime de l’antisémitisme et médecin qui promet d’être très doué, nous mène parfois presque dans la position désagréable de voyeur et pourtant, impossible de le haïr sans l’aimer en même temps. Katherine n’est pas une belle ingénue un peu stupide et je l’ai aimée pour la passion qu’elle met dans ses actes. Viviane, si longtemps un point d’interrogation… Erasmus, prêt à prendre les décisions qui s’imposent même si elles ne sont pas faciles… Le père qui se révèlera plus humain que ce que Tristan voulait (nous faire) croire… Nathaniel…

Entre récit gothique, théologique, philosophique ou encore scientifique, un premier roman dense et intense pour une expérience palpitante !

« Elle est vraiment miséricordieuse cette Existence terrestre. Cruelle aussi. Et belle. Abjecte et douloureuse. D’une Profondeur et d’une Complexité si vastes que les Hommes ne comprendront jamais tout à fait son Ampleur. La Puissance de la Vie est Miraculeuse. »

Misericordia, Jack Wolf. Belfond, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte. 495 pages.