Le Songe d’une nuit d’été, de William Shakespeare (1600)

Songe d'une nuit d'été (couverture)À l’heure où les elfes s’éveillent, les humains s’endorment, et il est demandé au spectateur, victime consentante, de croire à la communication improbable de ces deux mondes. Les uns habitent la cité, régie par une loi anti-naturelle et imposée ; les autres demeurent au plus profond des bois, lieu où les lois irrationnelles de l’amour ont libre cours. Thésée juge les amoureux, Obéron les réconcilie grâce à un philtre d’amour qui, tel une encre magique, engendre dans le cœur des amants, comme dans l’intrigue, des bouleversements baroques.
(Je ne me sentais pas d’écrire un résumé qui ne soit pas totalement débile, j’ai donc gaiement piqué celui de Livraddict.)

Ma première lecture de Shakespeare ! Pour laquelle j’ai été assez prudente puisque je me suis avancée en terrain (relativement) connu. Songe d’une nuit d’été est une pièce à laquelle on trouve de multiples références. Coucou Sandman, coucou Le cercle des poètes disparus. Et je l’ai aussi vu jouée au théâtre, même si j’en ai un souvenir assez brumeux. Bref, en gros, je connaissais plus ou moins l’histoire quand j’ai sorti ma brique – Œuvres complètes, je vous prie –, je me suis installée et me suis plongée dans ma lecture pour en ressortir la circulation coupée, mais le cœur ravi.

(Parce que mon livre ne ressemble pas à l’édition Librio ci-dessus, mais à cela 🙂

 

 

Le simple aspect onirique de la pièce me séduisait. La rencontre avec Titania, Obéron et Puck, évoluant non loin des mortels, un monde de rêves, de magie, de folie, un univers sombre et trouble dans lequel le suc d’une fleur peut rendre une personne éperdue d’amour pour l’être le plus repoussant. Un monde cruel parfois dans lequel Puck se délecte des disputes et des cruautés des humains tandis que Titania martyrise pléthore de petites bêtes (elle ordonne à plusieurs reprises à ses fées de « tuer les vers dans les boutons de rose musquée », « guerroyer avec les chauves-souris, pour avoir la peau de leurs ailes », « couper leurs cuisses [aux abeilles] enduites de cire » ou « arracher les ailes des papillons diaprés »).
(Les humains ne sont toutefois guère plus civilisés : entre Hippolyte violée par Thésée – même si ce charmant couple s’apprête justement à convoler en justes et heureuses noces, Thésée déclame « Hippolyte, je t’ai courtisée avec mon épée, et j’ai gagné ton amour en te faisant violence », tout un programme – et Hermia menacée de mort si elle n’épouse pas l’homme choisi par son père, y a d’la joie !)
Pendant une nuit mouvementée, mortels et fées seront tourmentés par l’amour. Ah, l’inconstance des sentiments ! Avec un apprenti Cupidon aux desseins peu recommandables, les promesses d’amour s’envolent à toute allure. Tandis que Titania tombe amoureuse d’un homme à tête d’âne, les jeunes Hermia, Héléna, Lysandre et Démétrius forment un quatuor dont les membres tantôt s’aiment tantôt se détestent et dont le sort se complique lorsque les lutins se mêlent de jouer avec leurs sentiments.

Mais surtout, je ne m’attendais pas à rire comme ça. Il y a un côté farce que je ne suspectais pas, du moins, je ne pensais pas qu’il serait aussi réussi. Il faut pour cela remercier la bande d’artisans désireux de monter une pièce de théâtre pour le mariage de Thésée et Hippolyte. Avec ces comédiens d’un jour, la répétition est déjà assez épique, mais la représentation le jour J est irrésistible. Entre la présentation qui résume tout, les acteurs qui explicitent les choix de costumes, les erreurs de textes, les craintes d’un homme du peuple d’effrayer une gente dame et par là d’y perdre la tête et les commentaires amusés de leur noble public, je n’ai cessé de rire de bon cœur. Chose très rare par ailleurs, d’où ma surprise : mon amusement lors d’une lecture se cantonne souvent à un sourire ou un bref éclat de rire. Félicitations, M. Shakespeare, vous m’avez donné un bon gros fou rire très apprécié !

Ne connaissant rien de Shakespeare, je m’arrête là, je ne me vois pas écrire une dissertation sur cette œuvre, plus accessible que prévu, qui m’a bien séduite par son étrangeté, son atmosphère chimérique et son humour totalement inattendu.

« Les amoureux et les fous ont des cerveaux bouillants, des fantaisies visionnaires qui perçoivent ce que la froide raison ne pourra jamais comprendre. »

Le Songe d’une nuit d’été, dans Œuvres complètes, William Shakespeare. Editions Famot, 1975 (1600 pour la première édition). Traduit de l’anglais. 24 pages.*
* Apparemment, certaines éditions font plus de cent pages, voire deux cents. J’ignore si c’est à cause d’un appareil critique développé, mais le nombre de page varie du tout au tout selon l’édition.

En bonus, quelques images de l’histoire « Le Songe d’une nuit d’été » tirée du volume 2 de Sandman :

 

 

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Emma, de Jane Austen (1815)

Emma (couverture)Orpheline de mère, Emma Woodhouse est une femme indépendante qui s’est mise en tête de marier Harriet Smith, une jeune fille réservée qui lui voue une admiration sans borne. Sauf que, de par son inexpérience et ses mauvais jugements vis-à-vis ce qui agite les cœurs et les esprits, Emma se heurte à bon nombre de déceptions jusqu’à se retrouver prise à son propre jeu.

Même si je trouve particulièrement difficile de chroniquer des classiques – que dire de plus ? –, ce sont des lectures que j’apprécie au même titre qu’un roman plus moderne. Aussi j’ai bien envie de partager cela avec vous et, qui sait, de faire naître quelques envies de lecture. Je souhaite à présent que ma tendance à la procrastination lorsqu’il s’agit de classiques disparaisse et qu’ils soient un peu plus présents dans mon quotidien de lectrice. J’ai lu bon nombre de classiques avant d’ouvrir le blog, ce qui explique leur relative absence parmi mes précédentes chroniques. Toutefois, entre les envies de découvertes et de relecture, nul doute qu’ils auront leur chance d’apparaître ici.
Longue introduction, excusez-moi, mais j’arrive enfin au sujet du jour : Emma.

Je dois avouer que je suis partiale sur le sujet car j’aime beaucoup les romans de Jane Austen (même si je n’ai pas tout lu car je n’ai encore jamais eu l’occasion de découvrir Northanger Abbey et Mansfield Park). Après avoir revu l’excellente mini-série BBC d’Orgueil et Préjugés, cette relecture d’Emma m’a semblé toute naturelle pour rester un peu plus longtemps dans l’univers austenien.
Si la société dans laquelle évoluent les personnages de Jane Austen n’aurait, si je devais y vivre, pas beaucoup de charme (les classes sociales, les histoires de fortune, de mariage, les bals, leur quotidien assez étriqué… tout cela ne serait guère ma tasse de thé), elle en acquiert étrangement bien davantage lorsque je la rencontre dans des livres. Je prends un plaisir non dissimulé à voir évoluer cette petite société de gens aisés, à étudier leur mode de vie et leurs petites habitudes.  Ces romans sont des fresques qui racontent une époque, un microcosme relativement fermé avec les codes, les loisirs, les joies et les soucis d’une classe sociale favorisée.
Nul besoin d’une action à cent à l’heure ; rencontres, malentendus, petites intrigues et mésaventures du quotidien me suffisent amplement. Le roman est bavard, certes, il prend son temps, mais c’est tellement fin et plein d’humour qu’il serait dommage de se priver !

Lire un roman de Jane Austen est toujours une occasion de se régaler avec les portraits mordants qu’elle dépeint chapitre après chapitre. Portraits psychologiques et non physiques.  Que le personnage soit fascinant, attachant ou horripilant, l’autrice s’attache à décrire mille petits gestes et regards, mille paroles, mille actions qui rendent les protagonistes particulièrement vivants.
Le soucieux Mr. Woodhouse, si préoccupé par sa santé et celle des autres, un malade imaginaire qui voit dans la moindre fenêtre ouverte un acte diabolique, mais qui est aussi si prévenant qu’on ne peut moquer son ridicule qu’avec gentillesse. L’insupportable Mrs. Elton, bruyante, sans-gêne, fausse, condescendante, convaincue de sa propre importance et du désespoir qui s’emparera tout un chacun s’il a le malheur d’être privé de sa compagnie : cette nombriliste est d’autant plus risible que l’on sait, nous lecteurs et lectrices, qu’elle n’est pas le personnage central et que c’est bel et bien cette Emma qu’elle déteste qui nous intéresse tant. Je ne vais pas m’arrêter sur tous les personnages, vous avez compris l’idée : je m’amuse beaucoup en lisant la plume acérée de Jane Austen.
Emma détonne par rapport aux autres héroïnes de Jane Austen (dans les romans que j’ai lus bien sûr) car elle est indépendante : elle n’a pas besoin de se marier pour assurer sa subsistance comme doivent le faire les sœurs Bennet ou Dashwood (Orgueil et Préjugés et Raison et Sentiments), son mariage n’est donc pas un projet pour elle. Emma est aussi une héroïne que l’on n’apprécie pas toujours. Elle aimerait écrire ses propres histoires, sauf que ses personnages sont ses ami·es qu’elle tente de marier souvent à tort et à travers. Elle est invasive, régulièrement sûre d’elle jusqu’à la prétention, alors qu’elle se trompe sur les sentiments des autres tout aussi fréquemment, ce qui conduit à bon nombre de malentendus. Elle est aussi très soucieuse des convenances et redoute particulièrement des alliances et relations dégradantes pour elle comme pour ses proches. Bref, elle est souvent agaçante (mais aussi drôle malgré elle). Malgré tout, Emma n’est pas une idiote et elle peut se révéler parfaitement responsable (notamment vis-à-vis de son père), il est donc difficile de la détester. De plus, ses erreurs successives la poussant à un peu plus de raison, elle ne fait que devenir de plus en plus attachante.

Jane Austen est une autrice que je ne peux que vous conseiller. Sa plume vive – dont le style soutenu ne nuit en rien à la fluidité du récit –, son ironie et la finesse psychologique de ses personnages font de ces livres de superbes moments de lecture. Grâce à Jane Austen (ou les sœurs Brontë, ou Elisabeth Gaskell), j’oublie bien volontiers mes réticences à lire des histoires romantiques.

« Emma continua de marcher, riant en elle-même des bévues que l’on est amené à commettre lorsqu’on ne connaît que partiellement une situation, et des erreurs dans lesquelles tombent souvent ceux qui nourrissent de hautes prétentions intellectuelles. Notre héroïne n’était cependant pas très satisfaite que son beau-frère l’ait crue aveugle et ignorante et qu’il ait jugé qu’elle pût avoir besoin de conseils. »

« C’est avec une intolérable vanité qu’elle avait cru pénétrer les pensées intimes de chacun et avec une intolérable arrogance qu’elle s’était crue autorisée à régenter la destinée d’autrui. Les événements prouvaient qu’elle s’était constamment trompée, et non contente de ne rendre service à personne, elle avait faire du tort à tous ses amis. N’avait-elle point causé le malheur d’Harriet, le sien, et c’était fort à craindre, celui de Mr. Knightley ? »

Emma, Jane Austen. Editions 10/18, 1996 (1815 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1982, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Josette Salesse-Lavergne.573 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice classique

Contes et légendes inachevés, de J.R.R. Tolkien (1980, ouvrage posthume)

Contes et légendes inachevés (couverture)(Je dois dire que j’ai du mal à écrire ce titre correctement, j’ai toujours envie de mettre –ées à la fin. Ce serait tellement plus joli et agréable en appliquant la règle de proximité…)

Dans cette intégrale sont réunis les textes concernant le Premier Âge (pour en savoir plus sur Tuor et Gondolin dont parlait déjà Le Silmarillion ou sur les enfants de Húrin), le Second Âge (pour partir sur l’île de Númenor et rencontrer Galadriel et Celeborn bien avant les événements du Seigneur des Anneaux) et le Troisième Âge (dont les textes compléteront Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux : on découvrira, par exemple, les virulentes protestations de Thorin quant à inclure Bilbo dans leurs plans et son mépris initial pour le Hobbit et le périple des Nazgûls lorsqu’ils partirent en quête de l’Anneau). Enfin, une quatrième partie apporte des précisions intéressantes sur les Drúedain, les Istari (les Mages dont Gandalf et Saruman font partie) et les Palantíri.

Après Le Seigneur des Anneaux, Le Hobbit, Le Silmarillion et une biographie de Tolkien, je poursuis ma découverte de l’œuvre de l’écrivain. Comme Le Silmarillion, ce livre a été publié par son fils, Christopher Tolkien, qui a annoté et parfois remis en forme des histoires écrites par son père. Si les textes présents dans ce recueil répètent parfois ce qui a été dit dans d’autres livres, c’est loin d’être systématiquement le cas. Au contraire, ils étoffent les aventures narrées ailleurs, s’offrent le temps de contempler un paysage, de détailler des relations entre les personnages. Bref, ils sont souvent contemplatifs et rebuteront probablement les lecteurs et lectrices qui n’aiment guère se perdre dans des détails.
Ce n’est donc pas un ouvrage romancé de A à Z : il y a parfois de simples fragments, encadrés, complétés et expliqués par des commentaires de Christopher Tolkien. Tout au long du roman, j’ai imaginé le bureau de Tolkien, des feuillets partout, des débuts d’histoire dans un carnet, un approfondissement dans un autre, une version par-ci et une version par-là, et son fils au milieu de tout ça, tentant de rassembler le tout.
Je dois dire que ce livre commence à devenir pointu. Des prérequis sont nécessaires : il faut avoir lu Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion (et un peu Le Hobbit) pour ne pas être largué·e. D’ailleurs, si je commence à connaître plutôt bien Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit, ce n’est pas le cas du Silmarillion et je me suis réjouie que mon unique lecture de ce dernier ne soit pas trop ancienne car, autrement, j’aurais été totalement perdue (j’ai malgré tout dû y rejeter un ou deux coups d’œil).
La lecture est donc moins fluide et il est plus difficile de s’y plonger comme on s’immerge dans un roman. D’où le fait que j’ai pris mon temps, entrecoupant ma découverte de l’histoire de la Terre du Milieu par des excursions dans d’autres univers.

S’il est moins aisé de prime abord, il n’en reste pas moins impressionnant comme toujours lorsque l’on parle de Tolkien. Il aborde ici des considérations étymologiques, chronologiques, historiques, linguistiques, généalogiques, géographiques (et sûrement plein d’autres –iques auxquels je ne pense pas). Tolkien me fascine toujours davantage.
Il savait qu’à tel endroit le sentier était en pente, qu’à tel autre la rivière s’évasait un petit lac avant de repartir en bouillonnant, etc. Sous sa plume – dans le texte comme dans les extraits de lettres parfois rapportés – la Terre du Milieu semble être un vrai pays qu’il aurait mille fois parcouru jusqu’à le connaître par cœur. C’est sans doute le cas, mais en esprit seulement.
Encore une fois, il nous prouve qu’aucun élément n’est laissé au hasard et que tout est explicable. L’une des notes (il y a beaucoup de notes dans cet ouvrage, il ne faut pas y être allergique) reprend une lettre de 1956 dans laquelle Tolkien écrivait : « Dans Le Seigneur des Anneaux, il n’est presque jamais fait référence à quelque chose qui n’ait pas son existence propre (en tant que réalité d’ordre secondaire, ou sous-jacente à la création) (…) Les chats de la Reine Berúthiel et les noms des deux autres mages (avec Saruman, Gandalf et Radagast, ils étaient cinq) sont les seules exceptions qui me viennent en mémoire. » Sauf que Christopher Tolkien nous fournit l’histoire de la Reine Berúthiel qui existait malgré tout, griffonnée comme simple ébauche. Alors je n’ai pas relu Le Seigneur des Anneaux pour vérifier la véracité de cette information – d’autant que je n’ai pas connaissance de tout ce que Tolkien a écrit sans que ce soit publié – mais ça montre une nouvelle fois la profondeur de l’univers auquel il a donné vie.
Je pourrais encore disserter là-dessus parce que je n’ai pas parlé des noms pour lesquels il semblait à chaque fois avoir une explication étymologique (sachant qu’un certain nombre de personnages en ont plusieurs), qu’il passe du sindarin au quenya en allant se référer au vieux norrois ou à une autre langue morte, comme si s’était d’une évidence absolue. Mais je ne vais pas vous réécrire le livre simplement pour vous faire comprendre mon admiration.

Contes et légendes inachevé(e)s est un ouvrage passionnant, mais qui plaira avant tout à celles et ceux qui ont lu les autres romans de l’écrivain et qui, inlassables curieux, souhaitent en savoir toujours davantage, faute de pouvoir visiter la Comté, le Gondor ou la Lórien par leurs propres moyens.

 Un point négatif tout de même en rien imputable aux Tolkien, père et fils : les erreurs dans la traduction. Comme dans tous les livres de Tolkien que j’ai lus à présent, celui-ci est truffé de coquilles et de fautes. Aargh ! On ne parle pas d’une coquille parmi les cinq cents pages, non, c’est fréquent et horripilant. Des noms de personnages sont parfois mélangés ! (Ce qui, pour le coup, sont peut-être des erreurs déjà présentes dans la version originale.) Il faut avoir l’esprit alerte en s’y plongeant pour ne pas se faire avoir par ces aberrantes erreurs. C’est une déception sans cesse renouvelée mais qui me laisse systématiquement abasourdie. Il me semble qu’un auteur de la stature de Tolkien, lu comme Tolkien l’est, mériterait un peu plus de soin dans le travail d’édition. Je ne comprends absolument pas.

Contes et légendes inachevés, intégrale, J.R.R. Tolkien, Christopher Tolkien (introduction, commentaire et cartes). Pocket, 2014 (1980 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1982, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Tina Jolas. 526 pages.

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D’autres articles sur Tolkien : 

Deux livres pour un peu d’espoir : Un funambule sur le sable et J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre

Récemment, j’ai eu besoin de livres que je pressentais assez légers, qui se liraient de manière fluide et agréable. En voici les chroniques.

 

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Un funambule sur le sable, de Gilles Marchand (2017)

Un funambule sur le sableJe suis tombée sur ce livre à la bibliothèque et je me rappelais en avoir entendu parler en bien sur un blog (mais je ne sais plus chez qui, donc vous pouvez éventuellement lever la main) (peut-être Ada et sa super chronique bien plus développée que la mienne). Je cherchais une lecture pas trop exigeante pour couper ma lecture des Contes et légendes inachevés de Tolkien : c’est donc tombé sur lui.

Sur Stradi et son violon. Sauf que le violon de Stradi n’est pas entre ses mains, mais dans sa tête. Il est né ainsi. C’est original, mais ce n’est pas facile à vivre. Sans parler des potentielles complications médicales, cela signifie aussi d’avoir sans cesse de la musique dans la tête, une musique qui, souvent, s’échappe pour partager sa joie, sa tristesse, son amour, sa douleur, avec le reste du monde. Autant dire qu’on le regarde un peu de travers dans ce monde qui aime l’uniformité.

Ce sera vraiment une mini-chronique (plus brève que l’extrait choisi), mais j’avais envie de mentionner ici ce livre qui m’a séduite même si ce n’est pas pour moi le « chef-d’œuvre » ou le « coup de cœur » que ça a pu être pour d’autres. Un violon dans la tête ? Mais pourquoi pas ! Pourquoi ne pas user du fantastique, de l’irréel, de l’improbable, de l’impossible pour raconter une histoire tout ce qu’il y a de plus réelle ?

 Un funambule sur le sable, c’est un très joli texte sur la différence, une différence invisible, sur le fait d’apprendre à vivre avec sa différence, sur le regard des autres, sur les rêves, les espoirs et les obstacles à tout ça. La douleur de l’enfant, l’incompréhension des parents, les questions et les regards des autres curieux, méprisants, gênés…
Il est d’une grande poésie, il y a du rythme et Gilles Marchand use avec soin des mots et des images qu’ils transmettent. Un plombier solitaire, un demi-chien, l’océan, l’amour… je suis parfois imaginée face à un conteur qui me raconterait une histoire, acceptant tout volontiers même ses éléments les plus invraisemblables comme un demi-chien ou ses personnages les plus insolites comme ce plombier souffrant de solitude.

Un roman, un conte, une fable, un récit optimiste et très bien écrit.  Un joli texte touchant et original.

« A neuf heures quinze, les vacanciers entendirent un violon reprendre un morceau des Pogues par la fenêtre au-dessus de l’épicerie. Certains trouvèrent ça beau, d’autres estimèrent que c’était trop triste, que ce n’était pas une musique de l’été, que ça ne donnait pas envie de danser et que le violon était un instrument ringard. Ils auraient préféré une guitare électrique ou un synthétiseur. Mais mon violon s’en foutait. Je m’en foutais aussi et j’enchaînais les couplets. Je n’avais pas besoin des paroles, il me suffisait de me laisser aller, de ne plus mettre de barrière à mes cordes, à mes souvenirs, à mes sentiments. Le violon a pleuré, des touristes ont pleuré, l’épicière a rendu la monnaie en s’essuyant les joues avec son tablier, un chien a hurlé à la mort, l’église a sonné le glas, un rideau métallique s’est abaissé, un verre s’est brisé. L’arc-en-ciel s’est senti indécent de nous imposer ses couleurs naïves et s’est déplacé vers un rivage où il dérangerait moins. A quelques kilomètres de là des enfants qui jouaient au ballon sur l’estran furent ravis de l’accueillir. »

Un funambule sur le sable, Gilles Marchand. Editions Aux forges de Vulcain, 2017. 354 pages.

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J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre, de Stephanie Butland (2017)

J'aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre (couverture)Pour commencer, ne m’obligez pas à réécrire ce titre une autre fois en entier. Si ça n’avait tenu qu’au titre, je n’aurais sûrement jamais lu ce livre : c’est tout à fait idiot, mais j’ai du mal avec cette mode des titres à rallonge. Heureusement, une personne bien intentionnée me l’a collé entre les mains sans s’arrêter sur mes petits préjugés ridicules et j’ai envie de dire « merci ! ».

De quoi ça parle ? De Loveday essentiellement. Normal, puisque nous sommes dans sa tête pour près de quatre cents pages. Loveday vit à York, travaille dans une petite librairie d’occasion tenue par un homme débonnaire, rondouillard et excentrique, n’est elle-même pas très sociable et pourrait sembler avoir une existence tout à fait ordinaire si ce n’était un passé un peu lourd à porter. Et à accepter.

J’avoue avoir eu dès le début une grosse tendresse pour Loveday qui se trouve être aussi asociale que moi, se sentant bien plus à l’aise en compagnie des livres que des humains. Sauf qu’elle est beaucoup plus intelligente et cool que moi en réalité (à tel point qu’on se demande comment une fille comme elle peut ne pas avoir d’amis, ce que les personnages autour d’elle semblent aussi se demander). Bref, en tout cas, Loveday est typiquement le genre de personnage qu’il est difficile de ne pas apprécier : elle a ce passé qui intrigue et qui émeut, elle a le sens de la répartie qui fascine et amuse (mais qui n’est pas aussi flamboyant que chez Vania ou Mireille du fait de sa réticence à ouvrir la bouche en public), elle est cultivée…
Le second personnage qui se détache du lot est sans aucun doute Archie, le truculent patron de la librairie. Un personnage aussi jovial, bavard et social que Loveday est renfermée et taiseuse. Un homme qu’on voudrait tous avoir comme patron, même s’il s’apparente davantage à un ami pour Loveday.
Les personnages sont bien campés. Imparfaits, traînant leurs casseroles, tentant de composer avec ce que la vie leur a donné, certains sont en haut de la vague, d’autres dans le creux, mais tous et toutes font de leur mieux. (Bon, l’un des personnages est juste très flippant et on ne perd guère de temps à le prendre en amitié.)

Toutefois, ce livre m’a bien attrapée. Derrière cette couverture pleine de livres colorés, avec ce petit chat mignon et cette tasse ornée d’un petit cœur, derrière ce titre à rallonge (je persiste et je signe), derrière ces personnages sympathiques, je m’attendais à une petite lecture légère, impeccable pour un week-end un peu patraque. Et pas du tout à ce passé pas du tout joyeux (en fait, n’ayant pas lu le résumé, je ne savais même pas qu’il y avait une histoire de passé à gérer). Pas du tout à cette histoire de famille, de pardon, de regards en arrière pour faire un pas en avant, de trucs enfermés à double tour dans une boîte au fond de l’armoire dont on retrouve la clé qu’on croyait avoir jetée loin (bref, vous avez compris l’idée).
Et là, je me trouve face à un dilemme : dois-je vous dire quelles sont les thématiques abordées ou vous laissez découvrir le tout par vous-mêmes (au risque que vous vous fassiez des films en imaginant des trucs bien plus terribles que ce qu’il en est) ? Je crois que je ne vais rien vous dire, si ce n’est qu’il s’agit d’un sujet plutôt dans l’air du temps. (Et là, je me demande comment poursuivre si je ne dois rien vous dire…) Quoi qu’il en soit, les sourires des premières pages laissent la place à des émotions moins gaies et je me suis retrouvée bien incapable de lâcher cette histoire qui se dévoile peu à peu (en réalité, on voit le truc venir assez vite, ce n’en est pas moins efficace et touchant).

Ce n’est probablement pas un roman vers lequel je me serais dirigée de moi-même, mais la surprise s’est avérée très agréable. Une bien sympathique promenade, entre humour et sensibilité, entre drame et espoir, à travers la ville de York (faute de pouvoir retourner en vrai au Royaume-Uni) et une déclaration d’amour aux livres et à la littérature que je ne peux qu’approuver.

 P.S. : par contre, si quelqu’un pouvait m’expliquer cette erreur inadmissible ou me remettre les pendules à l’heure si c’est juste moi qui comprends la phrase de travers ou me dire si je dois vilipender l’autrice ou la traductrice, bref, me fournir une explication, je lui en serais reconnaissante. La narratrice parle des cadeaux reçus à un anniversaire (en 1999) :
« Les trois premiers Harry Potter, que j’avais déjà empruntés à la bibliothèque, mais que j’avais envie de relire ; un reçu pour la précommande du Prisonnier d’Azkaban qui devait sortir une semaine plus tard. » Comment a-t-elle pu lire les trois premiers Harry Potter à la bibliothèque si le Prisonnier d’Azkaban (le troisième tome pour celles et ceux qui ne suivent pas) n’est pas encore sorti ?

« C’est pour ça que je n’aime pas parler avec les gens. Je ne trouve jamais rien d’intéressant à leur dire. Il me faut du temps pour trouver mes mots et quand on me regarde, ça me bloque. Et puis je n’apprécie pas vraiment mes semblables. Certains sont corrects, c’est vrai, mais ça, on ne peut pas le savoir tant qu’on ne les connaît pas. »

J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre, Stephanie Butland. Milady, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Barbara Versini. 377 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre qu’on m’a conseillé

Spécial classiques de la science-fiction : La planète des singes et Le meilleur des mondes

La planète des singes, de Pierre Boulle (1963)

La planète des singes (couverture)De ce grand classique de science-fiction, je ne connaissais pas grand-chose. Je n’avais jamais lu le livre et je n’ai vu aucun film, à l’exception de celui réalisé par Tim Burton qui ne m’a pas laissé le moindre souvenir. En revanche, j’ai vu et aimé la récente trilogie, un préquel en trois volets. Me voici donc partie à travers l’espace avant de débarquer sur l’étonnante planète Soror.

Trois hommes partent pour un long voyage en direction de l’étoile Bételgeuse. En chemin, ils découvrent une planète étrangement similaire à la Terre. Seulement voilà. Dans ce monde familier, ce sont les singes qui détiennent le pouvoir et la connaissance.

L’inversion des rôles est passionnante à lire et à imaginer. Les singes – réduits aux grands singes, soit les chimpanzés, les orangs-outans et les gorilles – sont civilisés et organisés : ils vivent en ville, portent des vêtements, travaillent, échangent, écrivent, bref, ils vivent comme nous. Et puis, ils chassent les humains (je remplace par « humains » le mot « hommes » systématiquement utilisé par l’auteur), à la fois trophées de chasse, attractions de zoo et cobayes pour diverses expériences. Il faut dire que les humains, eux, ne sont pas comme nous : ce sont des animaux, dotés d’instincts – de fuite, de jeu… –, mais adieu langage articulé, possessions matérielles, connaissances, souvenirs du passé et conscience du futur. Ils sont les proies et même des proies sans défense.
Certaines scènes sont assez perturbantes, je l’avoue, à l’instar de celle de chasse des humains par les gorilles, pratiquement au début du roman. Les mâles qui arrangent joliment les cadavres, les femelles qui viennent admirer les trophées, tous et toutes posant devant l’objectif… Cela souligne l’aspect cruel et absurde de ces pratiques d’humains (de la Terre). Si cela choque lorsque les chasseurs sont des singes, cela ne devrait-il pas autant choquer si les tueurs sont humains ? (si)
C’est la même chose lorsqu’Ulysse découvre les humains qui servent de cobayes. D’ailleurs, le narrateur m’a particulièrement agacée à ce moment (tout comme lors de ses réflexions pas très flatteuses pour Nova ou son mysticisme un peu too much sur la fin). Ulysse est bouleversé, en colère, de découvrir ses presque-semblables enfermés et maltraités ainsi. Soit. Mais les singes cobayes le révoltaient-ils autant ? Je ne dis pas que le comportement des singes n’est pas choquant ou barbare. Simplement, Ulysse n’a pas vraiment à être surpris – d’autant plus qu’il a alors eu le temps de s’habituer à cette inversion des rôles – puisque les humains de chez lui agissent de même envers les animaux. S’il condamne les singes, il doit aussi condamner les siens !

Que dire de plus, si ce n’est que l’histoire est prenante d’un bout à l’autre. La surprise de cette stupéfiante découverte, la présentation progressive de cette société à la fois familière et différente, les efforts d’Ulysse pour se faire comprendre des singes… même s’il n’y a pas une action folle, tout est dosé pour nous tenir en haleine pendant les presque deux cents pages. Même si on sent la fin arriver dans les dernières pages, il faut avouer qu’elle est tout de même très réussie et qu’elle produit son petit effet. Même les histoires sentimentales qui se nouent dans ce roman m’ont fascinée par les questions et les problématiques qu’elles génèrent.

Je tiens à signaler que le roman n’est toutefois pas parfait : il a les défauts qu’on peut sans surprise trouver dans un livre écrit en 1963, c’est-à-dire que quelques réflexions un peu limites (comprendre racistes et misogynes) se glissent par-ci par-là (pas toutes les deux pages, rassurez-vous). Bon, Pierre Boulle n’était pas un précurseur sur ces questions, j’en suis consciente sans pour autant rejeter le reste du roman.

La planète des singes est ainsi une très bonne surprise. Je m’attendais à aimer, mais pas à me prendre une claque. S’inspirant du darwinisme, ce roman puissant interroge nos mœurs et notre comportement vis-à-vis des animaux. S’il prêchait une convaincue, il m’a néanmoins perturbée autant que l’histoire m’a captivée. Une bonne remise à plat pour l’être humain, une belle claque à l’arrogance humaine, ça c’est chouette !
(De toute façon, j’ai toujours été du côté des singes, surtout dans la trilogie sortie ces dernières années.)

  « Qu’est-ce qui caractérise une civilisation ? Est-ce l’exceptionnel génie ? Non ; c’est la vie de tous les jours. »

« Et, oubliant en partie ma vraie condition, comme cela lui arrivait encore souvent, elle me fit mille recommandations qui m’humilièrent profondément.
« Surtout ne va pas t’aviser de te retourner vers les passants en leur montrant les dents ou de griffer un enfant sans méfiance qui s’approcherait pour te caresser. Je n’ai pas voulu te mettre de muselière mais… »
Elle s’arrêta et éclata de rire.
« Pardon ! Pardon ! s’écria-t-elle, j’oublie toujours que tu as de l’esprit comme un singe. » »

La planète des singes, Pierre Boulle. Pocket, 2006 (1963 pour la première édition). 189 pages.

***

Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley (1932)

Le meilleur des mondes (couverture)Un Etat Mondial a été instauré. La famille et la parentalité sont devenues des mots injurieux et tabous, les fœtus se développent dans des flacons. La société est divisée en castes : les Alphas dirigent tandis que les Epsilons, Gammas et Deltas effectuent les basses œuvres. Tout le monde est conditionné, notamment par le biais de l’hypnopédie, la répétition inlassable de slogans pendant leur sommeil de leur naissance à l’âge adulte. Les rares humains non civilisés, les sauvages, sont cantonnés dans des réserves. Tel est la société du « meilleur des mondes ».

Classique de la SF, oui, lecture un peu déstabilisante aussi. Dans sa première partie, le roman prend son temps pour établir le monde dans lequel nous sommes d’une manière qui peut paraître froide : les us et coutumes, les loisirs, les questions de biologie, etc. Pendant ce temps, nous tournons autour de plusieurs protagonistes, dont Lenina et Bernard Marx. L’attachement à un personnage est difficile, voire impossible dans ce monde vide d’émotions : la première est trop bien formatée, le second est… compliqué. Il n’est pas un héros – il n’y en a pas dans ce roman – et il s’apitoie un peu trop souvent sur lui-même, il est pleutre et se sent inadapté dans ce monde qui le révolte. Problème de dosage lors de son développement en flacon ? En tout cas, il n’enchaîne pas les partenaires comme il le devrait, il ne prend aucun plaisir au Golf-Electro-Magnétique et préfère parler en privé – un concept inconnu pour les autres –, il est donc un être solitaire qui envie ceux qui l’entoure. Etre comme les autres. Une notion qui parlera à bon nombre d’entre nous, je suppose.
L’histoire commence vraiment lorsque ces deux-là partent visiter une Réserve et découvre une civilisée égarée et son fils John (né naturellement donc). En les ramenant avec eux, ils vont initier une confrontation entre deux mondes. D’un côté, il y a l’univers trop extrême fait de flacons, de conditionnement, de plaisirs futiles et idiots et d’absence de sentiments. De l’autre, John, exalté, fasciné par Shakespeare dont une vieille intégrale a survécu, réclamant le droit à la passion, à l’amour, à la souffrance, mais aussi trop croyant pour moi (ce qui va souvent de pair avec des idées un peu trop arrêtées sur la chasteté, le mariage, etc. De même, les réserves sont trop sales, trop primitives, trop éloignées de la technologie et de la science pour que nous puissions réellement nous y projeter (j’ai eu du mal en tout cas).
Ainsi, pas de grand souffle romanesque ici, pas de héros (ou héroïne) qui se dressera contre le système pour le faire tomber. Je conçois que l’écriture puisse sembler un peu aride, mais le fond mérite vraiment qu’on s’y attarde. Huxley expose ses pires prédictions de façon rationnelle et donne l’occasion, lors d’un chapitre exaltant, à Mustapha Menier, Administrateur Mondial, de démonter tous les arguments que John – et à travers lui, la lectrice ou le lecteur – peut opposer contre ce système aseptisé. L’occasion également de découvrir davantage de découvrir ce personnage fascinant, intelligent et cultivé, un temps tiraillé entre idéalisme et réalisme.

Cet autre monde semble complètement fou, impossible, inimaginable. Certes, de toute évidence, les humains ne semblent pas vouloir cesser de procréer et échanger les grossesses contre une « culture » de bébés éprouvette. Sans même parler de la capacité scientifique à réaliser tout cela, nous sommes loin d’en accepter l’idée. De plus, comme l’admet volontiers Aldous Huxley dans une préface datant de 1946, il n’avait pas vu venir certains éléments tels que l’arme nucléaire. Mais ce monde utopique n’est pas sans soulever des questions car bien d’autres aspects ne sont pas sans faire écho à notre société.

Tout d’abord, il prône une société d’hyperconsommation pour faire tourner l’industrie et fournir des emplois à chacun·e. Les slogans bien intégrés tels que « Mieux vaut finir qu’entretenir » ou « Plus on reprise, moins on se grise » poussent les habitants à acheter de nouveaux vêtements, à utiliser davantage de moyens de transports, à jouer à des jeux nécessitant toujours plus de matériel, bref, à consommer encore et toujours. Or, peu de temps avant de commencer cette lecture, j’ai reçu un coup de fil d’un site internet sur lequel j’avais effectué une unique commande (sans l’intention de la renouveler puisqu’il s’agissait d’acheter quelque chose que je vais conserver longtemps sans devoir le changer) : ils s’inquiétaient, pourquoi n’avais-je pas commandé à nouveau, et discutons de nos nouveaux produits, et recevez ce bon d’achat (vous savez comment c’est, 5€ pour 50€ d’achat…). Un peu naïve peut-être, j’étais atterrée de constater à quel point nous sommes incités à acheter. Bref, je raconte ma vie, mais la société de consommation décrite dans le livre semblera probablement moins étrange à un ou une lectrice de 2019 que de 1932. La télé, la pub, les sorties au cinéma toujours plus immersifs, les voyages aériens devenus monnaie courante… ça vous parle ?
De même, si je ne me suis pas entièrement dans un camp ou dans l’autre – ni civilisée ni sauvage –, la description que le premier fait d’une société athée, sans croyances religieuses, sans cultes, est de même assez parlante. Le mariage n’est plus un passage obligatoire, les divorces sont fréquents, les relations sexuelles se sont libérées (sans dire de forcément tous se considérer comme des morceaux de viande comme c’est le cas dans le roman), les drogues se banalisent, bref, John serait bien choqué comme l’a peut-être été le lectorat des années 1930.
La lecture fournit par ailleurs d’autres sujets de réflexion. Ce « brave new world » oppose la liberté, l’art et la vérité au confort et à la sécurité. Avec le formatage dès la naissance, une satisfaction de tous les plaisirs (loisirs accessibles à tous et toutes, satisfaction des appétits sexuels, facilité de voyages, éradication des maladies et de la vieillesse, jeunesse conservée jusqu’à l’heure de la mort, etc.) et une drogue – le soma – pour venir à bout des mauvaises pensées récalcitrantes, les habitants de ce nouveau monde n’ont aucun mal-être, aucun désir insatisfait, aucune jalousie, aucun ressentiment vis-à-vis des autres… et la vérité ou la liberté ne pèsent pas bien lourds face à cela. Surtout lorsqu’elles n’ont jamais fait partie de l’équation à aucun moment de leur vie. Comment réagirions-nous à leur place ? Quel bonheur choisirions-nous ? Celui permanent, futile et facile, confortable, du « meilleur des mondes » ou celui brut, rare, éphémère, plein de souffrances des Réserves ?

Du début à la fin, Le meilleur des mondes fut une relecture passionnante, soulevant de nombreuses interrogations et induisant moult pistes de réflexion. Un récit très actuel qui fait froid dans le dos tant cette société inhumaine et a priori inconcevable possède de points communs avec la nôtre.

« Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but du conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. »

« Le bonheur effectif paraît toujours assez sordide en comparaison des larges compensations qu’on trouve à la misère. Et il va de soi que la stabilité, en tant que spectacle, n’arrive pas à la cheville de l’instabilité. Et le fait d’être satisfait n’a rien du charme magique d’une bonne lutte contre le malheur, rien du pittoresque d’un combat contre la tentation, ou d’une défaite fatale sous les coups de la passion ou du doute. Le bonheur n’est jamais grandiose. »

« – Mais je n’en veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché.
– En somme, dit Mustapha Menier, vous réclamez le droit d’être malheureux.
– Eh bien, soit, dit le Sauvage d’un ton de défi, je réclame le droit d’être malheureux.
– Sans parler du droit de vieillir, de devenir laid et impotent ; du droit d’avoir la syphilis et le cancer ; du droit d’avoir trop peu à manger ; du droit d’avoir des poux ; du droit de vivre dans l’appréhension constante de ce qui pourra se produire demain ; du droit d’attraper la typhoïde ; du droit d’être torturé par des douleurs indicibles de toutes sortes.
Il y eut un long silence.
– Je les réclame tout, dit enfin le Sauvage. »

Le meilleur des mondes, Aldous Huxley. Pocket, 2017 (1932 pour l’édition originale. Editions Plon, 1932, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jules Castier. 318 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Sandman, de Neil Gaiman : dernière chronique, c’est promis !

Vous commencez à en avoir marre que je vous rabâche les oreilles avec Sandman ? Promis, c’est la dernière fois. Je viens de lire le tome Ouverture et je vous propose à cette occasion un article global et sans spoilers (j’espère en tout cas) sur pourquoi ces comics sont excellents.
(Du coup, si vous avez lu tous mes articles précédents, intégrale par intégrale, cela sera un peu redondant, je le reconnais.)
(Dans l’idéal, il aurait fallu qu’il n’y ait que cet article.)

Faut-il résumer Sandman ? Le problème est qu’un résumé succinct ne rendra pas hommage à cette série.
Dans la septième et dernière intégrale, l’un des personnages déclare la sentence suivante : « Omnia mutantur, nihil interit ». Comment ? Vous ne parlez pas latin couramment ? Vous ne connaissez pas Ovide sur le bout des doigts ? (Moi non plus.) Ça signifie « Tout change, mais rien ne meurt ». Et finalement, c’est le cœur de Sandman. Un arc narratif après l’autre, des dizaines d’histoires, des centaines de rencontres qui vont influer sur la vie du maître des Rêves et inéluctablement le conduire à des prises de conscience et à des changements inévitables.

Pas d’action à outrance, l’intrigue est centrée sur les personnages. Leur intériorité, leurs faiblesses, les conséquences qu’ont sur eux les différents événements… tels sont les points fondamentaux de cette histoire.
Ces personnages sont inoubliables. Sandman bien sûr, antihéros, Infini pétri de certitudes, obnubilé par le devoir et les règles, être hautain et déprimé. Les Infinis, ses frères et sœurs : la Mort, si cool, le Délire, si loufoque et attachante… Et puis toutes celles et ceux qui ont croisé notre chemin : êtres peuplant le Songe ou les Enfers, divinité·es, mortel·les… Des hommes et des femmes, pas de discrimination : fortes, perdues, dangereuses, malines, puissantes, etc., ces dernières ne se résument pas à un seul rôle secondaire.

Ce choix de la BD permet une liberté infinie, nous faisant sauter d’une dimension à une autre, nous donnant à voir les créatures et les événements les plus insolites, nous régalant de petits jeux visuels disséminés ici et là.
En feuilletant les divers volumes, on ne peut manquer de constater les différences entre les dessins d’une histoire à l’autre. Logique puisque ce n’est pas moins d’une trentaine d’artistes qui se sont succédé·es pour illustrer les projets fous de Neil Gaiman. Si les changements ne sont pas toujours très heureux, la plupart du temps, le ou la dessinatrice apporte une touche personnelle qui se marie à merveille avec l’histoire en cours. Si à chaque fois, un temps d’adaptation est nécessaire, on s’habitue immanquablement au nouveau style graphique.

C’est un vaste univers qui se dessine entre ces pages et une seule lecture n’est clairement pas suffisante pour l’appréhender dans son immensité et sa complexité. D’ailleurs, quelques questions restent en suspens : ultime frustration, mais je suppose que des réponses n’auraient fait que soulever de nouvelles interrogations.
Pour mieux l’apprécier encore, je vous conjure de ne pas vous dispenser de lire les annexes proposées par les éditions Urban Comics. Elles ouvrent des portes et épaississent encore davantage le personnage de Sandman. Elles font apparaître tellement d’interprétations, de niveaux de lecture dans le texte de Gaiman et dans les illustrations des différents artistes qui se sont succédé. Il me manquait des connaissances, des références (les plus flagrantes : celles relatives à d’autres comics puisque je suis totalement novice en la matière) et ces interviews m’ont permis d’admirer plus encore l’intelligence du travail de Neil Gaiman.

Je l’ai déjà dit mille fois : Neil Gaiman est un conteur. Roman ou comics, cela n’a aucune importance. Ses mots ciselés, tous de beauté et d’émotions, subliment cette œuvre hors normes.
Les personnages, les illustrations, la plume de Gaiman, l’intelligence de ces comics… Que dire de plus ? Sandman est une œuvre ambitieuse, titanesque, poétique, étrange, captivante, horrifique, torturée, mystérieuse. Une ode à la littérature, l’histoire, l’art, les mythologies, sans jamais distancer son ou sa lectrice si telle ou telle référence est inconnue. Tantôt conte de fées, récit gothique ou fantastique, c’est un monde infini qui attend que vous veniez l’explorer.

(J’espère que mon article n’est pas trop chaotique, c’était un peu le bazar dans ma tête pour essayer de remettre tout ça à plat.)

***

Deux mots sur Sandman : Ouverture (2013-2015)

Bien plus récent que les autres, ce tome qui s’achève au moment de la capture de Sandman par Burgess – événement qui ouvre le premier épisode de la série principale – est donc un préquel, mais un préquel à lire après les sept intégrales. Il n’en sera que plus compréhensible, ne serait-ce que pour appréhender chaque personnage (je ne pense pas que le plaisir soit le même si l’on ne peut reconnaître le Corinthien, les Bienveillantes ou Daniel Hall). En outre, il s’agit d’un récit encore plus onirique – si c’est possible – et étrange que les autres arcs narratifs de Sandman.

Nous sommes projetés d’un univers à un autre et l’illustrateur J.H. Williams III a créé des pages absolument étourdissantes. Jouant avec ce qu’on s’attend à trouver dans une BD, il fait parfois exploser les cases, alterne couleurs éclatantes et crayonnés plus grisâtres, nous oblige à tourner le livre pour nous déstabiliser autant que l’est le protagoniste de papier, crée des univers aussi complets que variés avec ces crayons, bref, il fascine. Cela ne nuit aucunement à l’immersion dans le récit : on en prend plein les yeux, mais on ne lâche pas notre Morphée. Visuellement parlant, c’est pour moi le plus dingue, le plus ahurissant, le plus original des tomes de Sandman.

Donnant la parole à Neil Gaiman (scénariste), J.H. Williams III (dessinateur), Dave Stewart (coloriste), Todd Klein (lettreur sur toute la série) et Dave McKean (plasticien ayant réalisé toutes les couvertures de Sandman), les annexes donnent à voir tous les métiers qui se sont réunis pour faire naître ces comics et permettent aux néophytes – comme moi – de mieux visualiser leur processus de création.

Bien que cette histoire m’ait invitée à recommencer ma lecture, il semblerait que l’aventure soit à présent bel et bien achevée et dire adieu tous ces petits ou grands personnages, même si je les retrouverai au fil des relectures futures, me laisse comme un vide. Une absence que je pressentais d’où mon retard pour lire ce tome Ouverture.

Sandman Ouverture, Neil Gaiman (scénario), J.H. Williams III (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016 (2013-2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 248 pages.

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Chroniques précédentes sur Sandman :

Et pour davantage de Neil Gaiman :

Le Hobbit, de J.R.R. Tolkien (1937)

Le Hobbit (couverture)« Au fond d’un trou vivait un hobbit. » Qui ne connaît pas ces mots ? Qui ne connaît pas cette histoire ? Mais résumons tout de même.
C’est donc l’histoire de ce hobbit, Bilbo (Baggins en VO, Sacquet pour la première traduction, Bessac pour la nouvelle, restons donc sur Bilbo, on le connaîtra rapidement suffisamment bien pour l’appeler par son prénom), embarqué dans une aventure de cambriolage par douze nains et un célèbre magicien. Objectif du périple : récupérer le trésor des nains gardé par le dragon Smaug au cœur de la Montagne Solitaire. Mais le chemin est bien long et périlleux et notre hobbit aura bien des occasions de regretter son trou.

Lentement mais sûrement, je poursuis mon voyage à travers la Terre du Milieu. Après Le Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien : une biographie et Le Silmarillion, me voilà refermant Le Hobbit. Avec un petit pincement au cœur, je l’avoue. Quitter ce monde et ces personnages – surtout ces derniers d’ailleurs car je sais que je retrouverai cet univers au travers des autres œuvres de Tolkien – m’attriste, ils me manquent déjà. Ce n’était pas ma première lecture de ce texte : par deux fois, j’ai lu sa première traduction assurée par Francis Ledoux, puis j’avais écouté la version audio lue par Dominique Pinon, et j’ai cette année découvert la nouvelle traduction de Daniel Lauzon. Et je ne sais si c’est parce que je suis immergée dans ce monde depuis le mois d’août, si c’est lié au travail du traducteur ou si c’est parce que le livre a été magnifié par des films plutôt raté (surtout le troisième, mais ne me lancez pas dessus), mais je n’ai jamais autant apprécié ma lecture que cette année.

Il est toujours difficile de se lancer dans une chronique d’un tel classique et je ne prétends pas apporter quoi que ce soit à l’édifice d’encensement de l’œuvre de Tolkien. D’autant que je ne vais pas faire dans l’originalité : j’ai adoré cette aventure extraordinaire. A l’origine destiné à la jeunesse, c’est un récit plus court, plus humoristique et plus léger que Le Seigneur des Anneaux certes, mais pas moins captivant.

Bilbo est un héros involontaire et il n’est pas chargé comme Frodon d’une lourde mission qui lui pèse chaque jour, ce qui donne à son voyage une touche plus guillerette. Ce qui ne l’empêche pas de connaître de nombreux doutes, à commencer par des aspirations contradictoires : connaître des aventures, le monde et les elfes d’une part, rester dans sa chère Comté pour y poursuivre sa vie sans rien d’inhabituel d’autre part. C’est un petit bonhomme qui se dépasse sans cesse, montrant plus de ruse, de sagesse et de résistance que les autres personnages. Bref, Bilbo est un héros terriblement attachant (plus que son neveu).
On y rencontre de nombreux personnages, certains connus, d’autres nouveaux : Gollum (la fameuse rencontre et son concours d’énigmes !), Elrond, Beorn, les Aigles, le Roi des Elfes sylvains, Smaug… et les nains bien sûr. Bien que je ne sois pas souvent d’accord avec les désirs des nains – de l’or, de l’or, de l’or, et des pierres précieuses –, cette troupe est tout de même sympathique. Je regrette cependant que les nains soient relativement interchangeables : il y a Thorin – un Thorin un peu plus supportable que celui des films (auquel je collerais des baffes avec plaisir) –, Bombur éventuellement et les onze autres nains. C’est le seul bon point pour les films, dans une comparaison entre le livre et l’adaptation, qui ont su proposer des personnalités diverses, rapidement identifiables et touchantes.
Tolkien rend chaque rencontre inoubliable : la sagesse majestueuse d’Elrond (je me suis d’ailleurs aperçue que, alors que je dessine ma propre version des autres personnages, ce dernier est totalement indissociable du visage d’Hugo Weaving), la sournoiserie de Gollum, la jovialité et la puissance de Beorn, le rougeoiement de Smaug… Malgré la petitesse du livre – 400 pages – l’auteur parvient à donner un aperçu de la vie, des habitudes et des pensées qui animent chaque peuple, chaque créature. Chaque page approfondit un peu plus sa mythologie.

C’est une fois encore l’occasion d’un fabuleux voyage à travers des paysages à couper le souffle. La plume de Tolkien esquisse avec précision et moult détails évocateurs les montagnes, les plaines désolées, les galeries sombres des gobelins, la forêt étouffante et, pour ouvrir le récit, le si douillet trou de hobbit de Bilbo.
L’action est précise et rapide, Tolkien va droit au but et chaque chapitre se lit comme une aventure à part entière. Episode après épisode, de danger en danger en passant par quelques passages de douceur salvatrice, le roman se dévore comme un feuilleton. Rien à dire, c’est terriblement efficace.

Mille images viennent en tête lors de la lecture de ce roman. Le Hobbit est un récit plus accessible – moins de descriptions, moins de solennité – que Le Seigneur des Anneaux, mais tout aussi entraînant. Si ce dernier reste inégalé à mes yeux, ça n’en ai pas moins un roman fantastique qui se déguste avec plaisir. Voyage initiatique, récit d’aventure, roman de fantasy qui parle de courage, d’amitié et de dépassement de soi, c’est un superbe petit livre qui mérite son titre de classique.

« Une soudaine empathie, de la pitié mêlée d’horreur, surgit dans le cœur de Bilbo : un aperçu des jours interminables et indifférenciables, sans lumière et sans espoir, faits de pierre dure, de poisson froid, de sournoiseries et de murmures. Toutes ces images lui traversèrent l’esprit en un éclair. Il trembla. Puis soudain, le temps d’un autre éclair, un nouveau courage s’éleva en lui, et il sauta. »

« C’est alors que Bilbo s’arrêta. Continuer d’avancer, faire un pas de plus dans ce tunnel est la chose la plus brave qu’il ait jamais faite. Les événements extraordinaires qui suivirent ne représentent rien, comparativement. La vraie bataille, il l’a livrée seul, à cet endroit, avant même de poser les yeux sur le formidable danger qui l’attendait. »

« Si nous étions plus nombreux à célébrer la bonne chère, les chants et les réjouissances, plutôt que l’or amassé, ce monde en serait plus joyeux. »

Le Hobbit, J.R.R. Tolkien. Le Livre de Poche, 2015 (1937 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1969, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Daniel Lauzon. 403 pages.