Spécial classiques de la science-fiction : La planète des singes et Le meilleur des mondes

La planète des singes, de Pierre Boulle (1963)

La planète des singes (couverture)De ce grand classique de science-fiction, je ne connaissais pas grand-chose. Je n’avais jamais lu le livre et je n’ai vu aucun film, à l’exception de celui réalisé par Tim Burton qui ne m’a pas laissé le moindre souvenir. En revanche, j’ai vu et aimé la récente trilogie, un préquel en trois volets. Me voici donc partie à travers l’espace avant de débarquer sur l’étonnante planète Soror.

Trois hommes partent pour un long voyage en direction de l’étoile Bételgeuse. En chemin, ils découvrent une planète étrangement similaire à la Terre. Seulement voilà. Dans ce monde familier, ce sont les singes qui détiennent le pouvoir et la connaissance.

L’inversion des rôles est passionnante à lire et à imaginer. Les singes – réduits aux grands singes, soit les chimpanzés, les orangs-outans et les gorilles – sont civilisés et organisés : ils vivent en ville, portent des vêtements, travaillent, échangent, écrivent, bref, ils vivent comme nous. Et puis, ils chassent les humains (je remplace par « humains » le mot « hommes » systématiquement utilisé par l’auteur), à la fois trophées de chasse, attractions de zoo et cobayes pour diverses expériences. Il faut dire que les humains, eux, ne sont pas comme nous : ce sont des animaux, dotés d’instincts – de fuite, de jeu… –, mais adieu langage articulé, possessions matérielles, connaissances, souvenirs du passé et conscience du futur. Ils sont les proies et même des proies sans défense.
Certaines scènes sont assez perturbantes, je l’avoue, à l’instar de celle de chasse des humains par les gorilles, pratiquement au début du roman. Les mâles qui arrangent joliment les cadavres, les femelles qui viennent admirer les trophées, tous et toutes posant devant l’objectif… Cela souligne l’aspect cruel et absurde de ces pratiques d’humains (de la Terre). Si cela choque lorsque les chasseurs sont des singes, cela ne devrait-il pas autant choquer si les tueurs sont humains ? (si)
C’est la même chose lorsqu’Ulysse découvre les humains qui servent de cobayes. D’ailleurs, le narrateur m’a particulièrement agacée à ce moment (tout comme lors de ses réflexions pas très flatteuses pour Nova ou son mysticisme un peu too much sur la fin). Ulysse est bouleversé, en colère, de découvrir ses presque-semblables enfermés et maltraités ainsi. Soit. Mais les singes cobayes le révoltaient-ils autant ? Je ne dis pas que le comportement des singes n’est pas choquant ou barbare. Simplement, Ulysse n’a pas vraiment à être surpris – d’autant plus qu’il a alors eu le temps de s’habituer à cette inversion des rôles – puisque les humains de chez lui agissent de même envers les animaux. S’il condamne les singes, il doit aussi condamner les siens !

Que dire de plus, si ce n’est que l’histoire est prenante d’un bout à l’autre. La surprise de cette stupéfiante découverte, la présentation progressive de cette société à la fois familière et différente, les efforts d’Ulysse pour se faire comprendre des singes… même s’il n’y a pas une action folle, tout est dosé pour nous tenir en haleine pendant les presque deux cents pages. Même si on sent la fin arriver dans les dernières pages, il faut avouer qu’elle est tout de même très réussie et qu’elle produit son petit effet. Même les histoires sentimentales qui se nouent dans ce roman m’ont fascinée par les questions et les problématiques qu’elles génèrent.

Je tiens à signaler que le roman n’est toutefois pas parfait : il a les défauts qu’on peut sans surprise trouver dans un livre écrit en 1963, c’est-à-dire que quelques réflexions un peu limites (comprendre racistes et misogynes) se glissent par-ci par-là (pas toutes les deux pages, rassurez-vous). Bon, Pierre Boulle n’était pas un précurseur sur ces questions, j’en suis consciente sans pour autant rejeter le reste du roman.

La planète des singes est ainsi une très bonne surprise. Je m’attendais à aimer, mais pas à me prendre une claque. S’inspirant du darwinisme, ce roman puissant interroge nos mœurs et notre comportement vis-à-vis des animaux. S’il prêchait une convaincue, il m’a néanmoins perturbée autant que l’histoire m’a captivée. Une bonne remise à plat pour l’être humain, une belle claque à l’arrogance humaine, ça c’est chouette !
(De toute façon, j’ai toujours été du côté des singes, surtout dans la trilogie sortie ces dernières années.)

  « Qu’est-ce qui caractérise une civilisation ? Est-ce l’exceptionnel génie ? Non ; c’est la vie de tous les jours. »

« Et, oubliant en partie ma vraie condition, comme cela lui arrivait encore souvent, elle me fit mille recommandations qui m’humilièrent profondément.
« Surtout ne va pas t’aviser de te retourner vers les passants en leur montrant les dents ou de griffer un enfant sans méfiance qui s’approcherait pour te caresser. Je n’ai pas voulu te mettre de muselière mais… »
Elle s’arrêta et éclata de rire.
« Pardon ! Pardon ! s’écria-t-elle, j’oublie toujours que tu as de l’esprit comme un singe. » »

La planète des singes, Pierre Boulle. Pocket, 2006 (1963 pour la première édition). 189 pages.

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Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley (1932)

Le meilleur des mondes (couverture)Un Etat Mondial a été instauré. La famille et la parentalité sont devenues des mots injurieux et tabous, les fœtus se développent dans des flacons. La société est divisée en castes : les Alphas dirigent tandis que les Epsilons, Gammas et Deltas effectuent les basses œuvres. Tout le monde est conditionné, notamment par le biais de l’hypnopédie, la répétition inlassable de slogans pendant leur sommeil de leur naissance à l’âge adulte. Les rares humains non civilisés, les sauvages, sont cantonnés dans des réserves. Tel est la société du « meilleur des mondes ».

Classique de la SF, oui, lecture un peu déstabilisante aussi. Dans sa première partie, le roman prend son temps pour établir le monde dans lequel nous sommes d’une manière qui peut paraître froide : les us et coutumes, les loisirs, les questions de biologie, etc. Pendant ce temps, nous tournons autour de plusieurs protagonistes, dont Lenina et Bernard Marx. L’attachement à un personnage est difficile, voire impossible dans ce monde vide d’émotions : la première est trop bien formatée, le second est… compliqué. Il n’est pas un héros – il n’y en a pas dans ce roman – et il s’apitoie un peu trop souvent sur lui-même, il est pleutre et se sent inadapté dans ce monde qui le révolte. Problème de dosage lors de son développement en flacon ? En tout cas, il n’enchaîne pas les partenaires comme il le devrait, il ne prend aucun plaisir au Golf-Electro-Magnétique et préfère parler en privé – un concept inconnu pour les autres –, il est donc un être solitaire qui envie ceux qui l’entoure. Etre comme les autres. Une notion qui parlera à bon nombre d’entre nous, je suppose.
L’histoire commence vraiment lorsque ces deux-là partent visiter une Réserve et découvre une civilisée égarée et son fils John (né naturellement donc). En les ramenant avec eux, ils vont initier une confrontation entre deux mondes. D’un côté, il y a l’univers trop extrême fait de flacons, de conditionnement, de plaisirs futiles et idiots et d’absence de sentiments. De l’autre, John, exalté, fasciné par Shakespeare dont une vieille intégrale a survécu, réclamant le droit à la passion, à l’amour, à la souffrance, mais aussi trop croyant pour moi (ce qui va souvent de pair avec des idées un peu trop arrêtées sur la chasteté, le mariage, etc. De même, les réserves sont trop sales, trop primitives, trop éloignées de la technologie et de la science pour que nous puissions réellement nous y projeter (j’ai eu du mal en tout cas).
Ainsi, pas de grand souffle romanesque ici, pas de héros (ou héroïne) qui se dressera contre le système pour le faire tomber. Je conçois que l’écriture puisse sembler un peu aride, mais le fond mérite vraiment qu’on s’y attarde. Huxley expose ses pires prédictions de façon rationnelle et donne l’occasion, lors d’un chapitre exaltant, à Mustapha Menier, Administrateur Mondial, de démonter tous les arguments que John – et à travers lui, la lectrice ou le lecteur – peut opposer contre ce système aseptisé. L’occasion également de découvrir davantage de découvrir ce personnage fascinant, intelligent et cultivé, un temps tiraillé entre idéalisme et réalisme.

Cet autre monde semble complètement fou, impossible, inimaginable. Certes, de toute évidence, les humains ne semblent pas vouloir cesser de procréer et échanger les grossesses contre une « culture » de bébés éprouvette. Sans même parler de la capacité scientifique à réaliser tout cela, nous sommes loin d’en accepter l’idée. De plus, comme l’admet volontiers Aldous Huxley dans une préface datant de 1946, il n’avait pas vu venir certains éléments tels que l’arme nucléaire. Mais ce monde utopique n’est pas sans soulever des questions car bien d’autres aspects ne sont pas sans faire écho à notre société.

Tout d’abord, il prône une société d’hyperconsommation pour faire tourner l’industrie et fournir des emplois à chacun·e. Les slogans bien intégrés tels que « Mieux vaut finir qu’entretenir » ou « Plus on reprise, moins on se grise » poussent les habitants à acheter de nouveaux vêtements, à utiliser davantage de moyens de transports, à jouer à des jeux nécessitant toujours plus de matériel, bref, à consommer encore et toujours. Or, peu de temps avant de commencer cette lecture, j’ai reçu un coup de fil d’un site internet sur lequel j’avais effectué une unique commande (sans l’intention de la renouveler puisqu’il s’agissait d’acheter quelque chose que je vais conserver longtemps sans devoir le changer) : ils s’inquiétaient, pourquoi n’avais-je pas commandé à nouveau, et discutons de nos nouveaux produits, et recevez ce bon d’achat (vous savez comment c’est, 5€ pour 50€ d’achat…). Un peu naïve peut-être, j’étais atterrée de constater à quel point nous sommes incités à acheter. Bref, je raconte ma vie, mais la société de consommation décrite dans le livre semblera probablement moins étrange à un ou une lectrice de 2019 que de 1932. La télé, la pub, les sorties au cinéma toujours plus immersifs, les voyages aériens devenus monnaie courante… ça vous parle ?
De même, si je ne me suis pas entièrement dans un camp ou dans l’autre – ni civilisée ni sauvage –, la description que le premier fait d’une société athée, sans croyances religieuses, sans cultes, est de même assez parlante. Le mariage n’est plus un passage obligatoire, les divorces sont fréquents, les relations sexuelles se sont libérées (sans dire de forcément tous se considérer comme des morceaux de viande comme c’est le cas dans le roman), les drogues se banalisent, bref, John serait bien choqué comme l’a peut-être été le lectorat des années 1930.
La lecture fournit par ailleurs d’autres sujets de réflexion. Ce « brave new world » oppose la liberté, l’art et la vérité au confort et à la sécurité. Avec le formatage dès la naissance, une satisfaction de tous les plaisirs (loisirs accessibles à tous et toutes, satisfaction des appétits sexuels, facilité de voyages, éradication des maladies et de la vieillesse, jeunesse conservée jusqu’à l’heure de la mort, etc.) et une drogue – le soma – pour venir à bout des mauvaises pensées récalcitrantes, les habitants de ce nouveau monde n’ont aucun mal-être, aucun désir insatisfait, aucune jalousie, aucun ressentiment vis-à-vis des autres… et la vérité ou la liberté ne pèsent pas bien lourds face à cela. Surtout lorsqu’elles n’ont jamais fait partie de l’équation à aucun moment de leur vie. Comment réagirions-nous à leur place ? Quel bonheur choisirions-nous ? Celui permanent, futile et facile, confortable, du « meilleur des mondes » ou celui brut, rare, éphémère, plein de souffrances des Réserves ?

Du début à la fin, Le meilleur des mondes fut une relecture passionnante, soulevant de nombreuses interrogations et induisant moult pistes de réflexion. Un récit très actuel qui fait froid dans le dos tant cette société inhumaine et a priori inconcevable possède de points communs avec la nôtre.

« Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but du conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. »

« Le bonheur effectif paraît toujours assez sordide en comparaison des larges compensations qu’on trouve à la misère. Et il va de soi que la stabilité, en tant que spectacle, n’arrive pas à la cheville de l’instabilité. Et le fait d’être satisfait n’a rien du charme magique d’une bonne lutte contre le malheur, rien du pittoresque d’un combat contre la tentation, ou d’une défaite fatale sous les coups de la passion ou du doute. Le bonheur n’est jamais grandiose. »

« – Mais je n’en veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché.
– En somme, dit Mustapha Menier, vous réclamez le droit d’être malheureux.
– Eh bien, soit, dit le Sauvage d’un ton de défi, je réclame le droit d’être malheureux.
– Sans parler du droit de vieillir, de devenir laid et impotent ; du droit d’avoir la syphilis et le cancer ; du droit d’avoir trop peu à manger ; du droit d’avoir des poux ; du droit de vivre dans l’appréhension constante de ce qui pourra se produire demain ; du droit d’attraper la typhoïde ; du droit d’être torturé par des douleurs indicibles de toutes sortes.
Il y eut un long silence.
– Je les réclame tout, dit enfin le Sauvage. »

Le meilleur des mondes, Aldous Huxley. Pocket, 2017 (1932 pour l’édition originale. Editions Plon, 1932, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jules Castier. 318 pages.

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Sandman, de Neil Gaiman : dernière chronique, c’est promis !

Vous commencez à en avoir marre que je vous rabâche les oreilles avec Sandman ? Promis, c’est la dernière fois. Je viens de lire le tome Ouverture et je vous propose à cette occasion un article global et sans spoilers (j’espère en tout cas) sur pourquoi ces comics sont excellents.
(Du coup, si vous avez lu tous mes articles précédents, intégrale par intégrale, cela sera un peu redondant, je le reconnais.)
(Dans l’idéal, il aurait fallu qu’il n’y ait que cet article.)

Faut-il résumer Sandman ? Le problème est qu’un résumé succinct ne rendra pas hommage à cette série.
Dans la septième et dernière intégrale, l’un des personnages déclare la sentence suivante : « Omnia mutantur, nihil interit ». Comment ? Vous ne parlez pas latin couramment ? Vous ne connaissez pas Ovide sur le bout des doigts ? (Moi non plus.) Ça signifie « Tout change, mais rien ne meurt ». Et finalement, c’est le cœur de Sandman. Un arc narratif après l’autre, des dizaines d’histoires, des centaines de rencontres qui vont influer sur la vie du maître des Rêves et inéluctablement le conduire à des prises de conscience et à des changements inévitables.

Pas d’action à outrance, l’intrigue est centrée sur les personnages. Leur intériorité, leurs faiblesses, les conséquences qu’ont sur eux les différents événements… tels sont les points fondamentaux de cette histoire.
Ces personnages sont inoubliables. Sandman bien sûr, antihéros, Infini pétri de certitudes, obnubilé par le devoir et les règles, être hautain et déprimé. Les Infinis, ses frères et sœurs : la Mort, si cool, le Délire, si loufoque et attachante… Et puis toutes celles et ceux qui ont croisé notre chemin : êtres peuplant le Songe ou les Enfers, divinité·es, mortel·les… Des hommes et des femmes, pas de discrimination : fortes, perdues, dangereuses, malines, puissantes, etc., ces dernières ne se résument pas à un seul rôle secondaire.

Ce choix de la BD permet une liberté infinie, nous faisant sauter d’une dimension à une autre, nous donnant à voir les créatures et les événements les plus insolites, nous régalant de petits jeux visuels disséminés ici et là.
En feuilletant les divers volumes, on ne peut manquer de constater les différences entre les dessins d’une histoire à l’autre. Logique puisque ce n’est pas moins d’une trentaine d’artistes qui se sont succédé·es pour illustrer les projets fous de Neil Gaiman. Si les changements ne sont pas toujours très heureux, la plupart du temps, le ou la dessinatrice apporte une touche personnelle qui se marie à merveille avec l’histoire en cours. Si à chaque fois, un temps d’adaptation est nécessaire, on s’habitue immanquablement au nouveau style graphique.

C’est un vaste univers qui se dessine entre ces pages et une seule lecture n’est clairement pas suffisante pour l’appréhender dans son immensité et sa complexité. D’ailleurs, quelques questions restent en suspens : ultime frustration, mais je suppose que des réponses n’auraient fait que soulever de nouvelles interrogations.
Pour mieux l’apprécier encore, je vous conjure de ne pas vous dispenser de lire les annexes proposées par les éditions Urban Comics. Elles ouvrent des portes et épaississent encore davantage le personnage de Sandman. Elles font apparaître tellement d’interprétations, de niveaux de lecture dans le texte de Gaiman et dans les illustrations des différents artistes qui se sont succédé. Il me manquait des connaissances, des références (les plus flagrantes : celles relatives à d’autres comics puisque je suis totalement novice en la matière) et ces interviews m’ont permis d’admirer plus encore l’intelligence du travail de Neil Gaiman.

Je l’ai déjà dit mille fois : Neil Gaiman est un conteur. Roman ou comics, cela n’a aucune importance. Ses mots ciselés, tous de beauté et d’émotions, subliment cette œuvre hors normes.
Les personnages, les illustrations, la plume de Gaiman, l’intelligence de ces comics… Que dire de plus ? Sandman est une œuvre ambitieuse, titanesque, poétique, étrange, captivante, horrifique, torturée, mystérieuse. Une ode à la littérature, l’histoire, l’art, les mythologies, sans jamais distancer son ou sa lectrice si telle ou telle référence est inconnue. Tantôt conte de fées, récit gothique ou fantastique, c’est un monde infini qui attend que vous veniez l’explorer.

(J’espère que mon article n’est pas trop chaotique, c’était un peu le bazar dans ma tête pour essayer de remettre tout ça à plat.)

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Deux mots sur Sandman : Ouverture (2013-2015)

Bien plus récent que les autres, ce tome qui s’achève au moment de la capture de Sandman par Burgess – événement qui ouvre le premier épisode de la série principale – est donc un préquel, mais un préquel à lire après les sept intégrales. Il n’en sera que plus compréhensible, ne serait-ce que pour appréhender chaque personnage (je ne pense pas que le plaisir soit le même si l’on ne peut reconnaître le Corinthien, les Bienveillantes ou Daniel Hall). En outre, il s’agit d’un récit encore plus onirique – si c’est possible – et étrange que les autres arcs narratifs de Sandman.

Nous sommes projetés d’un univers à un autre et l’illustrateur J.H. Williams III a créé des pages absolument étourdissantes. Jouant avec ce qu’on s’attend à trouver dans une BD, il fait parfois exploser les cases, alterne couleurs éclatantes et crayonnés plus grisâtres, nous oblige à tourner le livre pour nous déstabiliser autant que l’est le protagoniste de papier, crée des univers aussi complets que variés avec ces crayons, bref, il fascine. Cela ne nuit aucunement à l’immersion dans le récit : on en prend plein les yeux, mais on ne lâche pas notre Morphée. Visuellement parlant, c’est pour moi le plus dingue, le plus ahurissant, le plus original des tomes de Sandman.

Donnant la parole à Neil Gaiman (scénariste), J.H. Williams III (dessinateur), Dave Stewart (coloriste), Todd Klein (lettreur sur toute la série) et Dave McKean (plasticien ayant réalisé toutes les couvertures de Sandman), les annexes donnent à voir tous les métiers qui se sont réunis pour faire naître ces comics et permettent aux néophytes – comme moi – de mieux visualiser leur processus de création.

Bien que cette histoire m’ait invitée à recommencer ma lecture, il semblerait que l’aventure soit à présent bel et bien achevée et dire adieu tous ces petits ou grands personnages, même si je les retrouverai au fil des relectures futures, me laisse comme un vide. Une absence que je pressentais d’où mon retard pour lire ce tome Ouverture.

Sandman Ouverture, Neil Gaiman (scénario), J.H. Williams III (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016 (2013-2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 248 pages.

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Chroniques précédentes sur Sandman :

Et pour davantage de Neil Gaiman :

Le Hobbit, de J.R.R. Tolkien (1937)

Le Hobbit (couverture)« Au fond d’un trou vivait un hobbit. » Qui ne connaît pas ces mots ? Qui ne connaît pas cette histoire ? Mais résumons tout de même.
C’est donc l’histoire de ce hobbit, Bilbo (Baggins en VO, Sacquet pour la première traduction, Bessac pour la nouvelle, restons donc sur Bilbo, on le connaîtra rapidement suffisamment bien pour l’appeler par son prénom), embarqué dans une aventure de cambriolage par douze nains et un célèbre magicien. Objectif du périple : récupérer le trésor des nains gardé par le dragon Smaug au cœur de la Montagne Solitaire. Mais le chemin est bien long et périlleux et notre hobbit aura bien des occasions de regretter son trou.

Lentement mais sûrement, je poursuis mon voyage à travers la Terre du Milieu. Après Le Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien : une biographie et Le Silmarillion, me voilà refermant Le Hobbit. Avec un petit pincement au cœur, je l’avoue. Quitter ce monde et ces personnages – surtout ces derniers d’ailleurs car je sais que je retrouverai cet univers au travers des autres œuvres de Tolkien – m’attriste, ils me manquent déjà. Ce n’était pas ma première lecture de ce texte : par deux fois, j’ai lu sa première traduction assurée par Francis Ledoux, puis j’avais écouté la version audio lue par Dominique Pinon, et j’ai cette année découvert la nouvelle traduction de Daniel Lauzon. Et je ne sais si c’est parce que je suis immergée dans ce monde depuis le mois d’août, si c’est lié au travail du traducteur ou si c’est parce que le livre a été magnifié par des films plutôt raté (surtout le troisième, mais ne me lancez pas dessus), mais je n’ai jamais autant apprécié ma lecture que cette année.

Il est toujours difficile de se lancer dans une chronique d’un tel classique et je ne prétends pas apporter quoi que ce soit à l’édifice d’encensement de l’œuvre de Tolkien. D’autant que je ne vais pas faire dans l’originalité : j’ai adoré cette aventure extraordinaire. A l’origine destiné à la jeunesse, c’est un récit plus court, plus humoristique et plus léger que Le Seigneur des Anneaux certes, mais pas moins captivant.

Bilbo est un héros involontaire et il n’est pas chargé comme Frodon d’une lourde mission qui lui pèse chaque jour, ce qui donne à son voyage une touche plus guillerette. Ce qui ne l’empêche pas de connaître de nombreux doutes, à commencer par des aspirations contradictoires : connaître des aventures, le monde et les elfes d’une part, rester dans sa chère Comté pour y poursuivre sa vie sans rien d’inhabituel d’autre part. C’est un petit bonhomme qui se dépasse sans cesse, montrant plus de ruse, de sagesse et de résistance que les autres personnages. Bref, Bilbo est un héros terriblement attachant (plus que son neveu).
On y rencontre de nombreux personnages, certains connus, d’autres nouveaux : Gollum (la fameuse rencontre et son concours d’énigmes !), Elrond, Beorn, les Aigles, le Roi des Elfes sylvains, Smaug… et les nains bien sûr. Bien que je ne sois pas souvent d’accord avec les désirs des nains – de l’or, de l’or, de l’or, et des pierres précieuses –, cette troupe est tout de même sympathique. Je regrette cependant que les nains soient relativement interchangeables : il y a Thorin – un Thorin un peu plus supportable que celui des films (auquel je collerais des baffes avec plaisir) –, Bombur éventuellement et les onze autres nains. C’est le seul bon point pour les films, dans une comparaison entre le livre et l’adaptation, qui ont su proposer des personnalités diverses, rapidement identifiables et touchantes.
Tolkien rend chaque rencontre inoubliable : la sagesse majestueuse d’Elrond (je me suis d’ailleurs aperçue que, alors que je dessine ma propre version des autres personnages, ce dernier est totalement indissociable du visage d’Hugo Weaving), la sournoiserie de Gollum, la jovialité et la puissance de Beorn, le rougeoiement de Smaug… Malgré la petitesse du livre – 400 pages – l’auteur parvient à donner un aperçu de la vie, des habitudes et des pensées qui animent chaque peuple, chaque créature. Chaque page approfondit un peu plus sa mythologie.

C’est une fois encore l’occasion d’un fabuleux voyage à travers des paysages à couper le souffle. La plume de Tolkien esquisse avec précision et moult détails évocateurs les montagnes, les plaines désolées, les galeries sombres des gobelins, la forêt étouffante et, pour ouvrir le récit, le si douillet trou de hobbit de Bilbo.
L’action est précise et rapide, Tolkien va droit au but et chaque chapitre se lit comme une aventure à part entière. Episode après épisode, de danger en danger en passant par quelques passages de douceur salvatrice, le roman se dévore comme un feuilleton. Rien à dire, c’est terriblement efficace.

Mille images viennent en tête lors de la lecture de ce roman. Le Hobbit est un récit plus accessible – moins de descriptions, moins de solennité – que Le Seigneur des Anneaux, mais tout aussi entraînant. Si ce dernier reste inégalé à mes yeux, ça n’en ai pas moins un roman fantastique qui se déguste avec plaisir. Voyage initiatique, récit d’aventure, roman de fantasy qui parle de courage, d’amitié et de dépassement de soi, c’est un superbe petit livre qui mérite son titre de classique.

« Une soudaine empathie, de la pitié mêlée d’horreur, surgit dans le cœur de Bilbo : un aperçu des jours interminables et indifférenciables, sans lumière et sans espoir, faits de pierre dure, de poisson froid, de sournoiseries et de murmures. Toutes ces images lui traversèrent l’esprit en un éclair. Il trembla. Puis soudain, le temps d’un autre éclair, un nouveau courage s’éleva en lui, et il sauta. »

« C’est alors que Bilbo s’arrêta. Continuer d’avancer, faire un pas de plus dans ce tunnel est la chose la plus brave qu’il ait jamais faite. Les événements extraordinaires qui suivirent ne représentent rien, comparativement. La vraie bataille, il l’a livrée seul, à cet endroit, avant même de poser les yeux sur le formidable danger qui l’attendait. »

« Si nous étions plus nombreux à célébrer la bonne chère, les chants et les réjouissances, plutôt que l’or amassé, ce monde en serait plus joyeux. »

Le Hobbit, J.R.R. Tolkien. Le Livre de Poche, 2015 (1937 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1969, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Daniel Lauzon. 403 pages.

J.R.R. Tolkien, une biographie, d’Humphrey Carpenter (1977, édition revue et augmentée en 2002)

J.R.R. Tolkien, une biographie (couverture)« Ce livre a pour support les lettres, le journal et d’autres documents laissés par le professeur J.R.R. Tolkien, ainsi que les souvenirs de sa famille et de ses amis.
Tolkien lui-même n’aimait guère l’idée d’une biographie. Ou plutôt il lui déplaisait qu’on l’emploie comme une forme de critique littéraire. « Je tiens fermement, écrivit-il un jour, que retracer la vie d’un écrivain est une manière fausse et entièrement vaine d’approcher son œuvre. » »

Je lis très peu de biographies et, sans Le Joli, je n’aurais pas lu celle-ci avant longtemps. Figurez-vous que je suis à présent ravie d’avoir pu la découvrir. Depuis ma relecture du Seigneur des Anneaux, je suis un peu focalisée sur la Terre du Milieu. Avant d’attaquer la suite de l’œuvre de Tolkien, j’ai pu découvrir un peu plus l’homme qui se cachait derrière ce nom et dont je ne savais rien, à part son immense facilité avec les langues.

TOLKIEN. Un nom si familier, un nom synonyme d’imaginaire débridé, un nom presque une marque. Il est parfois ardu de songer que ces sept lettres ont pu un jour désigner un étudiant jouant au rugby, un jeune officier pendant la guerre, un mari à la vie qui serait presque banale… s’il n’avait pas cette extraordinaire imagination, ce don pour les langues et cette fascinante intelligence qui ont engendré un univers d’une richesse absolument unique.

Sa vie, son amour pour Edith, ses rencontres entre amis, ces réunions qui ont presque toute sa vie ponctué ses semaines, du T. C. B. S. (Tea Club, Barrovian Society) de ses années lycées aux célèbres Inklings… mais surtout sa façon de travailler. Sa précision, sa méticulosité extrême, son perfectionnisme. Son amour pour les langues, la musicalité des mots, leur histoire. Langues vivantes, langues mortes, langues disparues… et langues inventées bien sûr, celles présentes dans son œuvre, celles, en constante évolution, qu’il utilisait pour écrire son journal.
Ce qui frappe tout au long de l’ouvrage, c’est la simplicité de Tolkien, la banalité de son quotidien. Une vie bien réglée, un esprit bourgeois, plutôt conservateur. J’avoue avoir même été un peu déçue face à sa relation avec Edith, son épouse. Elle était sa Lúthien, il était son Beren comme il est inscrit sur leurs tombes. Mais au final, ils avaient une vie très conventionnelle… avec beaucoup d’ennui pour cette dernière qui avait renoncé au piano et à ses rêves pour leur famille, qui voyait son mari se comporter totalement différemment avec elle qu’avec son cercle d’amis masculins. L’histoire ordinaire d’une femme en cette première moitié du XXe siècle certes. Cependant, j’avais imaginé, fantasmé autre chose. Le livre m’a laissée partagée sur ce point, tantôt décrivant un profond et attentif amour, tantôt montrant une vie morne, vide de loisirs et d’amitiés pour Edith. Toutefois, ce n’est pas un aspect de leur vie sur lequel il est aisé de faire toute la lumière. Les seuls qui en connaissaient toute la vérité sont maintenant enterrés sous une même pierre grise dans le cimetière de Wolvercote.

Pour moi, Tolkien est un génie et son esprit me fascine. Mais son biographe nous donne également à voir l’être humain. Le perfectionniste à l’extrême, incapable de donner un texte à l’imprimeur, sans cesse désireux d’y apporter des retouches, voire de réécrire des passages entiers. Le brouillon parfois, incapable de s’atteler à une tâche – réviser Le Silmarillion par exemple –, sans cesse distrait par une lettre sans réponse, un conte non achevé, un point obscur d’un langage… On l’imagine très bien, petit homme fumant la pipe, en train de s’agiter dans son bureau, exhumant tel ou tel trésor d’une pile de vieilles copies pleines de notes, s’asseyant pour le parcourir et se laissant absorber par une toute autre tâche qui devait être la sienne à ce moment-là.
Cette exubérance intellectuelle captive, amuse, mais frustre tout autant. J’ai souvent eu envie de le secouer, de le forcer à s’asseoir à son bureau et de lui dire de s’y mettre, bordel ! Quand je pense à tous ces textes publiés à titre posthume qui aurait pu sortir de son vivant s’il n’avait pas été aussi dissipé… mais c’était sa façon d’être, sa façon de fonctionner, avec ce cerveau parfois obsessionnel qui devait être parfois parfaitement usant à supporter.

Dans les annexes du Seigneur des Anneaux, l’une des sections s’intitule « Des problèmes de traduction ». Un essai dans lequel Tolkien expose les difficultés rencontrées et les choix effectués pour angliciser les langues elfiques, hobbites, ou autres. Surprenant si l’on considère que tous ces noms venaient de l’esprit de Tolkien. Mais l’on découvre dans sa biographie que ce dernier parlait, non pas comme un écrivain, mais comme « un chroniqueur d’événements réels ». Son œuvre est née de ses langages inventés et il fallait sans cesse qu’il découvre le pourquoi du comment. Qu’il le découvre, et non qu’il l’imagine.

Un livre passionnant pour rencontrer – je n’utilise pas ce terme à la légère, j’ai réellement l’impression de l’avoir côtoyé tout au long de ma lecture – un homme qui aurait pu passer pour ennuyeux et qui, pourtant, a créé une œuvre gigantesque, à la puissance épique digne des grandes épopées du temps passé.

(Bon, je vais faire ma ronchonneuse, j’ai déjà râlé auprès du Joli, mais niveau féminisation des noms de métiers, il y a encore du travail ! On trouve par exemple « Il se trouvait qu’il avait fait la connaissance d’un autre philologue qui se révéla bon équipier. C’était Simonne d’Ardenne, une Belge (…) » ou encore « Christopher et Faith, son épouse (…) Faith, sculpteur (…) ». Ce serait pas mal si c’était rectifié lors d’une prochaine révision…)

« Le flot de paroles se tarit un instant ; il rallume encore sa pipe. Je saisis l’occasion, je dis ce qui m’amène, et qui maintenant me paraît sans importance. Pourtant, il s’y attache immédiatement avec enthousiasme et m’écoute avec attention. Puis, quand cette part de la conversation est terminée, je me lève pour partir ; mais, pour le moment, ce départ n’est ni attendu ni souhaité, puisqu’il a recommencé à parler. Il se plonge une fois de plus dans sa propre mythologie. Il a les yeux fixés au loin sur un objet quelconque et semble avoir oublié ma présence, agrippé à sa pipe comme s’il parlait dans son tuyau. Il me vient en tête que, pour l’apparence extérieure, c’est vraiment l’archétype du don d’Oxford, parfois même sa caricature. Or c’est justement ce qu’il n’est pas. C’est plutôt comme si quelque étrange esprit avait pris l’aspect d’un vieux professeur. Son corps est en train d’arpenter une pauvre chambre de banlieue, mais son esprit est très loin et parcourt les plaines et les montagnes de la Terre du Milieu. »

J.R.R. Tolkien, une biographie, Humphrey Carpenter. Editions Christian Bourgois, 2002 (1977 pour l’édition originale revue et augmentée en 2002. Editions Christian Bourgois, 1980, pour la première traduction). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Allen, édition revue par Vincent Ferré. 271 pages.

Challenge Tournoi des trois sorciers – Chasse aux sucreries
Chocogrenouilles : un livre sur un personnage historique

Le Seigneur des Anneaux, de J.R.R. Tolkien (1954-1955)

Le Seigneur des Anneaux (couverture)Faut-il vraiment résumer La Communauté de l’Anneau, Les deux Tours et Le retour du roi, bref, Le Seigneur des Anneaux ? Un Anneau, un Seigneur prêt à tout pour le récupérer, un Hobbit chargé de le détruire, une compagnie composée de trois Hobbits, deux Hommes, un Nain, un Elfe et un Magicien pour l’y aider, une course contre le Mal pour sauver la Terre du Milieu.

Il est des livres qui semblent impossibles à chroniquer tant il paraît futile d’ajouter des mots creux à tous ceux qui ont déjà été dit. Le Seigneur des Anneaux en fait clairement partie.
Que puis-je dire de cette relecture ? (qui remonte à présent au mois d’août, mais voilà enfin mon article !)

Je pourrais dire qu’elle m’a transportée. Emportée dans cette quête dès la première page. Rapidement, le bucolisme charmant de la Comté laisse place à une atmosphère empreinte de malignité, de sournoiserie, de cruauté. La malfaisance de l’Anneau est nettement perceptible et l’on observe, captivé, son influence sournoise sur les êtres. J’ai contemplé mi-attirée, mi-rebutée la lutte entre Sméagol et Gollum – cet être à la fois émouvant et sournois, fascinant et repoussant, ce personnage absolument génial que l’on aime et on déteste –, la folie de Denethor, la perfidie puis la déchéance de Grima…
Mais ce périple offre également la compagnie de l’amitié, de la solidarité, du courage et de la noblesse. J’ai pris plaisir à suivre Théoden dans sa dernière chevauchée, Aragorn dissimulant sa gentillesse et son pouvoir sous des vêtements boueux, Eowyn se libérant de la cage domestique dans laquelle sa féminité l’avait enfermée. J’ai aimé écouter les longues dissertations Sylvebarbe, tout en sagesse et puissance ignorée, ou les élégantes phrases de Gimli, cachées derrière une façade de rudesse, à propos de Galadriel ou des chefs-d’œuvre nains.

Le livre est en revanche plus avare en drames personnels, petites tragédies dont Peter Jackson a émaillé ses films. Pas de séparation entre un Frodon manipulé et un Sam en larmes, pas d’Arwen déchirée entre son père et Aragorn, entre sa nature d’Elfe immortelle et sa volonté de vivre une vie de mortelle… bref, il n’y a pas tous ses lents passages sans doute supposés émouvoir le spectateur, mais qui, chez moi, ne génère qu’ennui.
Le réalisateur a sans doute humanisé davantage certains personnages, admirables de bout en bout chez Tolkien – Théoden ou Faramir par exemple –, en leur donnant également un visage plus sombre et un cœur plus torturé. Un choix que j’aurais pu apprécier si je ne venais pas de passer plusieurs semaines avec les protagonistes de papier. Certes, leur grandeur d’âme et de cœur et leur noblesse peuvent parfois paraître un peu trop pures, mais qu’importe. Sous la plume de Tolkien, c’est réussi et c’est inspirant.

Cette épopée est un voyage et les mots de J.R.R. Tolkien m’ont donné à contempler bien des paysages. Cette écriture précise et détaillée au possible fait surgir des forêts millénaires, des cités majestueuses, de vastes étendues verdoyantes ou désolées pour un récit extrêmement visuel. Au fil des pages se dessinent la moindre vallée, colline, fracture dans la roche… Les points cardinaux m’ont fait tourbillonner, m’étourdissant parfois, me perdant occasionnellement.

J’ai redécouvert les épisodes délaissés par les films. Ah, la Vieille Forêt ! Son ambiance oppressante, chargée d’ans, cette insidieuse domination du Vieil Homme-Saule qui y règne en maître discret mais implacable. Ah, les Hauts des Galgals ! Son étrangeté, ses êtres mystérieux… qui, seuls, résistent à toute tentative d’évocation visuelle de ma part. Ah, Tom Bombadil ! Cette entité étrange à la fois généreuse et détachée ! Et cette fin… La destruction de l’Anneau n’est pas la dernière péripétie de ce roman et les Hobbits – notamment mes chers Pippin et Merry auxquels Tolkien offre un bien beau final – doivent encore faire leurs preuves.

Ce fut aussi une rencontre avec des personnages parfois maltraités ou sous-estimés dans les adaptations. Je pense à Merry, plus mature, fiable et intelligent. Je pense à Pippin qui, bien que conservant cette insouciance joyeuse propre aux Hobbits ainsi que cette maladresse aux conséquences parfois désastreuses, se révèle extrêmement touchant et malin. Tous deux grandissent au fil des chapitres et, s’ils parviennent toujours à conserver leur bonhommie et leur appétence aux rires et aux chansons, ils gagnent en gravité et en fierté. J’ai été absolument ravie de la dissolution de la communauté de l’Anneau : invisibilisés par des personnalités telles que Gandalf, Aragorn ou Frodon, on redécouvre leur caractère, leurs originalités et leurs rôles cruciaux lorsqu’ils se retrouvent isolés.
En revanche, je reste globalement hermétique au duo Frodon-Sam (même s’ils m’agacent moins que dans les films). Si je trouve leur relation plus claire – Sam étant subordonné à Frodon (un hommage aux ordonnances pendant la guerre, m’a appris le Joli) –, cette configuration maître-serviteur ne me touche guère. Cependant, j’ai été enchantée de voir Sam devenir absolument essentiel pour Frodon qui m’a davantage touchée par la souffrance générée par l’Anneau.

Je suis restée bouche bée devant le travail titanesque de Tolkien, créateur d’un monde infini. Des peuples, des langues, des alphabets, un passé rempli de mille et une histoires, des généalogies sur des dizaines de générations, des calendriers… des milliers de détails qui rendent l’histoire de la Terre du Milieu d’une richesse inégalée. Les annexes situées à la fin de mon intégrale sont là pour témoigner du génie complètement fou de ce philologue passionné. Les histoires s’y multiplient. Aragorn et Arwen, Azog et Thorin, l’histoire de Númenor et du peuple de Durin…

La lecture a été agréable de bout en bout, beaucoup plus fluide que dans mes souvenirs. C’est un monde riche, coloré, vivant sur lequel s’étend, palpable, une ombre maléfique dont la plus fascinante manifestation n’est pas les créatures immondes qu’elle déverse sur la Terre du Milieu, mais la lente corruption des cœurs et des esprits de ses victimes.

Grandiose, épique, magistral. Une histoire qui mérite son titre de monument de la littérature.

Une lecture dense et captivante et un univers que je ne veux pas quitter. Vous entendrez donc probablement parler, dans les mois à venir, de Bilbo le Hobbit (une relecture également), du Silmarillion ou encore de Beren et Luthien, et en fait, de toutes les œuvres de Tolkien car je suis bien décidée à lire toute sa bibliographie. Et je ne repousserai pas autant la prochaine relecture de ce chef-d’œuvre, car relecture il y aura forcément.

J’aimerais le lire un jour en anglais, mais il me faudrait des mois pour en venir à bout. Il est vrai que la traduction m’a parfois laissée perplexe (ainsi que les multiples fautes d’orthographe et coquilles présentes dans mon édition). (J’ai appris qu’une nouvelle traduction, assurée par Daniel Lauzon, a vu le jour en 2014, apparemment plus fluide et plus juste, plus respectueuse de la version originale et des voix des différents personnages. A découvrir donc !)

« Le bien-être et la paix avaient néanmoins laissé à ce peuple une étrange endurance. Ils étaient, si les choses en venaient là, difficiles à battre ou à tuer ; et peut-être la raison pour laquelle ils aimaient si insatiablement les bonnes choses était-elle qu’ils pouvaient s’en passer en cas de nécessité ; ils étaient capables de survivre aux plus durs assauts du chagrin, de l’ennemi ou du temps au point d’étonner qui, ne les connaissant pas bien, ne regardait pas plus loin que leur panse et leur figure bien nourrie. »

« Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les très sages ne peuvent voir toutes les fins. »

« « Serai-je toujours choisie ? dit-elle amèrement. Serai-je toujours laissée derrière quand les Cavaliers partent, pour m’occuper de la maison tandis qu’ils acquerront du renom et trouveront de la nourriture et des lits à leur retour ? »
« Un temps peut venir bientôt où nul ne reviendra, dit-il. La valeur sans renom sera alors nécessaire car personne ne se rappellera les exploits accomplis dans l’ultime défense de vos demeures. Les exploits ne sont pas moins vaillants pour n’être pas loués. »
Et elle répondit : « Toutes vos paroles n’ont d’autre but que de dire : vous êtes une femme et votre rôle est dans la maison. Mais quand les hommes seront morts au combat et à l’honneur, vous pourrez brûler dans la maison, car les hommes n’en auront plus besoin. Mais je suis de la maison d’Eorl et non pas une servante. Je puis monter à cheval et manier l’épée, et je ne crains ni la souffrance ni la mort. »
« Que craignez-vous, Madame ? » demanda-t-il.
« Une cage, répondit-elle. Rester derrière des barreaux, jusqu’à ce que l’habitude de la vieillesse les accepte et que tout espoir d’accomplir de hauts faits soit passé sans possibilité de rappel ni de désir. » »

Le Seigneur des Anneaux, intégrale, J.R.R. Tolkien. Editions Christian Bourgois, 2003 (1954-1955 pour l’édition originale. Editions Christian Bourgois, 1972-1973, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Francis Ledoux (roman) et Tina Jolas (appendices). 1278 pages.

Challenge Les 4 éléments – Le feu :
un récit où la guerre fait rage

Les sorcières du clan du nord (2 tomes), d’Irena Brignull (2016-2017)

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, d’Irena Brignull (2016)

Les sorcières du clan du nord, T1 (couverture)Deux jeunes filles qui ne se sentent pas à leur place. L’une dans un monde ordinaire de lycéenne un peu rebelle, un peu exclue ; l’autre dans une communauté de sorcières. Leur rencontre est un bouleversement pour l’une comme pour l’autre, leurs frontières sont repoussées et une lumière de compréhension pointe à l’horizon. Serait-ce pour elles le moment de rétablir le cours du destin ?

Avec le Joli, nous nous sommes improvisées une lecture commune sur le premier tome des Sorcières du clan du nord. Ce n’était pas prévu, mais je savais qu’elle allait le lire prochainement et, tombant dessus à la bibliothèque, j’ai eu envie de le découvrir à mon tour.
Et me voilà assez mitigée. Pas convaincue en fait. Pas rassasiée. J’ai aimé certaines choses, j’ai été agacée par beaucoup d’autres (beaucoup beaucoup d’autres), mais je me dis que lire la suite me permettrait peut-être de me faire un avis plus définitif. Autant dire qu’on est loin du coup de cœur !

Cette lecture commençait plutôt bien. Les premiers chapitres nous donnent une longueur d’avance sur les protagonistes puisque l’on connaît les détails de ce sortilège de minuit qui offre le titre du volume – qui en fait les frais, qui en est à l’origine, pour quelle raison, etc. –, mais parviennent à intriguer. J’avoue que j’ai été longtemps motivée par la volonté d’en savoir davantage sur le monde de Clarée, sur ce monde féminin des sorcières, puisque le monde des « ivraies » (comprendre les sans pouvoirs, les Moldus en somme) dans lequel a grandi Poppy m’est bien assez familier comme ça.
Les deux adolescentes sont dotées de personnalités antagonistes et pourtant leur alchimie se comprend et se perçoit tout de suite. Si différentes, elles se ressemblent malgré tout et s’offrent mutuellement une compréhension, un soutien et une amitié que ni l’une ni l’autre ne rencontre dans son propre monde. Leur duo devient trio à l’arrivée de Leo, personnage atypique d’adolescent sans abri. En soi, je n’ai rien contre ce pauvre Leo, sauf que sa présence est peut-être bien ce qui m’a le plus dérangée.

Car voilà le gros, l’énorme, l’éléphantesque point négatif à mes yeux : le triangle amoureux. Le procédé a bien rarement mes faveurs, mais il m’a particulièrement ennuyée ici. Les sentiments ne sont pas chose aisée à comprendre, certes, c’est sûr qu’on en a là une belle illustration. L’indécision des personnages et les retournements de veste de Poppy concernant Leo finissent par être insupportables. J’ai été désappointée de voir l’amitié entre Clarée et Poppy  passer au second plan derrière leur obsession respective pour ce garçon. (Le pire, c’est que je pressens que c’est quelque chose qu’on retrouvera dans la suite : le triangle amoureux inutile n’a pas fini de dérouler ses tentacules !)
D’où une sensation de longueurs assez paradoxale au vu de la fluidité de l’écriture. Ma lecture a un peu regagné en plaisir vers la fin, lorsque l’action s’est un peu accélérée et que certaines protagonistes ont enfin été amenées à la confrontation. (Mais c’est peut-être uniquement parce qu’il se passait enfin quelque chose d’autre que Leo Leo Leo…)
(Cela dit, mon amie Le Joli m’a fait une remarque totalement juste : Leo aussi devient fade avec la mise en place de ce triangle amoureux. Le pauvre garçon a quand même une vie pas ordinaire pour un adolescent et pas joyeuse pour un sou, mais après sa rencontre avec les filles, son rôle se réduit à celui du beau gosse qui fait battre les cœurs. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle, alors on dit merci le Joli !)

Me vient en tête une autre explication possible à cette lecture parfois laborieuse. Je n’y ai peut-être pas trouvé l’originalité à laquelle je m’attendais. Non seulement l’histoire en elle-même ne comporte pas de réelle surprise (puisque le prologue nous a déjà tout expliqué), mais en plus, les protagonistes ne semblent rencontrer aucune difficulté, aucune épreuve, aucun obstacle à leur niveau, tout se résout toujours très vite (à l’exception des histoires avec Leo…).

Je ne savais pas comment allait tourner ma critique lorsque je me suis assise devant mon ordinateur, mais je me rends compte que je ne trace pas un portrait flatteur de ce roman. A mon goût, là où le bât blesse vraiment, c’est que le récit est trop prévisible, manquant de surprise et/ou d’originalité, y compris dans ce choix de se tourner vers la romance en délaissant cette étonnante amitié. Le tout n’est pas dépourvu de qualités : des personnages attachants, une jolie écriture qui décrit les lieux, les gens et les événements avec beaucoup de poésie, une magie proche de la nature et des animaux… mais ça n’a pas été suffisant à mes yeux.

« Les petites filles naquirent au moment où les horloges égrenaient les douze coups de minuit. Lorsqu’elles sortirent enfin du ventre de leurs mères, mouillées et gluantes, leur petit visage chiffonné par l’effort de l’accouchement, les poings serrés et les yeux fermés, un nuage sombre passa devant la pleine lune. Dans la forêt, le ciel devint noir. Une chauve-souris tomba, foudroyée en plein vol ; un saumon argenté remonta à la surface de la rivière, sans vie ; des escargots se desséchèrent à l’intérieur de leur coquille ; des papillons de nuit tombèrent en poussière, portés par la brise nocturne, et une chouette dévora ses petits.
Un sort avait été jeté.
 »

« – Et un jour, tu iras plus loin ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que ce n’est pas au nombre de mes pas que je mesure le voyage de ma vie. »

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 359 pages

 

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive (2017)

Les sorcières du clan du nord, T2 (couverture)Rapportant le premier tome à la bibliothèque, voilà que le second me tend les bras depuis son présentoir. C’est parti, allons-y gaiement (ou pas), c’est le moment ou jamais de confirmer ou d’infirmer cette opinion plutôt négative à propos du premier.

(Pas de résumé ici, d’une part pour éviter les spoilers, de l’autre parce que l’histoire est tellement brouillonne que je serais bien en peine d’en écrire un. Les événements mis en avant sur la quatrième de couverture me semblent par exemple bien superficiels.)

Je suis maintenant en capacité de confirmer que cette saga ne m’a pas du tout séduite. Je l’ai lu en quelques heures seulement, mais j’ai tout de même réussi à m’ennuyer pendant cette lecture. La présence de Leo, ou plutôt son importance, m’a horripilée. On a un roman de femmes – Poppy, Clarée, Charlock, Melanie, Badiane… – et tout semble tourner autour de lui. J’ai eu l’impression que même la fin n’avait pas d’autre but que de voir Leo heureux et comblé. Insupportable.
Aux oubliettes, l’ébauche du premier tome sur une histoire d’amitié entre Poppy et Clarée. J’ai, par ailleurs, détesté la façon dont est traitée Clarée, je pense que l’autrice a vraiment essayé d’éviter ça, mais au final, elle apparaît quand même comme la fille un peu simplette (alors que je ne pense pas du tout qu’elle le soit, elle est au contraire d’un naturel joyeux et d’une simplicité rafraichissante) dont tout le monde se fout un peu et qui ne sert pas à grand-chose.
Les flash-backs sur l’adolescence de Charlock et Badiane m’ont davantage plu que l’histoire présente, peut-être parce que c’était une plongée dans les coutumes du clan et qu’on retrouvait cette amitié par ailleurs envolée entre Clarée et Poppy (pas « envolée » dans le sens où elles ne sont plus amies, « envolée » dans le sens où ça n’a absolument aucune importance). Attention, ce n’était pas non plus l’extase, mais disons que je me suis moins ennuyée pendant ces passages-là.

Alors cette fois, pas de prologue pour te raconter toute l’histoire et pourtant, je n’ai pas eu le moindre frisson d’excitation, de curiosité, d’appréhension. Le néant. Les événements se succèdent, mais rien ne semble avoir de réelle importance. Rien ne dure assez longtemps en tout cas pour que l’on puisse prendre conscience de la potentielle importance de telle ou telle action. J’ai eu une sensation de tourner en rond, que les personnages se couraient après, se fuyaient, se retrouvaient, se quittaient à nouveau, se réunissaient. Bref, que ça n’en finissait pas.
Plus d’une fois, je me suis interrogée sur ce qui poussait les protagonistes à agir de telle ou telle façon. Pourquoi l’exil en Afrique ? Pour quelles raisons a-t-elle été emprisonnée ? A quoi ça a servi ? De même, l’introduction des autres clans m’a globalement semblé inutile. Du moins, j’ai trouvé inutile de présenter des sorcières d’apparences si diverses pour à peine évoquer leurs caractéristiques. Ok, celles-ci ont la peau froide et glace le sang de leurs adversaires, ok, celles-là ont la peau comme de l’écorce et s’y entendent à manipuler les racines. Comment vivent-elles, d’où viennent leurs différences, pourquoi les sorcières du clan du nord sont-elles si « classiques » par rapport aux autres ? Mystère.

Cette duologie (je suppose que c’en est une, j’espère en tout cas) n’aura donc pas du tout été un coup de cœur. Les personnages sont creux, leurs relations fades et convenues, le scénario confus, répétitif et vide d’émotions. Plus de sept cents pages pour survoler une histoire, superficiellement présenter un univers et tourner autour d’un garçon, non, décidément, je suis bien loin de la bonne lecture.

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 363 pages

Challenge Voix d’autrices : un roman de fantasy

Way Inn, de Will Wiles (2014)

Way Inn (couverture)Neil Double. Profession : doublure pour congrès. Particularités physiques : aucune, ce qui lui permet de se fondre dans la foule et d’être oublié aussitôt. Les hôtels des grandes chaînes sont sa maison, il les fréquente à travers le monde et y retrouve le même confort uniformisé. Il n’est personne et ça lui convient parfaitement. Jusqu’au jour où les choses dérapent. Un congrès pour organisateurs de congrès, un hôtel Way Inn, rien d’inhabituel à première vue. Sauf que toutes ses certitudes s’apprêtent à être bouleversées.

Je remercie mille fois Babelio et les éditions La Volte pour la découverte de ce roman à côté duquel je serais sans doute passée sans les fabuleuses Masses Critiques. Lors de la dernière en date, j’avais sélectionnée une dizaine de titres, mais Way Inn était celui qui me laissait la plus perplexe. Je ne savais vraiment pas quoi m’attendre avec ce roman, j’ai hésité à le cocher au moment fatidique, je me suis lancée… et j’ai été sélectionnée pour celui-là. Et quelle chance car ce fut vraiment une lecture atypique !

Je venais de finir la première partie (le livre est divisé en trois parties) quand on m’a demandé si c’était bien. La seule réponse que j’ai pu donner était « je n’en sais rien ». J’avais lu une petite centaine de pages, mais je ne savais absolument pas si j’aimais ou pas. La lecture était agréable, Neil Double venait de passer sa première journée au congrès, on sentait bien qu’il y avait un grain de sable dans cette machinerie conformiste et bien réglée, mais je ne savais pas où j’allais.
Et puis le grain de sable est devenu caillou. Et c’est devenu captivant. Je vous dirais bien, si vous êtes intéressé·e par ce roman, de vous lancer tête baissée dans l’inconnu et de vous laisser surprendre. Mais si vous voulez en savoir plus, je continue.

Le caillou dans la chaussure donc. Retour à l’hôtel. Endroit sûr, sans surprise, confortable et neutre. Sauf que des petites dissonances viennent perturber cet univers bien huilée, lisse et aseptisé. Viennent troubler Neil, et nous par la même occasion. Ce petit dérangement qu’engendrent une carte démagnétisée, un bug informatique, rien de bien dramatique en soi, simple contrariété face à un outil qui ne fonctionne pas comme il le devrait.
Peu à peu, les perturbations s’amplifient et la situation devient folle. A moins que ce ne soit Neil ? Pendant un certain temps, je me suis interrogée : était-ce de la science-fiction ou du fantastique ? Etais-je face à une bien réelle technologie ou entité supérieure, ou Neil perdait-il les pédales ?
Je ne dirais pas quelle est l’opinion qui a fini par prendre le dessus, mais si SF il y a, nous sommes face à un trip d’hôtel maléfique. Mix réussi du terrifiant hôtel Overlook de Shining et d’un HAL version 2001 : l’odyssée de l’espace, manipulateur, omniscient (si les souvenirs que j’ai de ce dernier sont corrects).
Au fil du livre se crée un véritable décalage. Tout d’abord, nous avons le Neil Double du début. Sûr de lui et de son anonymat dans un monde réglé comme du papier à musique. Une communauté de commerciaux et de costards-cravates, une routine proprette – check-in, petit-déjeuner à l’hôtel, congrès, rencontres, sourires, poignées de main, conversations creuses, réunions, douche et nuit à l’hôtel, check-out, et on recommence –, un monde sans surprise en somme. Un univers professionnel plutôt ennuyeux mais ordinaire. Puis les anomalies débarquent et ce qui était si lisse devient le théâtre des révélations les plus folles, ce qui était si sécurisant par sa familiarité devient un gouffre de perplexité et de terreur.

Conformisme devient surréalisme. Certitudes deviennent énigmes. Transformer un hôtel de chaîne en jungle sauvage aux frontières impalpables, Will Wiles y parvient à merveille et remet en question nos habitudes machinales de consommateurs et consommatrices dans une société mondialisée. Car, au final, on peut s’interroger. Qu’est-ce qui est le plus absurde, le plus cauchemardesque ? Un hôtel vivant et tentaculaire ou notre société de consommation ?

« Depuis toujours, je crois que les hôtels sont des endroits particuliers, des endroits importants. Puissants. Dans un hôtel, on devient une personne différente. On reste soi, mais avec de nouvelles possibilités, un nouveau potentiel. Et j’ai cherché des carrières qui me permettraient de passer le plus de temps possible à l’hôtel, afin de vivre dans la peau de cet homme hôtelisé, amélioré, libre. (…) Ce monde dans lequel je vis, c’est comme une ville immense peuplée uniquement de passants, de gens qui y restent quelques jours avant de rentrer chez eux. Cette ville, ce monde, j’y vis. Je ne suis pas un passant. J’habite ici. »

« Ma stupeur refluait, mais j’avais du mal à former des phrases capables de décrire ma nouvelle réalité sans paraître délirantes. Les mots étaient là : hôtel, couloir, reliés ; distordu, courbe, infini. Mais les assembler… ça ne marchait pas. J’avais peur de ce que j’allais dire, d’articuler ce que je n’aurais jamais voulu croire. »

Way Inn, Will Wiles. Editions La Volte, 2018 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Marie Surgers. 279 pages.