Les Nuages de Magellan, d’Estelle Faye (2018)

Les nuages de Magellan (couverture)L’espace est contrôlé par les Compagnies qui restreignent sans cesse davantage la liberté des pilotes spatiaux. Quand la rébellion est matée dans le feu, Dan, serveuse et chanteuse, improvise une chanson d’hommage dans le bar où elle travaille. Ce qui aurait pu être un vague souvenir de soir de cuite devient une vidéo virale sur l’extranet, attirant l’attention des Compagnies. Dan est alors contrainte de fuir en compagnie de la mystérieuse Mary Reed, une habituée du bar qui semblait faire profil bas depuis des années.

Une histoire de pirates ! De pirates de l’espace certes, mais de pirates quand même. Donc je l’admets, j’étais bien emballée à l’idée de cette lecture. Et je n’ai pas été déçue : les légendes de la Grande Piraterie, les voyages interstellaires à bord de vaisseaux rafistolés, la quête d’une planète indépendante et cachée aux Compagnies… Je me suis sentie à l’aise dans les bottes de Dan à partager son émerveillement et son avidité vis-à-vis des histoires de pirates de Mary.

Les deux héroïnes, auxquelles Estelle Faye donne vie en peu de mots, sont chouettes à suivre. Leur duo fonctionne bien entre amitié et relation de mentor à élève et j’ai apprécié l’évolution de Dan. Malgré tout, je leur ai trouvé un manque de profondeur et d’émotions. En dépit de ce qu’elles traversent – en particulier Dan qui n’est pas franchement rompue aux aventures spatiales – j’ai l’impression qu’elles restent assez lisses, qu’elles sont très peu dans l’analyse, dans l’interrogation, dans le ressenti. Si je les ai aimées pendant ma lecture, je peux à présent – deux jours après l’avoir terminé – dire qu’elles ne me marqueront pas car elles donnent l’impression de passer d’une étape à l’autre sans en être réellement affectées. Je n’ai pas réussi à ressentir leur tristesse, leur colère ou leur peur…

Ainsi, au-delà de l’enthousiasme de l’univers, ce roman était un peu court pour moi, trop rapide. Les étapes se succèdent sans temps mort. D’une planète à une autre, d’une lutte à une autre, d’un piège à un autre. Si je reconnais que c’était très efficace, j’avoue avoir une préférence pour les romans qui prennent davantage leur temps, qui creusent un peu plus leur univers. Par exemple, ici, les Compagnies sont réduites au rôle de méchantes floues sans que l’on ait une chance d’en savoir plus – ou de rencontrer un individu particulier, même en bas de l’échelle hiérarchique. C’est assez pour créer une dynamique – on sait qu’elles ne doivent pas tomber entre leurs mains – mais ça reste superficiel.

Je me rends compte en écrivant ma chronique que tout ça n’est pas très positif. Pourtant, j’insiste sur le fait que je ne me suis pas ennuyée. Au contraire, j’ai apprécié cette lecture pour  son univers séduisant, son histoire rondement menée et ses personnages sympathiques. Seulement, je regrette que le tout – contexte, péripéties et personnages – ne soit pas davantage étoffé, mais c’est aussi dû au fait que j’ai une préférence pour les romans plus approfondis et les interactions entre personnages plus creusées.

« Il faudra se battre, personne n’a dit que ce serait facile, ni que nous verrons la victoire de notre vivant… Mais si nous ne pouvons pas être le remède, alors nous serons la fièvre, et nous brûlerons si fort que la galaxie ne pourra plus nous ignorer. »

Les Nuages de Magellan, Estelle Faye. ScriNeo, 2018. 273 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Peter le Noir :
lire un livre avec de la piraterie

Underground Railroad, de Colson Whitehead (2016)

Underground Railroad (couverture)Cora, seize ans, est née esclave, tout comme sa mère Mabel, célèbre dans toute la plantation Randall pour avoir été la seule esclave à s’être enfuie sans jamais être rattrapée. Lorsque Caesar lui propose de s’enfuir, Cora accepte de suivre les traces de sa mère. D’État en État, elle tentera d’atteindre une liberté qu’elle n’a jamais connue. Mais son maître n’est pas disposé à laisser son bien le fuir ainsi et engage l’impitoyable Ridgeway pour la lui ramener.

C’est toujours difficile de chroniquer certains romans, certaines thématiques. En tant que Blanche, il m’est difficile de disserter, de réellement comprendre ce que veut dire être Noir· aujourd’hui, surtout dans un pays marqué par un passé aussi sanglant que les États-Unis. C’est là mon simple avis de lectrice vis-à-vis d’un récit que je pense être important.

J’ai découvert après ma lecture à quel point ce livre était encensé. Je ne partage pas totalement cet enthousiasme malheureusement. Ce n’est pas un mauvais roman, attention, il est prenant du début à la fin, il est terrible par les faits répugnants qu’il relate, il est passionnant quand il souligne le climat de plus en plus tendu entre États abolitionnistes et esclavagistes, il est original quand il transforme les chemins empruntés par les esclaves en fuite en un véritable train souterrain avec locomotive, gares et tout le tintouin.
L’auteur nous entraîne à la rencontre d’une galerie de personnages très réalistes, sans manichéisme. Des êtres humains, des courageux, des lâches, des traîtres, des généreux, des ordures, quelle que soit la couleur de leur peau. J’ai beaucoup apprécié les petits chapitres en forme de portraits qui s’intercalent aux différentes étapes du périple de Cora : ils nous permettent de mieux découvrir, de mieux comprendre certains protagonistes (Caesar, Ridgeway, Mabel…) et, parfois, d’éclairer le passé.

Ce qui tempère mon ressenti, c’est que j’ai commis l’erreur de lire la quatrième de couverture avant (ou au tout début de ma lecture) alors que je les délaisse d’ordinaire. Une quatrième de couverture très élogieuse, si dithyrambique qu’elle m’a donné des espoirs incroyables sur ce roman. Roman qui m’est par contraste apparu comme assez classique en dépit de l’imagination de l’auteur concernant l’Underground Railroad. Il ne va pas réinventer ce qu’était l’esclavage, mais disons que toutes les scènes que l’on s’attend à trouver dans un tel roman étaient bel et bien présentes.
Ensuite, je suis quelqu’un qui a besoin de s’attacher aux personnages (ou de les détester, mais de ressentir quelque chose). Or, à ce niveau-là, je me suis quelque peu sentie délaissée. Cora oscille entre peur et espoir, je l’ai un peu suivie dans ces émotions tortueuses, mais je ne me suis pas vraiment inquiétée pour elle, pas même lorsque certains de ces alliés disparaissaient. Car finalement, la fuite ne s’est pas révélée si haletante que ça : il y a même pas mal de temps mort. Peut-être m’attendais-je à une chasse à l’homme, à la femme plutôt, un peu plus trépidante.
De plus, j’ai ressenti une petite pointe de déception à la fin car ce n’en ai pas vraiment une pour moi. Le voyage de Cora continue et on ne sait sur quels chemins, ceux de la liberté ou de l’esclavage, il la mènera réellement. J’aime généralement les fins ouvertes, mais là, j’ai eu une sensation d’inachevé : c’est un roman sur un périple à travers les Etats-Unis et alors que le rideau s’ouvre sur de nouvelles contrées, voilà que surgit le point final.

Si ce n’est pas le coup de cœur attendu, ça n’en reste pas moins un livre très intéressant qui pousse à la réflexion, surtout suite à tous les actes racistes qui ont pu secouer les États-Unis ces dernières années.

[Instant sponsor. La lecture de ce livre m’a été permise grâce au Joli. Qu’elle en soit ici remerciée.]

« Au fil des mois, Cora et Caesar hésitaient moins à évoquer la plantation Randall en public. Ce qu’ils disaient pouvait généralement s’appliquer à tout ancien esclave qui surprendrait leur conversation. Une plantation restait une plantation ; on pouvait croire ses misères singulières, mais leur véritable horreur tenait à leur universalité. »

« Les autres étudiants proféraient des horreurs sur les gens de couleur de Boston, leur odeur, leurs déficiences intellectuelles, leurs instincts primitifs. Pourtant, quand ses condisciples entamaient de leur lame un cadavre de Noir, ils faisaient davantage progresser la cause de ces gens que l’abolitionniste le plus vertueux. Dans la mort, le Noir redevenait un être humain. Alors seulement il était l’égal du Blanc. »

Underground Railroad, Colson Whitehead. Albin Michel, coll. Terres d’Amérique, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin. 397 pages.

C’est le cœur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood (2015)

C'est le coeur qui lâche en dernier (couverture)Difficile d’ignorer le nom de Margaret Atwood : son roman, La Servante écarlate, a été partout sur la blogosphère en 2017, notamment grâce à l’adaptation en série et à la distribution de livres par Emma Watson dans les rues de Paris. Mais c’est C’est le cœur qui lâche en dernier qui s’est retrouvé dans ma PAL et, à ma grande surprise (avec tous ces éloges sur La Servante écarlate, j’avais un excellent a priori), je dois dire que ma lecture m’a laissée plutôt mitigée…

Les Etats-Unis sont touchés par une crise économique qui jette les gens dans la rue et les pousse aux actes les plus désespérés. Stan et Charmaine survivent péniblement dans leur voiture, mais n’hésitent pas lorsqu’ils entendent parler du projet Consilience/Positron. Ils signent immédiatement pour une vie parfaite avec maison et travail dans la ville de Consilience… un mois sur deux. L’autre mois, ils le passeront dans la prison Positron où ils seront également nourris et employés à diverses tâches utiles à la communauté. Pendant ce temps, un couple d’Alternants prend leur place dans leur maison. Le mot d’amour passionné de l’autre femme sera le premier grain de sable dans cette machine bien huilée.

« Consilience = condamnés + résilience.
Un séjour en prison aujourd’hui, c’est notre avenir garanti. »

Une dystopie qui s’interroge sur l’éternelle question « liberté ou sécurité ? », un résumé intriguant, une idée de base intéressante, les dérives prévisibles d’une utopie gâchée par l’avidité…. et pourtant…
Ma lecture s’est quelque peu déroulée en dents de scie. Le début m’a intriguée ; une fois les protagonistes à Consilience, j’ai eu une grosse lassitude pendant soixante-dix pages car le récit était redondant et donc long à mes yeux ; j’ai ensuite eu un regain d’intérêt qui m’a fait lire la fin sans trop de déplaisir (sans passion non plus).

L’embrigadement et le contrôle des habitants de Consilience sont tout de suite perceptibles et pourtant les personnages ne réalisent pas les problèmes qui les entourent. Charmaine notamment, avec son désir de bien faire et d’être acceptée dans cette nouvelle vie, se laisse convaincre sans difficulté que son travail en prison – pas très moral, mais je n’en dis pas plus – est nécessaire et met un temps fou avant de remettre en question les notions de dévouement et d’utilité publique bien inculquées.
Les dérives de ce nouveau système m’ont (plus ou moins) accrochée car je ne les trouve pas si farfelues que ça et j’étais curieuse d’assister à l’éveil et la rébellion de certains protagonistes. Mais finalement – comment Margaret Atwood se débrouille-t-elle ? – je suis restée à l’extérieur et je n’ai pas été horrifiée par les actes horribles qui se déroulent sous la surface lisse de Consilience, je n’ai pas tremblé pour les personnages… Finalement, Margaret Atwood lance beaucoup de pistes et les utilise très peu (le passé de Charmaine, l’alternance des couples dans la maison, la passion soudaine du Big Brother pour Charmaine…).

Parlons-en d’ailleurs, des personnages… Les principaux, Stan et Charmaine, me sont restés froids et peu sympathiques, distants en tout cas. Je n’ai ressenti pour eux aucune empathie. J’ai donc eu l’impression de rester à la marge du roman tout au long de ma lecture. Et eux aussi me semble-t-il. Tous deux ne font que suivre la révolte de loin, faisant ce qui leur est ordonné sans trop s’impliquer, ils subissent les événements d’un bout à l’autre.
Stan, Charmaine, Jocelyn, Max… tous sont des névrosés du cul qui te font oublier que le monde semble sombrer dans un gros bordel, leur unique (ou presque) préoccupation se trouvant entre leurs jambes. C’est peut-être une satire de nos sociétés, mais ça vient prendre le dessus sur les autres aspects de l’histoire et le sexe reste le moteur principal du roman.

Il a quelque chose de désuet et de misogyne dans cet histoire. Stan est parfois un gros macho (même si l’arrivée de Jocelyn va retourner un peu la situation puisqu’il devient rapidement pantin). Charmaine est un archétype de la bonne petite ménagère, elle est toute polie et aime se faire passer pour une petite chose fragile. Même si ce n’est pas tout à fait le cas, elle n’en est pas moins agaçante. Quant à la société instaurée à Consilience/Positron, elle est très proprette, classique, avec une répartition des tâches qui fait, par exemple, que les femmes en prison s’occupent du tricot, des cuisines et du linge. Au mieux, ça laisse de marbre ; au pire, ça énerve…

C’est le cœur qui lâche en dernier contient vraiment d’excellentes idées, le futur décrit n’est pas si lointain et inimaginable que ça, on frôle un peu l’étude de mœurs, l’immoralité des personnages est intéressante et l’humour noir (pas aussi hilarant que le prétend la quatrième de couverture) vient parfois ajouter une note grinçante au récit, mais ça n’a pas pris avec moi.
Le récit est poussif et je ne me suis pas une fois immergée dans cette histoire. C’est finalement le reproche majeur que je fais à ce roman car je n’ai pas de grosses critiques à lui faire : je ne me suis jamais impliquée, je n’ai jamais eu le moindre frisson d’inquiétude et de curiosité pour les personnages ou même l’utopie déglinguée de Consilience, je suis passée à côté.

Je garde malgré tout l’envie de lire La Servante écarlate en espérant que ce livre dont j’ai entendu tant de bien permettra à Margaret Atwood de remonter dans mon estime…

« Le mieux avec les cinglés, disait toujours Mémé Win – le seul truc, en réalité -, c’est de ne pas se trouver sur leur chemin. »

« Vous avez le choix, poursuit Jocelyn. De l’entendre ou pas. Si vous l’entendez, vous serez plus libre, mais moins tranquille. Si vous ne l’entendez pas, vous serez plus tranquille, mais moins libre. »

C’est le cœur qui lâche en dernier, Margaret Atwood. Editions Robert Laffont, coll. Pavillons, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch. 443 pages.

Challenge Voix d’autrices : une dystopie

Déicide, ou la liberté, de Thierry Hoquet (2017)

Déicide (couverture)Dans Sexus Nullus, ou l’égalité, Ulysse Riveneuve atteignait le second tour de la présidentielle grâce à son programme suggérant de supprimer le sexe civil pour une plus grande égalité entre les citoyen.nes. Mais voilà que, le jour de l’annonce des résultats, il est enlevé par un groupuscule religieux indigné de voir bafouée la loi divine instituant que la Femme doit être soumise à l’Homme (« A l’homme, la domination. A la femme, la subordination. Ainsi le veut l’équité. », clame leur tract.). Son bras droit, Karine Dubois, féministe convaincue, décide de partir en croisade contre ce Dieu sexiste et contre les religions. Le mouvement « Déicide » est lancé !

Dans cette suite – suite qui peut néanmoins se lire indépendamment –, on retrouve tous les ingrédients qui avaient rendu Sexus Nullus si agréable à lire. Une idée séduisante (enfin, cela dépend de votre position sur la question), des arguments divers (qu’ils soient pour ou contre), une critique de la société (on reconnaît sans peine notre monde avec ses joyeusetés : les guerres, les attentats, Trump, Poutine, etc.), des débats passionnants par le biais de tracts, de plateaux télé, de conférences de presse et de vidéos sur internet, le tout agrémenté de beaucoup d’intelligence et d’un zeste d’humour.

Ce déicide, qui consiste non pas à tuer Dieu, mais à confiner la religion à la sphère privée, déchaîne les passions, chaque parti ayant sa vision de la chose. Le Parti Pour Tous, le Parti Bio, le Mouvement Radical Athée, la Coexistence Laïque…tous ont leur mot à dire. Certains propos sont parfois un peu caricaturaux ou poussés à l’extrême (par exemple, le tract laissé par les ravisseurs de Riveneuve exprime des idées véritablement moyenâgeuses qui, j’espère, ne sont pas celles de tous les croyants), mais cela permet de proposer tout un éventail de pensée.
Appuyés par des exemples, notamment historiques, les arguments sont variés et nuancés, poussant ainsi à la réflexion. Bien qu’appartenant au domaine de la fiction, Déicide est un parfait conte philosophique qui incite son lecteur ou sa lectrice à penser et à se forger sa propre opinion.

Le sujet est plus sensible et plus compliqué que la question du sexe civil. En effet, des droits fondamentaux pointent le bout de leur nez. Les libertés de conscience, d’expression et de culte sont perpétuellement invoquées par les détracteurs du déicide. Je trouve d’ailleurs que la complexité du sujet se sent dans certaines tirades qui se répètent un peu. L’auteur semble lui-même parfois s’enliser dans ce délicat débat.
Si l’idée du déicide est irréalisable, j’avoue que celle de cesser de donner voix au chapitre aux différentes religions est une idée qui serait fort appréciable. Les débats sur des sujets tels que l’avortement, l’homosexualité, etc., en seraient bien moins pollués et la société pourrait enfin avancer.

Comme dans Sexus Nullus, de nombreuses thématiques font leur apparition dans le débat provoquée par la folle idée de Karine Dubois. « La religion et son patriarchaïsme viscéral » conduisent les différents protagonistes à discuter de la sphère privée et publique, de laïcité, d’égalité entre les hommes et les femmes, entre les religions (n’est-ce pas discriminatoire d’en reconnaître certaines et pas d’autres ?). Ils abordent également la question des règles de la République, du nationalisme, du modèle républicain, du patriotisme, etc. (On frôle parfois l’overdose de République.)

J’ai été stupéfaite en découvrant les détails de l’exception de l’Alsace-Moselle. Je savais que la loi de 1905 sur la séparation de l’Etat et de l’Eglise n’était pas en vigueur, que l’Alsace-Moselle conservait un régime concordataire et que les ministres de différents cultes (catholique, protestants luthérien et réformé et israélite) étaient rémunérés par l’Etat (ce qui, en soit, me choque déjà). Toutefois, j’ignorais la somme que cela représente et j’ignorais aussi que l’éducation religieuse était obligatoire dans les écoles publiques, niveaux primaire et collège. Certes, les parents peuvent apparemment demander une dérogation (auquel cas, en primaire, ces cours sont remplacés par de la morale…), mais ça m’a quand même vraiment surprise. Comme quoi la laïcité n’est pas du tout une chose acquise sur tout le territoire de cette République prétendument « une et indivisible ». De même, la Guyane a un statut à part et l’évêque est reconnu comme un agent de catégorie A et les prêtres, des agents de catégorie B. Là encore… choc.

Mi-essai, mi-roman, Déicide, ou la liberté est un ouvrage intelligent, passionnant et amusant. En dépit des idées politiques, des réflexions religieuses et des débats philosophiques, l’écriture comme la lecture restent toujours fluides. De même que ces sujets peuvent sembler austères, le résultat est très agréable, pertinent et plein d’humour.

« En réalité, il ne s’agit pas de discuter l’existence de Dieu. Il ne s’agit pas de démystifier ou d’interdire aux croyants de croire.
Le déicide n’interdit à personne de croire ou de penser comme bon lui semble mais il confine la croyance à la sphère intime. Croyants, votre foi n’est pas une opinion comme les autres, elle n’intéresse pas la société. Gardez-la pour vous ! »

« On accuse le déicide d’être contre l’Etat de droit. La vérité est qu’un Etat de droit se borne à respecter les lois. Un Etat de droit peut interdire des propos, fermer des lieux de rassemblement, emprisonner des fauteurs de trouble : ce ne sont pas là des entorses au droit tant que c’est conforme aux textes de loi.
Ainsi, puisque la loi interdit les propos homophobes, sexistes, misogynes, racistes, on peut sans mal interdire la Bible et le Coran. Loin d’être une entorse à la loi c’en sera juste une stricte application. »

Plus d’extraits sur le site des éditions iXe.

Déicide, ou la liberté, Thierry Hoquet. Editions iXe, coll. iXe’ prime, 2017. 257 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Traité Naval :
lire un livre dont l’intrigue est en partie politique

La tresse, de Laetitia Colombani (2017)

La tresse (couverture)Tresse n. f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés.
Cette définition ouvre ce roman qui tressera la vie de trois femmes, chacune sur un continent différent. Smita, l’Indienne, est une Intouchable qui, pour protéger sa fille de la vie de misère qui est la sienne, décide de quitter son village, consciente de la punition qu’elle pourrait encourir. Alors que son père est dans le coma suite à un accident, Giulia, la Sicilienne, découvre la faillite de l’atelier familial de perruque. Avocate renommée, Sarah, la Canadienne, flirte avec les sommets lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade.

La tresse nous offre un triste bilan sur la condition des femmes. Ces trois femmes doivent lutter contre les préjugés de la société, contre les violences faites aux femmes. Chaque jour de leur vie est un défi.
Evidemment, Smita est celle dont le destin est le plus insupportable dans « ce pays qui décidément n’aime pas beaucoup les femmes » : la femme comme une possession du mari, le viol utilisé comme une arme et comme une punition (pas seulement pour punir la femme concernée, mais aussi pour punir son père, son frère…). Mais il y a également Sarah déchirée entre son travail et ses enfants. Dans son monde de requins, la maternité et la maladie sont presque considérées comme des fautes professionnelles. Giulia, quant à elle, doit lutter contre le poids des traditions lorsque l’on vient d’une vieille famille palermitaine.
En mille occasions, les femmes sont stigmatisées, victimes dans l’indifférence générale. Evidemment, ça me bouleverse. Je m’identifie à elles et cette situation me met en rage.

« Qui croit-elle donc être, face à cette violence, cette avalanche de haine ? Pense-t-elle pouvoir y échapper ? Se croit-elle plus forte que les autres ? »

Smita, Giulia, Sarah… Les chapitres s’alternent et cette construction, pour être classique – surtout lorsque l’on rajoute des attrapes en fin de chapitre du genre « C’est alors que le miracle se produit. » –, fonctionne à merveille. J’ai été incapable de lâcher le livre, poussée par la curiosité de connaître leur destin. Peu à peu des boucles se forment et un lien entre les trois femmes se dessinent. Sans le savoir, sans se connaître, elles sont liées. J’ai aimé cette idée de cette solidarité entre les continents, de cette tresse multiculturelle.

La tresse est à mon goût un roman bouleversant et je remercie l’autrice de dénoncer ce qu’elle dénonce. Néanmoins, je ne le trouve pas parfait pour autant. Je lui reproche d’être un peu trop court et donc de ne pas creuser assez loin ses trois intrigues ainsi que ses personnages. Elle se concentre tellement sur les injustices qu’elles doivent affronter qu’elle oublie parfois de leur donner un côté plus humain. Par exemple, pour Sarah, on ne parle que du travail sous différentes déclinaisons (les enfants et le travail, la maladie et le travail, etc.), mais comment va-t-elle parler de sa maladie à ses enfants, comment vit-elle cette situation à un point de vue personnel ? Seule Giulia échappe à ce sort et a droit à des instants de joie dans sa vie. Autre conséquence de la brièveté du roman : le dénouement arrive de manière quelque peu abrupte.
Je l’ai également trouvé un poil trop documentaire par moments. Je pense notamment au passage sur le viol en Inde, plusieurs exemples de viols sont donnés, certains ont d’ailleurs fait parler en Occident. Je trouve cette énumération un peu forcée comme si l’autrice tenait à justifier son propos.

Un roman féministe qui, s’il n’est pas exempt de défauts, m’a fait connaître l’abattement et la rage avant, enfin, de m’apaiser grâce aux trois derniers chapitres, lueurs d’espoir. Un hymne aux femmes et à la liberté. Un premier roman réussi.

« Smita le sait : une femme n’a pas de bien propre, tout appartient à son époux. En se mariant, elle lui donne tout. En me perdant, elle cesse d’exister. »

« Alors Giulia aime Kamal en secret. Leurs amours sont clandestines. Ce sont des amours sans papiers. »

« Il valait mieux mentir, inventer, broder, tout, plutôt qu’avouer qu’on avait des enfants, en d’autres termes : des chaînes, des liens, des contraintes. Ils étaient autant de freins à votre disponibilité, à l’évolution de votre carrière. Sarah se souvient de cette femme, dans l’ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d’être promue associée et qui, à l’annonce de sa grossesse, s’était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice. C’était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait. »

La tresse, Laetitia Colombani. Grasset, 2017. 221 pages.