Déicide, ou la liberté, de Thierry Hoquet (2017)

Déicide (couverture)Dans Sexus Nullus, ou l’égalité, Ulysse Riveneuve atteignait le second tour de la présidentielle grâce à son programme suggérant de supprimer le sexe civil pour une plus grande égalité entre les citoyen.nes. Mais voilà que, le jour de l’annonce des résultats, il est enlevé par un groupuscule religieux indigné de voir bafouée la loi divine instituant que la Femme doit être soumise à l’Homme (« A l’homme, la domination. A la femme, la subordination. Ainsi le veut l’équité. », clame leur tract.). Son bras droit, Karine Dubois, féministe convaincue, décide de partir en croisade contre ce Dieu sexiste et contre les religions. Le mouvement « Déicide » est lancé !

Dans cette suite – suite qui peut néanmoins se lire indépendamment –, on retrouve tous les ingrédients qui avaient rendu Sexus Nullus si agréable à lire. Une idée séduisante (enfin, cela dépend de votre position sur la question), des arguments divers (qu’ils soient pour ou contre), une critique de la société (on reconnaît sans peine notre monde avec ses joyeusetés : les guerres, les attentats, Trump, Poutine, etc.), des débats passionnants par le biais de tracts, de plateaux télé, de conférences de presse et de vidéos sur internet, le tout agrémenté de beaucoup d’intelligence et d’un zeste d’humour.

Ce déicide, qui consiste non pas à tuer Dieu, mais à confiner la religion à la sphère privée, déchaîne les passions, chaque parti ayant sa vision de la chose. Le Parti Pour Tous, le Parti Bio, le Mouvement Radical Athée, la Coexistence Laïque…tous ont leur mot à dire. Certains propos sont parfois un peu caricaturaux ou poussés à l’extrême (par exemple, le tract laissé par les ravisseurs de Riveneuve exprime des idées véritablement moyenâgeuses qui, j’espère, ne sont pas celles de tous les croyants), mais cela permet de proposer tout un éventail de pensée.
Appuyés par des exemples, notamment historiques, les arguments sont variés et nuancés, poussant ainsi à la réflexion. Bien qu’appartenant au domaine de la fiction, Déicide est un parfait conte philosophique qui incite son lecteur ou sa lectrice à penser et à se forger sa propre opinion.

Le sujet est plus sensible et plus compliqué que la question du sexe civil. En effet, des droits fondamentaux pointent le bout de leur nez. Les libertés de conscience, d’expression et de culte sont perpétuellement invoquées par les détracteurs du déicide. Je trouve d’ailleurs que la complexité du sujet se sent dans certaines tirades qui se répètent un peu. L’auteur semble lui-même parfois s’enliser dans ce délicat débat.
Si l’idée du déicide est irréalisable, j’avoue que celle de cesser de donner voix au chapitre aux différentes religions est une idée qui serait fort appréciable. Les débats sur des sujets tels que l’avortement, l’homosexualité, etc., en seraient bien moins pollués et la société pourrait enfin avancer.

Comme dans Sexus Nullus, de nombreuses thématiques font leur apparition dans le débat provoquée par la folle idée de Karine Dubois. « La religion et son patriarchaïsme viscéral » conduisent les différents protagonistes à discuter de la sphère privée et publique, de laïcité, d’égalité entre les hommes et les femmes, entre les religions (n’est-ce pas discriminatoire d’en reconnaître certaines et pas d’autres ?). Ils abordent également la question des règles de la République, du nationalisme, du modèle républicain, du patriotisme, etc. (On frôle parfois l’overdose de République.)

J’ai été stupéfaite en découvrant les détails de l’exception de l’Alsace-Moselle. Je savais que la loi de 1905 sur la séparation de l’Etat et de l’Eglise n’était pas en vigueur, que l’Alsace-Moselle conservait un régime concordataire et que les ministres de différents cultes (catholique, protestants luthérien et réformé et israélite) étaient rémunérés par l’Etat (ce qui, en soit, me choque déjà). Toutefois, j’ignorais la somme que cela représente et j’ignorais aussi que l’éducation religieuse était obligatoire dans les écoles publiques, niveaux primaire et collège. Certes, les parents peuvent apparemment demander une dérogation (auquel cas, en primaire, ces cours sont remplacés par de la morale…), mais ça m’a quand même vraiment surprise. Comme quoi la laïcité n’est pas du tout une chose acquise sur tout le territoire de cette République prétendument « une et indivisible ». De même, la Guyane a un statut à part et l’évêque est reconnu comme un agent de catégorie A et les prêtres, des agents de catégorie B. Là encore… choc.

Mi-essai, mi-roman, Déicide, ou la liberté est un ouvrage intelligent, passionnant et amusant. En dépit des idées politiques, des réflexions religieuses et des débats philosophiques, l’écriture comme la lecture restent toujours fluides. De même que ces sujets peuvent sembler austères, le résultat est très agréable, pertinent et plein d’humour.

« En réalité, il ne s’agit pas de discuter l’existence de Dieu. Il ne s’agit pas de démystifier ou d’interdire aux croyants de croire.
Le déicide n’interdit à personne de croire ou de penser comme bon lui semble mais il confine la croyance à la sphère intime. Croyants, votre foi n’est pas une opinion comme les autres, elle n’intéresse pas la société. Gardez-la pour vous ! »

« On accuse le déicide d’être contre l’Etat de droit. La vérité est qu’un Etat de droit se borne à respecter les lois. Un Etat de droit peut interdire des propos, fermer des lieux de rassemblement, emprisonner des fauteurs de trouble : ce ne sont pas là des entorses au droit tant que c’est conforme aux textes de loi.
Ainsi, puisque la loi interdit les propos homophobes, sexistes, misogynes, racistes, on peut sans mal interdire la Bible et le Coran. Loin d’être une entorse à la loi c’en sera juste une stricte application. »

Plus d’extraits sur le site des éditions iXe.

Déicide, ou la liberté, Thierry Hoquet. Editions iXe, coll. iXe’ prime, 2017. 257 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Traité Naval :
lire un livre dont l’intrigue est en partie politique

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La tresse, de Laetitia Colombani (2017)

La tresse (couverture)Tresse n. f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés.
Cette définition ouvre ce roman qui tressera la vie de trois femmes, chacune sur un continent différent. Smita, l’Indienne, est une Intouchable qui, pour protéger sa fille de la vie de misère qui est la sienne, décide de quitter son village, consciente de la punition qu’elle pourrait encourir. Alors que son père est dans le coma suite à un accident, Giulia, la Sicilienne, découvre la faillite de l’atelier familial de perruque. Avocate renommée, Sarah, la Canadienne, flirte avec les sommets lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade.

La tresse nous offre un triste bilan sur la condition des femmes. Ces trois femmes doivent lutter contre les préjugés de la société, contre les violences faites aux femmes. Chaque jour de leur vie est un défi.
Evidemment, Smita est celle dont le destin est le plus insupportable dans « ce pays qui décidément n’aime pas beaucoup les femmes » : la femme comme une possession du mari, le viol utilisé comme une arme et comme une punition (pas seulement pour punir la femme concernée, mais aussi pour punir son père, son frère…). Mais il y a également Sarah déchirée entre son travail et ses enfants. Dans son monde de requins, la maternité et la maladie sont presque considérées comme des fautes professionnelles. Giulia, quant à elle, doit lutter contre le poids des traditions lorsque l’on vient d’une vieille famille palermitaine.
En mille occasions, les femmes sont stigmatisées, victimes dans l’indifférence générale. Evidemment, ça me bouleverse. Je m’identifie à elles et cette situation me met en rage.

« Qui croit-elle donc être, face à cette violence, cette avalanche de haine ? Pense-t-elle pouvoir y échapper ? Se croit-elle plus forte que les autres ? »

Smita, Giulia, Sarah… Les chapitres s’alternent et cette construction, pour être classique – surtout lorsque l’on rajoute des attrapes en fin de chapitre du genre « C’est alors que le miracle se produit. » –, fonctionne à merveille. J’ai été incapable de lâcher le livre, poussée par la curiosité de connaître leur destin. Peu à peu des boucles se forment et un lien entre les trois femmes se dessinent. Sans le savoir, sans se connaître, elles sont liées. J’ai aimé cette idée de cette solidarité entre les continents, de cette tresse multiculturelle.

La tresse est à mon goût un roman bouleversant et je remercie l’autrice de dénoncer ce qu’elle dénonce. Néanmoins, je ne le trouve pas parfait pour autant. Je lui reproche d’être un peu trop court et donc de ne pas creuser assez loin ses trois intrigues ainsi que ses personnages. Elle se concentre tellement sur les injustices qu’elles doivent affronter qu’elle oublie parfois de leur donner un côté plus humain. Par exemple, pour Sarah, on ne parle que du travail sous différentes déclinaisons (les enfants et le travail, la maladie et le travail, etc.), mais comment va-t-elle parler de sa maladie à ses enfants, comment vit-elle cette situation à un point de vue personnel ? Seule Giulia échappe à ce sort et a droit à des instants de joie dans sa vie. Autre conséquence de la brièveté du roman : le dénouement arrive de manière quelque peu abrupte.
Je l’ai également trouvé un poil trop documentaire par moments. Je pense notamment au passage sur le viol en Inde, plusieurs exemples de viols sont donnés, certains ont d’ailleurs fait parler en Occident. Je trouve cette énumération un peu forcée comme si l’autrice tenait à justifier son propos.

Un roman féministe qui, s’il n’est pas exempt de défauts, m’a fait connaître l’abattement et la rage avant, enfin, de m’apaiser grâce aux trois derniers chapitres, lueurs d’espoir. Un hymne aux femmes et à la liberté. Un premier roman réussi.

« Smita le sait : une femme n’a pas de bien propre, tout appartient à son époux. En se mariant, elle lui donne tout. En me perdant, elle cesse d’exister. »

« Alors Giulia aime Kamal en secret. Leurs amours sont clandestines. Ce sont des amours sans papiers. »

« Il valait mieux mentir, inventer, broder, tout, plutôt qu’avouer qu’on avait des enfants, en d’autres termes : des chaînes, des liens, des contraintes. Ils étaient autant de freins à votre disponibilité, à l’évolution de votre carrière. Sarah se souvient de cette femme, dans l’ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d’être promue associée et qui, à l’annonce de sa grossesse, s’était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice. C’était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait. »

La tresse, Laetitia Colombani. Grasset, 2017. 221 pages.

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, de Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins) (2016)

Sex Story (couverture)De la Préhistoire à nos jours, en passant par Babylone, l’Egypte et la Grèce antique, Rome, et en explorant toute l’Histoire de France, cette bande dessinée se penche sur l’histoire de la sexualité dans nos sociétés : quels étaient les interdits, quelles étaient les pratiques, quelles étaient les mœurs, comment et qui aimait-on à telle ou telle époque ?

Sex Story est une BD très intéressante et très bien renseignée. Il faut dire que Philippe Brenot, psychiatre, anthropologue et directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes, maîtrise de toute évidence son sujet. Même si l’auteur est un spécialiste, la BD se lit vraiment facilement : tout y est toujours très clair et très agréable à lire.
On constate tristement que l’histoire de la sexualité est une histoire en dents de scie, chaque libération de la sexualité ou des mœurs (homosexualité, amour libre, avortement…) ayant été suivie d’une période de répression, souvent à cause de l’Eglise (« un pas en avant, deux pas en arrière… » comme le rappellent certains personnages). Cette BD est aussi féministe car elle souligne parfaitement l’oppression des femmes, l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes, les époux et les épouses. En bref, elle montre l’omniprésence de la domination masculine (l’Egypte antique semble faire exception à cette « règle » avec des femmes qui pouvaient devenir pharaonnes et qui étaient respectées).

Sex Story 2C’est sûr, certaines anecdotes m’ont fait bondir d’indignation, toutefois, beaucoup d’autres m’ont fait pouffer de rire. Car oui, il y a beaucoup d’humour dans Sex Story, merci Laetitia Coryn. De petites remarques sarcastiques ici ou là, des dessins explicites mais sans vulgarité (ce n’est pas un ouvrage pornographique, mais ce n’est pas tout public non plus, je précise), des personnages très expressifs, quelques anachronismes dans les dessins, mais aussi dans le langage employé. Et l’humour permet d’aborder des sujets graves car une histoire de sexualité ne se fait pas sans parler de viols, d’incestes ou de mariages forcés.

Sex Story 3

(Seul point noir à mon goût : le dernier chapitre « Sexavenir » qui est pour moi totalement inutile. Les auteurs nous proposent un futur sans amour où les bébés se font en usines et où les fantasmes et désirs sont satisfaits par des implants et des hologrammes avant de disparaître de la société. Bref, une vision triste de l’avenir qui n’apporte pas grand-chose à l’ouvrage. J’aurais préféré qu’ils s’arrêtent à notre époque plutôt que de me laisser terminer ma lecture sur cette note douce-amère.)

Sex Story 4

Que puis-je donc dire de plus pour vous résumer Sex Story ? Ce n’est pas une BD pornographique, ni même érotique ; c’est une bande dessinée à la fois érudite et drôle ; c’est une BD militante et féministe ; c’est une BD vivante et passionnante aussi bien grâce aux textes qu’aux dessins ; c’est une BD à lire !

« En ce début du troisième millénaire, la sexualité nous semble partout présente, on l’aborde facilement, on la montre à l’écran, on en parle dans les médias, mais paradoxalement on l’explique peu et on ne l’enseigne presque jamais. »

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins). Les Arènes BD, 2016. 204 pages.

Dans le désordre, de Marion Brunet (2016)

Dans le désordre (couverture)Jeanne, Basile, Alison, Lucie, Jules, Tonio, Marc. Ils sont sept. Ils ne se connaissaient pas jusqu’à cette manif qui a dégénéré. Ils décident de  rester ensemble et s’installent dans un squat pour lutter, pour refuser, pour changer le monde. Dès le premier regard, entre Jeanne et Basile, c’est comme une évidence. A deux, ils découvrent l’amour.

C’est assez difficile pour moi de chroniquer ce roman. Cette lecture fut tellement forte. D’une part, j’étais scotchée à cette histoire ; de l’autre, j’étais obligée de faire des pauses tant elle me remuait.

Ces sept jeunes (et moins jeunes) sont tellement vrais. Ils disent non. Non au système, non à l’Etat, non à une triste vie passée à se laisser marcher dessus. Ils ont des rêves grands, beaux, certains diraient utopiques, des rêves d’égalité, de paix, de partage. Ils veulent d’une vie différente, une vie qu’ils auraient choisie. Une vie où ils seraient libres.
Ensemble, ils guérissent des anciennes blessures laissées par leur passé, par leurs parents parfois. Ils construisent leur révolution, leur petite société. Ils laissent le passé derrière pour, tous ensemble, regarder devant eux. Ils sont beaux avec leurs espoirs, leurs certitudes, leurs défauts. Marion Brunet nous propose de rencontrer sept caractères, sept personnages incroyablement réalistes qui trouveront tous une place dans nos cœurs car ils sont tous touchants à leur manière.

J’adore leur famille atypique, leur quotidien dans le squat. Toutefois, si cela fait rêver sur le papier, si je trouve que les habitats partagés sont une idée intéressante, je ne pense pas que je pourrais vivre ainsi. Je suis trop renfermée, j’ai mes habitudes, mes tocs, j’ai trop besoin de calme et de solitude pour pouvoir vivre ainsi à plusieurs. Je rêve aussi d’une autre vie, mais pas en commun (je serais plutôt comme le père de Jeanne, solitaire en forêt). Cependant, c’était bien de rêver autre chose le temps d’une lecture. Marion Brunet nous fait voir qu’une autre existence est possible. Marginale peut-être, mais belle tout de même.

L’écriture est vivante. Elle sort des tripes. Elle est poétique, brutale, sensuelle, flamboyante. C’est magnifique. Il y a de l’espoir, de l’amitié, de l’amour, mais aussi de la rage, de la tristesse, de la frustration. C’est réaliste, c’est chaud, c’est franc et, au final, c’est incroyablement percutant.

Et la fin… Cette fin ! Magnifique, déchirante. Evénement incroyable : j’ai pleuré sur mon bouquin (c’est tellement extrêmement rare que j’aurais du mal à citer les autres livres qui ont eu cet effet-là sur moi), mais elle était tellement belle, tellement parfaite. On reste assommé un moment, mais finalement, l’espoir renaît.

Un gigantesque coup de cœur et un coup de poing inattendu. Les personnages sont sublimes, l’histoire m’a emportée, les idées m’ont fait rêver, l’écriture est incroyable et d’une grande qualité. Une lecture qui ne me quittera pas de ci-tôt. S’il vous plaît, ne réservez pas ce livre aux adolescents, il parlera à tout le monde.

« La rumeur est immense et fait vibrer Jeanne, comme un début de fièvre. Les frissons lui remontent le long du dos, griffent sa nuque. Quelque chose va se passer bientôt, quelque chose qui gronde et qui menace. Elle le sait, sûr et certain. Ça sent la rage et la sueur des énervés. Des filles frappent sur des rideaux de fer, en rythme, avec des morceaux de bois arrachés à une palissade : un tambour oppressant, le blam-blam-blam qui accélère lentement – une annonce. Le ciel s’est assombri, la nuit est proche, comme l’hiver. »

« Jeanne savoure l’instant, au milieu de la petite meute pensante, discordante sans doute mais qui rêve d’amorcer un siège, une lutte. Elle ne cherche pas d’échappatoire. Il y a longtemps qu’elle refuse la bouillie fade d’une vie calibrée et d’un système dégueulasses, déjà mort – Marc a tellement raison. Le cynisme ne suffit plus, et elle a envie d’écraser du talon sa lucidité triste. Elle veut faire partie de l’agitation, du grand Tout qui bourdonne : entrer dans la danse. Mais pas toute seule, non. La solitaire en elle se laisse amadouer par l’élan, par les autres. »

Dans le désordre, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2016. 251 pages.

Sexus nullus ou l’égalité, de Thierry Hoquet (2015)

Sexus nullus ou l’égalité (couverture)La campagne présidentielle est lancée. Un jour, un homme s’interroge : pourquoi tous les présidents français sont-ils des hommes blancs hétérosexuels ? Pourquoi pas de femmes, pas de Noirs, pas de homos, pas de végétariens ? La France tend l’oreille vers cet électron libre, Ulysse Riveneuve, qui propose une idée : supprimer le sexe des actes civils. Devenu candidat, c’est là son seul programme. Ce simple fait – cesser de sexualiser les individus et de les formater dès la naissance à « agir en fille » ou à « agir en garçon » selon leur entrejambe – autorisera enfin une véritable égalité entre toustes quel que soit leur sexe, leur origine, leur sexualité. Cette idée, séduisante pour certain.es, irritante pour d’autres, se retrouve rapidement au cœur de débats passionnés.

J’ai trouvé cet ouvrage passionnant. Sous couvert de la fiction, Thierry Hoquet (philosophe et spécialiste de la philosophie des sciences naturelles et de la période des Lumières) avance de nombreuses idées et bon nombre d’arguments pertinents pour l’effacement du sexe civil. En faisant intervenir des partis opposés à ce projet (notamment le Parti Pour Tous qui rassemble la droite conservatrice et le FN), il peut ainsi répondre à ceux qui s’y opposent, rassurer les inquiets, convaincre les sceptiques.
Il fait également intervenir des discussions avec des notaires, des médecins, des religieux, des publicitaires (inquiets que l’on supprime des niches de consommateurs). La mention du sexe est-elle réellement fondamentale pour eux ? De toute évidence, non. Il aborde une pluralité de sujets qui permet de réfléchir aux conséquences d’une telle mesure dans les différents aspects de la vie des Français.es.

Comme tout conte philosophique qui se respecte, Sexus Nullus est aussi l’occasion de critiquer la situation politique actuelle. Il dénonce le conservatisme du Parti Pour Tous (issu de la Manif pour tous), la frilosité du Parti socialiste qui tentera pourtant de récupérer l’idée en constatant son succès naissant, l’hypocrisie des hommes politiques et des médias qui cherchent à prendre en défaut ce candidat sans parti.

« – Monsieur Riveneuve, combien la France a-t-elle de sous-marins ?
– Vous poserez la question aux autres candidats qui ont des fiches toutes prêtes pour y répondre. Pour ma part, si je suis élu il sera toujours assez tôt pour l’apprendre. L’élection présidentielle, la rencontre avec la France, ça ne se bachote pas. »

Encore plus fort, Thierry Hoquet arrive à faire de cet ouvrage (qui, à la base, parle d’une campagne présidentielle, rappelons-le) un ouvrage palpitant dont on suit les rebondissements avec intérêt. Discours, manifestes, débats sur les plateaux télévisés, tout cela s’enchaîne avec fluidité grâce à la plume pétillante et convaincante de l’auteur.

J’ai adoré ce conte philosophique qui séduit par cette idée présentée comme la solution aux inégalités. Sortir des stéréotypes de genre et permettre à chacun de devenir ce qu’il veut, n’est-ce pas un rêve magnifique ? Un texte intelligent qui pousse à la réflexion.

« Quel monde humain voulons-nous ? Cette question inspire mon programme. Nous avons tout à gagner à soutenir le véritable universalisme républicain, ce que j’appelle l’effacement des sexes. Car au-delà de l’effacement des sexes, c’est le combat pour l’égalité, la lutte contre les discriminations que nous poursuivons. »

« J’élève une petite fille. Et, crois-moi, je vois avec quelle rapidité tout le monde conspire à filliser les filles. Quand elle est née, j’avais une petite personne humaine avec moi. Maintenant, la voici qui ne veut plus porter que du rose. D’où vient ce réflexe ? N’y a-t-il pas mieux à faire ? Demain, elle va me demander du maquillage… Après-demain, un string ou un voile… Maman, tu te rends compte de ce que nous infligeons à nos enfants ? »

Sexus nullus ou l’égalité, Thierry Hoquet. Editions iXe, coll. ixe’ prime, 2015. 171 pages.

Les Autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien, de Marine Carteron (2014)

Les Autodafeurs, tome 1 (couverture)Les Autodafeurs est une trilogie absolument géniale parue entre 2014 et 2015. Elle est composée des trois tomes suivants :

  1. Mon frère est un gardien
  2. Ma sœur est une artiste de guerre
  3. Nous sommes tous des propagateurs

A la mort de leur père, Auguste et Césarine Mars voient leur vie basculer. Ils apprennent que leur famille est engagée dans un conflit séculaire qui oppose la Confrérie et les Autodafeurs. Les premiers luttent pour le triomphe de la vérité et de la connaissance tandis que les seconds tentent de manipuler les consciences par le biais de l’obscurantisme. Au centre de ce combat : les livres.

 

On pourrait dire que ce premier tome pose l’histoire, le contexte. On découvre La Confrérie et leurs ennemis de toujours : les Autodafeurs. Pendant ce temps, Auguste se fait des ennemis personnels : les BCG (alias Bernard-Gui, Conrad et Guillaume Montagues). Toutefois, on est également immédiatement plongé dans l’action et il y a beaucoup de suspense tandis que les révélations se succèdent à un rythme fou. Les pages se tournent toutes seules.

Un livre d’aventures, certes, mais qui est également bourré d’humour. Entre les remarques (idiotes, dirait Césarine) de Gus et celles totalement décalées de sa sœur, on ne s’ennuie pas.

 

Car Marine Carteron nous présente ici des personnages merveilleux. A commencer par Césarine. Cette jeune autiste, pardon, artiste Asperger de sept ans, est futée, maligne et complètement essentielle à cette histoire qu’elle fait souvent avancer. Avec ses yeux noirs emplis d’une sagesse infinie, sa logique diabolique et sa franchise déroutante, elle est, je crois, le personnage auquel je me suis le plus attachée depuis un certain temps. Elle donne beaucoup à la narration un caractère unique.

Gus, narrateur principal de cette histoire, est, quant à lui, un adolescent de quatorze ans. Il soigne son look, cherche le regard des filles, bref, un ado banal qui tombe de haut en découvrant l’héritage qui est le sien ! Il est davantage dans l’action que sa petite sœur et ses réactions sont souvent impulsives.

Néné est également impayable. Avec son allure dépareillée (un comble pour Gus qui soigne la sienne), il débarque un peu comme un ovni, mais cet écolo va être un allié indispensable pour les Mars, notamment grâce à des talents insoupçonnés par son nouvel ami.

Pour compléter le trio des Mousquetaires, je demande Bart et son admirable loyauté vis-à-vis une vieille amitié d’enfance. Car Bart est le quatrième fils Montagues… Son rôle se joue donc dans l’ombre de sa famille qu’il espionne pour le compte de la Confrérie.

Et n’oublions pas la petite Sara qui, atteinte de trisomie, est la première à faire ressentir des émotions à Césarine : apprendre à sourire, découvrir le manque de quelqu’un… L’émotion est très forte lorsque Cés parle de son amie.

Enfin, quel plaisir de lire un livre avec autant de personnages de femmes fortes : entre la mère de Gus et Cés, leur grand-mère paternelle, Cés (plus d’autres personnages féminins à découvrir dans les deux tomes suivants !), les femmes sont bien représentées et n’ont rien à envier aux hommes en terme de combat ou de logistique de guerre.

 

J’adore la manière dont l’auteure s’est approprié l’Histoire. Elle remonte à Alexandre le Grand et glisse l’aura de la Confrérie ou l’ombre des Autodafeurs derrière bon nombre d’épisodes de notre histoire. L’Inquisition et les dictatures sont des périodes dominées par les Autodafeurs tandis que la Confrérie se cache derrière les grandes découvertes, le siècle des Lumières, etc. Ça aurait pu être un peu gros, mais non, on y croit, tout fonctionne parfaitement !

Ce qui m’a également fait adorer ces livres, c’est le discours sur les livres et le savoir. Sur leur importance, sur sa place dans la société, sur la liberté que donne la connaissance… Le projet des Autodafeurs de les faire disparaître n’en apparaît que plus glaçant. Il y un très beau chapitre, très profond au début du roman, notamment ponctué par des écrits de l’Irakien Al-Jahiz datant du VIIIe siècle

 

Le livre au cœur de l’histoire, beaucoup d’humour, des personnages plus qu’attachants : Mon frère est un gardien est une merveille et un immense coup de cœur ! Avec un final explosif et encore de nombreuses questions sans réponses, ce premier tome ne donne qu’une envie : se jeter sur le second !

 

« Notre rapport au savoir est fragile. Si nous devions compter uniquement sur nos propres forces et sur le nombre d’idées se présentant à notre esprit, nous aboutirions au résultat suivant : nos connaissances seraient maigres, les projets s’écrouleraient, l’esprit de décision s’évanouirait, l’opinion personnelle deviendrait stérile, les idées perdraient toute valeur, l’énergie intellectuelle s’émousserait et les esprits se scléroseraient. »

Al-Jahiz

« Comment pouvait-on être assez salaud pour utiliser ses enfants ainsi ? Ce type était encore pire que ce que je pensais et je me sentis responsable de la vie pourrie de Bartolomé menait depuis des années par ma faute.

Allongé sur sa civière, le visage détruit par ses frères, son treillis déchiré et taché de sang, Bart ressemblait plus à un pitoyable SDF qu’à un héros de film américain et je pris conscience tout à coup que l’héroïsme pouvait avoir bien des visages.

Son courage valait beaucoup plus que celui de bien des hommes. »

« – Depuis toujours, une organisation parallèle à la nôtre, dont les membres se font appeler les « Autodafeurs », tente de retrouver nos archives pour les détruire.

– Ça, tu me l’as déjà dit ; moi, ce que j’aimerais savoir, c’est POURQUOI ils veulent les détruire !

– Parce que l’homme mauvais a toujours eu besoin d’avancer dans l’ombre et le mensonge, et que la vérité contenue dans ces manuscrits leur fait peur.

– Ben alors, pourquoi vous ne les publiez pas tout simplement ? demandai-je avec naïveté.

– Oh mais nous le faisons, c’est même le rôle du Propagateur. Mais tu sais, Auguste, rien n’est plus dangereux que de dévoiler la vérité à des hommes qui ne sont pas prêts à l’entendre.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que l’histoire nous a appris à être prudents dans nos révélations, pour éviter les bains de sang qu’elles peuvent occasionner. »

Les Autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien, Marine Carteron. Rouergue, coll. Doado, 2014. 329 pages.

La ballade d’Hester Day, de Mercedes Helnwein (2014)

La ballade d’Hester Day (couverture)La ballade d’Hester Day raconte le périple d’Hester Louise Day, tout juste 18 ans, de Fenton alias Philosophie-Man et du cousin de la première, Jethro, un petit garçon qui rêve de devenir cow-boy de l’espace. Hester Day et Fenton se sont mariés : la première pour pouvoir adopter, le second pour trouver l’inspiration pour son nouveau poème. Voilà que tous les trois partent sur les routes des Etats-Unis pour une épopée de bric et de broc dans un vieux camping-car.

 

Hester Day a du bagout. Avec elle, la réplique fuse. Elle est sarcastique parfois, mais c’est irrésistible. Elle rejette la société bourgeoise de ses parents et l’avenir qu’on a tracé pour elle. En cela, elle m’a été plutôt sympathique bien que je l’ai trouvée quelque peu caractérielle sur les bords.

J’attendais un road-movie un peu déjanté, mais plein de tendresse, de rire, d’émotions. Malheureusement, ça n’a pas fonctionné avec moi. J’ai été déçue car j’avais beaucoup aimé les deux livres édités par La belle colère que j’avais lus précédemment (Vous parler de ça et Tout plutôt qu’être moi). Ce livre se lit très vite, mais que me reste-t-il concrètement de cette lecture ? Pas grand-chose…

On a beau traverser plusieurs Etats (la Floride, le Mississippi, le Kentucky, le Missouri, le Kansas), je n’ai pas eu l’impression de voyager. Je n’ai pas eu la sensation de liberté que j’ai peu ressentir en lisant l’incroyable Nous rêvions juste de liberté d’Henri Loevenbruck.

Quant aux émotions, où sont celles des deux autres romans de La belle colère évoqués plus tôt ? Il faut dire que j’ai manqué de temps pour m’attacher aux personnages de Fenton et Jethro notamment. Pourtant, cela aurait pu marcher. Il suffit de voir leurs conversations parfois très drôles et souvent décalées car chacun vit dans son propre monde.

 

En fait, ce qui m’a bloqué, c’est que je n’y ai pas cru (pourtant, j’ai essayé !). Ce mariage, les disputes mère/fille que j’ai trouvées parfois un peu too much, les personnages qui finalement tombent un peu dans la caricature…

Malheureusement, je suis restée extérieure à cette histoire. Malgré une Hester qui avait le potentiel de me plaire et des dialogues souvent bien trouvés, je l’ai trouvé trop superficiel. Dommage, mais cela ne m’empêchera pas de découvrir les autres romans de cette petite maison que j’aime beaucoup.

« Tout le monde a des « ils », dans la vie. « Ils », c’est les gens qui te regardent bizarrement. Ceux qui se cachent derrière des buissons, prêts à tirer. C’est à cause d’eux qu’on jette des coups d’œil par-dessus son épaule. Dans mon cas, il s’agit de ma famille. »

« Je ne crois pas que deux êtres humains puissent être plus mal assortis que nous et pourtant aussi satisfaits que nous l’étions. « Imbéciles heureux », il me semble que c’est ça le terme technique. »

La ballade d’Hester Day, Mercedes Helnwein. La belle colère, 2014 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Francesca Serra. 366 pages.