Women’s Lands : construction d’une utopie : Oregon, USA 1970-2010, de Françoise Flamant (2015)

Women’s Lands retrace l’aventure de Women's Lands (couverture)lesbiennes et féministes qui ont eu le rêve, dans les années 1970, de créer des terres de femmes dans les régions boisées de l’Oregon. Fatiguées et révoltées face à la domination masculine, ces femmes découvrirent le bonheur d’être ensemble, notamment dans des groupes de parole : de là naquit le projet de proposer une autre forme de société, des îlots isolés où les femmes pourraient vivre en paix et s’exprimer librement. Ceux-ci portent les jolis noms de WomanShare, Rootworks, Cabbage Lane, Mountaingrove, Fly Away Home, OWL Farm, Rainbow’s End, Rainbow’s Other End…
Leurs valeurs étaient l’entraide, la solidarité, le partage et la discussion. Elles rendirent leurs terres accueillantes, prirent tronçonneuse, clous et marteaux pour bâtir de leurs mains leurs demeures. Elles organisaient des concerts, des ateliers et des fêtes, elles se découvrirent des talents artistiques pour la peinture, la sculpture ou la photographie tandis que bon nombre d’entre elles pratiquaient une spiritualité autour de la Déesse, la Terre, la Nature.

Toutefois, elles rencontrèrent de nombreuses difficultés. L’aménagement des Lands ne fut pas toujours aisé : apprendre à utiliser les outils habituellement « réservés » aux hommes, vivre sans eau courante et sans électricité, affronter les hivers froids et les étés caniculaires, etc. Puis d’autres dissensions apparurent au sein des groupes, liées à l’argent, aux relations amoureuses, au travail fourni, aux décisions à prendre… De plus, certaines femmes ont souligné combien il était compliqué d’exprimer son individualité dans la communauté et d’être acceptée par celle-ci.
Toutes ne restèrent pas et, à partir des années 1980, la plupart des Lands connurent un certains déclin. Aujourd’hui, certaines sont abandonnées, d’autres perdurent avec plus ou moins de succès et ont parfois changé d’objectifs pour répondre aux attentes des nouvelles générations de femmes.

Françoise Flamant s’est penchée sur les documents laissés derrière elles il y a quarante ans (journaux, production artistique, etc.), a visité leurs terres et les a rencontrées pour écouter leur témoignage.
L’écriture est vraiment agréable, ce qui rend la lecture très fluide. On se plonge facilement dans le quotidien de ces terres de femmes, dans leurs difficultés. J’ai ressenti les espoirs qu’elles plaçaient dans leurs projets et, comme elles, j’ai rêvé de les voir aboutir. Cela est amplifié par la place importante laissée aux paroles de Billie, Carol, Hawk Madrone, Janice La Verne Baker et bien d’autres habitantes des Lands.
Les explications sont suffisantes. J’entends par là que ce livre n’exige pas de connaissances particulières au préalable sur le féminisme, sur la situation politique et/ou sociale aux Etats-Unis pendant les décennies concernées, les mouvements féminismes et lesbiens existants alors, etc. Les événements sont remis dans leur contexte.
Les illustrations, documents d’archives, témoignent de leur ingéniosité et de la manière dont elles se sont adaptées à un mode de vie pas toujours facile. Photographies, croquis et dessins permettent de découvrir les fondatrices dans leur vie quotidienne ainsi que leurs terres.

J’ai eu un gros coup de cœur pour ce livre. J’ignorais totalement l’existence de telles terres de femmes dans le monde. Le sujet m’a captivée et ces femmes m’ont fascinée. Le travail de Françoise Flamant est vraiment très complet.

Ce livre nous raconte la démarche passionnante menée par ces femmes dans les années 1970 et pousse à la réflexion sur notre quotidien ou nos propres combats. Bienvenue sur les traces d’une utopie.

« Les plus radicales [féministes] estimèrent toutefois assez vite que se mobiliser pour obtenir des mesures réformistes et l’abrogation de certains privilèges masculins avait tout d’un combat de Sisyphe éternellement recommencé. D’où ce rêve qu’une autre vie était souhaitable et possible, ailleurs et maintenant. L’option séparatiste marquait une rupture dans le temps historique et patriarcal. Celles qui s’y engagèrent tenaient un même discours : « Stop au monde tel qu’il est, à son évolution, à ces jeux politiques et sociaux. Nous n’y participons plus ; nous lâchons le cours de l’histoire, car quelque chose ne va pas, quelque chose manque : nous. » »

« Cette identification fusionnelle avec la nature devint passion. Jean [Mountaingrove] écrivait dans le premier numéro de WomanSpirit :

— « La nature est devenue mon aimée. Je veux m’accorder à ses rythmes et à ses chemins. Je me vois évoluer comme un arbre, avec ses racines et ses cimes. Je me tiens ferme à l’extérieur, délicate à l’intérieur. Quand j’embrasse l’arbre, je m’embrasse. » »

 

Women’s Lands : construction d’une utopie : Oregon, USA 1970-2010, Françoise Flamant. Editions iXe, coll. Fonctions dérivées, 2015. 253 pages.

Well Well Well, n°1, septembre 2014

Well Well Well (couverture)Parce qu’il vaut mieux tard que jamais, voilà ma critique de la nouvelle revue lesbienne (et féministe) Well Well Well ! On l’a attendue longtemps, on l’a aidée de nos petits deniers à voir le jour et la voilà, la seule « belle revue traitant des lesbiennes » comme l’annonce la quatrième de couverture.

Je précise dès à présent que ce sera un avis totalement subjectif. Je n’ai pas de connaissances particulières sur la presse LGBT (lesbienne-gay-bi-trans). Beaucoup n’existait plus quand j’ai commencé à m’y intéresser, j’ai un peu consulté La Dixième Muse en ligne avant sa disparition, j’ai lu le premier numéro de Muse & Out (surtout pour l’interview de Nicola Sirkis) et j’ai peu à peu décroché de Têtu (plus encore suite à la disparition de Têtue, puis lorsque Yagg a pris la place), déçue par le contenu des articles que je trouvais souvent superficiels et parfois réducteurs ou approximatifs. Mon expérience de la presse LGBT s’arrête là.

La couverture tout d’abord, car c’est (normalement) ce que l’on voit en premier : Céline Sciamma, réalisatrice de La Naissance des Pieuvres, Tomboy et Bande de Filles, regarde le futur lecteur droit dans les yeux. Le portrait de Dorothée Smith est sobre, presque sévère avec ces couleurs froides et son léger flou. Autour, deux éléments seulement : le logo de Well Well Well et la mention « La revue lesbienne ». Le cadre est posé. J’ai beaucoup apprécié cette première page qui se détache du brouhaha aguicheur des autres revues et périodiques. On ne sait pas quels sont les articles à l’intérieur, mais il s’en dégage déjà – peut-être à cause du visage sérieux nuancé par un léger sourire de Céline Sciamma – une sensation de rigueur.

Je feuillette la revue. Amoureuse du papier et de l’objet livre, il m’est agréable de constater que la forme n’est pas négligée et qu’un soin particulier y est apporté. Belles illustrations dont plusieurs sont en pleine page, typographie confortable pour la lecture, mise en page soignée, on alterne séries de photographies et longs textes. On sent rapidement que la lecture sera fluide.

Well Well Well contenuVenons-en au plus important : que vaut le contenu ?

Les articles sont creusés et se savourent. Ils se lisent lentement du fait de leur densité, notamment avec des interviews fleuves qui tranchent agréablement avec les questions/réponses souvent superficielles.

S’il y a certes des célébrités dans ce mook (on met « magazine » et « book » dans un saladier, on touille, on en sort un « mook », ça fait encore plus cool) – Céline Sciamma, Alison Bechdel et Virginie Despentes pour ne citer qu’elles –, ce n’est pas pour écrire des articles people. De même, Céline Sciamma parle de son nouveau film, Bande de Filles, mais l’interview va plus loin qu’un simple article d’actualité portant sur la sortie d’un nouveau film et se penche sur l’intégralité de sa filmographie, ses influences, son histoire, le chemin qui l’a menée jusqu’à figurer dans ce premier numéro. De même, le dossier sur le mariage pour tous fait un point complet, en revenant sur le déroulement des évènements, les résultats, en intégrant des interviews, en évoquant la place – ou l’absence plutôt – des femmes dans les débats, etc. Bref, un point vraiment complet.

Si le reportage photo sur les équipes de foot féminines m’a moins intéressée (le sport, ma seule allergie…) de même que le micro-trottoir sur la drague ou les lieux parisiens où sortir, j’ai adoré l’article sur la vie des homosexuelles dans les années 1960 ainsi que les témoignages de trans : une manière de découvrir d’autres vies que la mienne. Les interviews d’Alison Bechdel, auteure de romans graphiques, ou de Zanele Muholi, photographe sud-africaine, ont ravi l’assoiffée de culture que je suis et ça m’a fait plaisir de retrouver La P’tite Blan et Guéna que je suis les parutions pour la première et le blog pour la seconde.

(En passant, dans l’enquête sur la biphobie chez les homosexuelles, « 9% des lesbiennes affirment qu’elles ne pourraient pas coucher avec une bisexuelle »… J’ai bloqué sur ce chiffre. Comment peut-on être aussi obtuse ? Déjà affirmer ne pas pouvoir coucher avec un homme, je trouve ça un peu présomptueux car le cœur peut mener à des chemins – ou des lits – inattendus, mais affirmer ne pas pouvoir avoir une relation avec une personne qui, elle, fréquente les deux sexes… je trouve que c’est un comportement très fermé qui me laisse perplexe… Fin de la parenthèse.)

Le projet Well Well Well est porté par une équipe vraiment sympathique et dynamique. C’est un lourd travail que ces treize filles mènent en parallèle de leur « véritable » travail (je mets « véritable » entre guillemets car écrire, préparer, éditer, diffuser et distribuer une revue est également un véritable – et énorme – travail). Elles en ont été récompensées par des critiques favorables et surtout par un gros succès puisque le numéro 1 s’est rapidement trouvé épuisé.

J’ai été convaincue et agréablement surprise par ce premier numéro, rempli de qualités et de sérieux dans l’objet que dans le contenu. Il s’agit réellement de journalisme sur la culture lesbienne et Well Well Well pourra sans nul doute séduire toutes les femmes et non seulement celles qui aiment les femmes.

Épuré dans la forme, riche dans le fond. Il y en a vraiment pour tous les goûts : culture, sport, cinéma, féminisme photographies, société, « instant détente » avec les BD, histoire… Tout le monde peut trouver un article qui le touchera peut-être plus parmi ces 128 pages.

Périodique biannuel, le numéro 2 devrait sortir au printemps et c’est avec plaisir que je le découvrirai.

 

« Un média à destination « des lesbiennes » ? Joli objectif… mais c’est le début des ennuis. Comment s’adresser à toutes ces femmes qui viennent d’horizons si différents et qui n’ont en commun qu’une orientation sexuelle ? Comment parler à la jeune clubbeuse qui vient de faire son coming out, tout en intéressant la mère de famille adepte de grande littérature ? Il y a celles qui aspirent à un média très militant ; d’autres qui plaident pour un peu de futilité. Il y a celles qui veulent du sport-et-que-du-sport, ou de la musique, ou du people… Difficile de séduire les unes sans déplaire aux autres. »

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Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, d’Hubert, dessins de Cyril Pedrosa, Audrey Spiry, Alexis Dormal, Jeromeuh… (2013)

Les gens normauxQu’est-ce que la normalité ? Existe-t-elle vraiment ? La société n’est pas normale, mais normée : elle classe, met des étiquettes, range dans des boîtes. Et ceux qui ne rentrent pas dans les bonnes boîtes en font les frais. Les gens normaux aborde la question du genre, de l’homosexualité et de la transidentité à travers dix témoignages recueillis à l’aide du centre LGBT de Touraine.

Ce livre est né dans une année tumultueuse pour les gays, les lesbiennes, les bi ou les trans. Car si 2013, c’est l’adoption du mariage pour tous et la Palme d’or de La vie d’Adèle, c’est aussi la haine des « Manif’ pour tous », les dangereux amalgames entre homosexualité et pédophilie, la prise de parole en public de l’Église dans des affaires de l’État, les tabassages de jeunes gays, la loi russe interdisant « la propagande homosexuelle »…

C’est un ouvrage assez complet qui parle du SIDA dans les années 1980 et de nos jours, de l’homoparentalité, de la transidentité, des opinions politiques et religieuses (comment être gay et soutenir des partis de droite ? comment conjuguer son homosexualité et sa foi en Dieu ?), des relations avec les parents (notamment avec la mère pour une fille), de l’homophobie dans des pays africains, mais aussi au travail. On découvre le parcours d’un homme ayant perdu son conjoint, d’une mère, d’une Guinéen qui a émigré en France, d’un chrétien et d’un musulman croyants, etc.

Le parti qui a été adopté est d’illustrer à la fois l’entretien (en mettant face à face Hubert et son interlocuteur en train d’échanger) et les témoignages. Les dessins sont réalistes, mais évoluent évidemment selon le trait des onze dessinateurs différents ayant contribué à ce livre. Cela lui confère une richesse et une diversité intéressantes qui m’ont permis de découvrir de nombreux artistes.

Entre les témoignages se glissent cinq textes de chercheurs, spécialistes, conférenciers, sociologues comme Eric Fassin ou Michelle Perrot qui traitent de l’homosexualité selon différentes approches : la législation française, le lesbianisme, l’homophobie religieuse, les normes de l’hétérosexualité et la transidentité. La préface est rédigée par Robert Badinter, l’ancien Garde des Sceaux qui a soutenu activement la dépénalisation de l’homosexualité en 1982 et la création du Pacs en 1999, et porte sur les discriminations et les violences subies par les LGBT. Enfin, une carte et une annexe présente le statut légal de l’homosexualité pays par pays.

C’est donc une bande dessinée extrêmement riche et documentée qui apporte plusieurs éclairages sur des sujets parfois complexes, que ce soit par le biais des histoires personnelles ou des textes théoriques parfois compliqués bien que passionnant.

A lire pour se défaire de tous préjugés.

« A cet égard, l’ouvrage réalisé par bd BOUM et Les Rendez-vous de l’Histoire témoigne de cette difficulté d’être reconnu et accepté comme homosexuel par tous, avec la simplicité et le respect qu’on doit à tout être humain dans une société libéré de ses préjugés et de ses pulsions à l’encontre de ceux que certains ressentent encore comme différents et donc comme menaçants. »

(Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux, ancien président du Conseil constitutionnel)

« Il n’y a vraiment pas de modèle de vie contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire. »

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, ouvrage collectif. Casterman et BD Boum, 2013. 229 pages.

Coming Out : une histoire de sortie de placard…, de Blan et Galou (2010)

La p'tite Blan. 2, Coming OutComing Out est un tout petit livre : quinze centimètres pour moins de cent pages. Sa couverture jaune attire le regard. On jette un œil : « Previously dans « La p’tite Blan » », peut-on lire. On tourne quelques pages avant d’entrer dans cette « histoire de sortie de placard » comme l’indique le sous-titre.

La p’tite Blan a découvert qu’elle était lesbienne. Et maintenant qu’elle en est consciente, elle va le dire à tout le monde pour être vraiment elle et laisser loin derrière tous les faux-semblants. Mais ce n’est pas si simple : comment l’annoncer ? Faut-il le dire à ses parents ? Les séances chez le psy se révélant inutiles (« De toute façon, psy c’est pas un métier, c’est une source de revenu. Et la seule personne qui se porte mieux après un RV chez le psy, c’est le psy ! »), elle fait face à l’incompréhension, à l’intolérance, à l’hypocrisie, au rejet. Bref, aux regards inopportuns des autres.

La p’tite Blan, c’est un dessin minimaliste qui en dit beaucoup : pas besoin de décalquer la réalité pour transmettre une émotion, transcrire une expression. C’est aussi beaucoup d’humour qui parle d’un sujet sérieux. Les situations sont vraies et l’on peut s’y reconnaître. J’ai beaucoup aimé ce qu’elle dit sur le coming out : on ne devrait pas avoir à se déclarer homosexuel(le), la sexualité de chacun ne regarde pas le reste du monde. Je cite : « J’ai réalisé que c’était pas moi qui choisissais de faire mon coming out. C’était l’hypocrite bienveillance de la société qui m’obligeait à le faire. »

Une bande dessinée qui se lit trop vite, comique et intelligente, et qui m’a donné envie de lire les trois autres tomes dont le dernier est sorti il y a peu de temps !

Je remercie encore une fois Babelio, Masse Critique et les éditions Blandine Lacour de m’avoir donné l’occasion de rigoler avec la p’tite Blan ! Et merci à Blan pour la petite dédicace !

Coming Out : une histoire de sortie de placard…, Blan (textes) et Galou (dessin). Editions Blandine Lacour, coll. Journal Intimement Public, 2010. 96 pages.

La p’tite Blan (collection « Journal Intimement Public ») :

  • Coming Soon : naissance d’une déviante
  • Coming Out : une histoire de sortie de placard…
  • Coming Back : le retour de la lesbienne
  • Guide de survie en milieu sexiste
  • Je ne suis pas un produit fini

Par Blan et Galou :

  • Sois gentil, tais-toi et dors

Par Galou : 

  • Mise en quarantaine