Contes et légendes inachevés, de J.R.R. Tolkien (1980, ouvrage posthume)

Contes et légendes inachevés (couverture)(Je dois dire que j’ai du mal à écrire ce titre correctement, j’ai toujours envie de mettre –ées à la fin. Ce serait tellement plus joli et agréable en appliquant la règle de proximité…)

Dans cette intégrale sont réunis les textes concernant le Premier Âge (pour en savoir plus sur Tuor et Gondolin dont parlait déjà Le Silmarillion ou sur les enfants de Húrin), le Second Âge (pour partir sur l’île de Númenor et rencontrer Galadriel et Celeborn bien avant les événements du Seigneur des Anneaux) et le Troisième Âge (dont les textes compléteront Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux : on découvrira, par exemple, les virulentes protestations de Thorin quant à inclure Bilbo dans leurs plans et son mépris initial pour le Hobbit et le périple des Nazgûls lorsqu’ils partirent en quête de l’Anneau). Enfin, une quatrième partie apporte des précisions intéressantes sur les Drúedain, les Istari (les Mages dont Gandalf et Saruman font partie) et les Palantíri.

Après Le Seigneur des Anneaux, Le Hobbit, Le Silmarillion et une biographie de Tolkien, je poursuis ma découverte de l’œuvre de l’écrivain. Comme Le Silmarillion, ce livre a été publié par son fils, Christopher Tolkien, qui a annoté et parfois remis en forme des histoires écrites par son père. Si les textes présents dans ce recueil répètent parfois ce qui a été dit dans d’autres livres, c’est loin d’être systématiquement le cas. Au contraire, ils étoffent les aventures narrées ailleurs, s’offrent le temps de contempler un paysage, de détailler des relations entre les personnages. Bref, ils sont souvent contemplatifs et rebuteront probablement les lecteurs et lectrices qui n’aiment guère se perdre dans des détails.
Ce n’est donc pas un ouvrage romancé de A à Z : il y a parfois de simples fragments, encadrés, complétés et expliqués par des commentaires de Christopher Tolkien. Tout au long du roman, j’ai imaginé le bureau de Tolkien, des feuillets partout, des débuts d’histoire dans un carnet, un approfondissement dans un autre, une version par-ci et une version par-là, et son fils au milieu de tout ça, tentant de rassembler le tout.
Je dois dire que ce livre commence à devenir pointu. Des prérequis sont nécessaires : il faut avoir lu Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion (et un peu Le Hobbit) pour ne pas être largué·e. D’ailleurs, si je commence à connaître plutôt bien Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit, ce n’est pas le cas du Silmarillion et je me suis réjouie que mon unique lecture de ce dernier ne soit pas trop ancienne car, autrement, j’aurais été totalement perdue (j’ai malgré tout dû y rejeter un ou deux coups d’œil).
La lecture est donc moins fluide et il est plus difficile de s’y plonger comme on s’immerge dans un roman. D’où le fait que j’ai pris mon temps, entrecoupant ma découverte de l’histoire de la Terre du Milieu par des excursions dans d’autres univers.

S’il est moins aisé de prime abord, il n’en reste pas moins impressionnant comme toujours lorsque l’on parle de Tolkien. Il aborde ici des considérations étymologiques, chronologiques, historiques, linguistiques, généalogiques, géographiques (et sûrement plein d’autres –iques auxquels je ne pense pas). Tolkien me fascine toujours davantage.
Il savait qu’à tel endroit le sentier était en pente, qu’à tel autre la rivière s’évasait un petit lac avant de repartir en bouillonnant, etc. Sous sa plume – dans le texte comme dans les extraits de lettres parfois rapportés – la Terre du Milieu semble être un vrai pays qu’il aurait mille fois parcouru jusqu’à le connaître par cœur. C’est sans doute le cas, mais en esprit seulement.
Encore une fois, il nous prouve qu’aucun élément n’est laissé au hasard et que tout est explicable. L’une des notes (il y a beaucoup de notes dans cet ouvrage, il ne faut pas y être allergique) reprend une lettre de 1956 dans laquelle Tolkien écrivait : « Dans Le Seigneur des Anneaux, il n’est presque jamais fait référence à quelque chose qui n’ait pas son existence propre (en tant que réalité d’ordre secondaire, ou sous-jacente à la création) (…) Les chats de la Reine Berúthiel et les noms des deux autres mages (avec Saruman, Gandalf et Radagast, ils étaient cinq) sont les seules exceptions qui me viennent en mémoire. » Sauf que Christopher Tolkien nous fournit l’histoire de la Reine Berúthiel qui existait malgré tout, griffonnée comme simple ébauche. Alors je n’ai pas relu Le Seigneur des Anneaux pour vérifier la véracité de cette information – d’autant que je n’ai pas connaissance de tout ce que Tolkien a écrit sans que ce soit publié – mais ça montre une nouvelle fois la profondeur de l’univers auquel il a donné vie.
Je pourrais encore disserter là-dessus parce que je n’ai pas parlé des noms pour lesquels il semblait à chaque fois avoir une explication étymologique (sachant qu’un certain nombre de personnages en ont plusieurs), qu’il passe du sindarin au quenya en allant se référer au vieux norrois ou à une autre langue morte, comme si s’était d’une évidence absolue. Mais je ne vais pas vous réécrire le livre simplement pour vous faire comprendre mon admiration.

Contes et légendes inachevé(e)s est un ouvrage passionnant, mais qui plaira avant tout à celles et ceux qui ont lu les autres romans de l’écrivain et qui, inlassables curieux, souhaitent en savoir toujours davantage, faute de pouvoir visiter la Comté, le Gondor ou la Lórien par leurs propres moyens.

 Un point négatif tout de même en rien imputable aux Tolkien, père et fils : les erreurs dans la traduction. Comme dans tous les livres de Tolkien que j’ai lus à présent, celui-ci est truffé de coquilles et de fautes. Aargh ! On ne parle pas d’une coquille parmi les cinq cents pages, non, c’est fréquent et horripilant. Des noms de personnages sont parfois mélangés ! (Ce qui, pour le coup, sont peut-être des erreurs déjà présentes dans la version originale.) Il faut avoir l’esprit alerte en s’y plongeant pour ne pas se faire avoir par ces aberrantes erreurs. C’est une déception sans cesse renouvelée mais qui me laisse systématiquement abasourdie. Il me semble qu’un auteur de la stature de Tolkien, lu comme Tolkien l’est, mériterait un peu plus de soin dans le travail d’édition. Je ne comprends absolument pas.

Contes et légendes inachevés, intégrale, J.R.R. Tolkien, Christopher Tolkien (introduction, commentaire et cartes). Pocket, 2014 (1980 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1982, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Tina Jolas. 526 pages.

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Le Silmarillion, de J.R.R. Tolkien (1977, ouvrage posthume)

Le Silmarillion (couverture)Après mes lectures du Seigneur des Anneaux et de la biographie de Tolkien par Humphrey Carpenter, j’ai poursuivi l’exploration de cet univers incroyable avec Le Silmarillion. Il a longtemps traîné sur mes étagères, j’avais entendu dire qu’il était particulièrement fastidieux à lire et je craignais d’être déçue. Ça n’a pas été le cas DU TOUT.

Le Silmarillion est composé de plusieurs récits qui commencent à la création du monde et courent jusqu’au départ des derniers Elfes :

  • « Ainulindalë » raconte la création du monde par Eru Ilúvatar et les Ainur et comment certains des Ainur descendirent sur la terre et prirent le nom de Valar ;
  • « Valaquenta » présente les quatorze Reines et Seigneurs de Valar, les Maiar, puissances de degré moindre qui les accompagnèrent, ainsi que leur grand ennemi, Melkor, aussi connu sous le nom de Morgoth ;
  • « Quenta Silmarillion » constitue la plus grand part du livre et relate l’arrivée des Elfes et des Humains, la création des Silmarils et tous les malheurs qu’ils engendrèrent ;
  • « Akallabeth » détaille les événements qui conduisirent à la chute de Númenor ;
  • « Les Anneaux de Pouvoir et le Troisième Âge » narre la prise de pouvoir de Sauron, lieutenant de Morgoth et résume la guerre de l’Anneau.

A travers ce livre – Tolkien ne parvint jamais à s’atteler sérieusement à sa révision et il fut donc publié à titre posthume par son fils comme cela avait été décidé –, c’est toute la mythologie de l’univers de Tolkien qui se déploie. C’est un livre de contes et de légendes, anthologie des histoires que les habitants de la Terre du Milieu se racontent le soir. Ce n’est pas vraiment un roman comme Le Seigneur des Anneaux ou Bilbo le Hobbit.

Ainsi je ne me suis pas véritablement attachée aux personnages. J’ai parfois eu une pincée d’affection pour certain·es, mais au final, j’étais assez détachée – quoique intéressée – de leur sort. Parce qu’ils sont nombreux, mais surtout parce qu’ils sont inaccessibles. Trop beaux, trop grands, trop nobles. Mythologiques. Globalement, tout semble très facile pour eux (sauf abattre Morgoth) et je n’ai pas eu le temps de trembler pour eux. En outre, il y a cette idée omniprésente de destinée. Les personnages ne semblent pas pouvoir échapper au chemin qui leur est tracé et malédictions, prophéties et autres prédictions pleuvent sur eux et annoncent leur futur.
Je comparerais ça avec les histoires de la mythologie grecque par exemple. J’ai toujours adoré ça, mais je ne me suis jamais sentie proche des grands héros comme Héraclès, Thésée, Jason ou Persée, je n’ai jamais eu peur pour eux et leur destinée semblait souvent bien écrite entre les mains des divinités de l’Olympa.

Toutefois, ce constat ne m’a pas empêchée d’adorer cette lecture. J’ai été ravie de trouver des réponses aux multiples questions que l’on peut se poser en lisant Le Seigneur des Anneaux : qui est Elbereth et Elendil et Eärendil et Luthien et Húrin ? qui était Morgoth ? qu’y a-t-il à l’Ouest des Terres du Milieu et où partent les Elfes ? comment survint la chute de Núménor et comment fut sauvé l’Arbre Blanc ? Tout cela est absolument fascinant !
A vrai dire, je ne sais pas si j’aurais autant aimé ce livre sans ma relecture du Seigneur des Anneaux. Le Silmarillion est venu compléter les histoires superficiellement abordées dans ce dernier. Ou alors, je pense qu’il faut vraiment l’aborder comme un livre de mythologie et non comme un roman.
En outre, certains épisodes sont grandioses. Les éléments déchaînés lors de la chute de Númenor, le remodelage du monde par Eru Ilúvatar, l’orgueil des Humains face à la colère des divinités… L’orgueil. Il est omniprésent, celui-là. L’orgueil des Humains, l’orgueil des Elfes, l’orgueil des Valar. Vanité et folie, rêves de puissance et de richesse, fourbement encouragés par les paroles perfides de Morgoth, conduisant à leur perte tous ceux qui y succombent. La perpétuelle lutte contre le Mal, combat qui semble vain – quand on a affaire à des êtres aussi faibles que les Humains, mais les Elfes ne sont pas toujours irréprochables – et qui, pourtant, trouve toujours quelqu’un pour reprendre le flambeau.

J’avais entendu dire qu’il était quelque peu aride à la lecture : verdict ? Pas de mon point de vue. La lecture fut fluide et j’ai dévoré les épisodes les uns à la suite des autres, avides d’en savoir davantage. Après, n’oublions pas que c’est signé Tolkien, grand amoureux des langues et des noms propres.
Certes, au début, les noms de Valar jetés ici et là perturbent un peu, j’ai même fait une liste pour retrouver en un clin d’œil qui « gère » quoi, mais finalement, les choses entrent assez vite en tête et Manwë devient synonyme de seigneur de l’air et de tous les Valar, Yavanna des plantes et de la vie sur Terre, Aulë de la terre, Varda des étoiles, Nienna des souffrances, Ulmo de l’eau, etc. Pas plus compliqué que de retenir les divinités grecques.
Certes, il n’est pas difficile de se perdre parmi les noms de peuples elfiques, différents en fonction de leur origine ou de leur lieu de résidence, ce qui nous donne les Eldar, les Avari, les Vanyar, les Noldor, les Teleri, les Calaquendi, les Moriquendi, les Sindar… et ça continue.
Certes, Tolkien nous assomme parfois avec ses lieux aux cinquante noms dans cinquante langues (Andor, le Pays de l’Offrande = Elenna, la Route de l’Etoile = Anadûn, l’Occidentale = Númenorë) et avec ses généalogies sans fin. Un exemple ? « Hador eut deux fils, Gador et Gundor, les fils de Galdor furent Húrine qui engendra Túrin, le Fléau de Glaurung, et Huor qui engendra Tuor, père d’Eärendil le Béni. Brégor fut le fils de Boromir et eut deux fils, Bregolas et Barahir, et Bregolas engendra Baragund et Belegund. Morwen fut la fille de Baragund, la mère de Túrin, et Rían fut la fille de Belegund, la mère de Tuor. Mais le fils de Barahir fut Beren le Manchot, celui qui gagna l’amour de Lúthien, la fille du Roi Thingol, et retourna d’entre les Morts et d’eux furent issus Elwing épouse d’Eärendil et tous les Rois de Númenor qui suivirent. » Pfiou. Sacré morceau.
Ça fait peur, non ? Je vous rassure, c’est plus simple lorsqu’on lit tout le livre – et pas uniquement les passages les plus arides (qui ne sont pas si nombreux en réalité) – et qu’on côtoie un peu plus longtemps tous ces protagonistes. Et si on se mélange malgré tout (je ne mentirais pas, ça arrive), les annexes – arbres généalogiques, carte et index des noms propres – sont d’une aide fabuleuse pour y voir un peu plus clair.

Donc ne vous laissez pas effrayer par mon dernier paragraphe, ce n’est pas si effrayant. Au contraire, ma lecture fut particulièrement agréable (et je pense que c’est un livre qui transporte ou rebute, à vous de voir de quel côté de la frontière vous êtes). Le Silmarillion est un livre de contes et de récits mythologiques absolument fascinants qui confirment la profondeur de l’univers créé par Tolkien.

« Alors Fëanor fit un serment terrible. Ses sept fils sautèrent à ses côtés et firent ensemble la même promesse. Le reflet des torches ensanglanta leurs épées. Un serment que nul ne pourrait briser ni reprendre même au nom d’Ilúvatar, sans attirer sur sa tête les Ténèbres Eternelles. Ils prirent pour témoins Manwë et Varda et les hauteurs sacrées du Taniquetil et jurèrent de poursuivre de leur haine et de leur vengeance jusqu’aux confins du monde tout Valar, Démon, Elfe, tout Homme ou tout être encore à naître, toute créature grande ou petite, bonne ou mauvaise qui pourrait venir au monde jusqu’à la fin des temps et qui aurait un Silmaril en sa possession. »

« A mesure que passaient les années et que Maeglin regardait Idril, qu’il attendait Idril, l’amour en son cœur se changeait en ténèbres. Il cherchait d’autant plus à prendre le dessus en d’autres affaires, ne s’épargnait nulle peine, nul fardeau pour gagner du pouvoir.
Ainsi en était-il à Gondolin : au milieu de ce royaume bienheureux, et tant que dura sa gloire, il y germait une semence maudite. »

Le Silmarillion, J.R.R. Tolkien, édition établie et préfacée par Christopher Tolkien. Editions Pocket, 2001 (1977 pour l’édition originale. Editions Christian Bourgeois, 1978, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Allen. 478 pages.

Sarcelles-Dakar, d’Insa Sané (2006)

Sarcelles-Dakar (couverture)1995, Sarcelles. Djiraël partage sa vie entre les filles, les potes et les petites combines. Un quotidien qui va être bouleversé par un voyage en famille vers le Sénégal. Djiraël va être transformé par ce périple au pays de ses racines, ce pays qu’il avait quitté il y a si longtemps mais qui continuait de résonner en lui.

J’ai adoré Les cancres de Rousseau et j’avoue que Sarcelles-Dakar m’a un peu fait l’effet d’une douche froide. La plume d’Insa Sané ne m’a pas du tout emportée comme dans le précédent. Outre une vulgarité un peu trop présente à mon goût et une avalanche de marques (sachant que je ne m’y intéresse pas, que ça ne me parle pas et que ça me laisse totalement de marbre), l’usage abusif du verlan a véritablement freiné ma lecture, me demandant à chaque fois une ou deux secondes de réflexion pour remettre les syllabes à l’endroit (non, je ne suis vraiment pas familière du verlan) : « les taspés », « dans mon tier-quar », « on les a vesqui », « les teurinspects »… Stop ! Un peu, pas de problème, mais là, c’était trop.
Il faut dire qu’il s’agit là de son premier roman et que Les cancre de Rousseau, narrant des événements se déroulant juste avant ceux de ce volume-ci, est son dernier, publié dix ans plus tard. On y retrouve son écriture rythmée et directe, mais on peut clairement en apprécier l’évolution.

De même, je m’étais habituée au Djiraël des Cancres et celui de Sarcelles-Dakar m’a été, dans les premiers chapitres, moins sympathique. Attention SPOILERS sur Les cancres de Rousseau : le Djiraël qui haïssait son premier joint en fume désormais deux par jour, le Djiraël prêt à tout pour sauver un prof, aider les élèves à passer leur bac et prouver qu’il n’est pas juste un cancre sèche la fac parce que « ça [le] saoule » et préfère aller braquer des mecs. Fin des spoilers. D’accord… Il a beaucoup changé en moins d’un mois quand même. (Encore une fois, ce « nouveau » Djiraël a été imaginé avant celui des Cancres, je sais.)

Cela dit, même si la lecture a été moins agréable, tout n’est pas à jeter dans ce roman. Au contraire. Si le début ne m’a pas vraiment intéressée, les choses ont commencé à changer lorsque Djiraël et sa famille ont embarqué pour le Sénégal (une histoire de paternel dont je ne dirai rien). On y découvre une autre réalité, plus dure que celle que Djiraël croyait vivre en banlieue, plus miséreuse. Les magouilles, l’incertitude du lendemain, la pauvreté…
Et à cette Afrique-là, se mêlent également l’Afrique riche en contes, en traditions et en rituels. Des histoires étranges y sont racontées, y sont vécues. Un univers magique, entre légendes et magie qui redonnera à un Djiraël désabusé un peu d’espoir tout en apportant un enchantement depuis longtemps disparu à son quotidien.

Ce voyage vers ses racines place Djiraël face à ses contradictions et le personnage apparaît un peu plus complexe, poussé à davantage de maturité (et remontant dans mon estime). Là-bas, on l’appelle « francenabé » et lui qui se sentait en bas de l’échelle en France est maintenant un privilégié.

« – Oui, je sais… En France on t’appelle « l’immigré » et ici, on te prend pour un Français.
– Bah, en réalité, j’suis juste un Sénégalais. »

Ce premier roman d’Insa Sané n’est donc pas exempt de défauts, mais c’est également un bon livre, à la fois vivant et poétique, à la fois brutal et tendre, dans lequel l’auteur nous fait voyager entre plusieurs mondes, de la banlieue parisienne au Sénégal, un pays à plusieurs facettes, de la sombre misère à la richesse des histoires ancestrales.

(Avec ce livre, j’ai d’ailleurs découvert que ma chienne possédait un certain goût artistique puisqu’elle a tenté de le transformer en œuvre d’art en papier mâché. (J’essaie d’en rire, mais je n’en reviens toujours pas quand je vois l’état du bouquin, encore lisible heureusement.) Mon livre, tout beau tout neuf…)

« Alors, ce dernier s’était mis à pleurer et à courir sans arrêt. Il pensait qu’en courant, il aurait pu rejoindre sa famille. Avec le temps, il avait fini par comprendre que la France se situait bien trop loin pour qu’il puisse s’y rendre avec ses petites jambes. A chaque fois qu’un avion passait au-dessus de sa tête, le petit garçon était triste, et il criait des mots pour que l’appareil les porte à sa mère.
Ce petit garçon, c’était moi. »

« Je voyais des mômes qui n’avaient plus l’air d’être de enfants, alors je me suis dit qu’ici les enfants devaient naître vieux. Ça m’a foutu les boules. »

Sarcelles-Dakar, Insa Sané. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017 (2006 pour la première édition). 164 pages.

Jonathan Strange & Mr Norrell, de Susanna Clarke (2004)

Jonathan Strange & Mr Norrell (couverture)1806. La magie a quasiment disparue d’Angleterre. Elle est seulement étudiée par des magiciens théoriciens incapables de la moindre prouesse. C’est à cette époque que deux érudits enthousiastes tirent de sa solitude le revêche Mr Norrell qui se révèle être un praticien fort doué. Bientôt surnommé le Plus Grand Magicien d’Angleterre, il apporte son aide au gouvernement britannique et ne tarde pas à trouver un apprenti à la hauteur de ses exigences en la personne de Jonathan Strange. Mais ce dernier n’a pas les réticences de son maître envers les fées et d’autres formes plus sombres de magie.

Jonathan Strange & Mr Norrell trône sur l’une de mes étagères depuis des temps immémoriaux (si, si, rien que ça), mais la taille de la brique (848 pages avec une police plutôt petite) m’a toujours fait repousser sa lecture (manque de temps, envie de lire davantage pour alimenter le blog, etc.). Et pourtant, une fois lancée dans ce roman, les pages semblaient se tourner toutes seules et j’aurais aimé continuer encore longtemps (sauf que ce n’est pas le plus pratique des livres à lire dans le métro). J’ai été complètement happée par cette histoire et je ne me reconnais pas du tout dans les nombreux commentaires sur Livraddict déplorant la longueur du roman. (Je les comprends cependant tout à fait, la lecture doit être particulièrement longue si l’on n’accroche pas à l’histoire, dans ce livre-ci plus que pour tout autre.)

Les descriptions ne me dérangeant pas outre mesure, j’ai trouvé en Jonathan Strange & Mr Norrell un roman riche qui est aussi bien un roman de fantasy (mais très différent d’Harry Potter ou du Seigneur des Anneaux auxquels il a parfois été comparé) qu’une fresque historique. Nous sommes tour à tour plongés dans les guerres napoléoniennes – que ce soit sur les mers, au Portugal et en Espagne, ou encore à Waterloo – et dans la société anglaise du XIXe siècle – aussi bien du côté des nobles et autres gentlemen que des domestiques. Evidemment, Susanna Clarke y injecte une bonne dose de magie qui vient pimenter le tout.
Evoquant irrésistiblement un roman de Jane Austen, nous découvrons les relations entre les uns et les autres, les usages, les bals et réceptions mondaines, les différences de classes ou encore le fonctionnement du gouvernement (à une époque où le roi était complètement fou et écarté du pouvoir).
La langue très soignée est parfaitement en accord avec l’époque et le style du roman. Avec une affection particulière pour les longues phrases, elle est subtile, délicate et riche en magnifiques images. Bref, littérairement parlant, c’est un bijou qui rend un bel hommage à la littérature anglaise du XIXe.

C’est, en outre, un véritable voyage, l’autrice nous donnant à voir les magnifiques paysages ainsi que les somptueuses et/ou intrigantes demeures arpentées par ses personnages. C’est un véritable hymne à la beauté de son pays, une terre bercée par la magie depuis toujours. La magie est intrinsèquement liée à l’Angleterre et Susanna Clarke puise dans Shakespeare (le nom d’Obéron traversent ici et là le récit), dans les légendes et dans la mythologie pour créer son propre univers.

Susanna Clarke utilise également un autre procédé pour étoffer son récit : les notes de bas de pages. Celles-ci citent parfois des ouvrages de magie, mais servent surtout à narrer des histoires parallèles passionnantes. Ces anecdotes – tantôt amusantes, tantôt pittoresques, tantôt troublantes… – permettent d’en apprendre davantage sur la magie, les praticiens des temps passés les fées, le Roi Corbeau ou l’histoire de l’Angleterre. S’étirant parfois sur plusieurs pages (du jamais vu), ces incroyables notes contribuent encore davantage à l’enrichissement du roman.

La longueur du récit permet à l’autrice de développer en profondeur ses personnages, que ce soit dans leur grandeur et dans leur bassesse, dans leurs aspects les plus sublimes et les plus repoussants, nous offrant alors l’opportunité de les connaître presque intimement. Difficile de ne pas s’attacher à Jonathan Strange, Childermass, Arabella Strange, Stephen Black ou même à l’irascible et irritant Gilbert Norrell. Les manipulateurs et antipathiques Drawlight et Lascelles sont tout aussi intéressants (l’un d’eux devenant même franchement pathétique avant la fin du roman) tandis que le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon se révèle dérangeant, fantasque et totalement inhumain. Au-dessus de tous ces personnages, plane l’ombre du mystérieux John Uskglass, le Roi Corbeau dont certains et certaines espèrent ardemment le retour.
Les personnages oscillent tout au long du roman entre raison et folie. La frontière est mince entre les deux. Mr Norrell est un homme très rationnel tandis que Strange se laisse davantage porter par son instinct. Tous deux ont d’ailleurs un petit côté Dr Jekyll et Mr Hyde, ce qui les rend à la fois antagonistes et complémentaires. La folie n’est d’ailleurs pas forcément mal considérée, les fous et les fées ayant toujours été proches.

Alors certes, le rythme est lent, mais laissez-vous bercer par cette ambiance envoûtante, moins paisible qu’on ne le croit, laissez-vous emmener à travers cette Angleterre parcourue de chemins de fées et de demeures abandonnées, laissez-vous captiver par cette renaissance d’une magie ancestrale qui parle aux pierres, aux arbres et aux cours d’eau. Page après page, l’histoire devient de plus en plus sombre, plus torturée, pour finir en apothéose dans la troisième et dernière partie.

Grâce à la richesse de cette histoire, la délicatesse de la plume de Susanna Clarke et aux touches d’humour british qui ponctuent le récit, je suis totalement tombée sous le charme unique de ce roman. Une perle véritablement ensorcelante qui rejoint mon panthéon livresque.

Jonathan Strange & Mr Norrell a été adapté en mini-série diffusée sur la BBC, je n’en ai entendu que de bons échos et j’ai hâte de prolonger le plaisir avec cette adaptation. De même, l’autre livre de Susanna Clarke, Les dames de Grâce Adieu rejoint immédiatement ma wish-list.

« Elle portait une robe couleur d’orage, de ténèbres et de pluie, avec un chapelet de regrets et de promesses rompues en sautoir. »

« En ruine depuis plus d’un siècle, elle était autant bâtie de sureaux et d’églantiers que de calcaire argenté, et il entrait dans sa composition autant de brises estivales embaumées que de fer et de bois. »

« – Oh, ma tante ! s’écria Miss Greysteel, en ramassant la petite boîte que Frank avait posé sur la table. Regardez comme elle est belle !
Petite, rectangulaire, la boîte était apparemment en argent et porcelaine. Elle était d’une délicate teinte de bleu, enfin pas exactement de bleu, plutôt de lilas, enfin pas exactement lilas non plus, étant donné qu’elle contenait une touche de gris dedans. Pour être plus précis, elle était de la couleur du chagrin. Heureusement, ni Miss Greysteel ni la tante Greysteel n’avaient souvent ressenti de chagrin, aussi ne reconnurent-elles pas sa couleur. »

« – Qu’est-ce là, monsieur ?
– Des créatures du magicien, répondit le gentleman. Il les renvoie en Angleterre avec des instructions à l’intention du ciel, de la terre, des rivières et des montagnes. Il bat le rappel de tous les vieux alliés du roi. Bientôt ils se mettront au service des magiciens anglais plutôt qu’au mien ! – Il poussa un grand cri de colère et de désespoir mêlés. – Je l’ai châtié comme je n’avais jamais châtié mes ennemis auparavant ! Pourtant, il œuvre contre moi ! Pourquoi ne se résigne-t-il pas à son sort ? Pourquoi ne désespère-t-il pas ? »

Jonathan Strange & Mr Norrell, Susanna Clarke. Robert Laffont, 2007 (2004 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Isabelle D. Philippe. 848 pages.

La sublime communauté, tome 1, Les Affamés, d’Emmanuelle Han (2017)

La sublime communauté T1 (couverture)La fin du monde est proche, la Terre est dévastée. Un seul espoir : des Portes qui s’ouvrent sur différents continents. Elles donnent accès vers Six Mondes dont on ne sait rien, mais pour les humains terrifiés, la promesse d’une vie meilleure est plus forte que la peur. Cependant, quelques personnes doutent de ces terres promises. Parmi eux, Ekian, Tupà et Ashoka. Ils sont des Transplantés qui ont grandi bien loin de leur pays natal. Ils ne le savent pas, mais leurs destins sont liés.

Sur cette Terre, la nature s’essouffle et la nourriture vient à manquer. Les humains rêvent d’un autre monde avec de la nourriture pour tous et une nature préservée. Pour moi, cela fait écho à une situation très actuelle, à toutes celles et ceux qui ferment les yeux sur le sort de la Terre, qui se disent « de toute façon, je ne serai plus là quand la situation sera totalement dramatique » ou qui semblent penser que les ressources sont illimitées. Bref, celles et ceux qui se voilent la face et nient la réalité au lieu de prendre conscience que l’on va droit dans le mur, voire de vraiment prendre les choses en main pour tenter de faire bouger les choses, de sauver ce qu’il reste à sauver.

Ce premier tome est dense et prend le temps de présenter ses trois jeunes personnages. On les suit dans leurs réflexions, leurs découvertes et leurs prises de conscience qui leur permettra dans les tomes suivants de réaliser leur destinée. Les Portes et les Affamés font leur véritable apparition que tardivement dans le roman, permettant à l’univers de se mettre tranquillement en place.
Cependant, il intrigue aussi en laissant en suspens de nombreuses questions : qui sont ces Guetteurs qui semblent avoir toutes les cartes en main ? Où mènent réellement les Portes ? Qu’est-ce que cette Sublime Communauté ? Quel est le destin des trois héros ? Quant aux Affamés, hordes d’êtres plus ou moins délabrés, autrefois humains, aujourd’hui plus proches du zombie, ils fascinent et révulsent en même temps. Comment en sont-ils arrivés là ?

Emmanuelle Han nous transporte en Amérique du Sud, dans le désert africain et à Varanasi en Inde. On sort des pays/continents souvent visités (Europe et Amérique du Nord) pour se projeter dans des cadres plus atypiques : l’humidité de la forêt amazonienne, les dunes de sable brûlantes le jour et glaciales la nuit, les rituels dans la ville des morts au bord du Gange… Même si nous sommes dans une dystopie avec des codes et des éléments récurrents, la découverte des cultures amazonienne, touareg et indienne apporte une touche de fraîcheur et de nouveauté.
On doit également à ces lieux l’onirisme de certains passages. Chaque membre du trio passe par une sorte d’initiation. Pour Tupà, c’en est clairement une, suivant les rites des Indiens Guarani, tandis qu’Ekian et Ashoka en expérimentent une, la première en traversant le désert, le second en rencontrant une sorcière. Une touche de magie et de poésie qui saupoudre délicieusement le tout !

Certes, j’aurais sans doute apprécié un peu plus de réponses pour sortir du flou qui a nimbé une bonne partie de ma lecture, mais j’ai toutefois apprécié ce rythme plutôt lent où l’accent est davantage mis sur le cheminement intérieur des personnages que sur l’action. Mélangeant dystopie et légendes ancestrales, science-fiction et fantastique, ce premier tome minutieusement construit met en place un univers prometteur et intéressant.

« C’était peut-être ça, toute la vertu et la raison d’être de l’illusion. Permettre aux innocents de fermer les yeux sereinement. »

« Longtemps Ekian s’était souvenue du désert. De ce sanctuaire de sable, immensité jadis sous-marine, dont le magnétisme éclipsait encore parfois dans son imaginaire toute autre lumière, toute autre féerie ; de ce grand cirque volcanique, immergé dans les dunes, où chaque soir les montagnes de sable se couchaient sur les montagnes de granit. Par les nuits de pleine lune, leurs deux ombres sacrées s’unissaient en silence pour n’en plus former qu’une – alors le monde était en paix. »

La sublime communauté, tome 1, Les Affamés, Emmanuelle Han. Actes Sud Junior, 2017. 373 pages.

Miroirs et fumée, de Neil Gaiman (2003)

Miroirs et fumée (couverture)Introduit par un poème, Miroirs et fumée est un recueil composé de 30 textes de Neil Gaiman qui avaient déjà été publiés dans des anthologies ou des revues.

J’ai déjà chroniqué quelques livres de Neil Gaiman (Coraline, Neverwhere…) qui est un auteur que j’adore, donc quand j’ai retrouvé Miroirs et Fumée au fond d’une étagère, ce fut une bonne surprise (parce que je n’ai aucune idée de comment il est rentré en ma possession, j’ai dû le trouver il y a longtemps…) et un bon moment de lecture en perspective. Mais je dois bien l’avouer, j’ai été plutôt désappointée.

Ces nouvelles et ces poèmes narratifs abordent des sujets très variés. Gaiman parle des légendes, de la mer, de sexe, touche à la SF et au fantastique, propose parfois un texte plus humoristique, réaliste, érotique ou bien très sombre.
Il rend hommage à de grands auteurs comme Michael Moorcock, Oscar Wilde (en cachant dans l’introduction une nouvelle qui revisite l’histoire de Dorian Gray) ou encore H.P. Lovecraft en situant à Innsmouth, la ville imaginaire inventée par Lovecraft deux de ses nouvelles : « La Spéciale des Shoggoths à l’ancienne » (les shoggoths étant également des monstres nés de l’imagination de l’auteur de L’Appel de Cthulhu) et « Une fin du monde de plus ».

Il y a des nouvelles vraiment superbes. Des perles. La dernière, « Neige, verre et pommes », qui revisite le conte de Blanche-Neige est vraiment ma préférée. J’ai déjà lu des romans qui se réapproprient des contes et notamment Blanche-Neige (Le livre des choses perdues dans le domaine de la fantasy, Poison pour une version plus adulte), mais l’idée de Gaiman de renverser les rôles entre la reine et Blanche-Neige (la « méchante » n’est pas celle que l’on croit !) est vraiment excellente.
« Changements » – nouvelle de SF sur le thème du changement de sexe –, « On peut vous les faire au prix de gros » – un homme banal prend contact avec des assassins – ou encore « Mignons à croquer » – parfaitement glaçant – sont certains des textes qui m’ont le plus touchée. D’autres m’ont laissé des images très fortes comme « Une fin du monde de plus » par exemple.

Les nouvelles ne sont pas un genre que j’affectionne, je suis assez difficile et je me lasse assez vite. Et malheureusement, ça a été le cas avec Miroirs et fumées où j’ai vraiment eu du mal avec certaines nouvelles. Notamment « Le bassin aux poissons et autres contes » qui est la première sur laquelle j’ai buté. Comme d’autres après elle, je l’ai trouvé trop longue et je n’ai pas du tout adhéré à l’histoire. J’ai trouvé certaines nouvelles un peu faibles, tant au niveau de l’histoire que de l’écriture.
Les poèmes ne m’ont pas emballée non plus. Est-ce dû à la traduction ? Peut-être. Au fait que je suis relativement récalcitrante aux poèmes ? Sûrement. Certaines histoires étaient plutôt sympas, comme « La reine des épées », mais elles auraient sans doute été mieux, plus développées, sous une forme non poétique.
Il y a donc certaines nouvelles que j’ai fini par lire en diagonale et d’autres qui s’effaceront très vite de ma mémoire.

Dans l’introduction, des commentaires de Gaiman sur les textes à suivre nous en disent un peu plus sur le contexte dans lequel elles ont été écrites, les références… C’est intéressant, on visualise un peu le processus d’écriture ou la source des certaines idées.

Un recueil à la qualité variable, qui me laisse plutôt une impression de déception, bien qu’il se soit achevé sur une merveilleuse et horrifiante nouvelle dont je vous recommande la lecture.

« Les histoires sont, en quelque sorte, des miroirs. Nous les employons pour nous expliquer comment le monde fonctionne et comment il ne fonctionne pas. Comme des miroirs, les histoires nous préparent au jour qui doit venir. Elles distraient notre attention de ce qui est tapi dans l’ombre. »
« Une introduction »

« (…) et je me suis demandé d’où viennent les histoires
C’est le genre de question qu’on se pose quand on invente des choses pour gagner sa vie. Je ne suis toujours pas convaincu que ce soit une activité digne d’un adulte, mais il n’exige pas de se lever trop tôt le matin. (Quand j’étais enfant, les adultes me disaient de ne pas inventer des histoires, me mettant en garde contre ce qui se passerait si je continuais. D’après ce que je vois, ça consiste à beaucoup voyager à l’étranger et à ne pas se lever trio tôt le matin.) »
« Une introduction »

« Et ensuite, l’enfant touchait le loquet, le couvercle se soulevait, avec la lenteur d’un coucher de soleil, une musique commençait à jouer, et le diable émergeait. Pas avec une détonation et un bond : ce n’était pas un diable à ressort. Mais de façon délibérée, mesurée, il s’élevait hors de sa boîte, faisait signe à l’enfant de s’approcher, plus près, et souriait.
Et là, au clair de lune, il leur disait des choses dont ils ne se souvenaient jamais complètement, des choses qu’ils ne parvenaient jamais à oublier tout à fait. »
« Ne demandez rien au diable »

« Il est des mots qui ont de l’effet sur les gens ; des mots qui font rougir de plaisir, d’exaltation ou de passion le visage des gens. Environnement peut être un tel mot ; occulte en est un autre. Pour Peter, c’était prix de gros. Il se redressa sur sa chaise. « Parlez-m’en », demanda-t-il avec l’assurance coutumière au consommateur expérimenté. »
« On peut vous les faire au prix de gros »

Miroirs et fumée, Neil Gaiman. J’ai Lu, 2003 (1998 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 381 pages.

Misericordia, de Jack Wolf (2013)

Misericordia (couverture)Séduite par sa magnifique couverture, j’avais eu terriblement envie de lire ce livre au moment de sa sortie, puis j’ai lu d’autres choses et il a été oublié, mais quand je suis retombée dessus à la bibliothèque il y a quelques jours, je l’ai aussitôt emmené avec moi ! Mais qu’est-ce qui se cache derrière les yeux jaunes et le bec pointu de cette chouette blanche ?

L’Histoire de Tristan Hart, un jeune Homme qui, au milieu du XVIIIe siècle, rêve de révolutionner le Monde de la Médecine. Ecrasé par l’aura d’un Père absent, souffrant de Visions et de Crises de folie, suivre sa Vocation n’est pas une mince affaire. D’autant plus qu’il est tiraillé par son Envie de soulager la Douleur et par celle de l’infliger. Autour de lui, des Amis, Erasmus Glass et Isaac Simmins, la bonne Mame H., la belle Katherine Montague, la menaçante Viviane et surtout son « plus que frère », le mystérieux Nathaniel Ravenscroft…

Mais pourquoi toutes ces majuscules, me direz-vous ! Parce que tout le roman est fait ainsi et que c’est la première chose que l’on remarque en commençant la lecture de ce surprenant récit. 495 pages où les majuscules commencent les mots quelles que soient leur nature ou leur place dans la phrase. Jack Wolf a voulu reproduire cette habitude qu’avaient les auteurs anglais du XVIIIe siècle. Anomalie déstabilisante au début (car les mots ainsi soulignés résonnaient sous mon crâne et perturbaient ma lecture), j’ai fini par m’y habituer et par vraiment apprécier le rythme inédit que cela confère au texte.

Et à part ça ? A part ça, j’ai été captivée par le récit qui est sombre, onirique et perturbant à souhait. Un conte se dénoue peu à peu au fil du récit, « the tale of Raw Head and Bloody Bones » (le titre original du livre). J’adore les contes et j’ai adoré découvrir les péripéties de ces deux ennemis… qui se révéleront être plus que de simples personnages de contes !

On oscille entre rêve et réalité tout au long de l’histoire et cette ambiguïté quasi permanente m’a enchantée. J’ai complètement adhéré tout en acceptant parfois de douter de ce qui relève des faits ou de l’illusion. L’écriture est entraînante et, si l’auteur prend le temps de poser son histoire (le domaine de Shirelands Hall, ses occupants, la jeunesse de Tristan Hart), elle peut transmettre la frénésie qui saisit le héros – sans toutefois perdre son ton soutenu. Je pense notamment à la crise qui le saisit à Londres et qui provoquera son retour à la campagne : tournant les pages sans m’en apercevoir, j’ai vraiment eu l’impression de vivre cet épisode en ressentant fureur, oppression, incompréhension.

Un autre point que j’ai énormément apprécié est la palette de nuances apportée à chaque personnage. Ils ne sont jamais totalement bons ou totalement humains.

Tristan, à la fois sadique, victime de l’antisémitisme et médecin qui promet d’être très doué, nous mène parfois presque dans la position désagréable de voyeur et pourtant, impossible de le haïr sans l’aimer en même temps. Katherine n’est pas une belle ingénue un peu stupide et je l’ai aimée pour la passion qu’elle met dans ses actes. Viviane, si longtemps un point d’interrogation… Erasmus, prêt à prendre les décisions qui s’imposent même si elles ne sont pas faciles… Le père qui se révèlera plus humain que ce que Tristan voulait (nous faire) croire… Nathaniel…

Entre récit gothique, théologique, philosophique ou encore scientifique, un premier roman dense et intense pour une expérience palpitante !

« Elle est vraiment miséricordieuse cette Existence terrestre. Cruelle aussi. Et belle. Abjecte et douloureuse. D’une Profondeur et d’une Complexité si vastes que les Hommes ne comprendront jamais tout à fait son Ampleur. La Puissance de la Vie est Miraculeuse. »

Misericordia, Jack Wolf. Belfond, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte. 495 pages.