Le complexe d’Eden Bellwether, de Benjamin Wood (2012)

Le complexe d'Eden Bellwether (couverture)Traversant un campus en rentrant du travail, Oscar est attiré dans une chapelle par la musique de l’orgue. Celle-ci, hypnotique, s’empare de lui. Ce soir-là, il rencontre Iris et son frère, Eden, le mystérieux organiste. En entrant dans leur cercle d’amis, Oscar va découvrir les étranges théories d’Eden sur les pouvoirs de guérison de l’orgue et de la musique baroque.

Avec ce premier roman, Benjamin Wood a su m’entraîner dans un domaine que j’apprécie, celui de la folie et des névroses. Surtout lorsque, comme dans ce roman, les choses ne sont pas si tranchées. L’aliénation flirte avec le génie (cela dit, à quel point sont-ils dissociables ?) dans ce récit qui se penche également sur le sujet de l’hypnose et de la musicothérapie. Tout cela crée une ambiance parfois trouble qui bouscule et interroge.
Arrivée à la fin du roman, je me disais que j’en attendais plus – sans réellement savoir ce que recouvre ce fameux plus, davantage de manipulation machiavélique peut-être – et, à la réflexion, j’en suis tout de même satisfaite. On reste à un niveau crédible, réaliste, à l’image des personnages. L’auteur ne s’est pas lancé dans un thriller effréné, mais dans une histoire humaine et touchante, avec des personnages bien construits aux caractères complexes et crédibles, fluctuants selon les moments, comme dans la vraie vie, un récit qui n’est pas exempt de suspense pour autant.

Au fil de ma lecture, j’ai énormément été poussée par la curiosité. L’auteur ouvre des portes et on attend de voir où elles vont mener. Je constate que les quelques notes prises pendant la lecture tiennent essentiellement en questions sur des détails apparemment anodins mais auxquels j’attendais une réponse.
La fin de l’histoire étant dévoilée dans le prélude, cela fait naître non pas l’envie de savoir comment les choses vont tourner – mal, on le sait dès la première page –, mais quel a été le chemin emprunté pour aboutir à cette tragédie.
C’est un livre que j’ai dévoré. Je l’ouvrais et, lorsque je m’arrêtais de lire, j’avais lu peu ou prou une centaine de pages.  C’est un roman qui m’a absorbée, m’attrapant par mon désir de réponses et par une plume qui, sans être exceptionnelle, est d’une grande fluidité.

Nous vivons cette histoire par les yeux d’Oscar, personnage auquel il est aisé de s’identifier. Gentil, humble, intelligent, simple, Oscar est relativement neutre parmi les fortes personnalités qui l’entourent. Deux mondes se rencontrent, s’apprivoisent, se choquent parfois. D’un côté, les Bellwether sont riches, cultivés, aristocratiques, pieux et, ayant suivi ou suivant actuellement de longues études payées par l’héritage familial dans de prestigieux établissements, ils sont loquaces, parlent bien, n’hésitent pas à exprimer leurs idées. De l’autre, Oscar vient d’un milieu plus modeste où l’on préférait la télévision aux livres, il est athée et, bien qu’il soit jeune, il travaille depuis quelques années déjà, poussé par la nécessité de gagner sa vie et le besoin d’indépendance.
L’histoire se déroule en 2003 (les dates sont mentionnées et des éléments, comme les téléphones, viennent rappeler que nous sommes dans les années 2000) et pourtant, il y a quelque chose de désuet dans l’atmosphère de ce roman. Cela s’explique sans doute par cette intrigue qui traverse de vieux colleges de Cambridge, une grande maison de maître, de jolis salons de thé distingués et une maison de retraite. Eden, Iris et leurs amis ont eux-mêmes un côté hors du monde moderne, que ce soit par leur langage, leur éducation, leur rapport détaché à l’argent.

Pour un premier roman, Le complexe d’Eden Bellwether est très réussi et prometteur. Ce n’est pas un coup de cœur, mais une lecture très sympathique. L’intrigue et les personnages sont intéressants et creusés, mais il y a un petit quelque chose dans le traitement de l’histoire qui pêche un peu. Je m’attendais probablement à être un peu plus captivée, à être davantage prise émotionnellement par le récit.
En fait, je me dis que ma critique doit sembler contradictoire, entre « j’ai été absorbée », « je n’ai pas été captivée »… Essayons de clarifier les choses. La lecture est facile et rapide, pas de problème de longueurs pour moi. La fin annoncée et les détails intrigants laissés ici et là poussent à lire plus pour savoir tout ce qui s’est passé. Mais il m’a manqué un soupçon de fascination pour en faire une lecture réellement marquante.

(En plus, j’ai découvert le mot qui désigne l’odeur de la terre après la pluie. Pétrichor. Me voilà plus instruite et dispensée de toujours dire « l’odeur de la terre après la pluie ».)

« J’ai beaucoup écrit sur l’espoir. Ma théorie est que l’espoir est une forme de folie. Une folie bénigne, certes, mais une folie tout de même. En tant que superstition irrationnelle, miroirs brisés et compagnie, l’espoir ne se fonde sur aucune espèce de logique, ce n’est qu’un optimisme débridé dont le seul fondement est la foi en des phénomènes qui échappent à notre contrôle. »

« Plus la musique déferlait sur lui, plus il se sentait triste, car il pouvait aussi bien imaginer Eden tenir l’orgue dans une magnifique cathédrale comme Saint-Paul ou Notre-Dame, que l’imaginer interné dans un service psychiatrique aux murs blancs, pianotant des toccatas silencieuses sur l’appui d’une fenêtre. »

« Pour ceux qui ont la foi, aucune explication n’est nécessaire. Pour ceux qui ne l’ont pas, aucune explication n’est possible. »

Le complexe d’Eden Bellwether, Benjamin Wood. Le Livre de Poche, 2017 (2012 pour l’édition originale. Editions Zulma, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Renaud Morin. 571 pages.

Silo, tome 1, de Hugh Howey (2012)

SiloDans un futur post-apocalyptique, l’air extérieur est devenu toxique, mortel, et l’humanité survivante se voit contrainte de se terrer dans un gigantesque silo enterré de 144 étages, régi par des règles strictes et de nombreuses interdictions. Ainsi va la vie depuis des générations. Mais parfois, certains se posent des questions, certains fouillent, certains parlent, brisant alors l’un des tabous du silo. Ceux-là doivent quitter le silo, mais auparavant, nettoyer les caméras, œil sur le monde extérieur. C’est le nettoyage.

L’intérêt pour ce roman est venu progressivement… et est devenu réel dès la troisième partie. En effet, les deux premières parties se concentrent sur des personnages qui vont lancer les l’histoire, mais qui n’iront malheureusement pas plus loin. A peine commence-t-on à s’attacher qu’ils nous sont enlevés. J’ai cependant aimé ces deux sections, la première pouvant presque être une nouvelle à elle toute seule avec un twist intéressant et la second étant vraiment touchante. A partir de la troisième partie, Juliette, la nouvelle shérif, devient personnage principal et nous la suivrons, parmi d’autres, tout au long du roman.

Silo est une dystopie dense et riche avec un univers fort et des personnages bien campés. Il possède un côté descriptif qui peut rebuter, mais cela ne m’a jamais dérangée. Au contraire, j’ai été immergée dans cette histoire. Le roman prend parfois son temps pour poser le décor, présenter les personnages plus en profondeur et j’ai trouvé très agréable d’en savoir plus sur cet étrange silo et ses habitants.
L’atmosphère du lieu est lourde, étouffante et, comme on le découvre rapidement, pleine de secrets. Les personnages sont réalistes et intéressants, voire attachants (surtout en ce qui concerne le peuple du fond). Hugh Howey prend le temps d’explorer les relations entre les étages, les espoirs de chacun, le système de castes avec leurs salopettes de couleur, la manipulation des habitants par les gens au pouvoir, l’utilisation que ceux-ci font des communications difficiles, d’un escalier qui demande des jours de marche pour parcourir entièrement.

Silo est un roman sur l’oppression et sur la révolte, sur ce qui advient quand des secrets trop important pour être cachés sont révélés, sur l’exaspération d’un peuple qui découvre la vérité, sur un nettoyage de trop qui pousse à la rébellion. Hugh Howey fait peu à peu monter la pression et, dans la seconde moitié du roman quand la situation commence à dégénérer, met en place une narration qui alterne les points de vue, accrochant totalement son lecteur ou sa lectrice, avide de savoir ce qu’il advient de tel ou tel protagoniste. Système très utilisé évidemment, mais très efficace !

Une excellente lecture, vous l’aurez compris, même si je ne vous en dis pas davantage sur l’histoire pour vous laisser la surprise des différents rebondissements. Le silo m’a capturée entre ses murs pour me rejeter quelques jours plus tard, la dernière page tournée. De nombreuses questions me trottent encore dans la tête concernant le passé de ce monde ravagé et l’avenir de certains personnages, je suis donc curieuse de découvrir les deux autres tomes de la trilogie pour avoir les réponses !

« – Que font les graines quand on les laisse trop longtemps dans un coin ? demanda-t-elle.
Il fronça les sourcils.
– Nous pourrissons, dit-il. Tous autant que nous sommes. Nous nous abîmons et nous pourrissons si profondément que nous ne pouvons plus pousser.
Il refoula ses larmes et la regarda.
– Nous ne repousserons jamais. »

« Exprimer tout désir à s’en aller. Oui. L’infraction suprême. Tu ne comprends pas pourquoi ? Pourquoi c’est interdit ? Parce que toutes les insurrections sont parties de ce désir, voilà pourquoi ? »

Silo, tome 1, Hugh Howey. Le Livre de Poche, 2016 (2012 pour l’édition originale. Editions Actes Sud, 2013, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau. 739 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Détective Agonisant :
lire un livre dans lequel un personnage est gravement malade/meurt au début du livre

Le Siècle, tome 3 – Aux portes de l’éternité, de Ken Follett (2014)

Aux portes de l'éternité (couverture)Après La chute des géants  et L’hiver du monde, Aux portes de l’éternité vient clôturer la trilogie de Ken Follett intitulée Le Siècle. Ce troisième tome commence en 1961 et couvre la fin du XXe siècle jusqu’en 1989, dates de la construction et de la démolition du mur de Berlin. Ken Follett confirme ici sa dextérité en emmêler la réalité et la fiction.

Comme dans les deux premiers livres, on se replonge dans l’Histoire avec plaisir. On assiste à la construction du mur de Berlin, à l’armement de Cuba avec des missiles soviétiques, au blocus américain, à la lutte de Martin Luther King pour les droits civiques, à la mort de JFK, etc.
On sent que la documentation a dû être gigantesque et qu’il y a eu un gros travail pour retransmettre autant d’informations dans un récit aussi agréable à lire. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup appris sur des épisodes historiques dont j’avais connaissance superficiellement.
En revanche, j’ai eu l’impression que les dernières années étaient un peu bâclées. Les présidents Carter, Reagan ou encore Bush père se succèdent sans que nous ne les voyions arriver ou repartir. J’ai eu l’impression que Ken Follett soit ne s’avait pas trop quoi dire sur la fin des années 1980 (à part la démolition du « mur de la honte »), soit qu’il avait hâte de finir son livre. Une fin un peu moins rapide aurait été appréciable.

Toutefois, si l’Histoire est passionnante, on s’intéresse également aux histoires des familles qui nous font revivre cette période. Et c’est bien là le charme de cette saga, de la plume de Ken Follett. Que ce soit les Dewar ou les Pechkov-Jakes aux Etats-Unis, les Franck en Allemagne, les Dvorkine-Pechkov en URSS, on accroche à leurs péripéties personnelles. On se prend d’affection pour tous ces personnages dont on a aimé les parents et les grands-parents dans les deux volumes précédents (et on a parfois la tristesse d’en voir disparaitre certain-es).
Au début, la Guerre Froide est véritablement au cœur du roman et nous suivons donc principalement George et Dimka (le premier aux Etats-Unis, le second en URSS), deux personnages très intéressants du fait de leur antagonisme. Toutefois, Walli, Dave ou encore Jasper prennent peu à peu de l’importance en grandissant et permettent d’aborder des sujets autres que celui de la politique comme la musique, l’amour libre, la drogue…
La multitude de personnages permet à l’auteur d’offrir tout un panel d’opinions sur un même sujet. Par exemple, Dimka et Tania, frère et sœur, ont des points de vue très différents sur le soviétisme. Ou bien Cameron Dewar ne partage absolument pas les positions politiques de sa famille.

On peut seulement reprocher à Ken Follett la facilité d’offrir à tous ses protégés des carrières exceptionnelles, du talent (dans le domaine artistique, journalistique, politique…) et des physiques à couper le souffle.

A la fois trilogie historique et saga familiale, Le Siècle offre une plongée vivante et passionnante dans l’Histoire du XXe siècle. L’histoire avance avec fluidité, partagée entre des descriptions jamais pesantes et des dialogues intelligents.

« – Tu es une parasite sociale.
– Tu m’empêches de trouver du travail, puis tu me menaces de la prison parce que je n’ai pas de travail. Tu vas finir par le faire envoyer dans un camp, oui ? Comme ça, j’aurai un emploi, à cette différence près que je ne serai pas payée. J’adore le communisme, il est d’une logique imparable ! Pourquoi les gens cherchent-ils à tout prix à lui échapper, franchement, je me le demande. »

« Le régime est-allemand avait fait ce que tout le monde avait cru impossible : il avait construit un mur en plein cœur de Berlin.
Et Rebecca se trouvait du mauvais côté. »

« – Malgré les difficultés que nous devons affronter aujourd’hui et que nous affronterons demain, je fais un rêve.
Jasper sentit que King avait abandonné son texte préparé, car il ne cherchait plus à manipuler les émotions du public. Il semblait au contraire chercher ses mots au fond d’un puits profond et glacial de douleur et de chagrin, un puits creusé par des siècles de cruauté. »

« La population n’avait presque aucun moyen d’accéder à la vérité dans une société fermée. Les Russes mentaient à tout-va. La quasi-totalité des documents produits en Union soviétique était fallacieuse : les chiffres de production, les analyses de politique étrangère, les comptes rendus d’interrogatoires de suspects, les prévisions économiques. Les gens murmuraient entre eux que la seule page du journal qui disait la vérité était celle des programmes de radio et de télévision. »

Le Siècle, tome 3 : Aux portes de l’éternité, Ken Follett. Le Livre de Poche, 2016 (2014 pour l’édition originale. Editions Robert Laffont, 2014, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque, Odile Demange, Nathalie Gouyé-Guilbert et Dominique Haas. 1277 pages.

Le premier jour du reste de ma vie, de Virginie Grimaldi (2016)

Le premier jour du reste de ma vie (couverture)Quand j’ai découvert Le premier jour du reste de ma vie, le livre de Virginie Grimaldi, dans ma boîte aux lettres, je l’avoue, j’ai commencé ma lecture avec un a priori plutôt négatif. Ce titre qui reprenait celui du film de Rémi Bezançon (à un adjectif possessif près) et surtout cette couverture très « chick lit » qui me disait que je n’étais pas le public visé par cette histoire. En bref, je ne pouvais pas avoir de mauvaises surprises.

Et finalement je n’ai eu une si horrible impression de ce roman. (Toutefois, je vous conseillerais plutôt son second roman, Tu comprendras quand tu seras plus grande, beaucoup plus abouti et profond.)

Sur une durée de trois mois, on suit trois femmes de trois générations différentes – Marie, 40 ans, Anne, la sexagénaire, et Camille, 25 ans – qui embarquent à Marseille pour une croisière un peu particulière. En effet, la croisière « Tour du monde en solitaire » sur le paquebot le Felicità est réservée aux hommes et aux femmes seul.e.s qui veulent le rester : se mettre en couple est interdit par le règlement !

Ce qui m’a plu – peut-être parce que je pense un peu trop aux vacances en ce moment –, c’est le côté dépaysant de ce livre. Déjà la description du paquebot que l’on découvre en même temps que Marie est surréaliste à mes yeux. Je ne doute pas qu’elle soit tout à fait juste, mais n’ayant jamais mis les pieds à bord de l’un de ces monstres qui transportent des centaines de passagers – et n’étant pas intéressée du tout –, tous ces commerces, ces restaurants, ces dorures, ces soirées, c’est vraiment un autre monde pour moi.

Ensuite, il y a les visites. Certes, la caméra est sur Marie, Anne et Camille, mais il n’empêche que ces noms exotiques font rêver : Madère, Cabo San Lucas, Pago Pago, Suva, Sydney, Phuket, Alexandrie…

Ensuite, on s’attache à ces trois « naufragées de la vie » (comme il est dit au début du roman). Marie, celle qui a tout plaqué, y compris son mari, pour vivre ses rêves. Camille, la fofolle qui cache des doutes profonds sous son apparence séduisante et son humour. Anne (j’ai eu moins d’affinités avec elle malheureusement, je suis sûre qu’elle en est très triste) au cœur rongé de chagrin et de remords.

Elles sont fortes, elles redressent la tête, rigolent de leurs mésaventures. Elles sont très complémentaires. C’est une jolie amitié qui nous rappelle que le bonheur n’est pas forcément loin et qu’il faut profiter de tous les instants.

Et puis, elles sont entourées d’une sacrée galerie de personnages hauts en couleur (à laquelle on pourra parfois reprocher d’être un peu caricaturale). Prennent peu à peu leur place dans la vie de nos trois héroïnes : une Italienne braillarde, malheureusement voisine de cabine de Marie, un mystérieux et revêche homme aux cheveux gris, un jeune blondinet qui suit Camille comme une ombre dont on ignore les intentions…

Bon, passons à ce qui m’a moins plu : je confirme, je ne suis pas le public visé par ce genre de littérature. C’est trop optimiste-idéaliste-utopique pour moi. Tout leur sourit un peu trop facilement à ces trois femmes : l’amour, les amis, le travail, le succès… Ça manque de réalisme et c’est un peu trop gentil

Mais j’ai beaucoup aimé cette manière de voir le monde avec humour et bonne humeur.

Une sympathique littérature de distraction qui détend, qui fait sourire et voyager. Et quelques réflexions de Camille m’ont bien fait rire, il faut le dire.

 

« Son cœur, Marie compte bien le garder pour elle. La dernière fois qu’elle l’a confié à quelqu’un, il le lui a rendu en mauvais état. Elle en a déduit que les gens ne faisaient pas attention à ce qui ne leur appartenait pas et l’a mis à l’abri dans du papier bulle. On n’a pas besoin d’être deux pour être heureux. Comme si la vie se résumait à ça, comme si le bonheur n’était accessible qu’aux paires. Il y a bien d’autres choses à faire qu’aimer quelqu’un… »

« – Il y a une formule anglaise que j’aime beaucoup. Je pense qu’elle correspond bien à ce qu’on vit en ce moment : Today is the first day of the rest of my life.

J’adore ! répond Marie. En français, c’est presque le titre d’un film que j’adore. »

« Parce que la vie, c’est comme un tour de magie. Quand on est enfant, on ne voit que le devant de la scène. C’est fabuleux, on s’émerveille, on se pose des questions, on a envie d’en savoir plus. Et puis, on grandit. Peu à peu, les coulisses se dévoilent, on réalise que c’est compliqué. C’est moins joli, c’est même parfois moche, on est déçu. Mais on continue quand même à s’émerveiller. »

Le premier jour du reste de ma vie, Virginie Grimaldi. Le Livre de Poche, 2016 (City édition, 2015, pour l’édition en grand format). 331 pages.

 

A découvrir aussi : Tu comprendras quand tu seras plus grande

Le Journal d’une femme de chambre, par Octave Mirbeau (1900)

« C’est si joli les mots justes ! Mirbeau aime la beauté, et il se heurte à chaque pas à la laideur, il rêve de justice et il rencontre partout l’iniquité, il est fou de liberté et il ne voit autour de lui que servitude et oppression. Mirbeau – on attend ce mot de Jules Renard – se lève triste et se couche furieux. »

(Noël Arnaud, préfacier)

Journal d'une femme de chambre (couverture)Quelle découverte que ce journal !

Célestine est une domestique, une femme de chambre, de cette fin du XIXe siècle. Habituée à Paris et au tumulte de cette vie urbaine, elle découvre une nouvelle place… en Normandie. A travers son journal, elle narre son quotidien, ses maîtres, ses voisins, et de nombreux regards par-dessus son épaule sont autant d’occasion de nous dévoiler son passé.

« L’on va, l’on va, et c’est toujours la même chose. Voyez cet horizon poudroyant là-bas… c’est bleu, c’est rose, c’est frais, c’est lumineux et léger comme un rêve… Il doit faire bon vivre là-bas… Vous approchez… vous arrivez… Il n’y a rien… Il n’y a rien… rien de ce qu’on est venu chercher… »

Ecrit en 1900, Mirbeau donne la parole à une soubrette, à une fille sans condition. Célestine est tellement attachante par sa vivacité, sa drôlerie, sa perspicacité et son impertinence. Et malgré ses travers. Car les domestiques ne sont pas mieux que leurs employeurs. L’immoralité est partout. Maîtresses jalouses et avares, maîtres voyeurs et tripoteurs, domestiques manipulateurs et médisants, pays antisémite. La critique de la société est acide et tout le monde en prend pour son grade. Célestine est féroce dans ses portraits des domestiques comme elle l’est pour les maîtres. Pas de manichéisme, l’être humain est compliqué et connaît de nombreux tourments, de nombreux doutes, de nombreuses joies, quel que soit son statut social. Les domestiques ne sont pas idéalisés ou simplement présentés comme des victimes des méchants maîtres et c’est ce qui confère énormément d’intérêt au livre.

« Les grandes dames, disait William, c’est comme les sauces des meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique… Ça vous empêcherait de coucher avec… »

« Quand je pense qu’il est des domestiques qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer… Quelles brutes !… Quand je pense qu’il en est qui voudraient les tuer… Les tuer !… Et puis après ?… Est-ce qu’on tue la vache qui nous donne du lait, et le mouton de la laine… On trait la vache… on tond le mouton… adroitement… en douceur… »

Et la description de ces milieux bourgeois est terrible. Ça pue dans ces belles maisons, il y flotte un parfum nauséabond de suffisance, de secrets, de pratiques tordues. On y parade, on y est riche, on y est spirituel, on y est honorable, on y est condescendant… Belles dames et élégants messieurs. Et pourtant…

« Je connais ces types de femmes et je ne me trompe point à l’éclat de leur teint. C’est rose dessus, oui, et dedans, c’est pourri… Ça ne tient debout, ça ne marche, ça ne vit qu’au moyen de ceintures, de bandages hypogastriques, de pessaires, un tas d’horreurs secrètes et de mécanismes compliqués… Ce qui ne les empêche pas de faire leur poire dans le monde… Mais oui ! C’est coquet, s’il vous plaît… ça flirte dans les coins, ça étale des chairs peintes, ça joue de la prunelle, ça se trémousse du derrière ; et ça n’est bon qu’à mettre dans des bocaux d’esprit de vin… Ah ! malheur !… On n’a guère d’agrément avec elles, je vous assure, et ça n’est pas toujours ragoûtant de les servir… »

« Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. » 

L’écriture est fluide et simple. Pas mal écrit, non, simplement Mirbeau ne fait pas dans la fioriture et va droit au but. Il nous plonge dans cette période, dans cet univers de la domesticité, tout en restant très actuel. Les portraits qui se dessinent sous la plume acérée de Célestine n’ont rien de datés même s’ils prennent place dans ce contexte de relations maîtres/domestiques, dans une année très marquée par l’affaire Dreyfus.

Un livre particulièrement fin et perspicace, immoral et profondément humain.

« Les pauvres sont l’engrais humain où passent les moissons de vie, les moissons de joie que récoltent les riches, et dont ils mésusent si cruellement, contre nous… » 

« Il y a des moments où c’est en moi comme un besoin, comme une folie d’outrage… une perversité qui me pousse à rendre irréparables des riens… Je n’y résiste pas, même quand j’ai conscience que j’agis contre mes intérêts, et que j’accomplis mon propre malheur… » 

« Ce qu’il y a de sublime, vois-tu, dans les vers, c’est qu’il n’est point besoin d’être un savant pour les aimer… au contraire… Les savants ne les comprennent pas et, la plupart du temps, ils les méprisent, parce qu’ils ont trop d’orgueil… Pour aimer les vers, il suffit d’avoir une âme… une petite âme toute nue, comme une fleur… Les poètes parlent aux âmes des simples, des tristes, des malades… Et c’est en cela qu’ils sont éternels… Sais-tu bien que, lorsqu’on a de la sensibilité, on est toujours un peu poète ? » 

« Je vous demande en quoi consiste la Foi ?… Ah !… vous ne le savez pas non plus ?… Eh bien, la Foi consiste à croire ce que vous dit votre bon curé… et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre instituteur… Car il ne sait rien, votre instituteur… et ce qu’il vous raconte, ce n’est jamais arrivé… »

Le Journal d’une femme de chambre, Octave Mirbeau. Le Livre de Poche, 2012 (1900 pour l’édition originale). 502 pages.

L’envahissant cadavre de la Plaine Monceau, de Léo Malet (1959)

L'envahissant cadavre de la Plaine MonceauEcrit par Léo Malet, L’envahissant cadavre de la Plaine Monceau est l’un des quinze romans de la série Les Nouveaux Mystères de Paris (en référence, bien évidemment, aux Mystères de Paris d’Eugène Sue). La Plaine Monceau est l’un des quartiers du XVIIe arrondissement, théâtre de ce volume.

On retrouve le détective privé Nestor Burma en prise au suicide d’un inventeur, à l’agression d’une star de cinéma, à une bande de filles posant dénudées pour un magazine, à une affaire de contrebande et à quelques cadavres. Tout ce petit monde se croise et se recroise de manière inopinée : les coïncidences n’en sont pas toujours…

Je ne lis pas beaucoup de polars et je découvre Léo Malet avec celui-ci. Malgré les intrigues qui se mêlent, l’histoire reste claire et le rythme rapide. On découvre le Paris de la fin des années 1950, on se promène dans le XVIIe arrondissement (les 15 volumes doivent constituer un joli panorama).

Je m’attendais à quelque chose semblable à Hercule Poirot (attention, je ne critique pas Agatha Christie, j’ai connu une période au cours de laquelle j’ai avalé les Hercule Poirot), mais j’ai été surprise tout en appréciant le ton de ce roman. L’histoire est racontée avec un « je ». Nestor Burma (« Nes » pour les intimes) mène son enquête, croise des jolies filles et picole. Le ton est gouailleur, argotique parfois, ironique aussi. J’aime bien cette franchise. Le personnage n’en est que plus sympathique.

« Viénot nous tend la main. On la lui serre. C’est une main ferme et chaleureuse. Une main d’honnête homme. Comme il y en a tant. Des gens qui vous regardent de travers parce que vous faites des dettes, ne votez pas, refusez de porter un jugement sur le comportement de la fille de la concierge et ne vous découvrez pas au passage des convois funèbres. Eux ne sont pas des anarchistes de cet acabit. Ils se contentent de frauder le fisc, la douane, voler sur le poids des denrées et faucher le fruit des veilles d’un inventeur suicidé. Des citoyens honorables, respectés et considérés. Le monde en est plein. Il en déborde. C’est pourquoi, parfois, ça ne sent pas bon. »

L’envahissant cadavre de la Plaine Monceau, Léo Malet. Le Livre de Poche, 1971 (1959 pour l’édition originale). 232 pages.

Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, de Selma Lagerlöf (1906)

Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la SuèdeVoilà un livre qui patientait depuis longtemps sur mon étagère. Ecrit par Selma Lagerlöf à la demande du ministère de l’Éducation suédois, il avait pour but d’enseigner aux petits Suédois leur géographie. Et effectivement, on en voit du pays ! Dire que l’on se souvient de tous ces noms de régions, de villes, de montagnes, de fleuves serait – pour moi en tout cas – un peu exagéré, mais il n’empêche que j’ai beaucoup aimé ce voyage en Suède qui s’étale sur près de huit mois. De plus, Selma Lagerlöf nous présente son pays de façon peu commune. En effet, on découvre la Suède… vue du ciel ! Nils voyageant sur le dos de Martin jars, une oie domestique ayant décidé de suivre les oies sauvages, il découvre chaque contrée depuis le haut. Ensuite, certes, ses nombreuses escales sont l’occasion de voir les choses du sol.

Mais ce roman (un petit pavé) ne se compose pas uniquement de descriptions géographiques : il est également parsemé de multiples légendes sur le pays, sur sa géographie, sur ses habitants. Racontées par les Suédois, en ville, à la campagne ou tout au Nord, en Laponie, mais aussi par les animaux, ce sont de merveilleuses petites histoires qui expliquent et présentent tout un pays, mais d’une manière non scolaire.

Ce voyage fait grandir Niels et lui apprend à respecter la nature, tous les animaux qui y vivent, à les comprendre et à les aider, mais également à rencontrer des hommes travailleurs, honnêtes et joyeux même dans la pauvreté. Oui, évidemment, il y a un peu de morale, mais il ne faut pas oublier que cet ouvrage a été écrit en 1906 pour des écoliers : montrer la paresse ou la méchanceté sans qu’elles soient punies étaient impensables.

Et même si je ne suis plus une enfant, ce récit m’a fait voyager dans un pays que je ne connais pas, m’a ravie avec ces histoires de trolls et de géants, ses légendes sur les hommes et les animaux. En gros, je crois qu’il m’a fait retomber en enfance justement !

« Il y a une chose dont j’ai souvent voulu te parler, commença-t-elle. Si vraiment tu penses que tu as appris quelque chose de bon parmi nous, tu n’es peut-être pas d’avis que les hommes doivent être seuls sur la terre ? Pense donc quel grand pays vous avez ! Ne pourriez-vous pas nous laisser quelques rochers nus sur la côte, quelques lacs qui ne sont pas navigables et des marais, quelques fjelds déserts et quelques forêts éloignées où nous autres, pauvres bêtes, nous serions tranquilles ? Toute ma vie j’ai été chassée et poursuivie. Comme il serait bon de savoir qu’il y a quelque part un refuge pour une créature comme moi ! »

Akka de Kebnekaïse, la vieille oie

Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, Selma Lagerlöf. Le Livre de Poche, 1991 (1906 pour l’édition originale). Traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach. 764 pages.