Les enfants cachés en France, de Nathalie Zajde (2012)

Les enfants cachés en France (couverture)« On appelle « enfant caché » un survivant qui a, enfant, dû se cacher et dissimuler son identité afin d’échapper à l’arrestation, la déportation et l’extermination pendant la Shoah. Durant cette période, cet enfant a généralement été séparé de ses parents et du judaïsme. Au lendemain de la guerre, il a le plus souvent appris qu’une bonne partie de sa famille avait été assassinée – beaucoup sont restés orphelins d’au moins un parent. La plupart sont redevenus juifs après la guerre. »

Quelqu’un, qui s’intéresse de près au sujet, m’a conseillé il y a peu ce livre véritablement passionnant sur les enfants cachés durant la Seconde Guerre mondiale. Les enfants juifs.

 

Vous n’y trouverez pas de statistiques ou de méthodologies strictes de sociologie, mais un intérêt pour les différents parcours d’une vingtaine d’enfants. Tous n’ont pas eu les mêmes réactions, mais tous ont développé un sens de l’adaptation et une intelligence hors du commun. On retrouve, parmi eux, des noms de grands intellectuels français ou étrangers dont j’ignorais tout du passé : le neurologue/psychiatre/psychologue/éthologue Boris Cyrulnik, l’historien Saul Friedländer (auteur de l’autobiographie Quand vient le souvenir…), l’ethnomusicologue Simha Arom, l’historien et avocat Serge Karsfeld, les philosophes André Glucksmann et Sarah Kofman qui s’est suicidée peu après avoir publié une autobiographie intitulée Rue Ordener, rue Labat qui évoque son enfance, etc.

C’est là un pan de la Seconde Guerre mondiale que je connaissais si mal que je peux dire que je ne le connaissais pas. Je savais que des enfants avaient été cachés, adoptés, accueillis dans des monastères, des orphelinats. Je savais qu’ils avaient pu être sauvés grâce au courage de personnes seules, de familles ou de réseaux clandestins. Mais du reste, j’ignorais tout.

Si tous possèdent leur histoire personnelle, des points communs apparaissent entre ces enfants quels que soit leur âge, notamment une intelligence, une force, un instinct et une adaptabilité hors du commun. J’ai découvert les réflexes de défense mis en place par des enfants de 5, 7, 11 ans. Ils ont vécu des souffrances physiques extrêmes, mais des tortures psychologiques plus violentes encore lié au fait de dissimuler leur identité comme ils ont été contraints de le faire. Pour se sauver, ils devaient oublier leur religion, leurs gestes du quotidien, leur langue maternelle (l’allemand, le yiddish…) et plus ils s’intégraient, plus ils oubliaient leur famille. Ils ont appris à mentir, à faire semblant.

Mais surtout, leurs difficultés ne disparurent pas en 1945. Comme le dit Boris Cyrulnik, ce n’était pas la fin du problème. Comment vivre après la guerre ? Comment être juif à nouveau ? Beaucoup sont partis en Israël, tout de suite après la guerre ou des années plus tard, se sont parfois engagés dans des associations. Mais comment parler de ce qu’ils avaient vécu alors que tant n’étaient pas revenus des camps ? C’est pour cela que, pendant longtemps, les enfants cachés n’ont pas eu la parole et que leurs souffrances ont été minimisées.

Nathalie Zajde m’a fait entrer dans la Seconde Guerre mondiale par un angle différent de ceux auxquels nous sommes habitués. J’ai été vraiment émue par ces vies et l’auteure raconte magistralement ces odyssées d’enfants sans enfance. C’est un livre profondément humain qui m’a laissée pleine de respect et d’admiration pour ces hommes et ces femmes extraordinaires.

Un ouvrage instructif et fascinant retraçant des histoires de vie dures, mais aussi le parcours d’hommes et de femmes qui ont su se relever et reprendre leur vie en main.

 

« Certains enfants, on l’a vu, sont parvenus à inventer, dans le secret de leur monde intérieur, des stratégies de comportement et de pensée visant à préserver le souvenir de leurs parents et les liens avec le monde d’avant la séparation. Ils ont mis toutes leurs forces à demeurer juifs malgré tout. Pour un enfant caché, rester juif en France dans les conditions de la guerre fut un authentique acte de résistance. Après la guerre, étant donné l’état des communautés juives d’Europe et les conditions de vie des survivants, auxquels s’ajoutait la fragilité psychique des familles de rescapés, continuer à être juif a également été un acte de résistance. »

« J’étais ainsi obligé de m’amputer d’une partie de moi pour avoir le droit d’exister. Le problème, c’est qu’après la guerre on continue à vivre comme on en a eu l’habitude, on continue à s’amputer de soi-même. C’est-à-dire que la fin de la guerre n’a pas été la fin du problème. Lorsqu’on a appris à se défendre, appris à survivre, on continue à le faire même quand il n’y a plus de raison, quand ça n’a plus de sens. »

Boris Cyrulnik

« On ne saura jamais exactement combien vous êtes. Certains sont morts, sans juger utile de se prévaloir de ce qu’ils avaient fait. D’autres ont cru être oubliés de ceux qu’ils avaient sauvés. D’autres enfin ont même refusé d’être honorés, considérant qu’ils n’avaient fait que leur devoir de Français, de chrétiens, de citoyens, d’hommes et de femmes envers ceux qui étaient pourchassés pour le seul crime d’être nés juifs. »

(Extrait du discours de Simone Veil prononcé pendant la cérémonie du Panthéon en hommage aux Justes de France le 18 janvier 2007)

 

Les enfants cachés en France, Nathalie Zajde. Odile Jacob, 2012. 247 pages.

Fritz Haber, T.1 à 3, par David Vandermeulen (2005-2010)

Fritz Haber 1Une bande dessinée pour une fois ! Trois plutôt… La série Fritz Haber de David Vandermeulen est composée pour l’instant de trois volumes qui devraient être rejoint dans les années à venir par deux ou trois autres épisodes qui formeront à eux tous une biographie du chimiste allemand Fritz Haber. Les volumes déjà parus s’intitulent :

  1. L’esprit du temps (2005)
  2. Les Héros (2007)
  3. Un vautour, c’est déjà presque un aigle… (2010)

 

Un peu d’histoire…

Fritz Haber 2Qui est Fritz Haber ?

Né en 1868, ce chimiste allemand était un homme plein d’ambition et il fut l’un des premiers à réfléchir sur le développement de l’industrie chimique et l’utilité de cette science pour la guerre : on l’appellera le « père de l’arme chimique », celui qui travailla sur les gaz toxiques (le chlore notamment) utilisés durant la Première Guerre Mondiale. Nationaliste, fier de sa nationalité, il rejeta sa judaïté qui le tourmenta longtemps pour se convertir au protestantisme. Il sut toutefois se lier d’amitié avec les figures juives, Albert Einstein (pourtant pacifiste) et Haïm Weizmann (qui deviendra président de l’État d’Israël). L’année 1915 eut pour lui un goût doux amer : d’un côté, le suicide de son épouse – chimiste également, écœurée par ce qu’elle considérait comme une perversion de la chimie, elle désapprouvait son utilisation comme arme –, de l’autre, des victoires militaires grâce au gaz moutarde notamment. Toujours en s’interrogeant sur l’identité juive allemande. Voilà ce que racontent les trois premiers volumes.

Et après ?

En 1918, il reçoit le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac (le procédé Haber), utilisé pour les engrais et les explosifs. Continuant ses travaux sur les gaz, il mit au point le Zyklon B qui sera utilisé des années plus tard dans les chambres à gaz des camps d’extermination. Mais quand Hitler arrive au pouvoir, il écarte les juifs de la fonction publique (fonction publique à laquelle appartenaient scientifiques et universitaires) et Fritz Haber est condamné à l’exil en 1933 pour mourir un an plus tard.

 

Maintenant que nous sommes tous des experts en Fritz Haber, qu’en est-il de la bande dessinée ?

Fritz Haber 3C’est une bande dessinée riche à tous points de vue. Graphique, c’est un véritable régal pour les yeux (j’ai d’ailleurs eu l’occasion de voir une cinquantaine de superbes originaux en lavis javel et encre sépia ainsi que des agrandissements qui avaient déjà été exposés à Angoulême, à Lausanne ou encore à Aix-en-Provence. Magnifique). Historique, l’érudition et la réflexion sont exceptionnelles : les dialogues sont fidèles aux écrits des grands personnages.

 

Mais ce n’est pas une œuvre qui se laisse aborder facilement ; ce n’est pas une BD que l’on peut lire en deux minutes. Le dessin, blanc et sépia, est réaliste, mais parfois flou, ce qui offre des contrastes surprenants. Contrastes engendrés également par les tâches lumineuses créées par la javel sur les aquarelles sépia. David Vandermeulen ne place pas ses dialogues dans des bulles, mais dans des cases totalement rédigées ou bien sous forme de sous-titres. Ensuite, chaque début de chapitre possède sa citation (littéraire, philosophique, historique…) et pour étudier à fond la bande dessinée, il faudrait se pencher sur chaque citation et la mettre en relation avec ce qui suit. Un autre point un peu ardu de la bande dessinée est le parallèle fait entre la vie de Fritz Haber et celle de Siegfried, le héros des Nibelungen : j’ai été très surprise quand, sans un mot, je me suis retrouvée face à des planches mettant en scène un homme à cheval ! Mais cette comparaison ne fait qu’augmenter la qualité de la bande dessinée. David Vandermeulen a décidément placé la barre très très haut…

 

Un chef d’œuvre graphique et historique qui éclaire un personnage clé mais trop ignoré et trop méconnu..

« C’est dans une époque comme la nôtre que l’on voit à quelle triste espèce animale nous appartenons ! Tout cet héroïsme sur commande me paraît si vil et méprisable… Je préfèrerais être taillé en pièce plutôt que de prendre part à cette abomination ! Le nationalisme allemand est une maladie infantile, c’est la rougeole de l’humanité ! »

Le blog de l’auteur sur Fritz Haber : fritz-haber.over-blog.com

Fritz Haber, tome 1 : L’esprit du temps, David Vandermeulen. Delcourt, coll. Mirages 2005. 156 pages.

Fritz Haber, tome 2 : Les héros, David Vandermeulen. Delcourt, coll. Mirages 2007. 156 pages.

Fritz Haber, tome 3 : Un vautour, c’est déjà presque un aigle, David Vandermeulen. Delcourt, coll. Mirages 2010. 156 pages.