La parenthèse 9ème art – Bergères Guerrières et Canoë Bay

Un peu lassée de voir traîner ces chroniques esseulées dans mon ordinateur, je vous propose une petite parenthèse 9ème art avec des lectures qui remontent à quelques mois maintenant. Deux très belles découvertes, dont la première ne vous est peut-être pas inconnue !

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Bergères Guerrières (3 tomes, en cours), de Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin) (2017-2019)

Voilà dix ans que les hommes ont disparu, avalés par une guerre aux confins du pays. Les femmes ont dû s’organiser et surtout, organiser la défense du village. Ainsi est né l’ordre des bergères guerrières. Ce sont ces combattantes d’élite que la jeune Molly s’apprête à rejoindre en prenant le titre d’apprentie.

Au scénario, j’appelle Jonathan Garnier qui a fait naître l’énergique et émouvante Momo ! Et qu’avons-nous là ? Une histoire d’aventures et une histoire de femmes et de filles braves et prêtes à tout pour défendre leur village.
Dans un univers qui n’est pas sans rappeler la pittoresque bourgade de Berk (Dragons), Molly et ses amies sont nommées apprenties. Sous l’égide des guerrières d’élite, elles apprennent à manier arcs, épées et autres marteaux de guerre. Toutes ont des traits de caractère très différents – énergique, blasée, colérique, peureuse… – mais toutes se surpassent, affrontent leurs peurs, leurs blocages et leurs doutes. Être une fille n’est nullement un handicap dans ce pays. Et ce n’est pas Liam, le meilleur copain de Molly, qui dirait le contraire : il est au contraire prêt à tout pour rejoindre l’ordre des bergères guerrières.
J’ai aussi été sous le charme de la magie qui opère en ce monde. Pas de pouvoir pour nos bergères guerrières, mais des sorciers et sorcières qui vivent isolés, en communion avec la nature. Une tribu, une famille, un peuple féerique attirant quoique parfois inquiétant. Et cette magie noire aussi, qui a donné vie à cette Malbête dont l’ombre pèse sur le village.

Au dessin, j’appelle Amélie Fléchais dont la beauté du trait n’est plus à prouver ! Déjà, il y a ces couvertures qui sont tout simplement à tomber ! Ensuite, elle offre à cette contrée des teintes écossaises avec ces rochers, ses étendues vertes, son brouillard, ses moutons : rien que cela avait de quoi me séduire. Ses personnages sont très expressifs et plutôt craquants, à commencer par ce petit feu follet prénommée Molly. Avec sa chevelure rousse, ses bonnes joues et son enthousiasme mâtiné d’un sale caractère, difficile de rester de marbre face à cette héroïne entraînante. Tout en rondeur et en douceur, son trait si distinctif apporte un véritable charme à cette histoire.
Par contre, pour être honnête, j’ai été déstabilisée par le tome 3. L’histoire est toujours aussi chouette, mais le dessin m’a semblé bien différent. Plus grossier, aux traits plus épais. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai lu le troisième tome deux mois après les deux premiers ou si la disparité dans le coup de crayon est bien réelle, mais cela a fait naître un sentiment mitigé sur le troisième tome qui tranche avec l’enthousiasme des premiers. Cela, cependant, ne retire en rien les qualités de cette saga dont j’attends la suite avec curiosité et impatience.

Comment dire non à une si belle histoire d’amitié, d’égalité, de courage et de magie ? Tendre, humour, aventure et féminisme, le tout dans une ambiance celtique/viking, personnellement, j’en redemande !

Bergères Guerrières (2 tomes), Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Glénat, coll. Tchô !.
– Tome 1, La Relève, 2017, 70 pages ;
– Tome 2, La Menace, 2018, 71 pages ;
– Tome 3, Le Périple, 2019, 64 pages.

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Canoë Bay, de Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin) (2009)

Canoë Bay (couverture)Ce roman graphique raconte l’histoire de Jack, jeune Acadien orphelin, qui, alors qu’il n’est que mousse, se découvre détenteur d’un indice conduisant à un fabuleux trésor.
J’attendais pour en publier la chronique d’avoir lu les autres ouvrages du même auteur et de la même série – à savoir Frenchman, Iroquois, Pawnee et Vanikoro – que possédait la bibliothèque où je travaillais, sauf que j’ai si bien lu autre chose que me voilà partie, d’où cette simple chronique.)

Cette bande dessinée mêle deux histoires. Une histoire fictionnelle sur fond historique.
Pour l’histoire avec un grand H, c’est l’histoire du Canada en 1755, ce sont les conflits franco-britanniques pour le Nouveau Monde, c’est l’esclavage. C’est croiser les noms de Mary Read, Anne Bonny et Calico Jack Rackham.
Et dans cette grand Histoire, il y a le jeune Jack. Il y a la rencontre avec des Indiens et des pirates ! Un rêve de gosse, pas toujours idyllique avouons-le. Le chef de la bande de pirates, John Place, alias « Lucky Roberts », rappelle le John Silver du film Disney La Planète au trésor : avide de trouver son or mais pas si « sans foi ni loi » finalement. C’est un récit d’aventure, d’amitié, d’amour, mais aussi de combats et de mort. Un périple, la nature, les dangers, les haines des hommes. Pas de répit, pas d’ennui.

Et puis, il y a les dessins de Patrick Prugne, l’auteur de Poulbots, sublime ouvrage dont j’ai déjà parlé, à ne pas confondre avec son fils Thibault Prugne (dessinateur tout aussi talentueux par ailleurs). Dès qu’on ouvre la BD, c’est parti, on en prend plein les yeux. Les paysages, les forêts, les lacs… Les couleurs, la chaleur de ses illustrations, l’expressivité des personnages… Les aquarelles de l’artiste sont absolument sublimes.

En bonus (et je ne dis jamais non aux bonus) : plein de croquis et d’esquisses préparatoires qui enrichissent la fin de l’ouvrage et donnent à voir un soupçon du travail de documentation nécessaire à un tel ouvrage.

Une très belle bande-dessinée portée par des illustrations magnifiques, notamment de la nature nord-américaine.

Canoë Bay, Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin). Editions Daniel Maghen, 2009. 102 pages.

La parenthèse 9ème art – Elma, Monsieur Blaireau et Madame Renard, Bichon

Je vous propose trois séries de BD jeunesse qui sont toutes beaucoup trop mignonnes ! Attention, la lecture de ces ouvrages risque de vous faire craquer devant des bouilles bien trop adorables.

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 Elma, une vie d’ours (2 tomes),
d’Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin)
(2018-2019)

Elma est une enfant joyeuse, espiègle et râleuse qui vit dans la forêt avec un ours qu’elle considère comme son père. Mais celui-ci cache un secret : la fillette est promise à un grand destin et elle devra un jour rejoindre le village des humains. Or, ce jour approche et il est temps de se mettre en route.

Ce sont les magnifiques dessins qui m’ont attirée vers cette bande-dessinée en deux volumes. Lumineux, chaleureux, colorés, avec un petit côté géométrique entre ces petits points, ces traits et ces courbes, je suis totalement admirative et enchantée par le trait de Léa Mazé. Le bleu éclatant de la fourrure de l’ours et de la crinière d’Elma tranche harmonieusement sur les couleurs de la forêt automnale. Il y a de la vie, il y a du mouvement, il y a de la grâce dans ces dessins-là. J’avoue en avoir pris plein les yeux et ne pas avoir été déçue de ce côté-là.

Ce qui n’est pas entièrement le cas côté scénario. Ce périple met en lumière la relation tendre et taquine des membres de cette famille atypique et leur affection mutuelle est vraiment touchante tandis que la petite fille se révèle aussi adorable que son « père » est fascinant.
Cependant, j’ai trouvé l’intrigue un peu rapide et un peu creuse. Tout va si vide, et presque si facilement, que l’enjeu paraît assez élémentaire (en plus de l’aspect vu et revu du truc : la prophétie, la destinée salvatrice, le secret, l’adoption…).

Une version quelque peu revisitée du Livre de la jungle qui s’est révélée une très chouette lecture pour ses personnages sympathiques à la complicité attendrissante et surtout ses dessins sublimes. Dommage donc que la simplicité d’un scénario trop peu développé et la brièveté de ces deux tomes viennent contrebalancer cet enchantement.

Elma, une vie d’ours, Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin). Dargaud.
– Tome 1, Le grand voyage, 2018, 40 pages ;
– Tome 2, Derrière la montagne, 2019, 44 pages.

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Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes),
de Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin)
(2006-2016)

Quand Madame Renarde et sa fille Roussette débarquent chez Monsieur Blaireau et ses trois enfants – Glouton, Carcajou et Cassis –, ce n’est pas la guerre à laquelle on pourrait s’attendre. Pourtant, quels points communs entre renardes et blaireaux ? Qu’importe, les enfants s’adoptent et les parents décident de vivre ensemble, ce qui annonce un quotidien plutôt mouvementé !

J’avais lu les deux ou trois premiers tomes de cette BD il y a fort longtemps et, quand je les ai vu à la bibliothèque, je me suis dit qu’il était temps, premièrement, de les relire et, deuxièmement, de lire la suite. Parce que j’avais beaucoup aimé à l’époque.
Et vous savez quoi ?
C’est toujours le cas.

Les six tomes de Monsieur Blaireau et Madame Renarde peuvent être conseillés pour de jeunes lecteurs. Peu de pages, grandes cases, bulles aérées, péripéties tendres et amusantes, amitié, famille… des thématiques qui ne sont pas sans rappeler les albums. C’est donc une bonne série pour mettre un premier pied dans le monde de la bande dessinée.

« Adorable » est un terme très approprié pour décrire ces histoires du quotidien. La fraternité, la famille recomposée, les différences, les concessions nécessaires à une cohabitation agréable, la solidarité, les rires et petits bonheurs, les dissensions, le partage, le respect… des thématiques tendres qui parleront à bon nombre d’enfants (et de grands aussi !). Si les intrigues restent toujours plutôt positives (les disputes ne durent jamais bien longtemps et il n’arrive rien de véritablement dramatique), il n’y a rien de niais ou de ridicule dans ces histoires. Les autrices ont su capter des moments très réalistes et touchants qui font peu à peu grandir nos jeunes protagonistes.

Les enfants sont vraiment attachants, chacun ayant leur caractère bien trempé. Roussette, énergique et courageuse ; Glouton, tranquille, manuel et gourmand ; Carcajou, intelligent, vif, parfois autoritaire ; et Cassis, le bébé qui grandit peu à peu (et qui est bien mignonne dans son attachement à ses frères et sa sœur adoptive). Ce joyeux mélange fait parfois des étincelles, mais leurs différences ne font que souligner leur affection réciproque tout en leur permettant de réaliser qu’elles font aussi leur force, leur permettant de s’adapter à bon nombre de situations.

Les illustrations sont particulièrement agréables et fournissent également une bonne dose de tendresse. Les dessins sont doux, bucoliques et joliment colorés. Aisément identifiable grâce à des caractéristiques propres, les personnages sont expressifs et leurs couleurs réciproques sont magnifiques (je n’y peux rien, j’ai adoré ce noir et blanc côtoyant ce roux si lumineux). Les aquarelles d’Eve Tharlet nous emmènent dans cette forêt idyllique avec ses clairières et ses cours d’eau que sublime le passage des saisons.

J’ai été une nouvelle fois sous le charme de cette série. Tant pour les histoires que pour les dessins, tant pour ces renardes que pour ces blaireaux. Ces BD, sous couvert d’anthropomorphisme, font écho à des situations tout à fait courantes dans lesquelles se reconnaîtront les jeunes lecteurs·rices. C’est tendre, c’est doux, c’est familial, c’est un joli coup de cœur !

Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes), Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin). Dargaud. 32 pages
– Tome 1, La rencontre, 2006 ;
– Tome 2, Remue-ménage, 2007 ;
– Tome 3, Quelle équipe !, 2009 ;
– Tome 4, Jamais tranquille !, 2010 ;
– Tome 5, Le carnaval, 2012 ;
– Tome 6, Le chat sauvage, 2016.

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Bichon (3 tomes),
de David Gilson
(2013-2017)

Ce n’est qu’avec sept ans de retard que je découvre enfin Bichon, un garçon qui se fout de ce que pense les autres, qui se déguise en princesse, voue une admiration sans limite à Princesse Ploum, aux dessins animés et à Jean-Marc du CM2 et passe son temps à jouer et discuter avec les filles.

A l’heure où j’écris cette petite chronique, je n’ai pas encore lu le troisième tome des aventures de Bichon (de toute évidence bloqué chez quelqu’un qui ne s’est pas encore remis des fêtes et qui a oublié de le ramener à la bibliothèque), mais j’ai déjà fondu et refondu devant les deux premiers.

Bichon est ultra attachant. Il est ultra touchant. Il est attendrissant, joyeux, candide et naturel. Tellement lui-même, absolument unique et détaché du regard des autres qu’on ne peut que l’adorer dès le premier instant. Il ne se formalise pas de ce que les adultes et enfants autour de lui pense tant il est obnubilé par ce qui le passionne : un nouveau cartable rose (« En fait, c’est un rose plutôt mauve… ») l’enthousiasme tant qu’il ne prête pas attention à pourquoi sa mère est soudain en train de se battre avec une rabat-joie. Il ne comprend pas pourquoi certaines personnes voient ses goûts et ses passions comme un problème et il a bien raison. Voilà un petit bonhomme de huit ans dont on ferait bien d’écouter le message !

Autour de lui gravitent plein de personnages : sa mère bien décidée à laisser son Bichon s’épanouir, Mimine sa turbulente petite sœur turbulente, le fameux Jean-Marc, ses copines de classe, son chat Pilipili… Mais le monde est aussi peuplé de gens fermés à la différence, à l’instar de cette fameuse casse-pieds qui, de toute évidence, hante les supermarchés pour vérifier que filles et garçons vont bien dans leurs rayons ou la mère d’une de ses copines qui voit d’un mauvais œil ce petit garçon qui joue à la poupée. (Pour revenir sur une touche plus guillerette, il y a aussi de nombreuses héroïnes et héros de dessins animés que je me suis fait une joie de traquer au fil des pages ! Car notre ami Bichon n’est pas le seul à être féru d’animation.)

Portraits de la maman de Bichon, de ses amies Myriam et Agnès
et de son héroïne fétiche, Princesse Ploum.
(source : page Facebook de 
Bichon)

Bref, voilà des BD sensibles, drôles, pétillantes, aussi douces et lumineuses que le dessin de David Gilson ! Cependant, il ne faut pas oublier leur intelligence qui permet d’aborder des sujets actuels et importants : le respect des choix de chacun (que ce soit pour les jouets, les vêtements ou les amoureux), les stéréotypes de genre, la sexualisation des objets destinés aux enfants…

Bichon (3 tomes), David Gilson. Glénat, coll. Tchô !. 48 pages.
– Tome 1, Magie d’amour…, 2013 ;
– Tome 2, Sea, Sweet and Sun…, 2015 ;
– Tome 3, L’année des secrets, 2017.

Voilà, c’est déjà/enfin (barrez la mention superflue) fini !
Bonnes lectures à vous !

La parenthèse 9ème art – Jean Doux et le mystère de la disquette molle, Rat & les animaux moches, L’homme-montagne

Trois jolis coups de cœur aux éditions Delcourt !

 

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Jean Doux et le mystère de la disquette molle, de Philippe Valette (2017)

Jean Doux et le mystère de la disquette molle (couverture)Au cours d’une journée de boulot qui s’annonce mouvementée, Jean Doux découvre dans le faux-plafond d’un débarras une disquette molle. S’ouvre alors une enquête folle, menée tambour battant par notre héros et ses deux acolytes, Jeanne-France et Jean-Yves.

Je me souvenais avoir vu cette BD sur le blog de Victoria (Un point c’est tout), mais je ne me souvenais absolument pas de son avis quand je l’ai empruntée à la bibliothèque et commencé à la lire. Honnêtement, les premières pages m’ont laissée très mitigée. Je n’aime absolument pas le dessin – réalisé à l’ordi, évoquant un vieux jeu vidéo, avec un découpage rigide (une ou quatre cases, pas de variations) je l’ai trouvé très froid et peu expressif – et je me demandais pour quelle aventure je m’étais embarquée. Mais, presque imperceptiblement, page après page, j’ai de plus en plus apprécié ma lecture et j’ai fini totalement captivée et capable de faire abstraction du dessin.

 

Un peu d’Histoire (et attention, pas n’importe laquelle : la grande Histoire des broyeuses à papiers !), un employé disparu, un code indéfrichable, une chasse au trésor, de l’action, un méchant, un zeste de science-fiction, de l’amitié… bref, tout ce qu’il faut pour une aventure trépidante !
Et elle l’est. Mais il faut préciser qu’elle est aussi parfaitement improbable, voire ridicule.
En effet – ce titre mystérieux peut en être un indice – l’humour est assez barré et protéiforme. Personnages à la fois clichés et réalistes (tous et toutes doté·es de prénoms en Jean/Jeanne-Bidule, du héros au patron en passant par le chien Jean-Iench), relations entre collègues souvent parlantes, langage fleuri (non, ce n’est pas toujours très fin), etc., ce sera surtout pour les regards amusés sur les années 1990 et la critique parodique de l’univers bureaucratique que l’on retiendra cette bande dessinée originale. Il y a des stéréotypes dans les personnages, dans l’histoire, mais c’est assumé, c’est efficace, c’est moqué, bref, ça passe comme une lettre à la poste. En revanche, si vous n’appréciez pas l’absurde, Jean Doux n’est probablement pas pour vous.

 

Malgré un nombre de pages qui peut impressionner, grandes cases et dialogues brefs sont synonymes de lecture très rapide (croyez-le ou non, je pense que j’ai mis plus de temps pour écrire ses lignes que pour lire la BD). C’est décalé, c’est vintage, c’est n’importe quoi, mais c’est très drôle et j’ai passé un excellent moment !

Jean Doux et le mystère de la disquette molle, Philippe Valette. Delcourt, collection Tapas, 2017. 250 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Rat & les animaux moches, de Sibylline, Jérôme d’Aviau et Capucine

Rat et les animaux moches (couverture)Accusé à tort d’être répugnant par sa colocataire humaine, Rat décide de partir de cette maison de fou. C’est alors qu’il découvre le « Village des animaux moches qui font un petit peu peur », un lieu où les créatures rejetées peuvent vivre en paix, loin des regards, des insultes et des violences. Sauf que vivre caché n’est pas toujours synonyme de vivre heureux et, si la vie y est paisible, il n’est guère plaisant de se savoir détesté. Rat se donne alors une grande mission : offrir à chacun de ses nouveaux amis une demeure sur mesure. Un lieu où leurs talents et leurs particularités, loin de terroriser, seront appréciés à leur juste valeur.

Dans ce village hors du commun se côtoient en parfaite entente tous les mal-aimés du règne animal. Les insectes, sans grande surprise, grouillent en masse : scutigère, scolopendre, bousier, etc. Et puis, les araignées, les vers en tous genres, les chauves-souris, les limaces, les serpents. Et aussi les taupes au nez étoilé, les ibijaux, les ornithorynques, les ayes-ayes, les rats-taupes nus. Et puis les créatures marines : poulpes, crocodiles, méduses, lamproies, baudroies et autres poissons à la gueule remplie de dents… Je m’arrête là, mais c’est tout un bestiaire parfois familier, parfois étonnant que l’on rencontre ici. Cela était déjà un bon point de départ pour me plaire…

… et l’histoire n’a rien gâché. Tout d’abord, mettre à l’honneur des bestioles souvent dépréciées, qu’elles effrayent ou répugnent, est une très belle idée. Ensuite, j’ai beaucoup aimé la mission que Rat s’est donné à lui-même tout comme ses idées surprenantes, mais apparemment efficaces, pour apporter une joie nouvelle à ses ami·es. Un éloge de l’amitié et de la générosité qui fait chaud au cœur. Des efforts pourtant mis à rude épreuve par un arrogant caniche royal, convaincu de sa beauté. Un personnage insupportable (qui ne me réconcilie pas avec les caniches).

 

Autrement, textes et dessins m’ont régalée. Entre les mots rythmés et la poésie du texte de Sibylline, le gracieux lettrage de Capucine et les dessins noirs tout en finesse de Jérôme d’Aviau, il dégage de cet ouvrage une élégance sobre et soignée qui m’a émerveillée. Le texte ne prend pas place dans des bulles mais sous l’image : cela lui confère une dimension un peu vieillie qui n’est pas sans rappeler un livre de fables.

Deux bonus sont offerts avec le livre : la possibilité de télécharger la version audio (mais quel dommage de se priver des magnifiques dessins de la version papier !) et des ajouts en réalité augmentée sur certaines pages. Il peut s’agir soit d’une version légèrement animée de la planche en question, soit d’un petit descriptif de l’un des animaux moches (et une petite vidéo de Capucine en train d’écrire à la plume). Je les ai regardés en feuilletant une nouvelle fois la BD après ma lecture pour ne pas interrompre celle-ci lors de ma découverte. Si les informations succinctes sur les animaux étaient intéressantes, les autres bonus ne m’ont pas passionnée plus que ça.

 

Un très beau roman graphique, un conte empli de bienveillance sur le rejet, l’intolérance, les préjugés, les bienfaits de la gentillesse. Un joli message qui ne tombe jamais dans le niais.

Rat & les animaux moches, de Sibylline (scénario), Jérôme d’Aviau (dessin) et Capucine (lettrage). Delcourt, 2018. 193 pages.

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L’homme-montagne, de Séverine Gauthier et Amélie Fléchais (2015)

L'homme montagne 1Le grand-père et l’enfant ont toujours voyagé côte à côte, mais le jour où le grand-père, immobilisé par les montagnes qui ont poussé sur son dos, ne peut plus avancer, l’enfant se donne pour mission d’aller chercher le vent. Ce vent qui, dit-on, peut soulever les montagnes. Lui seul pourra soutenir son grand-mère et lui permettre de l’accompagner à nouveau.

Cette très jolie BD propose un voyage initiatique au cours duquel l’enfant rencontrera des sages très étranges et variés, tantôt amusants, tantôt majestueux. L’arbre, solidement ancré dans la terre ; les cailloux un peu fous, lancés dans une course éperdue vers le bas de la montagne ; le roi majestueux des bouquetins qui règnent en maîtres sur les hauteurs glacées de la montagne ; et enfin, le vent, puissant, capable de se rendre n’importe où.

 

Une bande dessinée très intime, susceptible de toucher chacun·e d’entre nous. Un conte sur la famille, les racines, l’identité, la transmission. La vie, la mort, la vieillesse, le deuil. L’indépendance, la maturité. Un périple qui verra notre héros grandir, apprendre, s’étonner et poser des tas de questions.

 

Cette BD propose une histoire à la fois tendre et poétique. Un peu triste aussi, mais non pas dénuée d’optimisme et de joie de vivre. Les illustrations pleines de douceur et de lumière instaurent une ambiance paisible et propice à la réflexion.

L’homme-montagne, Séverine Gauthier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Delcourt jeunesse, 2015. 40 pages.

Déracinée, de Naomi Novik (2015)

Déracinée (couverture)Agnieszka vit dans le petit village de Dvernik, dans une vallée menacée par le Bois, grouillant de créatures malfaisantes et de pouvoirs pernicieux. Leur seul espoir contre lui : le Dragon. Mais la protection de ce puissant sorcier a un prix : tous les dix ans, une fille de dix-sept ans doit l’accompagner dans sa tour pour le servir. Cette année, Agnieszka fait partie des candidates, mais elle sait – ils savent tous – que c’est sa meilleure amie, la fabuleuse Kasia qui sera choisie. Sauf que…

Sauf que nous autres lecteurs, nous savons bien qu’ils se trompent tous.

Puisant son inspiration dans les contes polonais de l’enfance de l’autrice, Déracinée est une fresque grandiose et captivante. On y retrouve tous les éléments de la fantasy : un univers moyenâgeux, des sorciers, une entité maléfique, des rois et des princes, une reine prisonnière, des créatures étranges, de la magie en veux-tu en voilà, etc. Malgré ce schéma classique, je ne me suis pas ennuyée ou lassée une seule seconde, et cela en partie, je crois, grâce au regard et à la narration immersive d’Agnieszka.

Car j’ai immédiatement aimé Agnieszka (l’autrice précise dans les remerciements – ce qui m’a laissé tout le temps de ma lecture pour mal le prononcer – que ça se prononce ag-NIÈCH-ka). Outre le fait qu’elle possède une personnalité véritablement attachante et un bon sens de la répartie (ah, les échanges piquants entre Agnieszka et le Dragon !), on la voit évoluer et mûrir : Déracinée peut être considéré comme un roman initiatique par deux aspects (l’un magique, l’autre personnel). Premièrement, elle prend conscience de ses propres pouvoirs : elle s’initie donc à la magie, doit apprendre à la maîtriser, doit trouver son chemin. Deuxièmement, elle mûrit émotionnellement parlant : séparée de ses parents et de sa chère Kasia, elle apprend à connaître le Dragon, elle apprend à se connaître, elle découvre le désir et l’amour, elle affronte le Bois, elle doit souvent remettre en question ce qu’elle croyait savoir (du Dragon, de la magie, de la cour, du Bois, etc.), elle est régulièrement confrontée à des choix difficiles. Malgré tout, elle reste toujours proche de l’ancienne Agnieszka, notamment grâce à son amitié indéfectible envers Kasia.

Ensuite, l’univers, entre la fantasy et le conte de fées. Foisonnant, riche, empli de magie et de croyances. L’immersion a été totale et immédiate. La plume de Naomi Novik est très visuelle et très vivante. Que ce soit au village, dans la tour du Dragon, à la cour du roi ou dans le Bois, les décors se sont à chaque fois dressés devant moi et j’aurais aimé rester en Polnya un peu plus longtemps.
J’ai été totalement charmée par la manière dont la magie est invoquée : c’est un cheminement, une épreuve qui aspire l’énergie des sorciers et sorcières et qui peut se révéler mortelle. Agnieszka et le Dragon ont toutefois des approches bien différentes. Pour lui, la magie relève presque de la science, avec des formules bien articulées et des dosages définis, la précision étant de mise à tous les instants. Mais elle, elle a une façon naturelle, presque sauvage de considérer la magie, comme s’il s’agissait d’une promenade dans les bois. Elle suit ainsi les traces de Jaga (que l’on pourrait aussi appeler Baba Yaga), devenue une légende, un personnage de chanson.

« C’est juste… une façon de faire. Il n’y en a pas qu’une seule. (Je désignai ses feuillets noircis.) Vous essayez de trouver un chemin là où il n’y en a pas. C’est comme… glaner dans les bois, déclarai-je subitement. Il faut se faufiler parmi les arbres et les fourrés, et ça change chaque fois. »

Le « méchant de l’histoire », le Bois, est un personnage à part entière et il s’est révélé particulièrement réussi. Peuplé de créatures malintentionnées, soufflant une pourriture immonde qui détruit les récoltes et corrompt les âmes, sa noirceur semble sans limite. Il est toujours un peu là, pesant sur la vie des villageois, s’infiltrant à la cour du roi, se glissant dans les cœurs. Malfaisant et fourbe certes, mais il est également terriblement attirant, intrigant, captivant. La raison de son existence, révélée à la fin dans de très beaux chapitres, est parfaite et totalement dans la continuité de l’histoire. Je suis donc ravie.

Mi-fantasy mi-conte, Déracinée est un ténébreux roman qui émerveille par son univers, sa magie et ses personnages (et encore je n’ai pas parlé du Dragon, de Kasia, d’Alosha, de Marek et de tous les autres : agaçants, touchants, effrayants, tantôt humains tantôt monstrueux, tous sont à connaître). J’ai été emportée de la première à la dernière page. Mon gros coup de cœur du roman va au Bois, entité extraordinaire qui impose sa sombre présence tout au long du roman.

« Si j’avais jusqu’alors été une élève médiocre, j’étais désormais devenue redoutable d’une tout autre manière. Je prenais toujours de l’avance dans les livres que nous étudiions, et j’en empruntais d’autres dans sa bibliothèque lorsqu’il avait le dos tourné. Je mettais le nez dans tout ce que je pouvais trouver. Je lançais des sorts à moitié, puis les abandonnais et passais à autre chose ; je me jetais dans des invocations sans être certaine d’en avoir la force. Je courais comme une folle dans la forêt de la magie, repoussant les ronces sans me soucier des griffures ou de la terre, sans même regarder où j’allais. »

Déracinée (VO : Uprooted), de Naomi Novik. Pygmalion, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Kuntzer. 505 pages.

Abélard (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2011)

Parce qu’on lui a dit que, pour séduire la fille de ses rêves, la belle Epilie, il fallait lui offrir la Lune (« ou à la rigueur, un bouquet d’étoiles »), Abélard, petit poussin, part sur les routes, lui qui n’a jamais quitté son marais. Direction l’Amérique, là où les hommes ont inventé des machines volantes. Ce doux rêveur rencontre alors Gaston, un ours mal léché, grognon et désabusé. Cette rencontre les marquera tous deux à jamais.

Dans le premier tome, on sent bien que les choses vont se durcir par la suite. Et effectivement, le parcours d’Abélard ressemble à un voyage au bout de la nuit, pour reprendre Céline.
Abélard est un rêveur, un peu poète, un peu naïf. Et la vie n’est pas tendre pour les gens comme lui. Il va se la prendre en pleine face, la vie, et toute la méchanceté du monde. La haine, le racisme, la cupidité…
Avec son chapeau qui lui offre un proverbe par jour et son banjo, il répondra à la violence par la poésie, aux insultes par la musique. Mais peut-on éternellement garder la joie de vivre vivante quand tout nous accable ?

Abélard, c’est aussi un voyage initiatique tout en poésie et en philosophie. Et un concentré d’émotions. Cette histoire qui, de toute mignonne, vire au tragique, m’a beaucoup émue. D’autant plus que je me suis très rapidement prise de tendresse pour le candide Abélard et que je ne m’attendais pas à ça en commençant ma lecture.

Les illustrations de Dillies font de ces bandes dessinées de purs bijoux. On aime les dessins, soulignés par d’épais contours noirs. On aime la rondeur, la souplesse, les courbes du trait. On aime les couleurs, douces, chaudes et vivantes, dans les tons bruns, jaunes et rouges. On aime l’expressivité des personnages qui les rend si proches de nous.

Ne vous fiez pas à ses apparences de petite fable animalière. Lire Abélard, c’est se prendre une vraie claque. Sous la douceur du dessin et l’innocence des dialogues se cache toute la cruauté du monde, mais aussi – et heureusement – les magnifiques moments de paix, de joie ou d’amitié que la vie nous offre parfois.

Hautière et Dillies ont donné une suite à Abélard, avec un autre diptyque, Alvin, que j’ai vraiment hâte de découvrir !

« Moi, je te dis que l’Epilie qui est dans ta tête, elle est nulle part ailleurs. Les filles parfaites, ça n’existe pas. Et y a pas que les filles. C’est pareil pour tout. Et pour tout le monde.
On a tous des défauts et des trucs qu’on cache au fond de nous, ouais… On a tous un côté sombre…
Y a que le soleil qu’a pas d’ombre. »

« Chaque illusion perdue est une vérité retrouvée. »

Abélard, tome 1 : La danse des petits papiers, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.

Abélard, tome 2 : Une brève histoire de poussière et de cendre, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.