Le premier qui pleure a perdu, de Sherman Alexie (2007)

Le premier qui pleure a perdu (couverture)Junior est un Indien Spokane. Intelligent, handicapé, il est le souffre-douleur d’une partie de la tribu. Il vit dans une réserve, mais rêve d’en sortir et de voir le monde. Pour cela, il prend une décision inédite, que personne n’avait prise avant lui : ne pas aller au lycée de la réserve et intégrer celui de Reardan où tous les élèves sont blancs.

Ce roman nous plonge dans le quotidien pas franchement rose d’une réserve indienne. L’alcoolisme, la pauvreté, le chômage, les violences familiales, la brutalité au sein-même de la réserve, la faim, le racisme, les inégalités… il y a clairement un monde entre la vie de Junior (qui cumule en plus hydrocéphalie, bégaiement et zozotement !) et celle de ses camarades blancs (même si tous n’ont pas pour autant une famille de rêve). Un sujet que je n’avais encore jamais rencontré en littérature jeunesse. Le gros plus du roman : il est autobiographique, en partie du moins ; l’auteur, Amérindien lui-même donc, maîtrise son sujet.

Junior est le narrateur – et le dessinateur ! – de son histoire et il insuffle à celle-ci une atmosphère joyeuse et positive qui permet d’aborder les sujets les plus durs sans pour autant se sentir au trente-sixième dessous. A chaque instant, l’humour – parfois cynique ou ironique – se mêle à l’émotion. Et la réflexion et le questionnement sont présents à chaque instant (y compris dans les dessins, souvent très pertinents).

Malgré la violence de certains événements qui viennent ponctuer cette année scolaire, Junior garde cette envie de vivre autre chose, de sortir de cette réserve qui le condamne à une vie triste et étriquée. Le roman ne présente jamais les gentils Indiens d’un côté et les méchants Blancs racistes de l’autre. C’est beaucoup plus compliqué que ça (et pas uniquement parce qu’on rencontre des Indiens qui sont loin d’être des anges) et Junior aura bien du mal à se trouver une place. Trop Indien pour les Blancs et traître « amoureux des Blancs » pour les Indiens. L’intégration du « nouveau » Junior doit donc se faire aussi bien au lycée qu’à la réserve.
Autour de lui gravitent de nombreux personnages, galaxie hétéroclite de caractères et de sensibilités qui, tous, se laisseront peu à peu toucher par Junior, sa différence, son intelligence, ses excentricités. Si l’on retrouve quelques clichés – la reine du lycée, le grand sportif, le bagarreur… –, ils sont néanmoins décrits avec suffisamment de profondeur pour être crédibles et intéressants (la grand-mère est clairement mon coup de cœur du roman, aussi peu présente soit-elle).

Ce livre parfois banni aux Etats-Unis concentre plusieurs sujets violents, mais véhicule néanmoins un message d’espoir, de ténacité et d’accomplissement de ses rêves. Un roman intelligent plein d’optimisme et d’enthousiasme. (Pourtant, il m’a manqué un petit quelque chose pour dépasser ce stade du bon roman. Je ne sais pas encore quoi, je cherche, mais je ne trouve pas.)

« Donc je dessine parce que je me dis que c’est sans doute la seule chance réelle d’échapper à la réserve.
Je vois le monde comme une série de barrages rompus et d’inondations, et mes dessins comme de tous petits petits canots de sauvetage. »

« Avant, je croyais que le monde se divisait en tribus. En noir et blanc, en indien et blanc. Mais je sais à présent que ce n’est pas vrai. Le monde n’est divisé qu’en deux tribus : ceux qui sont des enfoirés et ceux qui n’en sont pas. »

« Bon dieu, je suis allé à tellement d’enterrements dans ma courte vie.
J’ai quatorze ans et je suis allé à quarante-deux enterrements.
Ça, c’est vraiment la plus grande différence entre les Indiens et les Blancs. »

Le premier qui pleure a perdu, Sherman Alexie. Albin Michel, coll. Wiz, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 280 pages.

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Les Indiens sont à l’ouest !, de Juliette (composition et narration), Christian Eymery (textes), Etienne Friess (illustrations) et le CREA d’Aulnay-sous-Bois (chant) (2015)

« Silence plateau ! Son ? Ça tourne ! Moteur ? Ça tourne ! Les Indiens 23/7! Action ! »

Les Indiens sont à l'ouest (couverture)François décide de concrétiser son rêve de devenir réalisateur en participant à un concours de jeunes cinéastes. De l’écriture du scénario à la réalisation en passant par le casting et les caprices des acteurs et actrices, il va s’apercevoir que ce n’est pas un métier facile. Mais peu importe, il réussira coûte que coûte à terminer son film qui raconte les résistances des Indiens face à l’invasion des colons blancs au XIXe siècle.

 

Les quinze chansons (regroupées à la fin du livre) ont un véritable rôle dans la narration, elles font réellement avancer l’histoire. Le CD n’est pas une simple lecture de ce qu’il y a dans le livre. Interprétées par 60 chanteurs et chanteuses (de 11 à 30 ans) du CRÉA d’Aulnay-sous-Bois – une structure qui encourage à la création et à la pratique artistique –, elles sont variées et agréables à écouter. Elles alternent des textes graves (le massacre des bisons, la mort du Général Custer…) avec des textes plus légers et rigolos (les caprices d’une starlette, les revendications des acteurs et actrices qui veulent des scènes de bataille, etc.).

J’adore les dessins d’Etienne Friess – je l’ai déjà dit en parlant de Ici reposent tous les oiseaux et Félicien et son orchestre – et c’est d’ailleurs ce qui m’a attirée vers ce livre-CD en premier lieu. Toutes en rondeur, elles sont parfois drôles, parfois touchantes, toujours expressives. Le grand format du livre permet d’en admirer toute la beauté. J’ai d’ailleurs eu un fou rire face au dalmatien à l’air perdu sous son déguisement de bison (oui, il m’en faut peu, je suis de bonne humeur en ce moment !).

Un livre-CD sympathique et coloré sur le thème passionnant des Amérindiens, opprimés, déportés, massacrés par les colons ainsi que sur les déboires d’un jeune metteur en scène.

Les Indiens sont à l'ouest 2

« Le nom des tribus indiennes

Me donne envie je l’avoue

D’imaginer une histoire

Un scénario palpitant

Et d’évoquer leur mémoire

Sous un angle différent

Les Mohawks, les Navajos

Chipehuas, Arapahos

Les Iroquois, les Pawnees

Les Micmacs, les Cherokees »

 

« Ludo n’avait pas apprécié que le rôle qui lui était promis soit finalement confié à un autre, et il le fit savoir à François :

« Et moi qui te considérais comme un ami. C’est vraiment pourri, le milieu du cinéma ! » »

 

« Le cheval de fer a stoppé

Les hommes ont sorti leurs fusils

Et sans raison ils ont tiré

Sur les bisons de la prairie

Juste par jeu, pour le plaisir

De les regarder s’effondrer

Juste par jeu, pour le plaisir

De contempler le sang couler

Juste par jeu, pour le plaisir »

 

Les Indiens sont à l’ouest !, Juliette (composition et narration), Christian Eymery (textes), Etienne Friess (illustrations) et le CREA d’Aulnay-sous-Bois (chant). Harmonia mundi, coll. Little Village, 2015. 38 pages, 60 minutes d’écoute.

La colline des potences, de Dorothy M. Johnson (2015)

La colline des potencesLa colline des potences, aux éditions Gallmeister, contient le roman éponyme précédé de neuf nouvelles. On y rencontre des chercheurs d’or, des Indiens, des Blancs en quête de richesse, des hors-la-loi, etc. Le tout dans une ambiance de chevaux, de revolvers, de déserts. Bref, des westerns.

Les nouvelles, en premier lieu. Je ne suis pas une grande lectrice de nouvelles. Celles de Zweig mises à part, ces textes me laissent souvent sur ma faim, en quête d’un personnage plus creusé, d’une histoire qui se prolongerait dans un laps de temps plus long. Or, ce ne fut pas le cas pour ce recueil. Certaines m’ont certes laissée indifférente, mais dans la majorité des cas, les personnages sont rapidement ébauchés sur le plan physique tandis que ce que l’on apprend de leurs désirs, de leurs turpitudes, de leur façon d’être, de leur passé, suffit à dresser dans mon imagination un personnage suffisamment profond sur le plan moral pour être crédible, pour être intéressant, pour être attachant. Hommes, femmes, Blancs, Indiens, bandits ou honnêtes hommes, ces personnages sont tous finement dessinés.

Je pense notamment à la première nouvelle « Une sœur disparue » qui raconte comment Bessie, une fillette enlevée par les Indiens à six ans, rentre chez ses sœurs quarante ans plus tard : évidement devenue une Indienne, mère d’un chef Indien, elle est incapable de se réadapter. Dorothy M. Johnson trace des portraits psychologiques aussi convaincants les uns que les autres, que ce soient ceux des sœurs enthousiastes, puis déstabilisées, puis ennuyées ou celui de Bessie, femme enlevée de sa vraie famille, son clan indien.
Je tiens à mentionner la nouvelle « L’histoire de Charley » que j’ai particulièrement aimée. Bien que relatée par un homme, cette nouvelle prend une femme comme personnage principal. Pas une fille de saloon, ni une femme de pionnier, mais une femme qui pour vivre son amour se travestit et travaille aussi dur qu’un homme. De même que dans « Une squaw traditionnelle » où, pour sauver l’homme qu’elle aime, une femme se fait une promesse qu’elle ne trahira jamais.

Ces nouvelles indépendantes tracent un portrait du Far West, un panorama des Etats-Unis tels que le cinéma les a érigés dans l’imaginaire collectif (l’auteure a d’ailleurs écrit la nouvelle qui fut adaptée par John Ford : L’homme qui tua Liberty Valance). Son écriture sans chichis, sa langue qui va à l’essentiel, correspond parfaitement à ce monde rude, fait d’amour et de vengeance.

Le roman (un peu plus de 120 pages) ressemble énormément aux nouvelles dans son style. Les personnages sont certes un peu plus nombreux, certains apparaissent en cours de route, mais je n’ai pas vu de différence majeure dans la manière de raconter. J’ai ressenti quelques longueurs, mais il était passionnant de suivre sur un temps plus long les hésitations, les erreurs et les transformations des personnages, notamment celle de Joe Frail qui perd de son cynisme et de Rude qui s’adoucit et semble oublier ses aspirations au banditisme.

Dix histoires qui transportent, dix histoires qui vont rêver, dix histoires qui plongent dans un véritable western et dans une grande aventure humaine.

« La nuit avant mon départ, elle a pleuré dans mes bras parce qu’on allait être séparé tout l’hiver. Ça allait être un hiver atroce, long et sinistre. Il a duré quarante ans. »
« L’histoire de Charley »

« C’est ainsi que je les vis, finalement – Mary Waters et Steve Morris – à cinq cents mètres d’écart, sur une belle route neuve au milieu d’une éclatante parade, mais en réalité à une éternité l’un de l’autre, éloignés par une différence de race et séparés pour toujours par une décision. »
« Une squaw traditionnelle »

La colline des potences, Dorothy M. Johnson. Gallmeister, coll. Totem, 2015 (1942-1957 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lili Sztajn. 301 pages.

La dernière frontière, d’Howard Fast (1941)

La dernière frontière (couverture)La dernière frontière, c’est l’histoire « d’un incident, d’un tout petit incident, dans l’histoire d’une grande nation ». Ce sont trois cents Cheyennes qui quittent le Territoire indien en 1878 pour retourner chez eux, dans les Black Hills, au nord, là où il y a de l’herbe verte et des bois, où il y a du gibier à chasser, où tout n’est pas envahi par la poussière sèche.

« Il y a environ un siècle et demi, on appelait l’Oklahoma le Territoire indien. Étendue poussiéreuse, brûlante et cuite au soleil, de terre sèche, d’herbes jaunies, de pins rabougris et de rivières asséchées, telle était la région destinée à être – comme l’indiquait son nom – le Territoire des Indiens. »

Une insurrection intolérable pour le Bureau des Affaires Indiennes, pour les forts militaires alentours, pour le gouvernement. S’ensuit une grande chasse à l’homme. Des centaines, des milliers d’hommes à pied, à cheval et en train, armés de revolvers, de carabines et de canons, venant du sud, du nord, de l’est et de l’ouest, courant derrière un village famélique. A peine cent guerriers, des femmes, des enfants et des vieillards sans ressources, si ce n’est leur foi inénarrable en leur terre.

Howard Fast nous emmène pour un incroyable voyage de plus de 1 500 kilomètres à travers les États-Unis. Il nous place du point de vue des Blancs, nous ne faisons qu’observer les gestes des Cheyennes sans connaître réellement leurs pensées et, pourtant, il nous place de leur côté. J’ai été fascinée par le soif de liberté, par leur amour pour leur terre, et surtout, par leur opiniâtreté à la retrouver. Comment ne pas être assommée devant le courage de ces hommes, femmes et enfants, que le vent semble peu à peu effacer au fur et à mesure que la famine sévit, que les privations les affaiblissent ?

En 1941, c’est une violente critique de la politique menée par de grands hommes d’État que livre Howard Fast. Massacre des bisons, anéantissement des peuples, déformation de la terre pour y installer télégraphe et chemin de fer, il montre la marche destructrice de l’homme colonisateur sans respect pour ce qui se trouve sur le sol qu’il foule. Mais, malgré cet engagement, il n’oublie pas de tenir en haleine le lecteur grâce à une véritable plume de romancier.

Je souhaiterais retranscrire l’intégralité de l’avant-propos qui est le meilleur avant-propos que je n’ai jamais lu. En trois pages, Howard Fast nous raconte les Indiens, l’arrivée des Blancs, la conquête progressive de l’Amérique, la métamorphose des colonies en nation. Et il nous la raconte avec une écriture cinématographique. Les images surgissent en tête comme pour le prologue d’un film. Les mots sont ceux d’une voix off qui se déroulerait au-dessus des terres américaines. On y verrait, par flash rapides, des Indiens à la chasse ou en guerre, un ou dix navires accostant à l’est et, peu à peu, les villages qui s’installent et s’étendent, les terres cultivées qui se déploient, la voie ferrée qui traverse les États-Unis… Les bisons massacrés. Les Indiens qui reculent. Un traité signé, puis déchiré. L’exil, l’enfermement dans une terre hostile.

Un livre qui se déroule comme un film, un livre sur la fin d’un monde que l’on qualifie de sauvage pour un monde dit civilisé, un livre qui est comme un réquisitoire contre cette conquête impitoyable et aveugle. Révoltant, dur, poignant, c’est un véritable appel à la liberté bien que celle-ci semble définitivement écrasée au nom de la loi et de l’autorité.

« … pourquoi un groupe minoritaire dans notre République ne peut-il légalement occuper le pays qu’il a habité pendant des siècles ? Ne voyez-vous pas que le problème dépasse celui de votre responsabilité, ou de la mienne, ou celle de l’agence ? Nous sommes une nation faite de centaines de minorités liées par ce simple principe que tous les hommes ont été créés égaux – politiquement s’entend, pour qu’il n’y ait pas d’équivoque sur le terme. Actuellement, toutes les forces armées des États-Unis dans la région des Plaines se consacrent à un but unique, l’anéantissement des habitants d’un village indien, dont le seul crime est d’avoir voulu vivre en paix dans son propre pays. »

« Perdue dans sa ruée à travers les étendues désertiques du Kansas du nord-ouest et au sud-ouest du Nebraska, l’odyssée du village indien était pourtant suivie par les yeux de toute l’Amérique : les hommes de Washington attendaient la conclusion d’une histoire désagréable, les journalistes se préparaient à sortir leur papier d’une façon ou d’une autre, les voyageurs alertés guettaient les Cheyennes le long de la voie ferrée transcontinentale, les lecteurs de journaux espéraient voir l’apogée de l’histoire à sensation, la vengeance de Custer, la nation délivrée du souvenir même de ces Peaux Rouges qui avaient jadis appelé ce pays le leur. »

La dernière frontière, Howard Fast. Gallmeister, coll. Totem, 2014 (1941 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine de Palaminy. 320 pages.

Faillir être flingué, de Céline Minard (2013)

Faillir être flinguéFaillir être flingué, c’est une quinzaine de personnages qui se croisent, qui se poursuivent, qui se battent, qui tombent amoureux, qui se tirent dessus, qui s’associent, qui se découvrent. On rencontre un voleur de chevaux, une contrebassiste, un éleveur de mouton, une tenancière de saloon, deux frères qui voyagent avec leurs bœufs, leur mère et le fils de l’un d’eux, une Chinoise, des Indiens, une guérisseuse, et bien d’autres personnages. Tout ce beau monde finit par se rassembler dans une ville qui pousse au milieu des plaines.

Nous sommes au début de la Conquête de l’Ouest, au beau milieu d’un Far-West encore peuplé par les multiples tribus indiennes, par les bisons et autres cowboys poussiéreux. Le chemin de fer n’est pas encore là et les échanges avec les Indiens ne sont pas que meurtriers : les hommes troquent et s’aident même s’ils se tuent parfois. Une terre où tout est à découvrir et où tous les rêves sont possibles. Il faut créer les échoppes, les commerces ; échanger, trafiquer, voyager pour s’approvisionner. C’est la fondation d’un pays, une histoire devenue mythe qui fait rêver les écrivains, les réalisateurs et le public.

J’ai entendu dire que l’on se perdait quelques fois parmi tous les personnages. Oui, éventuellement, quand on ne les a rencontré qu’une fois et qu’ils reviennent quelques chapitres plus loin ; après, ils sont assez particuliers, assez singularisés pour que l’on fasse une distinction entre eux. Je me suis totalement laissée embarquée par cette histoire, je n’ai pas vu le temps passer. Je lisais, il était neuf heures du soir et quand j’ai relevé la tête, il était onze heures : je suis restée dix secondes la bouche ouverte à me demander ce qui s’était passé.

On retrouve toutes les caractéristiques du western : le saloon, les Indiens, les revolvers, les chevaux et les bottes de cowboys, la diligence, un petit massacre ou deux, le barbier, les poignées de dollars. Mais les personnages sont hauts en couleur, résistants, volubiles ou taciturnes, drôles et attachants, dissimulant leur sensibilité sous leur rudesse. Au Far-West, les lois ne sont pas les mêmes que celles de la ville : les hommes blancs scalpent les Indiens aussi, les femmes tirent aussi bien que les hommes et dirigent les saloons (à l’instar de Vienna, alias Joan Crawford, dans Johnny Guitar).

Accompagnés de leurs bêtes (chevaux, moutons, bœufs), ils se dessinent dans un tableau contemplatif. La nature est omniprésente, tantôt amicale et fertile, tantôt dangereuse.

Céline Minard m’a donné soif des grands espaces, envie de courir en forêt ou dans les champs, d’écouter les oiseaux, le craquement sec des branches mortes sous les pieds, de sentir l’eau fraîche sur ma peau, l’air froid brûler ma gorge.

Parler de nature sauvage, de chevaux, de revolvers, fait venir dans mon esprit le nom de McCarthy, mais ce n’est en rien le même ton – il y a beaucoup plus d’espoir de s’en sortir, de vivre, dans Faillir être flingué –, en rien la même écriture – celle de Céline Minard est bien plus fluide – et en rien le même destin que vivent les personnages – ceux de McCarthy vivent moins longtemps ! Je pense à lui, mais ne les compare pas. Et je n’ai pas retrouvé dans ce livre tout ce que j’éprouve en lisant McCarthy (qui est, pour moi, l’un des – si ce n’est LE – plus grands écrivains américains contemporains).

« Il sourit en pensant qu’il lui suffisait d’avancer pour s’enrichir. D’avancer et de se baisser de temps en temps. Il décida d’en faire sa ligne de conduite et reprit son chemin le cœur léger. Il sifflait en chevauchant. »

 « La bourse de plumes était le seul bagage qu’il s’était autorisé depuis qu’il avait jeté sa mallette de cuir dans le brasier où brûlaient les corps des hommes, des femmes et des enfants qu’il avait tués. Il s’était juré devant le premier nid qu’il avait observé après sa renaissance, que la connaissance des oiseaux serait la seule science à laquelle il s’adonnerait pour le reste de sa vie. La collecte des contes, le seul passe-temps. Il avait fait serment de ne plus jamais approcher ses mains d’une lancette ou d’une seringue, ni son esprit d’une plaie. Ce savoir blanc dont il s’était fait le passeur et qui avait provoqué tant de mal autour de lui, il l’avait jeté dans les flammes. Avec le désir de domination qui le sous-tendait et dont il ne s’était pas douté avant de décimer un village entier et de voir de ses yeux vivants, les corps gonflés et souffrants de ceux qu’il avait voulu sauver, détruits par ses soins. Des corps qui, la veille, étaient pleins de santé. »

 « Jeffrey marchait à grands pas et repassait dans son esprit les objets indiens qu’il avait vus à l’occasion de la veillée funèbre et des préparatifs de l’attaque. Les bols peints, les bâtons ornés de perles, d’os, d’écus. Les coffres rutilants, les jambières brodées, les capes polychromes. Les panières, les sacs de peau, l’osier. Il y avait une âme dans chacune des choses façonnées par leurs mains, et assez de raffinements pour témoigner de la liberté sans effrayer les Blancs. Brad était persuadé qu’il était possible de développer un autre mode de relation que la guerre entre les deux mondes. »

Faillir être flingué, Céline Minard. Payot & Rivages, 2013. 336 pages.