Les deux romans mythologiques de Madeline Miller : Le chant d’Achille et Circé

Madeline Miller propose ici l’histoire de deux personnages de la mythologie grecque : Patrocle et Circé. Deux protagonistes méconnus car ils sont invisibilisés par d’autres héros, plus grandioses : Patrocle par Achille dans L’Iliade, Circé par Ulysse dans L’Odyssée. Eux qui sont habituellement de simples épisodes dans une aventure plus longue, plus importante qu’eux, sont ici magnifiés et honorés.
Réécrivant les histoires, l’autrice offre ainsi un nouveau point de vue, tant sur la légende que sur les héros. Par exemple, le grand Ulysse est, dans ces romans, un personnage ambigu, toujours fascinant et diaboliquement rusé, mais également moins pleinement sympathique. Ses romans dévoilent les sombres facettes des divinités comme des héros.

« (…) mais il est vrai que nos histoires comportaient de nombreux personnages : le grand Persée, ou le modeste Pélée ; Héraclès, ou Hylas, presque oublié. Certains s’y voyaient consacrer toute une épopée, d’autres un simple vers. » (Le chant d’Achille)

Le chant d’Achille trace le portrait d’un homme bon, d’un héros d’un genre différent, plus simple, plus humain. Il s’intéresse aux autres et connaît les hommes qui l’entourent. Il refuse d’utiliser une fille comme un simple pion négligeable. C’est aussi une très belle histoire d’amour, d’une grande tendresse et d’une force surmontant tout, même la haine d’une divinité. J’ai adoré suivre ces deux garçons, au fil de leur enfance et de leur apprentissage qui les menaient inéluctablement à la guerre. C’est une plongée dans la société grecque, dans les us et coutumes, dans les occupations et les connaissances de cette civilisation, dans les codes d’honneur et trahisons qui marquent le conflit.

« Il n’y avait pas de mots pour lui décrire ce que je ressentais. Notre monde était dominé par le sang, et par l’honneur gagné en le répandant. Seuls les lâches ne combattaient pas. Un prince n’avait le choix. Il pouvait soit aller à la guerre et gagner, soit aller à la guerre et perdre. Voilà pourquoi même Chiron avait envoyé une lance à Achille. » (Le chant d’Achille)

Circé est une histoire profondément féministe. Madeline Miller raconte ce qui n’est jamais raconté : l’enfance de Circé, rabaissée, ignorée, moquée pour sa voix et son physique, punie pour les autres. Mais découvertes, erreurs, hésitations, résolutions constitueront une sorte de quête de son identité et on la voit avec plaisir avancer au fil du récit, jusqu’à se trouver, s’affirmer, se connaître.
La légende est approfondie, développée. Dans les textes traditionnels, la transformation des marins en cochons par Circé semble gratuite, sans réelle justification ; il s’agit simplement de la démonstration de son pouvoir. Ce n’est pas le cas ici et Circé a bel et bien ses raisons d’agir ainsi…

« Jadis, je pensais que les dieux étaient le contraire de la mort, mais je vois maintenant qu’ils sont plus morts que tout le reste, car ils sont immuables et ne peuvent rien tenir dans leurs mains. » (Circé)

Ce sont deux romans d’une superbe sensibilité, qui mettent en scène des personnages touchants qui ne répondent pas aux attentes de leur entourage. Patrocle n’est pas le fier guerrier que son père aurait voulu qu’il soit – contrairement à ceux qui l’entourent, il a le combat en horreur – et Circé ne cesse de déplaire. Elle se débarrasse de son carcan de faible nymphe, s’oppose à son père Hélios, à Hermès et à Athéna, elle refuse de se soumettre éternellement ; son pouvoir effraie et l’isole des autres, son intelligence est reniée, bref, elle est trop « difficile » pour le monde simplement parce qu’elle est elle. La place des femmes, les attentes de la société, la différence et l’affirmation de son identité sont donc des thèmes centraux de ces récits atypiques.

« Je ne fus pas étonnée du portrait qu’on y faisait de moi : la fière sorcière s’avouant vaincue devant l’épée du héros, s’agenouillant et demandant grâce. Il semble que punir les femmes soit le passe-temps favori des poètes. Comme s’il ne pouvait pas y avoir d’histoire à moins que nous ne rampions en pleurant. » (Circé)

De plus, pour ne rien gâcher, ces récits sont terriblement prenants. L’écriture est riche, poétique et fluide à la fois et les pages tournent toutes seules. L’atmosphère est magique, tantôt contemplative, tantôt tumultueuse.
Plusieurs légendes sont abordées, notamment dans Circé car son immortalité lui a permis de côtoyer de nombreux personnages : les aventures d’Ulysse ou de Scylla évidemment, mais aussi celles de Prométhée, de Médée et Jason, du Minotaure, de Dédale et Icare… Cela ouvre l’horizon du roman, le rendant plus passionnant encore.
J’ai aimé que l’autrice prenne des libertés avec les histoires habituelles, qu’elle ne s’enferme pas elle-même dans le carcan de la simple réécriture. Chez Madeline Miller, il n’est jamais fait mention du fameux talon d’Achille et Circé s’invite dans des épisodes nouveaux comme celui du Minotaure (quoique cela ne soit pas aberrant puisque Pasiphaé, mère du monstre, n’est autre que la sœur de Circé).

J’ai adoré renouer avec la mythologie par le biais de ces points de vue alternatifs qui offrent enfin une voix aux à-côté des histoires et humanisent les légendes. Ce sont des histoires intelligentes, palpitantes, enchanteresses et magnifiques. A présent, j’attends le prochain avec impatience ! (En attendant, je vais peut-être relire L’Iliade et L’Odyssée…)

Le chant d’Achille, Madeline Miller. Pocket, 2020 (2012 pour l’édition originale. Edition Rue Fromentin, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché. 470 pages.

Circé, Madeline Miller. Pocket, 2019 (2018 pour l’édition originale. Edition Rue Fromentin, 2018, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché. 571 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Interprète Grec :
lire une histoire se déroulant en Grèce

La faucheuse, livre 1, de Neal Shusterman (2016)

La faucheuse (couverture)La Terre est devenue une utopie. Les besoins de chacun sont assurés par une intelligence artificielle, le Thunderhead, et les inégalités n’existent plus. Mieux encore, la maladie et la mort ont été éradiquées. A présent, la tâche de réguler la population incombe à une Communauté indépendante : les Faucheurs. Eux seuls ont le pouvoir de glaner, c’est-à-dire de prendre définitivement une vie. Choisis par l’Honorable Maître Faraday pour devenir apprentis, Citra et Rowan vont découvrir que la communauté n’est pas toujours aussi morale et juste qu’elle le devrait.

« Les commandements du Faucheur :
Tu tueras.
Tu tueras sans aucun parti pris, sans sectarisme et sans préméditation.
Tu accorderas une année d’immunité à la famille de ceux qui ont accepté ta venue.
Tu tueras la famille de ceux qui t’ont résisté.
 »

Comme souvent avec les romans de science-fiction, j’ai beaucoup aimé la découverte de cette société dans laquelle les inégalités, les gouvernements, les guerres, les maladies, les deuils, la mort n’ont plus cours. On se rend compte peu à peu qu’il s’agit également d’un monde dans lequel les passions n’existent plus. La mort étant devenue une exception, la pression du temps et la peur de disparaître ne poussent plus l’humanité à apprendre, à créer, à éprouver des émotions fortes.
En tant que lectrice – et tout comme certains protagonistes, notamment Dame Curie –, je me suis beaucoup interrogée au fil de ma lecture sur le poids de la mort, sur le prix de la vie, sur les bonheurs de la seconde mis en relief par la première, sur les répercussions de l’immortalité.

Pendant longtemps, j’ai davantage apprécié d’en apprendre plus sur l’univers que sur les personnages. Car je n’ai pas eu de coup de foudre pour Citra et Rowan (et eux n’en ont pas eu l’un pour l’autre, ce qui est extrêmement appréciable !), auxquels j’ai préféré leurs différents maîtres. La sagesse de Maître Faraday, la compassion de Dame Curie, la folie de Maître Goddard (qu’on aime détester même s’il est totalement dérangeant !)… La découverte des protagonistes est progressive, à travers leurs journaux de bord notamment (des extraits sont intercalés entre tous les chapitres). Tous ne perçoivent pas leur tâche de la même façon et Neal Shusterman nous propose des personnages vraiment différents, subtils et intéressants.

Progressivement, on découvre l’envers de la Communauté. Si Maître Faraday est un parangon de vertu, tous les faucheurs ne suivent pas son modèle. La corruption ronge la Communauté et la cruauté pointe chez certains de ses membres. Or, ils sont les seuls sur lesquels le Thunderhead n’a pas d’emprise (si un humain est tué autrement que par un faucheur, l’intelligence artificielle se chargera de l’amener directement à un centre de résurrection). Ils sont ainsi les derniers humains dont la mesquinerie et la malveillance peuvent avoir de réelles conséquences sur l’humanité. Ils pourraient bien être le grain de sable dans la belle utopie qui avait presque été atteinte.

Fait assez rare dans les romans de ce type, La faucheuse prend son temps et fait attendre son lecteur impatient de connaître la suite des événements. La formation des apprentis est approfondie, tout comme le sont les rituels de la Communauté. Chaque situation et chaque conséquence des choix des personnages sont détaillées. Le rythme en pâtit parfois quelque peu, mais je trouve très positif le temps pris par l’auteur pour poser son monde, l’idéologie des différents faucheurs, les réactions des humains face à eux. L’action n’est pas mise en avance à tout prix et, pour une fois, il n’y a pas vraiment d’ennemis à éliminer, mais plutôt une vague menace : et si les faucheurs cessaient de glaner pour se mettre à tuer ? Si leur humanité disparaissait pour laisser place au plaisir de donner la mort ?

Seul reproche, je n’ai pas toujours adhéré à l’écriture, trouvant parfois certaines phrases bien alambiquées (comme si la traductrice avait galéré à traduire les idées de l’auteur) et certains dialogues un peu faibles… Mais c’est un détail qui ne m’a pas ralenti dans ma lecture.

La faucheuse se démarque par un univers très bien ficelé, par des protagonistes à la psychologie fouillée et par une fin parfaite. En plus, l’auteur prend le contre-pied des romans post-apocalyptiques mettant en scène une humanité exsangue et des romans de SF avec une IA flippante et tyrannique, et ça, c’est vraiment chouette !

« Prends garde à ne jamais perdre ton humanité, ou bien tu ne seras plus qu’une machine à tuer. »

« Car le pouvoir est inexorablement infecté par la seule maladie qu’il nous reste encore. Un virus qu’on appelle la nature humaine. Je ne donne pas cher de l’avenir de notre espèce si jamais les faucheurs se mettent à aimer ce qu’ils font. »

« Je me demande comment sera la vie dans un millénaire quand l’âge moyen approchera les mille ans. Serons-nous tous des enfants du nouveau monde, doués dans toutes les sciences et tous les arts parce que nous aurons eu le temps d’apprendre à les maîtriser ? Ou bien l’ennui et la morne routine nous rongeront-ils encore plus qu’aujourd’hui, nous donnant encore moins de raisons de mener une existence infinie ? Je prie pour que le premier cas de figure soit juste, ais je crois que le deuxième ne l’emporte. »

La faucheuse, livre 1, Neal Shusterman. Robert Laffont, coll. R, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Ardilly. 495 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Tordu : 
lire un livre débutant par un assassinat