La ballade d’Iza, de Magda Szabó (1963)

La ballade d'Iza (couverture)1960, Vince Szöcs se meurt, laissant sa femme, Etelka, seule dans une maison emplie de souvenirs. Heureusement, celle-ci peut compter sur sa fille, Iza, doctoresse reconnue et aimée, pour lui faciliter la vie. Sans lui demander son avis, afin de lui ôter tout souci, Iza emmène sa mère à Budapest dans son appartement confortable et moderne. Mais dans cette vie apparemment idyllique, la vieille femme commence à mourir elle aussi.

L’an passé, j’avais découvert cette autrice hongroise avec La Porte, un récit troublant et surprenant qui m’avait fascinée ; quand je suis tombée sur ce livre, je n’ai donc pas hésité une seconde et, encore une fois, c’est un succès sans fausse note.

Le récit est lent, donc passez votre chemin si vous préférez les intrigues dynamiques. L’histoire se déroule tranquillement, jour après jour, et nous invite à cheminer aux côtés d’Etelka Szöcs. Un personnage terriblement triste et poignant qui vient de tout perdre : son mari, sa maison, son village, ses connaissances, son passé. Magda Szabó m’a fait ressentir viscéralement l’angoisse de cette petite vieille qui n’ose se confronter à cette fille si aimante pour affirmer ses propres désirs. Toute tâche lui est retirée – elle doit se reposer, prend soin d’elle – mais, pour elle qui a toujours été active, qui a toujours tenu seule sa maison, c’est la pétrifier dans une gangue d’ennui et d’inutilité. L’appartement que chaque villageois de son pays natal lui envie devient sa prison. Page après page, l’atmosphère se fait pesante, déprimante, mortifère.

Iza, pourtant, ne pensait pas à mal et ne se rend pas compte de ce que sa personnalité a de dévorant. S’astreignant à une discipline de fer, s’interdisant toute émotion trop ouvertement exprimée, elle aspire la vie autour d’elle, refusant à sa mère le temps de pleurer correctement son époux, interdisant son père toute nostalgie envers le passé. Ce passé qui l’a modelée et qui nous donne des pistes pour comprendre cette apparente insensibilité. Pourtant, elle est pleine de bonnes intentions et veut simplement apporter confort et bonheur à une mère qui lui a tout donné dans son enfance : un juste retour des choses à ses yeux, une torture pour Etelka.
Comme Emerence dans La Porte, elle est un personnage que l’on ne peut ni aimer ni détester complètement. Ses qualités sont indéniables, mais ce sont parfois elles qui se transforment en terribles défauts.

La dernière partie signe le temps de la désillusion et, bien que déroutante au premier abord – qu’est-ce que ces changements de point de vue vont apporter à l’histoire, me demandais-je –, elle clôt le roman en un point d’orgue bouleversant. Ce roman raconte la difficulté de comprendre l’autre, aussi proche soit-il, ainsi que la nécessité de parler et surtout d’écouter les désirs et les besoins de la personne que l’on veut combler. Il raconte le gouffre entre des personnages qui s’aiment immensément mais d’un amour qui devient toxique. Il raconte les raisons de vivre et le drame de celles et ceux qui n’entendent pas que ces raisons puissent différer des leurs.

Profondément mélancolique, mélange déchirant de nostalgie, d’amour, de renoncement et de souvenirs, récit de l’incompréhension entre les êtres, La ballade d’Iza est un roman magnifique, superbement écrit. Magda Szabó s’impose comme une autrice incontournable par ses portraits psychologiques ciselés et magnifiquement vivides.

« Quand enfin Iza la laissa seule en lui souhaitant d’être heureuse entre ces murs, elle s’approcha en chancelant du fauteuil de Vince, dont elle avait reprisé si souvent et si soigneusement le tissu, et s’y assit. Seule la ligne élégante du fauteuil lui rappelait son apparence d’origine ; le nouveau tissu à rayures grises et bleues le rajeunissait, lui donnait une allure pimpante. Tout avait disparu, tout ce qu’elle avait sauvé de leur pauvreté d’autrefois avec tant de patience, avec une adresse, une ingéniosité inépuisables, il ne restait plus aucun témoin de ses talents à tromper le temps destructeur. Sa chambre était belle, et en toute objectivité elle devait reconnaître qu’il ne lui manquait rien, qu’Iza avait remplacé ce qu’elle avait abandonné. Des serviettes flambant neuves à rayures multicolores s’empilaient sur les étagères de l’armoire, dans des pochettes de nylon, comme les draps neufs. Ce qui arrivait était affreux. »

La ballade d’Iza, Magda Szabó. Éditions Viviane Hamy, 2005 (1963 pour l’édition originale). Traduit du hongrois par Tibor Tardös, revu et corrigé par Chantal Philippe et Suzanne Canard. 261 pages.

Lu dans le cadre du challenge Tour du monde – HONGRIE

Où passe l’aiguille, de Véronique Mougin (2018)

Où passe l'aiguille (couverture)Où passe l’aiguille, c’est l’histoire de Tomi, le cousin de l’autrice. De 14 à 88 ans, de la Hongrie à la France, des camps de concentration à la haute couture, une vie terrible, une vie ébouriffante, une vie d’audace et de chance, une vie de chagrin et de joies.

Tout d’abord, il y a Tomi. Un personnage très fort et éminemment sympathique. C’est un garçon, puis un adolescent, puis un homme impulsif, passionné, intelligent, impertinent, rêveur. Il saisit la moindre opportunité, la moindre chance d’avancer, de survivre, d’apprendre, dût-il voler ou mentir ou tricher. Même plongé dans le pire cauchemar, il n’abandonne jamais et s’empare de la plus petite étincelle qui le fera vivre un peu longtemps. Il est passionnant de le suivre, de découvrir les chemins empruntés, les intersections et les choix qui le mèneront à une belle carrière dans la haute couture.
C’est aussi un beau portrait d’adolescent. L’importance de l’amitié, la fascination pour les femmes, la rébellion d’avec sa famille et sa communauté, ses contradictions (lui qui fuit les leçons de son père sur les costumes pour hommes reste intéressé par certains tissus, par la couleur… par la salopette de plombier), sa volonté de trouver sa propre voie (qu’il finira par découvrir dans la mode pour femme, un chemin unique, mais liée à sa famille malgré tout)… Un portrait moderne qui pourra parler aux adolescents du XXIe siècle.

Ensuite, il y a l’écriture de Véronique Mougin : fluide et imagée, tantôt tendre, passionnée ou dure. Mais toujours saupoudrée d’une touche d’humour. En harmonie parfaite avec le caractère vif, impétueux et sans cesse affamé de Tomi, avec sa gouaille d’adolescent débrouillard. D’un bout à l’autre, de sa plume particulièrement vivante, l’autrice se glisse dans la peau de l’adolescent, de l’homme, du déporté, du créateur avec une aisance confondante et nous fait vivre, souffrir et aimer avec lui.
Le récit à la première personne est émaillé, entre chaque chapitre, de prises de paroles des autres personnages, importants ou secondaires, qui gravitent autour de Tomi. Procédé agréable qui nous apporte d’autres informations, d’autres visions des événements et du jeune homme.

Le récit est évidemment terrible. Les horreurs se succèdent, la faim, le froid, la peur, la cruauté des bourreaux et des détenus. Mais le roman parle aussi de l’après, du retour au pays, de l’antisémitisme qui n’a pas disparu avec la fin de la guerre, du pillage de leurs affaires, de leurs maisons, de leurs ateliers. Et surtout, Tomi et les autres survivants se posent sans cesse la question de comment vivre avec, comment continuer après ça. Les cauchemars récurrents, les souvenirs qui menacent de resurgir, la peur. Parler, se taire et tout enfouir, boire pour oublier, parler aux morts, espérer, chacun à sa méthode pour tenter de rester en vie parmi les fantômes.
C’est également un récit sur la résilience et sur la solidarité. L’amitié et le groupe apparaissent comme cruciaux pour Tomi. Son père, son meilleur ami et le père de celui-ci étaient ses ancres dans les camps et il trouvera, dans la maison de couture, une seconde famille capable de tenir ses démons à distance. C’est peut-être ce que j’ai trouvé le plus beau et le plus émouvant dans ce roman…

Pour être honnête, j’avais quelques appréhensions vis-à-vis de ce livre. Quelques-unes étaient liées à la période de la Seconde Guerre mondiale. Encore une énième roman sur la Seconde Guerre mondiale ? Oui… et non. Car l’autrice raconte d’autres épisodes que ceux mille fois racontés et de nouveaux détails sur la survie dans les ghettos, les camps, l’après font toujours leur apparition. Et c’est captivant et bouleversant.
Cependant, mes principaux préjugés reposaient sur la mode. La haute couture n’est pas un art qui me passionne et je craignais la lassitude. Mais Véronique Mougin a totalement réussi à me surprendre sur ce terrain de jeu. Avec Tomi, j’ai découvert au camp la beauté du geste, la renaissance des vêtements sous les mains expertes et les histoires humaines derrière les créations. L’entrain et la passion vibrant dans le corps et l’esprit de son narrateur, elle fait vivre les tissus, tourbillonner les couleurs, danser les perles, les boutons et les dentelles. Et elle a su me passionner, le temps d’une lecture, pour cet univers que je ne connaissais pas.

Un récit de vie vibrant et poignant, un homme qui a traversé un cauchemar et qui a cherché le moyen de le laisser à la porte, une vie où la mort et l’art s’entremêlent, cousus sur une toile de souvenirs, de pleurs, de passions et de beauté.
Aussi, même si vous avez l’impression d’avoir déjà tout lu sur la Seconde Guerre mondiale, même si la mode ne vous intéresse guère, accordez une chance à ce récit à la fois historique et personnel, fort et étonnamment non dénué d’humour.

Merci à Babelio, à Flammarion et évidemment à Véronique Mougin pour cette lecture et la rencontre qui a suivi, une rencontre passionnante et touchante.

« Ce n’est pas ma faute, le fil est fourbe. De naissance. Dès le départ de sa vie, il se planque, vas-y pour l’attraper dans le cocon du papillon, dans la fleur du coton, dans la tige du lin et je ne te parler même pas de le choper sur le dos du mouton, pour y arriver il faut se lever tôt. Je n’invente rien : les gars dans le temps ont mis des millénaires à le domestiquer (je tiens l’information de Serena qui lit des revues compliquées sur les siècles passés). On dit « filer » la laine, l’affaire a l’air toute mignonne-facile, en réalité c’est la guerre : pour sortir un fil correct il faut battre la laine la tremper l’étirer la tordre, du sauvage je te dis. D’ailleurs il en reste toujours quelque chose : quand tu t’apprêtes à passer cette saleté de fil dans le chas il gigote encore. Tu as beau tenir l’aiguille et viser sans trembler, il faut toujours qu’il s’échappe, alors quand il s’agit de le coudre droit… Franchement ce n’est pas de la mauvaise volonté de ma part, on ne peut pas consacrer sa vie à un truc aussi retors. »

« Je ne m’étonne plus de rien ici. C’est ce qui s’en va en premier après l’espoir, l’étonnement. »

« Moi, je vois cette chose, en balayant. Je vois la grande réparation du fil qui va et vient, l’aiguille qui passe et repasse et efface les plaies, la vie même est prise dans cette toile-là alors ils pourront dire ce qu’ils veulent, les salauds, les kapos, les SS, qu’on est des Untermensch des vermines des bestioles à écraser mais les mains animales résistent au grand rien, au broyage, à la disparition, et ça a quand même une sacrée gueule. »

Où passe l’aiguille, Véronique Mougin. Flammarion, 2018. 452 pages

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Ruban Moucheté :
lire un livre dont le titre comporte un mot se référant à la mode

Challenge Voix d’autrices : un livre que je n’ai pas réussi à lâcher

Challenge Les 4 éléments – Le feu :
un personnage tout feu tout flamme