Frangine, de Marion Brunet (2013)

Frangine (couverture)Après le coup de cœur Dans le désordre et l’impressionnant Gueule du loup, Marion Brunet a encore frappé ! Je reviens aujourd’hui avec Frangine, un nouveau coup de cœur.
Frangine, c’est l’histoire d’une famille. Celle de Pauline et Joachim, le narrateur, et de leurs deux mères, Maman (alias Julie) et Maline (alias Maryline). C’est l’histoire de la bêtise, de l’intolérance et de la cruauté du monde. Mais heureusement, c’est aussi celle de l’amour, de la famille, de l’amitié et de la solidarité.
En rentrant au lycée, deux ans plus tôt, Joachim n’avait pas eu de problèmes : sa stature et son assurance suffisaient à faire taire tous les moqueurs. Ce n’est pas le cas de Pauline qui devient rapidement la souffre-douleur de certains élèves.

« Il faut que je vous dise…

 Raconter ma sœur ne suffit pas.
Me raconter non plus.
J’aimerais vous annoncer que je suis le héros de cette histoire, mais ce serait faux.
Je ne suis qu’un morceau du gâteau, même pas la cerise. Je suis un bout du tout, un quart de ma famille. Laquelle est mon nid, mon univers depuis l’enfance, et mes racines, même coupées.
Je ne suis pas le héros de cette histoire – parce que nous sommes quatre.
Étroitement mêlés, même quand on l’ignore, même quand on s’ignore.

 J’imagine que c’est pareil pour tout le monde : que c’est ça, une famille. »

L’homophobie, l’intolérance, la bêtise, l’ignorance. Tout ça me rend malade. Ce livre m’a rendue glacée. Glacée face à la cruauté des adolescents, face à la stupidité du monde, face à l’homophobie qui est toujours là, stagnante. Les préjugés idiots (du style «  qui c’est qui fait l’homme, qui c’est qui fait la femme ? »). Les injures et les humiliations liées au sexe et à la féminité, toujours considérée comme une faiblesse, un rabaissement. Je ne comprends pas comment on peut en être encore là.
C’est un roman dur et beau à la fois. Le harcèlement psychologique et les agressions verbales que vit Pauline me touchent profondément. Finalement, Pauline trouve elle-même la solution à ses difficultés (et comme l’avait répété Blandine, la copine de Joachim, c’est ce qu’elle avait de mieux à faire). Assumer ses différences et celles de sa famille, prendre confiance et ne plus craindre les autres pour être prête à affronter l’avenir.

Certes, le roman met en place une famille homoparentale, mais l’homosexualité de leurs mères n’est pas le centre du roman, même si elle est le point de départ de tout. Frangine met l’accent sur la famille, quelle qu’elle soit, et surtout sur la paire Joachim/Pauline. Le frère et la sœur sont très différents – lui est plus impulsif tandis qu’elle a besoin de temps pour réfléchir et mettre les choses à plat – mais ils restent inséparables, même quand ils s’ignorent, ils sont toujours là pour l’autre, prêts à s’épauler. C’est un duo touchant de solidarité et la famille forme un quatuor aimant et complice.

L’écriture est toujours aussi incroyable. Marion Brunet a le don de m’enlever, de m’emporter dans ses histoires et de me lier aux personnages de telle sorte que les quitter est à chaque fois un déchirement. La voix de Joachim, témoin révolté de l’enfer vécu par sa frangine, nous immerge dans le roman. Joachim n’est pas pour autant un super héros, il reste un adolescent dépassé qui, parfois, préfère fuir et ignorer les problèmes qu’il ne peut véritablement résoudre (« Je n’entendais rien des cris muets de ma sœur. »). Grâce à ce point de vue adolescent, des intermèdes plus légers viennent relâcher un peu la tension générale (à l’image de celle qui crispe Pauline jour après jour). C’est juste, c’est profond, c’est formidable. (J’ai l’impression de me répéter à chaque chronique concernant Marion Brunet, mais vraiment, ses livres sont des pépites.)

Je trouve qu’on a souvent des livres sur l’homosexualité, sur l’homoparentalité, mais Marion a su dépasser cela pour écrire un livre sur une famille et sur la relation entre un frère et sa sœur avec une grande justesse et beaucoup de sensibilité. Un nouveau coup de cœur à mettre au crédit de cette formidable autrice.

« J’ai lu dans son regard qu’elle était perdue. Que pour elle, rien n’avait été progressif. Et qu’elle était brutalement passée du pays enchanté aux terres menaçantes du Mordor – elle tombait de haut. »

« – Tu as l’âge de louper… et de réussir. Tu as le temps de tout, encore. Arrête de t’enferrer toi-même dans tes propres angoisses. On t’a toujours fait confiance, ta mère et moi. Julie te fait confiance. Tu ne vas pas renoncer et être malheureuse à ton âge !
(…)
–  De toute façon ma grande, il n’y a pas d’âge pour être bien, faire les bons choix. Faire des choix, tout court. Même vieux, on ne subit pas une situation douloureuse sans réagir. Si t’as plus envie, t’as plus envie. Faut pas oublier un truc, c’est que dans le boulot, personne n’est indispensable. »

Frangine, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2013. 262 pages.

 

Alors je suis devenue une Indien d’Amérique, de Marie Docher (2014)

Alors je suis devenue une Indien d'Amérique (couverture)Préfacé par Elisabeth Lebovici.

A 50 ans, Marie Docher est en couple avec une femme et vit avec Mehdi, l’enfant que cette dernière a eu grâce à la PMA lors d’une précédente relation. Sa famille est montrée du doigt, marginalisée, insultée comme tant d’autres lorsque s’ouvrent les débats pour le mariage pour tous en 2012. D’un coup, on lui criait à la figure que ce n’était pas un bon environnement pour que Mehdi grandisse, qu’il aura des problèmes, que ci, que ça… tant de personnes qui ont un avis bien tranché sans connaître une seule famille homoparentale.

Alors elle écrit pour exorciser. Sans être chronologique, ce journal se souvient des stéréotypes sur les homos qu’on lui a jeté à la figure, des insultes, de l’homophobie ordinaire. Elle revient sur son enfance, quand elle portait uniquement des pantalons pour suivre et jouer avec ses cousins et ses copains, pour être intégrée parmi eux. Elle réfléchit sur l’homosexualité, sur la peur, sur l’attention constante portée à ce que l’on dit, à ce que l’on dévoile. Elle se souvient, elle raconte son expérience, son vécu de femme, de lesbienne.
En une centaine de pages, on revit la violence née des débats liés au mariage pour tous. Les propos infamants, les discours homophobes diffusés dans les médias, les cris des foules vêtues de bleu et de rose… Cette violence est d’ailleurs amplifiée par les quelques déclarations d’hommes politiques ou d’Eglise contre le mariage pour tous qui ponctuent les textes de Marie Docher. Ce déchaînement de haine fait écho à l’homophobie constante ressentie tout au long de sa vie qui, goutte après goutte, l’a amenée à une prise de conscience. Mais le choc de la Manif pour tous n’en a pas été moins fort.

Publié aux éditions iXe, c’est un texte vraiment poignant et je me suis très vite identifiée aux propos de Marie Docher. Ce qu’elle raconte dans ce livre, c’est ce que vivent les homos, mais aussi tous ceux qui sont différents, qui ont un mode de vie qui sorte de la norme, qui sont stigmatisés par les bien-pensants.

L’auteure est photographe et certains de ses clichés sont insérés dans ce journal ainsi que des photos de famille : son enfance, ses déguisements, le fils de sa compagne…

Un récit lucide sur la violence du conservatisme et de l’ignorance, sur une prise de conscience, sur les mots blessants qui s’accumulent… Un livre qui m’a fait revivre comme un coup de poing la véhémence de certains à refuser l’égalité à ceux qui ne rentrent pas dans leur moule hétéronormé et l’horreur des mots qui ont été criés si fort.

 « Il existerait donc un matrice idéale qui devrait contenir tous les enfants dans un même moule ? Pour des gens qui accusent les homos d’aimer le « même », leur reprocher de construire du « différent » ne manque pas de piquant. Si ces enfants sont différents, et il y a de grandes chances qu’ils aient effectivement d’autres conceptions du monde, n’est-ce pas plutôt une bonne nouvelle ? Notre société est-elle si parfaitement structurée qu’elle ne puisse s’ouvrir à de nouvelles perspectives ? »

« Mais au fond, c’est ce qui se passe en moi qui me surprend. C’est que je me sens intégrer une « communauté », non par choix mais par discrimination, par déclassement, par colère. »

« Je n’ai jamais eu envie de faire des enfants.
Je n’ai pas peur de vivre seule.
Le sexe des personnes qui peuvent me séduire n’est pas un critère de choix.
Ça dégage pas mal le terrain, je trouve.
Mais c’est socialement peu accepté.
Alors progressivement, par petites touches, par petits choix forcés, j’ai glissé de la sensation d’être au cœur de tous les possibles à la certitude d’être à la marge d’un monde étroit. »

 « Je n’ai jamais voulu de l’étiquette « subversive » ou « marginale » parce que je ne le suis pas, tout simplement.
Et puis soudain, plus rien n’a été pareil.
Je me suis rendue compte que ma vie était à peine tolérée par une partie de mon entourage. J’ai commencé à lire, à m’informer, à participer aux débats. J’ai eu la sensation de me réveiller d’une longue nuit. J’ai beaucoup pleuré aussi, des larmes de colère et de dépit. Je pleure encore.
J’ai aussi beaucoup discuté avec des homos et compris que ce qui nous unissait n’était pas notre sexualité mais la peine que nous partagions, la colère, ces insultes et mensonges qu’il nous fallait encore entendre, ad nauseam.
Plus rien n’a été pareil. Je n’étais plus seule. Il y avait un enfant dans ma vie et il était maltraité par des bien-pensants.
Mon privé est devenu politique. »

« L’homosexualité n’est pas un  problème en soi, c’est d’avoir à le dire qui en devient un, c’est d’avoir à se définir. Et rien que pour cet immense effort, cette peur qui nous tient éveillé•es à chercher des mots pour le dire, ce travail de conscience qui nous est demandé, souvent jeune, nous devrions recevoir autre chose que de la consternation, des jugements et aussi souvent de la haine.
Si les hétéros se demandaient avec autant de curiosité, de nécessité et d’énergie quand et pourquoi ils sont devenus hétéros, j’ai la sensation qu’il y aurait beaucoup moins de violence. »

« Il y a tellement d’autres raisons et déraisons que son sexe pour aimer quelqu’un ! »

Alors je suis devenue une Indien d’Amérique, Marie Docher. Editions iXe, collection Fonctions dérivées, 2014. 107 pages.

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, d’Hubert, dessins de Cyril Pedrosa, Audrey Spiry, Alexis Dormal, Jeromeuh… (2013)

Les gens normauxQu’est-ce que la normalité ? Existe-t-elle vraiment ? La société n’est pas normale, mais normée : elle classe, met des étiquettes, range dans des boîtes. Et ceux qui ne rentrent pas dans les bonnes boîtes en font les frais. Les gens normaux aborde la question du genre, de l’homosexualité et de la transidentité à travers dix témoignages recueillis à l’aide du centre LGBT de Touraine.

Ce livre est né dans une année tumultueuse pour les gays, les lesbiennes, les bi ou les trans. Car si 2013, c’est l’adoption du mariage pour tous et la Palme d’or de La vie d’Adèle, c’est aussi la haine des « Manif’ pour tous », les dangereux amalgames entre homosexualité et pédophilie, la prise de parole en public de l’Église dans des affaires de l’État, les tabassages de jeunes gays, la loi russe interdisant « la propagande homosexuelle »…

C’est un ouvrage assez complet qui parle du SIDA dans les années 1980 et de nos jours, de l’homoparentalité, de la transidentité, des opinions politiques et religieuses (comment être gay et soutenir des partis de droite ? comment conjuguer son homosexualité et sa foi en Dieu ?), des relations avec les parents (notamment avec la mère pour une fille), de l’homophobie dans des pays africains, mais aussi au travail. On découvre le parcours d’un homme ayant perdu son conjoint, d’une mère, d’une Guinéen qui a émigré en France, d’un chrétien et d’un musulman croyants, etc.

Le parti qui a été adopté est d’illustrer à la fois l’entretien (en mettant face à face Hubert et son interlocuteur en train d’échanger) et les témoignages. Les dessins sont réalistes, mais évoluent évidemment selon le trait des onze dessinateurs différents ayant contribué à ce livre. Cela lui confère une richesse et une diversité intéressantes qui m’ont permis de découvrir de nombreux artistes.

Entre les témoignages se glissent cinq textes de chercheurs, spécialistes, conférenciers, sociologues comme Eric Fassin ou Michelle Perrot qui traitent de l’homosexualité selon différentes approches : la législation française, le lesbianisme, l’homophobie religieuse, les normes de l’hétérosexualité et la transidentité. La préface est rédigée par Robert Badinter, l’ancien Garde des Sceaux qui a soutenu activement la dépénalisation de l’homosexualité en 1982 et la création du Pacs en 1999, et porte sur les discriminations et les violences subies par les LGBT. Enfin, une carte et une annexe présente le statut légal de l’homosexualité pays par pays.

C’est donc une bande dessinée extrêmement riche et documentée qui apporte plusieurs éclairages sur des sujets parfois complexes, que ce soit par le biais des histoires personnelles ou des textes théoriques parfois compliqués bien que passionnant.

A lire pour se défaire de tous préjugés.

« A cet égard, l’ouvrage réalisé par bd BOUM et Les Rendez-vous de l’Histoire témoigne de cette difficulté d’être reconnu et accepté comme homosexuel par tous, avec la simplicité et le respect qu’on doit à tout être humain dans une société libéré de ses préjugés et de ses pulsions à l’encontre de ceux que certains ressentent encore comme différents et donc comme menaçants. »

(Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux, ancien président du Conseil constitutionnel)

« Il n’y a vraiment pas de modèle de vie contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire. »

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, ouvrage collectif. Casterman et BD Boum, 2013. 229 pages.