La parenthèse 9ème art – Ninn, Frnck et Le château des étoiles

Aujourd’hui, je me penche sur quelques séries tous publics. Mes critiques porteront sur tous les tomes parus à ce jour, mais je ne dévoile rien, je vous livre simplement mes impressions de lectrice.

***

Ninn (3 tomes),
de Jean-Michel Darlot (scénario) et Johan Pilet (dessin)
(2015-2018)

Ninn connaît le métro parisien comme sa poche. Ses pères adoptifs y travaillent et lui ont fait découvrir cet univers souterrain depuis qu’ils l’y ont trouvée tout bébé. Mais Ninn est curieuse et ne tarde pas à découvrir que ces kilomètres de galeries n’ont pas encore dévoilé tous leurs secrets et qu’elle devra peut-être s’enfoncer plus loin qu’elle ne l’a jamais fait pour éclaircir le mystère de ses origines.

Pour l’instant, trois tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, La Ligne Noire;
  • Tome 2, Les Grands Lointains;
  • Tome 3, Les oubliés.

J’ai adoré les deux premiers tomes. Ils forment un diptyque étonnant dont les deux parties sont à la fois complémentaires et très différentes.
Le premier tome s’ancre globalement dans un décor très réaliste, voire familier pour qui a arpenté la capitale et ses sous-sols. J’ai pris grand plaisir à reconnaître des architectures familières – le carnet graphique à la fin, mêlant photographies, crayonnés et planches finalisées, m’a aidée à en identifier certaines. J’avoue que j’aurais aimé lire ces BD avant de quitter Paris pour peut-être rêver davantage dans le métro lorsqu’emprunter celui-ci était devenu une épreuve. On apprend divers anecdotes sur le métro au fil des pages : si je connaissais l’existence des stations fantômes, le wagon-aspirateur et le grand ouvrage Opéra m’étaient inconnus.
Le second prend la forme d’une aventure surprenante et merveilleuse. Les Grands Lointains qui donnent son titre à ce volume se dévoilent et le réalisme perd parfois pied. Les grises constructions de fer et de béton, si solides et terre-à-terre, cèdent la place à l’onirisme et à mille couleurs. Des concepts abstraits prennent vie, tels que les idées sombres ou les pensées perdues.

J’ai trouvé le troisième tome un peu différent de ses prédécesseurs. Il est très dense, riche en informations, mais il forme presque une aventure indépendante. Il présente néanmoins l’avantage d’élargir l’horizon des Grands Lointains et de nous offrir des informations sur le passé de cet univers fabuleux. J’espère simplement que les tomes suivants permettront de créer un véritable lien avec les événements qui y sont décrits, leur conférant une importance pour l’histoire de Ninn, que ce ne soit pas seulement une quête qui, une fois achevée, est laissée derrière.

Le travail de Johan Pilet m’a séduite par le rythme qu’il insuffle à l’histoire sans craindre de laisser la place aux dialogues, par les couleurs tantôt sombres tantôt lumineuses qui subliment chaque case, des plus petites aux pleines pages, par ses décors fidèles à la réalité parisienne et ceux, magiques, des Grands Lointains.

Mélange d’aventures et de poésie, la découverte de cet univers a été un vrai plaisir, surtout en étant guidée par une héroïne aussi attachante, volontaire et courageuse qui n’a pas été sans me rappeler l’adorable Cerise des Carnets du même nom.

Ninn (3 tomes), Jean-Michel Darlot (scénario) et Johan Pilet (dessin). Kennes, 2015-2018.
– Tome 1, La Ligne Noire, 2015, 72 pages ;
– Tome 2, Les Grands Lointains, 2016, 64 pages ;
– Tome 3, Les oubliés, 2018, 72 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

***

Frnck (4 tomes),
de Brice Cossu (scénario) et Olivier Bocquet (dessin)
(2017-2018)

Encore un enfant abandonné ! Franck est un peu plus âgé que Ninn et n’a pas eu la chance d’être adopté tout bébé par deux pères aimants : au contraire, il enchaîne les familles d’accueil. Lorsqu’un nouveau couple se manifeste et qu’il apprend que ses parents sont peut-être en vie, il décide de s’enfuir de l’orphelinat à leur recherche. Alors qu’il s’est réfugié par hasard dans une grotte, il découvre involontairement un passage qui le conduit tout droit vers la Préhistoire !

Pour l’instant, quatre tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, Le début du commencement;
  • Tome 2, Le baptême du feu;
  • Tome 3, Le sacrifice;
  • Tome 4, L’éruption.

Le titre vous intriguera peut-être, mais ce n’est pas une faute de frappe. Comme on le découvre très vite, les hommes et les femmes préhistoriques s’expriment sans voyelles ! Si c’est quelque peu déstabilisant au début, on s’y habitue très rapidement en constatant avec plaisir l’habileté de notre cerveau à reconstituer mots et phrases simplement à partir des consonnes.

L’humour ne manque pas et, même si Franck a une certaine tendance aux ronchonnements, il n’est pas difficile de se mettre à sa place : adieu distractions modernes, adieu sécurité d’une maison solide, adieu chauffage, adieu aliments cuisinés. Par contre, bonjour bêtes (et des plantes) féroces partout sans parler des tribus ennemies. Et ses tentatives pour améliorer leur confort (et le sien !) ne sont pas toujours bien accueillies par sa nouvelle famille d’accueil. A ce niveau-là, les gags restent classiques, mais le tout se révèle frais et très sympathique à lire.

Le dernier tome – qui n’est que la fin du « cycle 1 » – se conclue de façon bouleversante, le genre de fin qui fait « oh, mais c’est bien sûr… » (et aussi un peu « je me doutais bien qu’il y avait une entourloupe dans le genre, mais je me suis quand même fait attrapée »). J’avoue avoir fermé l’album enchantée et impatiente de lire la suite.

En revanche, le dessin me laisse plutôt indifférente : ni déplaisant, ni marquant malgré quelques belles couleurs. Les femmes sont évidemment très belles avec des robes dont les découpes n’ont rien à envier aux tenues actuelles (je pense notamment à une étonnante robe dos nu, très sexy, mais sûrement peu pratique lors des hivers préhistoriques).

Malgré des rebondissements parfois prévisibles, Frnck est une série très plaisante à lire. Il n’est pas difficile de s’immerger dans cet univers préhistorique et de se prendre d’affection pour ce héros généreux en maladresses comme en tendresse, râleur mais touchant et souvent drôle. Séduite par un fascinant final, j’attends néanmoins que la suite réponde à mes questions en suspens (notamment celles touchant à une étrange tribu qui apparaît dans le premier tome avec de s’évanouir dans la nature).

Frnck (4 tomes), Olivier Boquet (scénario) et Brice Cossu (dessin). Dupuis, 2017-2018.
– Tome 1, Le début du commencement, 2017, 56 pages ;
– Tome 2, Le baptême du feu, 2017, 56 pages ;
– Tome 3, Le sacrifice, 2018, 56 pages ;
– Tome 4, L’éruption, 2018, 58 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

***

Le château des étoiles (4 tomes),
d’Alex Alice
(2014-2018)

Cette fois, notre héros n’est orphelin que de mère depuis que cette dernière a disparu dans l’espace alors qu’elle recherchait, à bord de son ballon, à prouver l’existence et l’utilité de l’éther. Un an plus tard, son carnet de bord est retrouvé par le roi de Bavière qui s’est lancé dans un projet fou. Pour cela, il a besoin de l’aide du mari de l’aventurière qui se présente à lui accompagné de Séraphin, son fils qui se rendra rapidement indispensable.

Pour l’instant, quatre tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, 1869 : La conquête de l’espace (1/2) ;
  • Tome 2, 1869 : La conquête de l’espace (2/2) ;
  • Tome 3, Les chevaliers de Mars;
  • Tome 4, Un Français sur Mars.

J’ai souvent vu passer ces BD sur différents blogs, mais je ne m’y étais jamais intéressée à cause d’un a priori totalement flou dû à je-ne-sais-absolument-pas-quoi. Mais, bibliothèque aidant, je me suis lancée un jour et là… WAH ! Attrapée, fascinée, enthousiasmée, je me suis régalée du début à la fin (qui n’est pas la fin de l’histoire d’ailleurs et j’attends la suite maintenant).
Laissez-moi vous expliquer le pourquoi du comment.

Nous sommes dans un univers steampunk. Premier atout. J’ai lu plus ou moins en parallèle un Guide steampunk – dont vous entendrez parler sur ce blog prochainement – qui m’a fortement motivée pour explorer un peu ce sous-genre littéraire dont je connais l’esthétisme, mais que j’ai finalement peu exploré jusque-là. Ça a donc été une excellente surprise de découvrir cette version revisitée des relations entre la Prusse et la Bavière dans la seconde moitié du XIXe siècle (relations dont, honnêtement, je ne connaissais rien qu’elles soient ou non revisitées). Ici, l’élément déclencheur qui va faire basculer l’Histoire est la découverte de l’éther, une substance aux propriétés incroyables présente dans l’espace et qui rend possible les voyages à travers le cosmos.

Ensuite, nous sommes dans une histoire approfondie. Second atout. Le château des étoiles présente une aventure au long cours qui prend son temps quand il faut le prendre, sans pour autant ennuyer le lecteur. Sans craindre d’être bavardes, ces BD posent l’intrigue et distillent toutes les informations nécessaires à un lecteur ou lectrice peu familière de l’histoire germanique et de l’art de l’aéronautique. Tout cela participe au réalisme scientifique et historique – bien que l’on s’en éloigne à grands pas au fil des albums – de cette histoire.
C’est totalement prenant et cette aventure à travers l’espace fait tout simplement rêver. L’intrigue sait se faire trépidante à tel moment, mystérieuse à tel autre, ou encore grandiose ou surprenante.

Ensuite, les dessins sont sublimés par l’usage de l’aquarelle. Troisième atout. Les traits comme les couleurs sont à la fois douces et réalistes. A l’exception surprenante du personnage d’Hans – petit trublion qui sert de garçon à tout faire au château – qui a tout d’un personnage de dessin animé. A vrai dire, il ne m’a pas évoqué n’importe quel dessin animé, mais ceux de Miyazaki (quatrième atout !).
Si les planches explosent parfois en grandes pages absolument fascinantes, elles se découpent également en petites cases, de toutes les formes et imbriquées de toutes les manières possibles, proposant de nombreux détails pleins de richesse. Tout en restant étonnement aéré et apaisant à l’œil. Tout simplement magique.

Point crucial pour moi : les personnages intéressants et bien dessinés (cinquième atout). En dépit d’une mère aventurière et scientifique, on pourra regretter peut-être que Sophie soit la seule fille réellement présente dans l’histoire, mais elle est intelligente, têtue, brave et désireuse d’apprendre ce que sa naissance lui refusait jusqu’alors. Elle devient ainsi si importante que l’on n’imagine plus le trio sans elle (ça ne vous rappelle pas une certaine Hermione ?). Hans, quant à lui, apporte d’appréciables touches d’humour que ce soit au travers de conseils de mode bavaroise ou de lectures totalement scientifiques – telles que les aventures du baron de Münchausen.
Et puis, il y a aussi le roi Ludwig. Un souverain étrange et discret qui n’aura pas été sans me rappeler le mystérieux Hauru du Château ambulant de Miyazaki. Dans le Guide steampunk, Mathieu Gaborit parle de « la machine romantique » comme succincte définition du steampunk et je trouve que cela s’applique plutôt bien au Château des étoiles tant à travers l’histoire qu’à travers la figure du roi de Bavière, son château de conte de fées, sa fascination pour l’éther et l’Univers et son désir de découvrir un autre monde, plus beau, plus sage, loin des ambitions humaines et de la politique.

Sur fond de rivalités politiques, d’avancées technologiques majeures, de trahisons, mais aussi d’amitié et d’amour pour une mère absente, l’histoire entre Verne et Miyazaki m’a laissé des étoiles plein les yeux, ne serait-ce que pour les superbes planches d’Alex Alice.

Le château des étoiles, Alex Alice. Rue de Sèvres (intégrales), 2014-2018
– Tome 1, 1869 : La conquête de l’espace (1/2), 2014, 63 pages ;
– Tome 2, 1869 : La conquête de l’espace (2/2), 2015, 68 pages ;
– Tome 3, Les chevaliers de Mars, 2017, 60 pages ;
– Tome 4, Un Français sur Mars, 2018, 68 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Quelques mots sur… Scrops !, Le héron de Guernica et Bonjour tristesse

Thématique involontaire, je vous présente aujourd’hui trois courts romans français qui font tous entre 150 et 160 pages.
De la SF, de l’histoire et un petit classique, il y en aura pour tous les goûts.

***

Scrops !, de Maëlig Duval (2019)

Scrops ! (couverture)Physis, jeune planète artificielle aux tréfonds de la galaxie. Les humains y vivent en harmonie avec leur petit univers jusqu’à ce que Madeline disparaisse. Certains accusent les scrops, mignonnes créatures monotrèmes à poils et à bec, d’en être responsable. La planète-fille voudrait-elle se débarrasser de ses créateurs et créatrices ?

Je me dois de remercier Babelio et les éditions Gephyre – que je découvre en cette même occasion – de m’avoir envoyé ce livre qui me serait sans doute resté méconnu sans eux.

L’idée de base est extrêmement poétique. Imaginez une planète qui aurait très très envie de naître et de grandir ; imaginez un homme qui rêve de cette planète ; imaginez qu’il réunisse les meilleurs scientifiques, hommes et femmes, et que tous partent dans l’espace soigner leur planète comme on soigne une plante jusqu’à ce que celle-ci soit prête à les accueillir. L’introduction m’a embarqué directement dans un autre univers et les premières pages m’ont tout simplement fascinée. Les mots, le rythme, le concept… en quelques lignes, me voilà partie.
J’ai beaucoup aimé également le côté un peu dingue des créatures inventées par Maëlig Duval : les scrops sont les bestioles les plus loufoques qu’il soit. A vrai dire, cela m’a rappelé les bêtes qu’on inventait et dessinait étant enfants : souvent improbables, souvent bancals, souvent très colorés, visualisez-vous ?

Sur Physis, les humains tentent de mettre en place une nouvelle société, plus juste, plus équitable, mais le principe de toute utopie semble d’être dévoyée ou en tout cas d’abriter en son sein des éléments perturbateurs. Le roman de science-fiction s’en trouve mâtiné de polar avec cette enquête pour élucider le mystère de la disparition de la première femme – la première à avoir réussi à mettre au monde un enfant viable qui a survécu jusqu’à l’âge adulte. Nous suivons les différents personnages – Sab, Hugo, Geneviève, Victor… – pour comprendre peu à peu le dessous de ce complot.  Si le reste de l’histoire est tout aussi prenante que le début, la suite perd en onirisme… pour les retrouver dans les dernières pages.

 De très belles idées, un voyage dans l’espace, des créatures aux motivations floues, une enquête qui questionne notamment les relations familiales et l’évolution nécessaire (ou pas) pour vivre sur une autre planète. Poétique et original, c’est une très jolie découverte !

« Imaginons tout d’abord un homme fou. Mesurément fou, comme peuvent l’être les visionnaires. Un homme avec une certitude qui s’imposa à lui alors qu’il atteignait ses cinq ans, deux semaines et trois jours : une planète erre, dans les limbes, sans croûte, sans gaz ni noyau, et cette idée de planète veut exister si fort qu’elle lui demande, à lui, Will Puckman, Terrien âgé de cinq ans, deux semaines et presque trois jours, d’être son père, sa mère, son créateur.
Imaginons ensuite un homme immensément riche. Un homme dont l’argent peut acheter tout ce qui existe, et créer ce qui n’existe pas.
Songeons à présent, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité qu’il s’agisse du même homme.
Suspendons cet instant fugace et chuchotons à l’oreille du vieillard somnolent, de l’enfant assoupi, de l’adulte fatigué, chuchotons tout bas : si cet homme avait existé, cette histoire aurait été vraie. »

Scrops !, Maëlig Duval. Editions Gephyre, 2019. 158 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

***

Le héron de Guernica, d’Antoine Choplin (2011)

Le héron de Guernica (couverture)26 avril 1937, le jour où Guernica fut bombardée. Avec Picasso, il y a eu Basilio, ce jeune peintre qui représente inlassablement les hérons cendrés. Il sera notre guide au cours de cette journée fatale, ce point de rupture pour la paisible cité de Guernica. Et comme Picasso, il interroge, du bout de son pinceau, la nécessité de témoigner de l’Histoire par le biais des arts.

Basilio et Pablo. Le jeune peintre amateur et le peintre célèbre dans plusieurs pays. Tous deux tenteront de représenter l’horreur des événements de Guernica. Le premier à travers sa fascination pour les hérons cendrés qui vivent non loin de la ville ; le second à travers l’immense tableau que tout le monde connaît.
Basilio ne cesse jamais vraiment de songer à ses toiles et ce qui le perturbe le plus est la question de la vie : comment représenter l’étincelle de vie qui parcourt chaque être vivant, même ceux qui, à l’instar des hérons, affectent une immobilité presque parfaite ? Son œuvre trouvera son aboutissement après les bombardements, après les morts et les blessures, après la perte et la souffrance.
Son personnage m’a plu. Il a quelque chose de très naïf, voire d’un peu simplet parfois, mais il est aussi d’une très grande sensibilité, ce qui transparaît tout particulièrement lorsqu’il est question de sa peinture.
On retrouve dans ce texte des éléments qui évoqueront irrésistiblement l’œuvre de Picasso : le cheval, le taureau, les flammes. Ici et là, le tableau saute aux yeux au travers des mots d’Antoine Choplin. Pourtant, celui-ci ne se complaît pas dans les scènes de corps démembrés, de sang, mais exprime néanmoins clairement l’horreur de la guerre et la destruction de la vie.

Guernica, Picasso

Je n’ai pas mille choses à en dire, j’ai beaucoup apprécié ce court roman entremêlant histoire et art ainsi que l’écriture, minimaliste, étonnement paisible, d’Antoine Choplin.

« Doucement, Basilio a relevé le torse, puis la nuque. Comme pour emprunter au héron quelque chose de son allure, de sa droiture, de son élégance hiératique.
Comme chaque fois, il s’émerveille de la dignité de sa posture. C’est ce mot qui lui vient à Basilio. C’est d’abord ça qu’il voudrait rendre par la peinture. Cette sorte de dignité, qui tient aussi du vulnérable, du frêle, de la possibilité du chancelant. »

« T’as vu ça, fait Basilio, le regard toujours tendu vers la trouée par laquelle s’est envolé le héron.
Hein, t’as vu ça, il répète et cette fois, il se retourne vers Rafael et voit son air maussade.
Tu me fais marrer, grogne Rafael.
Pourquoi ?
Et tu me demandes pourquoi. Alors celle-là.
Il force un éclat de rire.
T’as l’aviation allemande qui nous passe à ras la casquette et qui balance des bombes sur nos maisons et tu voudrais qu’on s’émerveille devant un héron qui s’envole.
Basilio, bouche bée.
T’es vraiment dingue, continue Rafael.
Basilio, silencieux, le regard fixe. »

Le héron de Guernica, Antoine Choplin. Editions du Rouergue, coll. La brune, 2011. 158 pages.

***

Bonjour tristesse, de Françoise Sagan (1954)

Bonjour tristesse (couverture)L’été, une villa, le soleil, la mer. Des vacances parfaites pour Cécile, dix-sept ans, son père et la jeune maîtresse de ce dernier. Sauf que tout bascule lorsque le père – Raymond de son petit nom – invite Anne, femme cultivée, subtile, l’antithèse des adeptes des plaisirs faciles que sont ses trois hôtes.

Bonjour tristesse est un roman que j’avais déjà lu il y a quelques années – quand j’étais au lycée, je pense – mais dont je n’avais aucun souvenir. A la faveur de mon dernier déménagement, il s’est retrouvé rangé dans ma PAL car j’étais bien décidée à lui offrir une nouvelle chance (et à me rafraîchir la mémoire). Surprise, cette seconde lecture a été un vrai plaisir ! (Quant à savoir le souvenir qu’elle me laissera, il faudra m’en reparler dans quelques mois.) (Je parierais sur un souvenir confus quoique agréable.)

Je l’ai lu une après-midi en lézardant sous le soleil agréable car supportable de ce début avril et je me suis retrouvée dans cette atmosphère un peu alanguie, dans cette torpeur qu’évoque parfois l’autrice.
J’ai redécouvert un tout petit roman très fin, très psychologique. A travers Cécile, Françoise raconte l’amour, la sensualité, le désir, mais aussi la jalousie qui pousse aux intrigues et engendre des souffrances insoupçonnées, puis la culpabilité, les hésitations, le jeu de manipulation. Sous l’apparence d’une histoire banale de vacances au bord de la mer, Sagan vient distiller quelques gouttes malsaines avec un jeu de « mise en scène » qui prendra des proportions très tristes (sans surprise).

L’histoire est prenante et, bien que les personnages ne soient pas les plus sympathiques qui soient – les préoccupations de ces petits bourgeois me passent un peu au-dessus de la tête –, bien qu’il se dégage de ce récit quelque chose de désuet – ce qui était osé à sa parution est plutôt dépassé aujourd’hui –, on les comprend car leurs émotions restent humaines et immuables. J’avoue m’être passionnée pour les habitants de cette villa de la Côte d’Azur : ils m’ont souvent insupportée (certaines par leur légèreté, unetelle par son mépris, etc.), me faisant prendre parti tantôt pour Cécile, tantôt pour Anne, tantôt les vouant tous et toutes aux gémonies. J’ai aimé le contraste entre les bons vivants que sont Cécile et son père et Anne incarnation de la classe et de l’intelligence cultivée. J’ai aimé les portraits tracés par les mots de Sagan. J’ai aimé les doutes et les revirements de Cécile.

Un roman certes à replacer dans son contexte, mais une tranche de vie dont le côté dramatique se révèle dans les dernières pages, une analyse plutôt fine des sentiments humains et un récit étonnant lorsque l’on songe que l’autrice n’avait que dix-huit ans lors de sa parution.

« La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux pas dire « d’être moi-même » puisque je n’étais rien qu’une pâte modelable, mais celle de refuser les moules. »

« Je me rendais compte que l’insouciance est le seul sentiment qui puisse inspirer notre vie et ne pas disposer d’arguments pour se défendre. »

Bonjour tristesse, Françoise Sagan. Pocket, 2009 (Julliard, 1954, pour la première édition). 153 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman écrit à la première personne

Trois petites chroniques : La porte, Inside, Les derniers jours de nos pères

La porte, de Magda Szabó (1987)

La porte (couverture)Telle une longue confession de la narratrice, ce roman retrace sa rencontre et son amitié avec Emerence, une domestique à la fois concierge et bonne. Aussi différentes que possible, toutes deux vont nouer une relation unique.

Autant j’ai adoré ce roman, autant je serais bien incapable d’en parler pendant des lignes et des lignes, d’où cette mini-critique. Si c’est une confession, c’est aussi un long portrait de près de trois cent cinquante pages. Emerence… voilà un personnage que je n’oublierai pas de sitôt. Paradoxale Emerence ! D’une tyrannie qui n’a que d’égal sa générosité, elle est d’une intelligence acérée tout en revendiquant son mépris pour les intellectuels et sa fierté pour son illettrisme. Singulière et surprenante, elle est capable de conclure une conversation pleine de confidences par un « Bon allez-vous-en, je vous ai assez vue ». Le prénom Emerence vient du latin « emerere » qui signifie « mériter » et elle le porte bien ce prénom, cette femme prête à se mettre en quatre pour les autres, nourrissant les malades, travaillant comme quatre, cachant ceux qui sont pourchassés. Pourtant, j’ai eu du mal à la voir comme la sainte que semblent voir en elle ses voisin·es. Son côté théâtral, ses explosions de violence envers Viola, le chien de la narratrice qui lui est totalement dévouée, sa méchanceté perverse amenaient sa compagnie aux frontières du malsain.
Au fil des pages, on s’interroge : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? Faut-il aider quelqu’un qui ne veut pas être aidé ? Emerence était une personne complexe, elle apparaît parfois pleine de contradictions. Elle avait des secrets, à commencer par ceux qu’elle cachait derrière sa porte que seul le chien de la narratrice était autorisé à franchir. Ma relation avec ces deux personnages n’a cessé d’évoluer au cours de cette histoire et encore maintenant, je ne suis pas certaine d’avoir une opinion bien tranchée sur elles.
Après un temps de méfiance et d’observation (un peu comme celui qu’il m’a fallu en commençant le roman avant de m’y absorber totalement), elles finissent par éprouver un étrange attachement profond, viscéral, sans concession. C’est une histoire fascinante. Touchante, puissante, intimiste, mais aussi terriblement dérangeante.

Au final, je ne vous ai pas dit grand-chose de ce qui m’avait fait tant aimer ce roman, mais à vrai dire, je ne le sais pas vraiment. Je me suis laissée happer, discrète spectatrice de cette amitié atypique et presque incompréhensible, de cette histoire violente et sombre, psychologiquement éreintante, qui m’a touchée au cœur sans que je puisse disserter du pourquoi du comment. J’ai lu ce livre avec mes tripes et il me reste en tête depuis.

« Je n’avais rien à répondre, ce qu’elle venait de dire n’était pas une nouveauté, elle ne concevait pas que notre affection réciproque lui faisait porter des coups qui me jetaient à terre. Justement parce qu’elle m’aimait et que moi aussi je l’aimais. Seuls ceux qui me sont proches peuvent me faire du mal, elle aurait dû le comprendre depuis longtemps, mais elle ne comprend que ce qu’elle veut bien. »

« Emerence réservait à chacun des récompenses différentes : elle tenait le lieutenant-colonel en haute estime, elle avait donné son cœur à Viola, son travail irréprochable était voué à mon mari – lui-même appréciait que la réserve d’Emerence restreigne dans des limites convenables ma tendance provinciale à sympathiser –, elle m’avait investie d’une mission à accomplir à un moment crucial à venir, et m’avait légué l’exigence que ce ne soit pas une machine ou la technique qui fasse osciller les branches, mais la véritable passion – c’était beaucoup, c’était même le plus important de ses dons, mais ce n’était pas encore assez, j’en voulais davantage, j’aurais aimé parfois la prendre dans les bras comme ma mère autrefois, lui dire ce que je ne dirais à personne d’autre, quelque chose que ma mère n’aurait pas compris par son esprit et sa culture, mais perçu grâce aux antennes de son amour. Cependant ce n’est pas ainsi qu’elle avait besoin de moi, du mois c’est ce que je croyais. »

La porte, Magda Szabó. Le Livre de Poche, 2017 (1987 pour l’édition originale. Editions Viviane Hamy, 2003, pour la traduction française). Traduit du hongrois par Chantal Philippe. 344 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman/une autrice ayant reçu un prix

***

Inside, d’Alix Ohlin (2012)

Inside (couverture)Quand j’ai tiré ce livre de ma PAL, je ne savais rien sur lui au préalable, je n’en avais jamais entendu parler. J’y ai découvert une histoire humaine et sensible sur trois protagonistes aux vies entremêlées. Parfois c’est juste pour quelques mois, parfois c’est pour des années.

Nous suivons donc Grace à Montréal en 1996, Anne à New-York en 2002 et Mitch entre Iqaluit et Montréal en 2006. La première, psychologue, trouve un homme dans la neige alors qu’il vient de tenter de se suicider ; la seconde vient en aide à une jeune fugueuse enceinte ; le dernier, thérapeute, part au-delà du cercle arctique, fuyant l’amour, le bonheur, la vie conjugale ou autre chose encore peut-être.

Quelques mois de la vie de ses personnages, racontés ici avec beaucoup de simplicité et de justesse. Je me suis retrouvée en Grace, je me suis retrouvée en Anne, et je me suis même parfois retrouvée en Mitch. L’action est pratiquement inexistante – ce sont les aventures, je ne dirais pas banales car ses trois protagonistes font des rencontres qui n’arrivent pas à tout le monde, mais réalistes d’une vie – ce qui laisse la place à une psychologie fouillée et complexe. Avec leurs faiblesses, leurs doutes, leurs forces, leurs qualités, Alix Ohlin nous présente des personnalités touchantes, parfois imparfaites, parfois exaspérantes sur certains points, mais toujours parlantes. Les connexions entre ces trois personnages – Grace étant au centre de cette symphonie humaine – nous permettent de les suivre sur près d’une décennie et l’autrice va réellement au bout des choses, au bout de ses histoires, sans jamais porter de jugements, mais avec beaucoup d’amour pour celles et ceux qu’elle a fait naître.

Une véritable plongée au cœur de la psyché humaine, des émotions et des événements qui agitent et bousculent nos vies actuelles. Un roman choral et intimiste porté par une belle écriture qui m’a bercée pendant quelques heures de lecture forte et émouvante.

« Grace avait passé sa vie à essayer de recréer chez elle la vie parfaite de ses parents. Qu’ils aient toujours paru le faire sans la moindre difficulté n’aidait pas. Il y avait un mystère inhérent à cette simplicité, à la facilité avec laquelle les choses fonctionnaient chez eux. Ils devaient être les gens les plus chanceux du monde. »

« Son seul et unique don, depuis l’enfance, était ce qu’on pouvait rêver de mieux, un don qui l’avait entouré toute sa vie, élastique, spacieux, capable d’inclure sa femme, leur famille, leur maison et même, quand il était là, son frère : il avait le don d’être heureux. »

Inside, Alix Ohlin. Gallimard, coll. Du monde entier, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Clément Baude. 362 pages.

***

Les derniers jours de nos pères, de Joël Dicker (2011)

Les derniers jours de nos pères (couverture)Alors que je lui avais dit que lire un autre Joël Dicker – autre que La vérité sur l’affaire Harry Québert que j’avais aimé à l’époque mais que je ne relirai probablement pas de peur d’avoir un avis tout différent – n’était absolument pas dans mes priorités, Le Joli (chou moustachu)  m’a tout de même collé son premier roman dans les mains. Soit. Lisons-le.

Londres, 1940. Churchill crée une nouvelle branche des services secrets : le SOE, composé de Français ou de parfaits francophones, se spécialise dans le sabotage et le renseignement. Au cours d’un entraînement rigoureux, le jeune Paul-Emile se fait des amis fidèles, liés par des événements uniques. Néanmoins, si l’amitié est belle, le quotidien le sera moins une fois sur le terrain lorsque leurs missions les amèneront à déjouer le contre-espionnage allemand.

Et finalement, j’ai été agréablement surprise. Ce n’est pas la lecture de l’année, le livre que je retiendrai de 2018. Le plus gros reproche que je lui ferai est d’être un peu trop facile, un peu trop prévisible : qui vit, qui meurt, l’évolution des personnages, le déroulement de l’histoire… On ne peut pas dire qu’on va tomber des nues à un moment ou un autre. De plus, je trouve que la narration peine à nous faire ressentir les difficultés et les obstacles rencontrés par les personnages. La lecture est fluide et leur quotidien semble l’être tout autant. Tant pis. Non seulement ça n’empêche pas l’histoire de tenir en haleine – comment est-ce possible ? –, mais en plus ce livre a d’autres qualités.
Déjà pour la découverte du SOE (Special Operations Executive), organisation intéressante et longtemps tenue secrète. Si j’avais déjà entendu parler de ce service secret britannique, je l’avais oublié. Ça permet de raconter la Seconde Guerre mondiale sous un jour nouveau et, étant peu attirée par les romans sur les Guerres mondiales (légère saturation même si une fois dedans, je suis souvent bien attrapée), c’est un atout que j’apprécie beaucoup (le fabuleux roman Le sel de nos larmes avait déjà eu cette même qualité de parler d’un épisode méconnu de cette période). Autre point qui ne nuit jamais : les personnages sont tout de même très attachants. Gros, Stanislas… même le père qui m’a parfois agacée et parfois touchée tant il paraît à la ramasse. Si leurs caractères sont divers et choisis pour montrer différents types de comportement et de réaction face à l’Occupation et la guerre, plusieurs d’entre eux (et elle) sont plutôt bien développés, ce qui permet parfois de toucher à leurs défauts, à leurs peurs, à leurs erreurs.

Un roman historique qui se penche sur des éléments méconnus (de moi en tout cas) portés par des personnages intéressants : une lecture qui, si elle ne m’a pas autant bouleversée que d’autres lecteurs/lectrices, n’en reste pas moins sympathique.

« Alors Pal avait dévisage fixement Calland. Dans ses yeux brillait la lumière du courage, ce courage des fils qui font le désespoir de leurs pères. »

« L’indifférence est la raison même pour laquelle ne nous pourrons jamais dormir tranquilles; parce qu’un jour nous perdrons tout, non pas parce que nous sommes faibles et que nous avons été écrasés par plus fort que nous, mais parce que nous avons été lâches et que nous n’avons rien fait. »

Les derniers jours de nos pères, Joël Dicker. Editions De Fallois, coll. Poche, 2015 (2011 pour la première publication). 450 pages.

Le Silmarillion, de J.R.R. Tolkien (1977, ouvrage posthume)

Le Silmarillion (couverture)Après mes lectures du Seigneur des Anneaux et de la biographie de Tolkien par Humphrey Carpenter, j’ai poursuivi l’exploration de cet univers incroyable avec Le Silmarillion. Il a longtemps traîné sur mes étagères, j’avais entendu dire qu’il était particulièrement fastidieux à lire et je craignais d’être déçue. Ça n’a pas été le cas DU TOUT.

Le Silmarillion est composé de plusieurs récits qui commencent à la création du monde et courent jusqu’au départ des derniers Elfes :

  • « Ainulindalë » raconte la création du monde par Eru Ilúvatar et les Ainur et comment certains des Ainur descendirent sur la terre et prirent le nom de Valar ;
  • « Valaquenta » présente les quatorze Reines et Seigneurs de Valar, les Maiar, puissances de degré moindre qui les accompagnèrent, ainsi que leur grand ennemi, Melkor, aussi connu sous le nom de Morgoth ;
  • « Quenta Silmarillion » constitue la plus grand part du livre et relate l’arrivée des Elfes et des Humains, la création des Silmarils et tous les malheurs qu’ils engendrèrent ;
  • « Akallabeth » détaille les événements qui conduisirent à la chute de Númenor ;
  • « Les Anneaux de Pouvoir et le Troisième Âge » narre la prise de pouvoir de Sauron, lieutenant de Morgoth et résume la guerre de l’Anneau.

A travers ce livre – Tolkien ne parvint jamais à s’atteler sérieusement à sa révision et il fut donc publié à titre posthume par son fils comme cela avait été décidé –, c’est toute la mythologie de l’univers de Tolkien qui se déploie. C’est un livre de contes et de légendes, anthologie des histoires que les habitants de la Terre du Milieu se racontent le soir. Ce n’est pas vraiment un roman comme Le Seigneur des Anneaux ou Bilbo le Hobbit.

Ainsi je ne me suis pas véritablement attachée aux personnages. J’ai parfois eu une pincée d’affection pour certain·es, mais au final, j’étais assez détachée – quoique intéressée – de leur sort. Parce qu’ils sont nombreux, mais surtout parce qu’ils sont inaccessibles. Trop beaux, trop grands, trop nobles. Mythologiques. Globalement, tout semble très facile pour eux (sauf abattre Morgoth) et je n’ai pas eu le temps de trembler pour eux. En outre, il y a cette idée omniprésente de destinée. Les personnages ne semblent pas pouvoir échapper au chemin qui leur est tracé et malédictions, prophéties et autres prédictions pleuvent sur eux et annoncent leur futur.
Je comparerais ça avec les histoires de la mythologie grecque par exemple. J’ai toujours adoré ça, mais je ne me suis jamais sentie proche des grands héros comme Héraclès, Thésée, Jason ou Persée, je n’ai jamais eu peur pour eux et leur destinée semblait souvent bien écrite entre les mains des divinités de l’Olympa.

Toutefois, ce constat ne m’a pas empêchée d’adorer cette lecture. J’ai été ravie de trouver des réponses aux multiples questions que l’on peut se poser en lisant Le Seigneur des Anneaux : qui est Elbereth et Elendil et Eärendil et Luthien et Húrin ? qui était Morgoth ? qu’y a-t-il à l’Ouest des Terres du Milieu et où partent les Elfes ? comment survint la chute de Núménor et comment fut sauvé l’Arbre Blanc ? Tout cela est absolument fascinant !
A vrai dire, je ne sais pas si j’aurais autant aimé ce livre sans ma relecture du Seigneur des Anneaux. Le Silmarillion est venu compléter les histoires superficiellement abordées dans ce dernier. Ou alors, je pense qu’il faut vraiment l’aborder comme un livre de mythologie et non comme un roman.
En outre, certains épisodes sont grandioses. Les éléments déchaînés lors de la chute de Númenor, le remodelage du monde par Eru Ilúvatar, l’orgueil des Humains face à la colère des divinités… L’orgueil. Il est omniprésent, celui-là. L’orgueil des Humains, l’orgueil des Elfes, l’orgueil des Valar. Vanité et folie, rêves de puissance et de richesse, fourbement encouragés par les paroles perfides de Morgoth, conduisant à leur perte tous ceux qui y succombent. La perpétuelle lutte contre le Mal, combat qui semble vain – quand on a affaire à des êtres aussi faibles que les Humains, mais les Elfes ne sont pas toujours irréprochables – et qui, pourtant, trouve toujours quelqu’un pour reprendre le flambeau.

J’avais entendu dire qu’il était quelque peu aride à la lecture : verdict ? Pas de mon point de vue. La lecture fut fluide et j’ai dévoré les épisodes les uns à la suite des autres, avides d’en savoir davantage. Après, n’oublions pas que c’est signé Tolkien, grand amoureux des langues et des noms propres.
Certes, au début, les noms de Valar jetés ici et là perturbent un peu, j’ai même fait une liste pour retrouver en un clin d’œil qui « gère » quoi, mais finalement, les choses entrent assez vite en tête et Manwë devient synonyme de seigneur de l’air et de tous les Valar, Yavanna des plantes et de la vie sur Terre, Aulë de la terre, Varda des étoiles, Nienna des souffrances, Ulmo de l’eau, etc. Pas plus compliqué que de retenir les divinités grecques.
Certes, il n’est pas difficile de se perdre parmi les noms de peuples elfiques, différents en fonction de leur origine ou de leur lieu de résidence, ce qui nous donne les Eldar, les Avari, les Vanyar, les Noldor, les Teleri, les Calaquendi, les Moriquendi, les Sindar… et ça continue.
Certes, Tolkien nous assomme parfois avec ses lieux aux cinquante noms dans cinquante langues (Andor, le Pays de l’Offrande = Elenna, la Route de l’Etoile = Anadûn, l’Occidentale = Númenorë) et avec ses généalogies sans fin. Un exemple ? « Hador eut deux fils, Gador et Gundor, les fils de Galdor furent Húrine qui engendra Túrin, le Fléau de Glaurung, et Huor qui engendra Tuor, père d’Eärendil le Béni. Brégor fut le fils de Boromir et eut deux fils, Bregolas et Barahir, et Bregolas engendra Baragund et Belegund. Morwen fut la fille de Baragund, la mère de Túrin, et Rían fut la fille de Belegund, la mère de Tuor. Mais le fils de Barahir fut Beren le Manchot, celui qui gagna l’amour de Lúthien, la fille du Roi Thingol, et retourna d’entre les Morts et d’eux furent issus Elwing épouse d’Eärendil et tous les Rois de Númenor qui suivirent. » Pfiou. Sacré morceau.
Ça fait peur, non ? Je vous rassure, c’est plus simple lorsqu’on lit tout le livre – et pas uniquement les passages les plus arides (qui ne sont pas si nombreux en réalité) – et qu’on côtoie un peu plus longtemps tous ces protagonistes. Et si on se mélange malgré tout (je ne mentirais pas, ça arrive), les annexes – arbres généalogiques, carte et index des noms propres – sont d’une aide fabuleuse pour y voir un peu plus clair.

Donc ne vous laissez pas effrayer par mon dernier paragraphe, ce n’est pas si effrayant. Au contraire, ma lecture fut particulièrement agréable (et je pense que c’est un livre qui transporte ou rebute, à vous de voir de quel côté de la frontière vous êtes). Le Silmarillion est un livre de contes et de récits mythologiques absolument fascinants qui confirment la profondeur de l’univers créé par Tolkien.

« Alors Fëanor fit un serment terrible. Ses sept fils sautèrent à ses côtés et firent ensemble la même promesse. Le reflet des torches ensanglanta leurs épées. Un serment que nul ne pourrait briser ni reprendre même au nom d’Ilúvatar, sans attirer sur sa tête les Ténèbres Eternelles. Ils prirent pour témoins Manwë et Varda et les hauteurs sacrées du Taniquetil et jurèrent de poursuivre de leur haine et de leur vengeance jusqu’aux confins du monde tout Valar, Démon, Elfe, tout Homme ou tout être encore à naître, toute créature grande ou petite, bonne ou mauvaise qui pourrait venir au monde jusqu’à la fin des temps et qui aurait un Silmaril en sa possession. »

« A mesure que passaient les années et que Maeglin regardait Idril, qu’il attendait Idril, l’amour en son cœur se changeait en ténèbres. Il cherchait d’autant plus à prendre le dessus en d’autres affaires, ne s’épargnait nulle peine, nul fardeau pour gagner du pouvoir.
Ainsi en était-il à Gondolin : au milieu de ce royaume bienheureux, et tant que dura sa gloire, il y germait une semence maudite. »

Le Silmarillion, J.R.R. Tolkien, édition établie et préfacée par Christopher Tolkien. Editions Pocket, 2001 (1977 pour l’édition originale. Editions Christian Bourgeois, 1978, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Allen. 478 pages.

Kaamelott : un livre d’histoire, sous la direction de Florian Besson et Justine Breton (2018)

Kaamelott, un livre d'histoire (couverture)Le Graal pourrait-il être un bocal à anchois ? Comment Perceval connaît-il la Poétique d’Aristote ? Merlin tient-il du démon ou de la pucelle ? Les règles du sloubi seraient-elles inspirées de celles du trut ? Les dragons étaient-ils des anguilles ? Recrutait-on les chevaliers à la taverne ? Pourquoi le casque du Viking est-il cornu ? S’est-on rendu compte à Kaamelott que l’empire romain avait pris fin ?
La série télévisée Kaamelott qui met en scène le roi Arthur et les chevaliers de la Table Ronde a marqué le public par son humour décapant, ses personnages loufoques et ses répliques devenues cultes. Mais faut-il prendre au sérieux la façon dont elle réécrit aussi bien la légende arthurienne qu’une période historique charnière, entre Antiquité tardive et Moyen Âge ? C’est le pari qu’a fait une équipe de jeunes chercheurs : montrer que, au-delà des anachronismes qui font toute la saveur de la série, Kaamelott produit un discours riche d’enseignement. Tant il est vrai que chaque génération réactualise ses mythes, les parodiant ou les réinventant pour mieux se les approprier.

Ce livre est né suite à un colloque en 2017. A l’intérieur, plusieurs spécialistes, maîtres de conférences, docteurs et doctorants, sociologues, historiens, musicologues, etc., abordent différents aspects – politique, culturel, artistique, historique… – de la série Kaamelott. Ils et elles se pencheront tour à tour sur Perceval, les moqueries amusées envers les chercheurs, les monstres et le merveilleux, la justice, Guenièvre, Merlin, la civilisation, l’armée et l’occupation romaines, la nourriture, les arts et les jeux…

J’adore Kaamelott (et ça y est, je suis à jour en ayant enfin vu le livre VI !) et j’ai été ravie d’avoir l’opportunité de découvrir cet essai grâce à Babelio et aux éditions Vendémiaire. C’est un ouvrage très éclairant et très agréable à lire – bien que le chapitre sur la musique avec ses histoires d’intervalles, de quintes et d’octaves me soit resté un peu hermétique (mais je dois reconnaître que je suis une quiche en affaires musicales).

Au fil des chapitres éclate le talent d’Alexandre Astier (au cas-où il y aurait encore quelques doutes) pour jouer avec le décalage entre le Moyen-Âge réel et le Moyen-Âge fantasmé tout en détournant des éléments attendus et en insérant des références à notre société actuelle et à ses problématiques. Il se détache des romans médiévaux et s’amuse avec le gouffre entre les attentes, les rêves des spectateurs et une réalité bien plus trivial : un Merlin plutôt mauvais, un rapport assez détaché et peu sacré au Graal – auquel on préfère des objectifs matérialistes et personnels –, des chevaliers bien loin d’avoir les qualités attendues, l’absence totale d’émerveillement de la part des chevaliers pourtant confrontés à des dragons, des gobelins et diverses manifestations magiques…
Ce livre fait le point sur ce que les chercheurs savent de cette époque, ce que le grand public en sait, ce que l’on croit savoir mais qui est faux (souvent des erreurs construites par les représentations des siècles suivants), ce que l’on ne sait pas, ce que l’on imagine ; il remet à plat la chronologie parfois malmenée par une série qui emprunte tant à l’Antiquité qu’au Bas ou au Haut Moyen-Âge ; il explique la construction de certains mythes comme le casque à corne du Viking. Les auteurs et autrices jonglent avec tous ces éléments avec souplesse et clarté.

Kaamelott : un livre d’histoire démontre que, en plus d’être extrêmement drôle, touchante, maligne et addictive, le secret de cette série tient aussi à son intelligence et à son habileté à jouer avec les codes et les connaissances des spectateurs.
Il intéressera les fans de Kaamelott désireux d’en savoir plus sur les ressorts historiques de la série comme les passionnés d’histoire.

« Ainsi, au-delà d’un registre comique nourri par un décalage constant entre la représentation traditionnelle du chevalier et ceux qu’elle tourne en ridicule, Kaamelott nous invite à travers sa lecture d’un motif typiquement médiéval à une réflexion sur la recherche de la gloire, sur les mécanismes de la fabrication des légendes et sur le rapport qui s’établit entre Arthur et ses chevaliers, ses élèves, ses amis, qui pourraient presque être considérés comme ses enfants. Des enfants qui, loin de tout idéalisation, ne récoltent que mésaventures et humiliations, entraînant la déception du roi qui, cependant, jamais ne les punit ou ne les renie. »

« En réinventant en profondeur la légende arthurienne, Alexandre Astier nous dit finalement que la quête compte plus que son accomplissement, le voyage plus que la destination, et qu’à la fierté de la trouvaille il faut préférer la maturation de la recherche. »

Kaamelott : un livre d’histoire, sous la direction de Florian Besson et Justine Breton. Vendémiaire, 2018. 330 pages.